05/09/2017

La jarre d'or (Raphaël Constant), chronique de Patryck Froissart

La jarre d'or, Raphaël Confiant

Ecrit par Patryck Froissart 30.09.12 dans La Une LivresLes LivresRecensionsFolio (Gallimard)Roman

Chronique initialement publiée dans le magazine La Cause Littéraire (ICI)

Ecrivain(s): Raphaël Confiant Edition: Folio (Gallimard)

La jarre d'or, Raphaël Confiant

L’auteur, bien connu, est martiniquais.

Le héros du roman est, comme son créateur, un écrivain martiniquais, Augustin Valbon, mulâtre au confluent de deux cultures, la française et la martiniquaise, doublement héritier de Balzac et de Césaire.

L’héritage de Balzac est évident dans la précision de la peinture sociale des milieux où se déroule le roman, dans la certitude que cultive le jeune écrivain d’être doué d’un talent d’exception, et dans son ambition avouée de connaître la gloire qu’il estime donc mériter.

L’héritage de Césaire est manifeste dans l’écriture poétique, dans l’omniprésence des thèmes sur lesquels s’est fondée l’affirmation littéraire de la négritude, et, ô merveille, dans l’abondance des diamants lumineux du créole antillais qui parsèment le texte, des étincelles de cette belle langue aujourd’hui reconnue, à juste titre et à statut égal, comme une des langues qui appartiennent au patrimoine linguistique de l’humanité, de ce parler riche et inventif que les linguistes décrivent comme un français évolué, dégagé qu’il a été, dès le début de son histoire, des contraintes imposées par l’Académie créée par Richelieu en 1635 (l’année même de l’installation des Français en Martinique) dans l’objectif affirmé de fixer (de figer) le français du 17ème siècle dans un état considéré alors (et depuis) comme définitivement parfait.

Ce double héritage détermine, on s’en doute, le destin du personnage d’Augustin Valbon, qui, bien avant d’être capable d’assumer son biculturalisme, oscille du monde des békés à celui des « Nègres des quartiers plébéiens », rompt avec la francité cultivée par sa famille, quitte les quartiers bourgeois de l’En-Ville pour s’installer dans ceux, afro-antillais, des Terres-Sainville, où son arrivée est considérée comme déplacée, en particulier par le « chef » Bec-en-or : « On comprend donc que [Bec-en-or] ne vit pas d’un bon œil la débarquée du sieur Augustin Valbon et de sa valisette qui le faisait ressembler rien de moins qu’à un ma-commère », et rejoint régulièrement, dans un monde marginal, un petit cercle d’écrivaillons désargentés, « une manière de Bohème qui fréquentait assidûment le premier étage de l’hôtel L’Impératrice […], quatre bonshommes qui vivaient de poésie et d’eau fraîche »…

Que vient faire La jarre d’or dans cette quête identitaire qui a priori n’a pas d’issue puisque le mulâtre ne peut être, par définition, ni blanc ni noir ?

« Après qu’une révolte d’esclaves eut détruit une trâlée de plantations […], un vieux planteur béké décida d’enterrer son seul véritable bien. Une jarre contenant des livres interdits… »

Le symbolisme est clair : la recherche obsédante de la lumière que représente l’éclat de l’or de la jarre perdue, laquelle renferme la vérité contenue dans des livres dont le sens est interdit à qui n’a pas accompli le cheminement initiatique passant par la (re)connaissance des savoirs secrets et sacrés, dont sont détenteurs, entre autres, les guides-sorciers Grand Z’Ongles et Fils-du-Diable-en-personne, le vieux prêtre indien Vélaye, et les fossoyeurs Zoklet et Charlemagne, s’impose à Augustin Valbon qui pourra, à la fin de ce voyage dans la partie africaine de ses origines, dépouiller le vieil homme et naître en tant qu’écrivain riche de toutes les composantes culturelles et historiques de son pays métis et capable de s’en nourrir et de s’en distancier suffisamment pour affirmer sa propre singularité de romancier.

Car n’est-ce pas au fond de soi que chacun recèle sa propre jarre d’or dont la découverte ouvre la voie, selon la formule de Delphes, qui mène à la connaissance de l’univers et des dieux… ?

« Nous recherchons, chacun dans sa chacunière, de multiples façons, la réponse à la question que pourtant personne ne nous a posée, la seule qui vaille : pourquoi-pourquoi-pourquoi ».

La recherche de La jarre d’or prend alors un sens supplémentaire : elle est ce que s’évertuent à atteindre les romanciers « qui, par le truchement de l’écriture, inventent d’autres vies que les leurs, vivent donc par procuration et, ce faisant, dérisionnent le pourquoi et son agaçante insistance ».

Il arrive même que la vie de l’écrivain et celle de ses personnages s’emmêlent, et que se répète l’histoire de Pygmalion. Ainsi Augustin s’éprend-il de Louisiane, l’héroïne de ses romans : « A force-à-force, l’image fictive de Louisiane avait fini par ravir la place de celle, pourtant bien réelle celle-ci, de Lisette dans le cœur d’Augustin… ».

Il faut noter le montage original que constitue l’alternance des voix tout au long du roman : se succèdent de façon régulière, tour à tour, les dits des fossoyeurs imprimés en italiques, le récit d’Augustin à la première personne et une narration classique à la troisième personne, ce qui, par la  variation ainsi créée des points de vue et les décalages surprenants, d’un chapitre à l’autre, des temps de l’histoire, entretient au plus haut degré l’intérêt du lecteur.

Un roman riche de thèmes qui se superposent et s’imbriquent, dont celui, fondamental, de la place de la créolité dans ou à côté de la littérature française.

 

Patryck Froissart

La jarre d'or (Raphaël Constant), chronique de Patryck Froissart

La jarre d'or, Raphaël Confiant

Ecrit par Patryck Froissart 30.09.12 dans La Une LivresLes LivresRecensionsFolio (Gallimard)Roman

Chronique initialement publiée dans le magazine La Cause Littéraire (ICI)

Ecrivain(s): Raphaël Confiant Edition: Folio (Gallimard)

La jarre d'or, Raphaël Confiant

L’auteur, bien connu, est martiniquais.

Le héros du roman est, comme son créateur, un écrivain martiniquais, Augustin Valbon, mulâtre au confluent de deux cultures, la française et la martiniquaise, doublement héritier de Balzac et de Césaire.

L’héritage de Balzac est évident dans la précision de la peinture sociale des milieux où se déroule le roman, dans la certitude que cultive le jeune écrivain d’être doué d’un talent d’exception, et dans son ambition avouée de connaître la gloire qu’il estime donc mériter.

L’héritage de Césaire est manifeste dans l’écriture poétique, dans l’omniprésence des thèmes sur lesquels s’est fondée l’affirmation littéraire de la négritude, et, ô merveille, dans l’abondance des diamants lumineux du créole antillais qui parsèment le texte, des étincelles de cette belle langue aujourd’hui reconnue, à juste titre et à statut égal, comme une des langues qui appartiennent au patrimoine linguistique de l’humanité, de ce parler riche et inventif que les linguistes décrivent comme un français évolué, dégagé qu’il a été, dès le début de son histoire, des contraintes imposées par l’Académie créée par Richelieu en 1635 (l’année même de l’installation des Français en Martinique) dans l’objectif affirmé de fixer (de figer) le français du 17ème siècle dans un état considéré alors (et depuis) comme définitivement parfait.

Ce double héritage détermine, on s’en doute, le destin du personnage d’Augustin Valbon, qui, bien avant d’être capable d’assumer son biculturalisme, oscille du monde des békés à celui des « Nègres des quartiers plébéiens », rompt avec la francité cultivée par sa famille, quitte les quartiers bourgeois de l’En-Ville pour s’installer dans ceux, afro-antillais, des Terres-Sainville, où son arrivée est considérée comme déplacée, en particulier par le « chef » Bec-en-or : « On comprend donc que [Bec-en-or] ne vit pas d’un bon œil la débarquée du sieur Augustin Valbon et de sa valisette qui le faisait ressembler rien de moins qu’à un ma-commère », et rejoint régulièrement, dans un monde marginal, un petit cercle d’écrivaillons désargentés, « une manière de Bohème qui fréquentait assidûment le premier étage de l’hôtel L’Impératrice […], quatre bonshommes qui vivaient de poésie et d’eau fraîche »…

Que vient faire La jarre d’or dans cette quête identitaire qui a priori n’a pas d’issue puisque le mulâtre ne peut être, par définition, ni blanc ni noir ?

« Après qu’une révolte d’esclaves eut détruit une trâlée de plantations […], un vieux planteur béké décida d’enterrer son seul véritable bien. Une jarre contenant des livres interdits… »

Le symbolisme est clair : la recherche obsédante de la lumière que représente l’éclat de l’or de la jarre perdue, laquelle renferme la vérité contenue dans des livres dont le sens est interdit à qui n’a pas accompli le cheminement initiatique passant par la (re)connaissance des savoirs secrets et sacrés, dont sont détenteurs, entre autres, les guides-sorciers Grand Z’Ongles et Fils-du-Diable-en-personne, le vieux prêtre indien Vélaye, et les fossoyeurs Zoklet et Charlemagne, s’impose à Augustin Valbon qui pourra, à la fin de ce voyage dans la partie africaine de ses origines, dépouiller le vieil homme et naître en tant qu’écrivain riche de toutes les composantes culturelles et historiques de son pays métis et capable de s’en nourrir et de s’en distancier suffisamment pour affirmer sa propre singularité de romancier.

Car n’est-ce pas au fond de soi que chacun recèle sa propre jarre d’or dont la découverte ouvre la voie, selon la formule de Delphes, qui mène à la connaissance de l’univers et des dieux… ?

« Nous recherchons, chacun dans sa chacunière, de multiples façons, la réponse à la question que pourtant personne ne nous a posée, la seule qui vaille : pourquoi-pourquoi-pourquoi ».

La recherche de La jarre d’or prend alors un sens supplémentaire : elle est ce que s’évertuent à atteindre les romanciers « qui, par le truchement de l’écriture, inventent d’autres vies que les leurs, vivent donc par procuration et, ce faisant, dérisionnent le pourquoi et son agaçante insistance ».

Il arrive même que la vie de l’écrivain et celle de ses personnages s’emmêlent, et que se répète l’histoire de Pygmalion. Ainsi Augustin s’éprend-il de Louisiane, l’héroïne de ses romans : « A force-à-force, l’image fictive de Louisiane avait fini par ravir la place de celle, pourtant bien réelle celle-ci, de Lisette dans le cœur d’Augustin… ».

Il faut noter le montage original que constitue l’alternance des voix tout au long du roman : se succèdent de façon régulière, tour à tour, les dits des fossoyeurs imprimés en italiques, le récit d’Augustin à la première personne et une narration classique à la troisième personne, ce qui, par la  variation ainsi créée des points de vue et les décalages surprenants, d’un chapitre à l’autre, des temps de l’histoire, entretient au plus haut degré l’intérêt du lecteur.

Un roman riche de thèmes qui se superposent et s’imbriquent, dont celui, fondamental, de la place de la créolité dans ou à côté de la littérature française.

 

Patryck Froissart