03/01/2026
Une année chez les Français, Fouad Laroui (par Patryck Froissart)
Une année chez les Français, Fouad Laroui, Pocket (août 2011), 288 pages, 7,40 €
Edition: Pocket

Edité initialement chez Julliard en 2010, ce roman de Fouad Laroui, évocation romancée et romanesque de sa scolarisation dans des établissements français du Maroc, a été accueilli à sa sortie comme se situant entre Le Petit Nicolas et Le Petit Chose.
L’action commence en 1969 lorsque le jeune berbère Mehdi, ayant obtenu grâce aux démarches insistantes et dûment motivées du directeur français de l’école locale, une bourse de l’Etat français, quitte Beni Mellal (Maroc) pour l’internat du prestigieux Lycée Lyautey, un des joyaux du réseau de l’enseignement français à l’étranger.
L’auteur a judicieusement et talentueusement fait le choix de la narration à focalisation interne. Ainsi le lecteur, tout comme l’auteur durant le temps de l’écriture, retrouvant l’innocence et la naïveté de sa propre enfance
- perçoit par les yeux ébahis de Mehdi cet environnement que le personnage ressent comme énigmatique et déconcertant puisqu’il lui est totalement étranger par ses règles, par son architecture, par les codes de sens mystérieux régissant les divers lieux et moments de la vie collective, par la manière dont se comportent les adultes et les condisciples
- entend par les oreilles grand ouvertes de l’enfant le langage, pour lui nouveau, inouï, dans lequel s’expriment pions, enseignants, personnels divers, camarades de classe et de dortoir, un niveau de langue familier, parfois argotique, parfois grossier, parfois aussi volontairement exagérément châtié, dont il a du mal à saisir les nuances, souvent loin du français « normé » auquel il a été habitué dans son milieu d’origine, auquel aussi il se confronte dans le cours ininterrompu des lectures d’œuvres classiques dont il se nourrit insatiablement
- découvre par le palais dépaysé et par les narines perturbées de Mehdi le fumet singulier, la texture et la saveur indéfinissables, absolument surprenantes de la nourriture de l’internat, en premier temps celles du hachis parmentier, plat de référence de la cantine, et les arômes et effluves d’autres mets de la cuisine des cambuses scolaires françaises qui lui sont totalement exotiques : « Mehdi plongea sa cuiller dans la boule jaune et goûta avec précaution ».
- pâtit, en vive empathie avec Mehdi, d’humiliations de circonstance (l’affaire du pyjama rose), de crises passagères d’angoisse et de découragement, et de pénibles séquences de difficultés de compréhension et de communication qui l’amènent à se demander à plusieurs reprises : « Qu’est-ce que je fais ici ? »
- prise la bonté et la générosité des parents français d’un des condisciples de Mehdi qui proposent de le prendre en charge le samedi et le dimanche et le traitent alors comme leur propre fils
Fouad Laroui a su mettre en évidence, sans se soucier de quelques anachronismes (en 1969 les écoles primaires au Maroc n’étaient plus dirigées par des personnels français), certes en grossissant parfois le trait lors de la reprise amusante des clichés (la farce des dindons), en usant quelque peu, toujours avec un humour bon enfant, de la caricature, en faisant fi de certaines invraisemblances, les clivages culturels, les difficultés potentielles d’intégration sociale, mais aussi en contrepartie les formidables capacités d’adaptation dont peuvent faire montre des enfants coupés de leurs racines, de leur famille, des coutumes et traditions de leur communauté natale.
Allons, recouvrer le temps d’une lecture nos yeux et notre âme d’enfant ne peut nous être que salutaire…
Patryck Froissart
Plateau Caillou, dimanche 17 août 2025
Fouad Laroui est un économiste et écrivain marocain, né à Oujda en 1958.
Après des études au Lycée Lyautey à Casablanca, il passe par l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées en France, dont il sort ingénieur. Après avoir travaillé dans une usine de phosphates à Khouribga (Maroc), il retourne en France et obtient un doctorat en sciences économiques. Il part pour le Royaume-Uni, où il passe quelques années à Cambridge et à York et part vivre à Amsterdam où il enseigne l'économétrie puis les sciences de l'environnement à l'Université. Parallèlement, il se consacre à l'écriture.
Auteur prolifique, en mai 2013 il reçoit le prix Goncourt de la nouvelle pour L’Étrange Affaire du pantalon de Dassoukine. En octobre 2014, il reçoit le grand prix Jean-Giono pour Les Tribulations du dernier Sijilmassi…
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Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke (par Patryck Froissart)
Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke Editions de l’Âne qui butine - 1er juillet 2025, 166 pages, 22 Euros

Après Pubers, pietenpakkers, Pubères, putains de Jean-Pierre Verheggen, Quand le merle blanc d’Anne Letoré, Quemhrf en manège de Christoph Bruneel, Moby Dark de Jacques Cauda, ouvrages hors normes édités chez L’Âne qui butine, recensés dans La Cause Littéraire, voici NU&continu (sic), de Christoph Bruneel et José Vandenbroucke publié chez le même éditeur butineur aux grandes oreilles.
Sont-ce braiements d’ongulés que les auteurs déclinent poétiquement et prolifiquement sur plus de cent trente pages ?
On peut l’admettre, sous condition de vouloir bien reconnaître que les ânes ne sont pas des ânes, mais des êtres doués de la remarquable faculté de percevoir avec acuité, tout en butinant le pissenlit dans leurs pâtures, la folle sarabande des paysages et le délirant tournicotis de l’agitation humaine.
Alors les prétendus brayeux sont reconnus comme talentueux aèdes, certes souvent tonitruants, mais capables d’exprimer avec toute la puissance de leurs hi-hans l’intime et indéfectible relation qui unit l’homme NU (sic) à la nature, qui lie l’homme animal social en contiNU (re sic) à la cité, qui l’inscrit crûment dans l’apparente banalité du quotidien, qui le ramène à sa condition et qui le définit dans son rapport intime avec autrui et avec soi.
Le poète ici est incontinent. Il ne se force pas à produire, à composer selon quelque norme, selon des règles quelconques de prosodie, selon même la définition admise de la poésie dite libre, c’est son verbe qui flue, qui déborde, en une folle et jouissive logorrhée, en toute autonomie, en totale liberté, en absolue fantaisie. Le poète laisse couler, se soulage, en une miction impétueuse, moussante, éclaboussante comme la drache de l’âne qui pisse. On est bien dans la poésie gaiement délirante du saut de l’âne, on passe de l’âne au coq, chaque mot en appelle un autre, de chaque image en naît immédiatement une autre, par connotation de hasard, par interconnexion phonique, par l’évocation, la suggestion, le calembour, ou par…rien. On va de l’avant, on retourne en arrière, on prend le chemin qui vient sans se soucier de prévoir où il mène, on erre, et on se laisse emporter dans un vagabondage poétique plaisamment chaotique, drôlement cahotique, ponctué de multiples sauteries.
[et les mots m’emportent vers leur folie paralysée
réfléchissons-nous conjuguons-nous sans faute
commençons la revalidation infernale
le tralala-rouge des mots posés
soyons le chambellan chambardant la chamelle chambrée
à la page nonante autrement dit soixante-dix
avec son préfixe prostré, en vue de prostituer ma poésie]
Pour dire les choses de manière plus « académique », ce jet contiNU (sic) pourrait parfois passer pour une expérience d’écriture automatique. Ce n’est pas aussi simple.
Dans le cours d’une lecture aussi débridée qu’elle soit (car un tel texte se doit d’être parcouru au trot, au galop, à bride abattue), sans qu’on ait besoin de se livrer consciemment à une analyse du discours, les synapses s’activent : des relations intratextuelles surgissent, des récurrences significatives apparaissent, des thèmes obsédants émergent, romantiques, bucoliques, idéologiques, historiques, mystiques, cosmologiques, linguistiques, psychanalytiques…
[je suis celui qui confond
son Soi avec son Autre]
… surviennent en un désarçonnant bric-à-brac des références à des éléments culturels divers, volontairement hétéroclites, dans le domaine de la musique, de la chanson, de la littérature, de l’actualité socio-politique, du bilinguisme belge dont on retrouve l’illustration en maints mélanges de français et de flamand, du multilinguisme avec des intrusions de néerlandais, d’anglais, d’italien…et des réflexions métalinguistiques sur l’arcane de la création poétique…
[l’autre ‘Autre’
trouvère de la con-ti-NU-a-tion
n’a pas dit son dernier mot
un poème sans fin lui sied bien
il fait mouche à chaque fois
aucun style d’écriture
aucun amphigouri ou babélisme
ne lui échappent
ne lui résistent
dans son conservatoire
et pourtant
le silence]
… se nouent des affirmations répétées d’attachement, sans chauvinisme au demeurant, au terroir, au village, à la cité, à ce petit coin de vie où l’âne butine à la frontière belgo-française… et l’incohérence paradoxalement s’organise.
[être nu comme un Flamand dragonesque
chantons cet hymne sans parti ni patrie
près de chez nous près de la gare
sous le pont à Mouscron]
… des allusions récidivistes à leur complice en écriture littéraire déjantée, le poète éditeur Jacques Cauda, à qui est dédiée, par son titre, la dernière grande partie de l’ouvrage :
Coda (-DA)
Lequel Cauda, sans nul doute, ne désavouera pas l’écoulement exubérant de cette prose poétique d’une vingtaine de pages, vertigineuse dès les premières lignes :
[contrer tout intrus et imposteur afin d’avancer dans une fin d’histoire sans Sainte Immaculée Conception ni coronanana où la NUe Sainte Druuna, maîtresse stripteaseuse, fée du néant & gamahucheuse du bienséant, se laisse cabrioler à sa demande et de plein gré par les harengs de Pasiphaé…]
On voudrait pouvoir citer tout le livre.
Allons, une dernière lichette, pour le plaisir :
[j’ai regardé les feux d’artifice au bord du fleuve à Warcoing
war is over
art ne rat
art intro guerre exit
le roi Dagobert enfin dans son fritkot
pour servir des half & half
mais je n’ai plus faim
je n’ai plus soif
s’il te plaît
plus de couques de Saint-Nicolas]
Au terme de cent-vingt pages de divagation d’un lyrisme frénétique, on a droit au texte original, en flamand, d’un poème de Guido Gezelle (1830-1899) : Het Schrijverke, dont une traduction par Bruneel figure au sein du livre, et une présentation des deux auteurs par eux-mêmes.
Et ce n’est pas tout : en prime, sept superbes collages de José Vandenbroucke et…gâteau sur le gâteau, une recette d’Anne Letoré pour fabriquer soixante UbuSpeculoos.
[Forme du biscuit : sur un carton épais dessiner le contour du Père Ubu, couper cette forme qui servira d’emporte-pièce].
Le livre, tiré à 317 exemplaires numérotés, est d’une facture esthétiquement réussie, comme tous ceux publiés par l’Âne qui butine.
De la belle ouvrage donc, dans cette collection dont le nom, Amphisbène, porte en soi toutes les promesses d’une poésie énigmatique, proprement… ubuesque dont les clés se trouvent possiblement dans ces deux définitions :
- L'amphisbène est représenté avec la partie lumineuse ailée et la partie ténébreuse membrée (avec une paire de pattes écailleuses). Sa symbolique est celle de la victoire du Bien sur le Mal.
- L'amphisbène est un reptile fouisseur d'Amérique tropicale, dont la tête et la queue sont très ressemblantes et qui peut se déplacer dans les deux sens.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, mardi 16 septembre 2025
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31/07/2025
La mémoire délavée, Nathacha Appanah, par Patryck Froissart
La mémoire délavée, Nathacha Appanah (par Patryck Froissart)
La mémoire délavée, Nathacha Appanah, Mercure de France, collection Folio, 6 février 2025, 150 pages, 7,60 €
Ecrivain(s): Nathacha Appanah Edition: Mercure de France
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En ménage - A Vau-l'zau JK Huysmans, par Patryck Froissart
En ménage suivi de A vau-l’eau, J.K. Huysmans (par Patryck Froissart)
En ménage suivi de A vau-l’eau, J.K. Huysmans Folio Classique février 2025 519 p. 10 €
Ecrivain(s): Joris-Karl Huysmans Edition: Folio (Gallimard)
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Lundi, ils nous aimeront, Najat El Hachmi, par Patryck Froissart
Lundi, ils nous aimeront, Najat El Hachmi (par Patryck Froissart)
Lundi, ils nous aimeront, Najat El Hachmi, Verdier (6 février 2025), Traduit du catalan par Dominique Blanc, 256 pages, 23 €
Edition: Verdier
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31/05/2025
Olympe de Gouges, Une femme dans la Révolution, Florence Lotterie, Elise Pavy-Guilbert (par Patryck Froissart)
Olympe de Gouges, Une femme dans la Révolution, Florence Lotterie, Elise Pavy-Guilbert (par Patryck Froissart)
Olympe de Gouges, Une femme dans la Révolution, Florence Lotterie, Elise Pavy-Guilbert, Flammarion, février 2025, 176 pages, 22 €
Edition: Flammarion
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Coco perdu, Louis Guilloux (par Patryck Froissart)
Coco perdu, Louis Guilloux (par Patryck Froissart)
Coco perdu, Louis Guilloux, Folio, janvier 2025, 128 pages, 8 €
Ecrivain(s): Louis Guilloux Edition: Folio (Gallimard)
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Cœur berbère, Habiba Benhayoune (par Patryck Froissart)
Cœur berbère, Habiba Benhayoune (par Patryck Froissart)
Cœur berbère, Habiba Benhayoune, Editions Ardemment, 2022, 210 pages, 19 €
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L’étreinte Amicale, Marie de Gournay et Michel de Montaigne, Claire Tencin (par Patryck Froissart)
L’étreinte Amicale, Marie de Gournay et Michel de Montaigne, Claire Tencin (par Patryck Froissart)
L’étreinte Amicale, Marie de Gournay et Michel de Montaigne, Claire Tencin, Editions Infimes, janvier 2025, 200 pages, 15 €
Ecrivain(s): Claire Tencin
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Sade, l’insurrection permanente, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)
Sade, l’insurrection permanente, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)
Sade, l’insurrection permanente, suivi de Français, encore un effort si vous voulez être républicains, Maurice Nadeau, Ed. Maurice Nadeau, février 2025, 224 pages, 10,90 €
Edition: Editions Maurice Nadeau
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