Borborygmes - Valéry Larbaud (17/07/2022)
Valéry Larbaud
Quand un poète s’exprime avec ses tripes, cela donne ceci :
Borborygmes ! Borborygmes !...
Grognements sourds de l'estomac et des entrailles,
Plaintes de la chair sans cesse modifiée,
Voix, chuchotements irrépressibles des organes,
Voix, la seule voix humaine qui ne mente pas,
Et qui persiste même quelque temps après la mort physiologique...
Amie, bien souvent nous nous sommes interrompus dans nos caresses
Pour écouter cette chanson de nous-même ;
Qu'elle en disait long, parfois,
Tandis que nous nous efforcions de ne pas rire !
Cela montait du fond de nous,
Ridicule et impérieux,
Plus haut que tous nos serments d'amour
Plus inattendu, plus irrémissible, plus sérieux -
Oh l'inévitable chanson de l'oesophage !...
Gloussement étouffé, bruit de carafe que l'on vide,
Phrase très longuement, infiniment modulée ;
Voilà pourtant la chose incompréhensible
Que je ne pourrais jamais nier
Voilà pourtant la dernière phrase que je dirai
Quand, tiède encore, je serai un pauvre mort « qui se vide ! »
Borborygmes ! Borborygmes !...
Y'en a-t-il aussi dans les organes de la pensée,
Qu'on n'entend pas, à travers l'épaisseur de la boîte crânienne ?
- O. Barnabooth. Ses œuvres complètes
Editions de la Nouvelle Revue Française, 1913
15:44 Écrit par Patryck Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | | del.icio.us | | Digg | Facebook | | |