15/06/2022

Un mot sur Irène, Anne Akrich

Un mot sur Irène, Anne Akrich

Ecrit par Patryck Froissart 12.11.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanJulliard

Un mot sur Irène, Julliard, mai 2015, 206 pages, 18 €

Ecrivain(s): Anne Akrich Edition: Julliard

Un mot sur Irène, Anne Akrich

 

Léon Garry est professeur émérite à La Sorbonne. L’action commence alors qu’il est assuré d’être bientôt élu président de la prestigieuse université. Ecrivain au succès moyen, peinant à faire avancer « Le fou meurtrier », l’ouvrage sur Althusser sur lequel il est en train de travailler, il donne des cours sur le thème de « la mort de l’Auteur » (référence à l’ouvrage de Barthes portant ce titre).

Léon Garry est marié à Irène, l’une des ses anciennes étudiantes, elle-même enseignante et écrivaine célèbre, à la mode, dont la parution, chaque année à date fixe, de ses thèses fait régulièrement sensation.

Le couple vit selon des rituels relationnels peu ordinaires, au sein de quoi Irène assume et gère sans complexe, tant en privé qu’en public, l’homosexualité de son personnage.

Léon supporte plutôt bien cet état de choses, constituant la situation initiale du récit, jusqu’à l’apparition, dans sa vie conjugale, d’une nouvelle, jeune et belle étudiante, Judith, qui éclipse très vite toutes celles qui constituent le cercle des groupies d’Irène.

En préambule et en épilogue, l’auteur aligne une succession d’articles de presse relatant, comme un fait divers sensationnel, les détails sordides des circonstances de la mort d’Irène dans un hôtel new-yorkais et la disparition de Léon puis la découverte de son cadavre.

Alors qu’on ignore toujours les circonstances de la mort d’Irène Montès, le vent de scandale n’en finit plus de souffler sur cette affaire. Twiz, un site internet américain, a relayé les propos d’un commandant de la police new-yorkaise indiquant qu’Irène Montès serait décédée à la suite d’un acte sexuel qui aurait mal tourné…

L’un des points forts du roman est l’insertion de cette tranche de vie – qui se déroule entre le temps de l’arrivée de Judith et celui de la mort du couple d’universitaires – dans l’actualité politico-mondaine et universitaire de 2011, et l’irruption, en particulier dans le cours narratif, des rebondissements de l’affaire DSK/Sofitel.

Coïncidence, rencontre télépathique de grands esprits d’auteurs, effet de mode ? On trouve chez Anne Akrich, comme chez Laurent Binet (La septième fonction du langage) des « fragments narratifs » relatifs aux Deleuze, Foucault (Qu’est-ce qu’un auteur ? Conférence donnée en 1969) Derrida, Althusser, Barthes (La mort de l’auteur), etc.

Certes, chez Akrich, ces personnalités ne sont pas personnages du roman, comme ils le sont, « en chair et en os » si on peut dire, chez Binet. Mais ils sont présents, en filigrane, dans les travaux et les pensées de Léon Garry.

Les courants philosophico-linguistiques et sémiologiques des années 70/80 qui se sont développés dans la mouvance du post-structuralisme deviendraient donc des thèmes de romans…

L’apparition, dans le cours du récit fictionnel, des représentants les plus éminents de ces mouvements deviendrait-elle caractéristique du roman contemporain, ainsi que la collision, la confusion, ou la collusion entre personnages de papier et personnalités publiques, entre le monde romanesque et la mondanité, entre la réalité du fait divers médiatisé et la recherche de réalisme dans l’écriture ?

L’avenir le dira.

Autre fil rouge : la référence, récurrente, explicite dans les dialogues, implicite dans les comportements d’Irène, à l’ouvrage Cinquante nuances de Grey, permet à la brillante universitaire, tout en en faisant l’exégèse avec ses étudiantes, d’affirmer, voire de justifier son combat féministe en faveur de la liberté d’expression et de la pratique décomplexée d’un érotisme spécifiquement féminin.

Irène, présentée comme une disciple de Monique Wittig, militante féministe auteure du roman L’Opoponax (Prix Médicis 1964), publie, alors que son mari ahane sur le roman qu’il n’arrive pas à écrire, un roman sulfureux qui connaît immédiatement un succès retentissant, illustration intradiégétique (pour parler comme Genette) du constat selon lequel les thématiques de l’émancipation sexuelle de la femme semblent être très « tendance » dans la littérature contemporaine.

A propos de contemporanéité, Anne Alkrich inscrit son récit dans l’environnement moderne des technologies de la communication.

Léon, atteint puis progressivement rongé par une double jalousie, à l’égard de la liaison d’Irène et de Judith d’une part, et du succès phénoménal des œuvres, des travaux et des conférences de son épouse, se met en tête de séduire Judith, d’abord pour la « prendre » à Irène, pour la « posséder » à la place d’Irène, par pure rivalité, pour les séparer l’une de l’autre, puis mû par un désir amoureux croissant.

Ce désir tourne peu à peu en un délire croissant, où se confondent progressivement la trame des frasques, des publications et des apparitions publiques hautement médiatiques d’Irène, des bribes de relations sadomasochistes extirpées ici et là du roman d’E. L. James, la lecture des textes d’Althusser tentant l’auto-analyse de sa propre folie meurtrière qui l’a conduit à étrangler sa femme, les confidences d’Henri, l’éditeur des thèses de Léon, sur sa frénésie de conquêtes féminines…

Roman à entrées multiples, récit d’une descente aux enfers avec fin annoncée…

On ne s’ennuie pas !

 

Patryck Froissart

 

 

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