06/09/2017

Mensonges d'été (Bernard Schlink), chronique de Patryck Froissart

Mensonges d'été, Bernhard Schlink

Ecrit par Patryck Froissart 23.09.12 dans La Une LivresLes LivresRecensionsNouvellesLangue allemandeGallimard

Mensonges d’été, 2012, (Sommerlügen), trad. allemand Bernard Lortholary. 290 p. 21 €

Ecrivain(s): Bernhard Schlink Edition: Gallimard

 

Chronique publiée initialement dans le magazine La Cause Littéraire (lien)

Mensonges d'été, Bernhard Schlink

 

Sept nouvelles, d’une longueur plutôt inhabituelle, ont été regroupées dans ce recueil sous l’appellation générique : « Histoires ».

Le titre en présente explicitement le thème général.

L’intrigue de L’arrière-saison commence et se poursuit comme au cinéma hollywoodien : Suzan, une dame riche, et Richard, un musicien pauvre à qui elle ne révèle pas sa richesse, se rencontrent et s’aiment. Comme de bien entendu, il est très fâché quand il découvre la vérité. Comme il se doit, ils se réconcilient, bien qu’il supporte mal ce qu’il ressent comme une dépendance, un état inférieur. Comme on s’en douterait, pour corser l’histoire, elle est américaine, il est européen, elle se projette dans l’avenir, il porte en lui le poids de l’Histoire du vieux continent.

« Vous autres Européens, vous êtes des pessimistes. Vous venez de l’Ancien Monde et vous ne pouvez imaginer que le monde devienne nouveau et les êtres humains aussi… »

L’histoire du couple, qui paraît, tout au long du récit, très classique, débute donc par un mensonge, vite éventé, vite pardonné ; mais le vrai mensonge est ailleurs, consubstantiel d’une autre histoire : celle que les deux protagonistes projettent de vivre une fois fermée la parenthèse de hasard qui les a réunis pour quelques jours dans la solitude d’une arrière-saison de station balnéaire.

En conséquence, sans qu’il y ait de scène de rupture, et c’est là ce qui donne à cette nouvelle toute sa saveur, la romance se termine, abruptement, pour Richard, en une crise tragique de brutal retour à la lucidité, par la révélation du mensonge à soi-même sur lequel il s’est construit un futur conjugal.

Avec L’inconnu dans la nuit c’est à un savant montage de construction-déconstruction de la vérité que l’auteur nous convie : la trame narrative s’étoffe bribe après bribe, de façon décousue, par le canal des révélations que fait le personnage central au narrateur, d’abord lorsqu’ils font connaissance au cours d’un voyage en avion, ensuite à l’occasion de nouvelles rencontres espacées dans le temps. Ces « aveux » épars, dévoilant, ou occultant, ou contredisant, telle ou telle part de la vérité, relèvent d’un art maîtrisé de la tension narrative, d’autant plus que la tranche initiale du récit s’inscrit en tiroir, par une étroite intrication, dans la narration parallèle de la situation de danger que vivent le narrateur principal et le narrateur secondaire, l’un des réacteurs de l’avion où ils se trouvent étant en feu : sujet intéressant d’analyse littéraire pour un Gérard Genette…

Quoi qu’il en soit, une question turlupine le récepteur-narrateur, et donc le lecteur : que penser de ces aveux spontanés ?

« Mon voisin venait de tester sur moi son histoire. Il allait devoir bientôt la raconter à la police, au procureur et au juge, et il voulait savoir comment elle serait reçue. Quelle figure il y faisait. Ce qu’il devait laisser de côté et ce qu’il devait enjoliver… »

On aimera également La maison dans la forêt, où la toile de mensonges dans lequel le héros emberlificote peu à peu, poussé par l’amour possessif, exclusif, psychotique qu’il leur porte, son épouse et sa fille, finit, de manière très concrète, par emprisonner, comme en les mailles d’un filet qu’il veut infranchissable, la famille au milieu de nulle part. Tout en conservant les caractères de la nouvelle, La Maison dans la forêt est à rattacher au genre du roman noir, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que Bernhard Schlink a écrit plusieurs romans policiers.

« Il sentit la panique le gagner. Si le lendemain les amis frappaient à la porte, après-demain Kate serait à New York, et tout recommencerait. S’il ne voulait pas de ça, il fallait trouver une idée. Par quels mensonges pourrait-il tenir les amis à distance ? »

Les autres récit sont de la même veine, et tiennent pareillement le lecteur en haleine.

A noter la récurrence, d’une nouvelle à l’autre, du lieu clos, souvent isolé, où les relations entre des protagonistes dont le nombre est réduit au couple peuvent s’exacerber jusqu’au dénouement toujours surprenant.

La traduction est généralement d’un bon niveau littéraire. Un passage maladroit prend un sens tellement incongru qu’il est pardonnable (il faudrait toutefois vérifier si l’incongruité est le fait du traducteur).

« Une fois, elle rêva qu’elle était à un bal et dansait avec un homme qui n’avait qu’un bras mais qui,de l’autre, la conduisait de façon si sûre et si légère qu’elle n’avait pas à remuer les jambes ».

 

Patryck Froissart

21:28 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Patryck Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

05/09/2017

La jarre d'or (Raphaël Constant), chronique de Patryck Froissart

La jarre d'or, Raphaël Confiant

Ecrit par Patryck Froissart 30.09.12 dans La Une LivresLes LivresRecensionsFolio (Gallimard)Roman

Chronique initialement publiée dans le magazine La Cause Littéraire (ICI)

Ecrivain(s): Raphaël Confiant Edition: Folio (Gallimard)

La jarre d'or, Raphaël Confiant

L’auteur, bien connu, est martiniquais.

Le héros du roman est, comme son créateur, un écrivain martiniquais, Augustin Valbon, mulâtre au confluent de deux cultures, la française et la martiniquaise, doublement héritier de Balzac et de Césaire.

L’héritage de Balzac est évident dans la précision de la peinture sociale des milieux où se déroule le roman, dans la certitude que cultive le jeune écrivain d’être doué d’un talent d’exception, et dans son ambition avouée de connaître la gloire qu’il estime donc mériter.

L’héritage de Césaire est manifeste dans l’écriture poétique, dans l’omniprésence des thèmes sur lesquels s’est fondée l’affirmation littéraire de la négritude, et, ô merveille, dans l’abondance des diamants lumineux du créole antillais qui parsèment le texte, des étincelles de cette belle langue aujourd’hui reconnue, à juste titre et à statut égal, comme une des langues qui appartiennent au patrimoine linguistique de l’humanité, de ce parler riche et inventif que les linguistes décrivent comme un français évolué, dégagé qu’il a été, dès le début de son histoire, des contraintes imposées par l’Académie créée par Richelieu en 1635 (l’année même de l’installation des Français en Martinique) dans l’objectif affirmé de fixer (de figer) le français du 17ème siècle dans un état considéré alors (et depuis) comme définitivement parfait.

Ce double héritage détermine, on s’en doute, le destin du personnage d’Augustin Valbon, qui, bien avant d’être capable d’assumer son biculturalisme, oscille du monde des békés à celui des « Nègres des quartiers plébéiens », rompt avec la francité cultivée par sa famille, quitte les quartiers bourgeois de l’En-Ville pour s’installer dans ceux, afro-antillais, des Terres-Sainville, où son arrivée est considérée comme déplacée, en particulier par le « chef » Bec-en-or : « On comprend donc que [Bec-en-or] ne vit pas d’un bon œil la débarquée du sieur Augustin Valbon et de sa valisette qui le faisait ressembler rien de moins qu’à un ma-commère », et rejoint régulièrement, dans un monde marginal, un petit cercle d’écrivaillons désargentés, « une manière de Bohème qui fréquentait assidûment le premier étage de l’hôtel L’Impératrice […], quatre bonshommes qui vivaient de poésie et d’eau fraîche »…

Que vient faire La jarre d’or dans cette quête identitaire qui a priori n’a pas d’issue puisque le mulâtre ne peut être, par définition, ni blanc ni noir ?

« Après qu’une révolte d’esclaves eut détruit une trâlée de plantations […], un vieux planteur béké décida d’enterrer son seul véritable bien. Une jarre contenant des livres interdits… »

Le symbolisme est clair : la recherche obsédante de la lumière que représente l’éclat de l’or de la jarre perdue, laquelle renferme la vérité contenue dans des livres dont le sens est interdit à qui n’a pas accompli le cheminement initiatique passant par la (re)connaissance des savoirs secrets et sacrés, dont sont détenteurs, entre autres, les guides-sorciers Grand Z’Ongles et Fils-du-Diable-en-personne, le vieux prêtre indien Vélaye, et les fossoyeurs Zoklet et Charlemagne, s’impose à Augustin Valbon qui pourra, à la fin de ce voyage dans la partie africaine de ses origines, dépouiller le vieil homme et naître en tant qu’écrivain riche de toutes les composantes culturelles et historiques de son pays métis et capable de s’en nourrir et de s’en distancier suffisamment pour affirmer sa propre singularité de romancier.

Car n’est-ce pas au fond de soi que chacun recèle sa propre jarre d’or dont la découverte ouvre la voie, selon la formule de Delphes, qui mène à la connaissance de l’univers et des dieux… ?

« Nous recherchons, chacun dans sa chacunière, de multiples façons, la réponse à la question que pourtant personne ne nous a posée, la seule qui vaille : pourquoi-pourquoi-pourquoi ».

La recherche de La jarre d’or prend alors un sens supplémentaire : elle est ce que s’évertuent à atteindre les romanciers « qui, par le truchement de l’écriture, inventent d’autres vies que les leurs, vivent donc par procuration et, ce faisant, dérisionnent le pourquoi et son agaçante insistance ».

Il arrive même que la vie de l’écrivain et celle de ses personnages s’emmêlent, et que se répète l’histoire de Pygmalion. Ainsi Augustin s’éprend-il de Louisiane, l’héroïne de ses romans : « A force-à-force, l’image fictive de Louisiane avait fini par ravir la place de celle, pourtant bien réelle celle-ci, de Lisette dans le cœur d’Augustin… ».

Il faut noter le montage original que constitue l’alternance des voix tout au long du roman : se succèdent de façon régulière, tour à tour, les dits des fossoyeurs imprimés en italiques, le récit d’Augustin à la première personne et une narration classique à la troisième personne, ce qui, par la  variation ainsi créée des points de vue et les décalages surprenants, d’un chapitre à l’autre, des temps de l’histoire, entretient au plus haut degré l’intérêt du lecteur.

Un roman riche de thèmes qui se superposent et s’imbriquent, dont celui, fondamental, de la place de la créolité dans ou à côté de la littérature française.

 

Patryck Froissart

La jarre d'or (Raphaël Constant), chronique de Patryck Froissart

La jarre d'or, Raphaël Confiant

Ecrit par Patryck Froissart 30.09.12 dans La Une LivresLes LivresRecensionsFolio (Gallimard)Roman

Chronique initialement publiée dans le magazine La Cause Littéraire (ICI)

Ecrivain(s): Raphaël Confiant Edition: Folio (Gallimard)

La jarre d'or, Raphaël Confiant

L’auteur, bien connu, est martiniquais.

Le héros du roman est, comme son créateur, un écrivain martiniquais, Augustin Valbon, mulâtre au confluent de deux cultures, la française et la martiniquaise, doublement héritier de Balzac et de Césaire.

L’héritage de Balzac est évident dans la précision de la peinture sociale des milieux où se déroule le roman, dans la certitude que cultive le jeune écrivain d’être doué d’un talent d’exception, et dans son ambition avouée de connaître la gloire qu’il estime donc mériter.

L’héritage de Césaire est manifeste dans l’écriture poétique, dans l’omniprésence des thèmes sur lesquels s’est fondée l’affirmation littéraire de la négritude, et, ô merveille, dans l’abondance des diamants lumineux du créole antillais qui parsèment le texte, des étincelles de cette belle langue aujourd’hui reconnue, à juste titre et à statut égal, comme une des langues qui appartiennent au patrimoine linguistique de l’humanité, de ce parler riche et inventif que les linguistes décrivent comme un français évolué, dégagé qu’il a été, dès le début de son histoire, des contraintes imposées par l’Académie créée par Richelieu en 1635 (l’année même de l’installation des Français en Martinique) dans l’objectif affirmé de fixer (de figer) le français du 17ème siècle dans un état considéré alors (et depuis) comme définitivement parfait.

Ce double héritage détermine, on s’en doute, le destin du personnage d’Augustin Valbon, qui, bien avant d’être capable d’assumer son biculturalisme, oscille du monde des békés à celui des « Nègres des quartiers plébéiens », rompt avec la francité cultivée par sa famille, quitte les quartiers bourgeois de l’En-Ville pour s’installer dans ceux, afro-antillais, des Terres-Sainville, où son arrivée est considérée comme déplacée, en particulier par le « chef » Bec-en-or : « On comprend donc que [Bec-en-or] ne vit pas d’un bon œil la débarquée du sieur Augustin Valbon et de sa valisette qui le faisait ressembler rien de moins qu’à un ma-commère », et rejoint régulièrement, dans un monde marginal, un petit cercle d’écrivaillons désargentés, « une manière de Bohème qui fréquentait assidûment le premier étage de l’hôtel L’Impératrice […], quatre bonshommes qui vivaient de poésie et d’eau fraîche »…

Que vient faire La jarre d’or dans cette quête identitaire qui a priori n’a pas d’issue puisque le mulâtre ne peut être, par définition, ni blanc ni noir ?

« Après qu’une révolte d’esclaves eut détruit une trâlée de plantations […], un vieux planteur béké décida d’enterrer son seul véritable bien. Une jarre contenant des livres interdits… »

Le symbolisme est clair : la recherche obsédante de la lumière que représente l’éclat de l’or de la jarre perdue, laquelle renferme la vérité contenue dans des livres dont le sens est interdit à qui n’a pas accompli le cheminement initiatique passant par la (re)connaissance des savoirs secrets et sacrés, dont sont détenteurs, entre autres, les guides-sorciers Grand Z’Ongles et Fils-du-Diable-en-personne, le vieux prêtre indien Vélaye, et les fossoyeurs Zoklet et Charlemagne, s’impose à Augustin Valbon qui pourra, à la fin de ce voyage dans la partie africaine de ses origines, dépouiller le vieil homme et naître en tant qu’écrivain riche de toutes les composantes culturelles et historiques de son pays métis et capable de s’en nourrir et de s’en distancier suffisamment pour affirmer sa propre singularité de romancier.

Car n’est-ce pas au fond de soi que chacun recèle sa propre jarre d’or dont la découverte ouvre la voie, selon la formule de Delphes, qui mène à la connaissance de l’univers et des dieux… ?

« Nous recherchons, chacun dans sa chacunière, de multiples façons, la réponse à la question que pourtant personne ne nous a posée, la seule qui vaille : pourquoi-pourquoi-pourquoi ».

La recherche de La jarre d’or prend alors un sens supplémentaire : elle est ce que s’évertuent à atteindre les romanciers « qui, par le truchement de l’écriture, inventent d’autres vies que les leurs, vivent donc par procuration et, ce faisant, dérisionnent le pourquoi et son agaçante insistance ».

Il arrive même que la vie de l’écrivain et celle de ses personnages s’emmêlent, et que se répète l’histoire de Pygmalion. Ainsi Augustin s’éprend-il de Louisiane, l’héroïne de ses romans : « A force-à-force, l’image fictive de Louisiane avait fini par ravir la place de celle, pourtant bien réelle celle-ci, de Lisette dans le cœur d’Augustin… ».

Il faut noter le montage original que constitue l’alternance des voix tout au long du roman : se succèdent de façon régulière, tour à tour, les dits des fossoyeurs imprimés en italiques, le récit d’Augustin à la première personne et une narration classique à la troisième personne, ce qui, par la  variation ainsi créée des points de vue et les décalages surprenants, d’un chapitre à l’autre, des temps de l’histoire, entretient au plus haut degré l’intérêt du lecteur.

Un roman riche de thèmes qui se superposent et s’imbriquent, dont celui, fondamental, de la place de la créolité dans ou à côté de la littérature française.

 

Patryck Froissart

02/09/2017

Le talisman, VM Basheer, chronique de Patryck Froissart

Le Talisman, Vaikom Muhammad Basheer

Ecrit par Patryck Froissart 16.06.12 dans La Une LivresLes LivresRecensionsNouvellesAsieZulma

Publication initiale dans le magazine La Cause Littéraire: voir ICI.

Ecrivain(s): Vaikom Muhammad Basheer Edition: Zulma

Le Talisman, Vaikom Muhammad Basheer

Douze nouvelles, les unes drôles, les autres sombres, d'autres sombres et drôles à la fois, sont rassemblées dans ce précieux petit  recueil de VM Basheer.

Douze nouvelles, et autant de plongées au coeur de l'Inde fourmillante, grouillante, foisonnante.

 

Douze histoires tirées de la vie quotidienne d'une société, toujours extraordinaire pour l'occidental cartésien,  où se mêlent religions, croyances, de légendes, superstitions, traditions, interdits, où ce qui pour nous est irrationnel trouve son explication et passe pour normal, réel, faisant partie de l'ordre raisonnable du monde.

Ainsi, une "banale" histoire d'amour entre un chien musulman et une chienne hindoue peut avoir des conséquences sur un crucial problème de calvitie, et cela n'étonne personne.

Ainsi le narrateur lui-même se retrouve mêlé à des évènements auxquels il participe pleinement tout en glissant dans son texte, sans grande conviction : "Disons que c'est une histoire de fantôme". Métalangage ironique amusant...

Ainsi on pénètre ailleurs dans le monde obscur des mendiants qu'un handicap ou une lourde malformation rejette aux confins des faubourgs de la misère. On y voit une espèce de fille sauvage accueillir dans la solitude de sa cahute un gnome chassé de partout à coups de bâtons: se forme alors un touchant couple de marginaux, socialement aux antipodes de Bollywood:

 

"Et nous vivons depuis comme deux perruches inséparables, pépiant, volant de branche en branche, extasiés de bonheur, déployant dans les rayons dorés de l'aube les plus beaux sourires de l'amour! Tankam, ma Tankam, oui, car elle est bien mienne, cette aurore de printemps que l'arc-en-ciel irise!"

 

L'auteur sait aussi amuser par la chronique des déboires que connaît l'inculte Abdul Khadar, dominé par son épouse érudite, dans "Pour une patte de bananes-coq" et par la façon dont il retourne finalement, brutalement, à son avantage cette relation conjugale hors norme.

On retrouve au fil du recueil le thème, récurrent dans la littérature indienne, des amours interdites ayant pour protagonistes des membres de communautés différentes, et des amours maudites,  marquées du sceau d'une infamie morale. Le dénouement en est alors tragique:

 

"Je vous aime, et c'est pourquoi je vais mourir. Il me faut cesser de vivre. Le monde n'est plus qu'un magma brûlant, l'océan m'attend, là, devant moi, l'océan sans fond dont la fraîcheur aspirera toute ma souffrance..."

 

Douze nouvelles, donc, d'une grande richesse thématique, bien à l'image de la diversité et de l'intrication des cultures indiennes!

Douze nouvelles, enfin, qui révèlent le talent de conteur d'un écrivain trop peu connu.

Le tout est excellement rendu par la remarquable qualité de la traduction de Dominique Vitalyos, le texte d'origine étant en mayalayam, une des 22 langues officielles de l'Inde, parlée au Kerala, à Pondichéry et dans l'état du Lakshadweep (îles Laccadives).

 

Patryck Froissart

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01/09/2017

Le ravin du chamelier (Ahmed Aboukhnegar) chronique de Patryck Froissart

Le ravin du chamelier, Ahmad Aboukhnegar

Ecrit par Patryck Froissart 18.06.12 dans La Une LivresSindbad, Actes SudLes LivresRecensionsMoyen OrientPays arabesRoman

Le ravin du chamelier, Actes Sud, Sinbad, (2012), trad. de l’arabe (Egypte) par Khaled Osman, 207 p.

Ecrivain(s): Ahmad Aboukhnegar Edition: Sindbad, Actes Sud

Chronique publiée initialement par le magazine La Cause Littéraire. A retrouver ici.

Le ravin du chamelier, Ahmad Aboukhnegar

Il arrive qu’une caravane s’égare, et dresse le camp à proximité d’une oasis.

Il arrive que, le temps d’une veillée, les nomades et les sédentaires, refoulant leur antagonisme atavique, partagent le méchoui, dans un lieu neutre, à l’écart du douar, à l’écart de la piste.

Il arrive que les chameliers reprennent ensuite l’itinéraire ancestral en abandonnant un des leurs, pour le punir d’avoir, par étourderie, mis la troupe en péril.

Il arrive qu’un chamelon partage tout avec son jeune maître qui le consulte et tient compte de ses avis, et qu’ils fument ensemble la gôza.

« Dans quelques jours et encore moins de nuits, mon père rentrera, alors je me réveillerai de ce cauchemar ». Le chamelon hocha la tête…

Il arrive que, tout en espérant qu’un jour la caravane repasse et que lui soit rendu son rang dans la file, le chamelier adolescent, son chamelon empli de sagesse et une chamelle blessée s’installent dans un ravin sauvage où les villageois ne doivent, par tabou, jamais poser le bout du pied, et où règne, sur un monde de djinns et d’animaux des ténèbres, un couple de gigantesques seigneurs serpents.

Il arrive, évidemment, que naisse un beau roman d’amour entre le jeune chamelier, banni, solitaire, qui a pactisé avec les obscures divinités du lieu, et la fille du berger du douar, elle-même ostracisée par la communauté sédentaire.

Il arrive que le couple de nouveaux Robinsons recrée dans le ravin maudit un paisible jardin d’Eden.

Il arrive tout cela, et bien d’autres choses, dans ce récit très poétique d’Ahmad Aboukhnegar.

La narration, lente comme le cheminement de la caravane, forme des boucles, s’égare, oblige le lecteur à reconstruire régulièrement ses repères, saute du passé au présent, entrecroise ou superpose les pistes narratives, les interrompt ici et là, comme se croisent et se perdent sous l’avancée des dunes les pistes chamelières dans l’immensité du désert.

Les territoires sont délimités par la tradition, millénaire, immuable : aux chameliers l’espace infini, aux villageois le cercle clos de l’oasis, aux divinités occultes les lieux intermédiaires, que ne traversent jamais les pistes des nomades, et où les habitants du village s’interdisent de pénétrer pour y étendre leurs cultures ou y faire paître leurs chèvres.

La traduction (est-ce volonté délibérée du traducteur ?) mêle l’accompli et l’inaccompli, le passé simple et le passé composé, ce qui appuie et accentue l’impression continue d’étrangeté et facilite le voyage du lecteur dans un espace-temps où se mélangent fiction quasi-réaliste, légende, conte, mythe, rêves, hallucinations, fantômes du passé, et mirages, sur fond de l’attente nostalgique et illusoire d’un retour de la caravane.

C’est par ce chemin qu’était arrivée la caravane de son père, du temps qu’il était enfant, mais aucune autre ne l’avait emprunté depuis. Tout au long de ces années passées dans le ravin, le chamelier avait tenu à venir régulièrement s’asseoir sur ce promontoire pour guetter son père, sans jamais manquer un seul jour…

 

Patryck Froissart

13:38 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Patryck Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |