18/02/2026
Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant
Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant (par Patryck Froissart)
Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant – Mercure de France – 8 janvier 2026- Folio – 304 pages - 9€
Ecrivain(s): Raphaël Confiant Edition: Mercure de France

Louis XIII régnant, Marie-Héloïse, enfant abandonnée à qui a été attribué arbitrairement le patronyme Levasseur, est élevée « dans l’amour de Dieu » au sein de l’orphelinat de l’Hôpital des Cent Filles, à Paris où, relativement librement, « chacune vivait dans sa chacunière ».
« Mes hurlements avaient attiré des passants devant l’église Saint-Sulpice, un matin d’hiver, et une mendiante m’avait transportée ici à la hâte avant de prendre la discampette ».
Très tôt remarquée pour sa beauté, « trop belle pour ne pas être déshonnête » selon son confesseur, elle est sélectionnée au sortir de l’adolescence, et pourvue d’une dot royale de cinquante livres, avec trente autres « filles du Roy », pour un transfert vers les possessions françaises d’Amérique afin d’y être mariée à un des colons nouvellement établis là-bas dans le cadre d’une politique de peuplement colonial à laquelle sont aléatoirement associées également des prostituées raflées au hasard dans les rues et éventuellement quelques condamnées de droit commun.
Cette étape de sa vie marque le départ d’un long périple aventurier, dont elle est la propre narratrice, depuis les phases de sélection régies par des critères de « bonne constitution physique », la préparation « pédagogique », l’embarquement à La Rochelle vers l’embouchure du fleuve Saint-Laurent et le Québec et les conditions pénibles d’une traversée dans l’exiguë promiscuité de la sainte-barbe d’un navire.
A Québec, après les entretiens avec les prétendants les plus divers à l’issue de quoi chaque fille du Roy doit avoir fait son choix, Marie-Héloïse est officiellement mariée sans autre forme de procès à Pierre-Emile, un bûcheron avec qui elle entame une existence conjugale fruste mais paisible dans un endroit écarté de la Neuve-France. De leur union naît un fils.
« L’homme qui avait jeté son dévolu sur ma personne […] n’était ni attirant ni repoussant. Son visage quelconque ne me disait rien qui vaille mais quand il se mit à me galantiser je fus tout de suite rassurée ».
Les affaires allant mal, les conditions de vie se dégradant dans le contexte d’attaques d’autochtones contre les colons, et dans l’ambiance délétère de la guerre larvée entre Français et Anglais, le couple émigre à Saint-Domingue où Pierre-Emile a pu acquérir Savane-Roche, une plantation comprenant « ses terres, ses meubles et ses nègres ». Nouvelle vie. Nouveau statut social.
Ayant perdu son fils, puis son mari, tous deux morts de la fièvre jaune, elle se trouve contrainte d’épouser le grand propriétaire voisin, lui-même divorcé, devient dame de Laforgue et, sous l’emprise de son nouvel époux, accepte de lui céder tous ses droits sur sa propre propriété. A la tête de ce qui devient ainsi un grand domaine, le couple est reçu dans les cercles mondains de la colonie. Nouvelle ascension sociale qui cache le fait que la jeune femme souffre de se retrouver sous la totale dépendance du sieur de Laforgue, un personnage peu sympathique.
Je n’avais plus rien à mon nom […]. Il avait conservé par-devers lui ke produit de la vente de Savane-Roche, prétextant que les femmes n’ont pas à s’occuper des affaires liées à l’argent. Enfant disparu, mari disparu, je servais à présent de fille du Roy au sieur de Laforgue. A mon corps défendant.
Lors d’un voyage vers la Martinique, Marie-Héloïse de Laforgue est capturée par des indiens Caraïbes, dont elle partage un temps la vie, les us et les coutumes sous la protection d’une mystérieuse Reine Noire, qui décide plus tard de la renvoyer vers la Martinique où, après une autre mésaventure en mer, elle reçoit un accueil festif inattendu de la part des membres de la haute société coloniale qui croient reconnaître en elle, qui se garde de les démentir, une comtesse de Poissy disparue depuis plusieurs années dans ces mers où règne une insécurité permanente. Nouvelle et ultime ascension sociale, la « comtesse » devient, par un troisième mariage, sous le nom d’épouse de Madame de Blanquefort, la femme respectable de l’héritier d’une noble lignée de gros planteurs, établie là depuis trois générations.
Je n’étais plus une pauvre orpheline du Royaume de France ni une fille du Roy envoyée en Neuve-France afin de contribuer au peuplement de cette terre de neige perpétuelle, ni une rescapée de l’île de Saint-Domingue, ni non plus une Juive errante mais désormais une Blanche de la Martinique.
Une Blanche créole…
Le récit, en partie linéaire, est, d’une part, astucieusement ponctué de retours en arrière éclairant, au juste moment, telle unité narrative sur les tenants de quoi le lecteur est amené à s’interroger, et d’autre part interrompu par des extraits de ce qui est présenté par la narratrice comme étant des extraits de son « cahier » intime, dans lequel elle s’adresse à elle-même à la deuxième personne.
Ces inserts, qui eussent pu casser le rythme de l’enchaînement des péripéties, sont des pauses bienvenues permettant au personnage, entre des bouffées de nostalgie provoquées par de vagues remontées d’une brève période de petite enfance heureuse chez une nourrice aimante, d’exprimer sa vision, son appréciation des choses vécues, de s’interroger sur ce qu’elle découvre, ce qu’elle tente de comprendre de la destination (métaphysique) des situations dans lesquelles elle se retrouve, de chercher un sens, une morale, voire une justification aux contextes historiques, sociaux, politiques, philosophiques des divers microcosmes dans lesquels elle doit, bon gré mal gré, l’un après l’autre, s’intégrer.
« Tu finis par comprendre qu’aux yeux de l’espèce masculine, la féminine n’est qu’un ventre. Un ventre qui sert à procréer. Parce que la colonie a besoin tantôt de bras comme en Nouvelle-France, tantôt d’enfants blancs comme à Saint6domingue et à La Martinique où Nègres et Mulâtres menacent de submerger les colons ».
Par les yeux, les pensées, les réactions de Marie-Héloïse, l’auteur lui-même se livre à une critique indirecte, latente mais sans concession de la société française du XVIIe siècle, tant métropolitaine que coloniale, de la condition des esclaves (du point de vue, ici, généralement, des maîtres), des préjugés raciaux à l’encontre des peuples indigènes, de l’emprise de la religion, des superstitions locales, de l’exil, de la recherche de soi, des rapports de caste et de classe, du statut de la femme, de la brutalité de l’entreprise expansionniste européenne dans sa globalité.
Tout cela est écrit dans un français rehaussé de termes d’époque et enrichi d’expressions québécoises puis créoles. C’est la langue de Raphaël Confiant, c’est parfois surprenant, c’est toujours savoureux, le trait d’exotisme n’étant jamais forcé.
En filigrane, s’inscrit de manière récurrente, indélébile, la question essentielle, qui deviendra d’autant plus cruciale pour Marie-Héloïse quand, à la Martinique, elle est affublée d’une identité fallacieuse :
« Qui étais-je pour de vrai ?
Marie-Héloïse Levasseur-Guillemot de Laforgue, cette créature que j’avais peine à concevoir comme étant moi, moi-même, était la captive de son erratique passé. »
Patryck Froissart
Plateau Caillou, jeudi 22 janvier 2026
Né en 1951, au Lorrain (Martinique), Raphaël Confiant a publié plusieurs livres en langue créole (Bit ako-a, 1985 ; Kod Yanm, 1986 ; Marisosé, 1987), avant de se lancer dans l’écriture en français avec Le Nègre et l’Amiral (1988) qui connaîtra un grand succès. Une trentaine de romans suivront, dont beaucoup primés, tel Eau de Café (Prix Novembre 1991) qui s’inscrivent dans le droit fil du mouvement littéraire de la Créolité dont Raphaël Confiant est l’un des chefs de file avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. L’auteur est actuellement maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane (Source FNAC). Au Mercure de France, il a publié, entre autres : Brin d’amour ; Nuée ardente ; La panse du chacal ; Adèle et la pacotilleuse ; Case à Chine ; L’hôtel du Bon Plaisir (prix AFD).
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Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora
Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora (par Patryck Froissart)
Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora, Trad. François-Michel Durazzo, Ed.Maurice Nadeau-Les Lettres Nouvelles, 9 janvier 2026, 208 p., 21 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

Peut-être l’un des meilleurs romans de 2025/2026, précieuse publication des Editions Nadeau, ce récit aux accents kafkaïens propulse le lecteur dans la petite ville perdue de Szonden, sur les bords de l’Oder, dans l’Oderbruch, région marécageuse de la Prusse, dans la première moitié du XIXe siècle.
Redo Hauptshammer, le héros narrateur de ce récit saisissant, né dans un bordel autrichien dont sa mère était la propriétaire et tenancière, arrive en cet endroit perché sur une charrette sur laquelle s’empile le déménagement de ses maigres biens au sommet de quoi trône le cercueil contenant le cadavre de son épouse Odra, récemment tuée par la balle perdue d’un soldat napoléonien en fuite, avec le dessein de s’installer sur une terre dont il s’est accaparé le titre de propriété dans des circonstances rocambolesques.
Alors que Redo nous confie dès l’entrée en action qu’il compte réaliser là le projet de se forger une nouvelle personnalité, celle de cultivateur de betteraves sucrières, en occultant tout de la personne qu’il a été jusque-là, c’est par de très discrets détails, évasifs, furtifs, incomplets, fondus dans la trame, qu’on apprend, ou plutôt, la plupart du temps, qu’on devine, pourrait-on dire, que Redo n’est pas Redo, qu’Odra n’est pas Odra, et que se révèlent peu à peu les contingences qui ont amené le personnage à envisager puis à soigneusement préparer ce changement radical de posture sociale qu’on peut qualifier de magnifique imposture.
Ma survie à Szonden dépendait désormais d’une unique exigence, avec quelques variantes : ne pas commettre d’impair, ne pas trop parler, ne pas découvrir ma véritable identité, ne pas révéler mes origines.
Quoi qu’il en soit, après avoir accompli, dans des conditions quelque peu alambiquées, dans une atmosphère lourdement réaliste, les formalités administratives primordiales auprès du bourgmestre, puis avoir rendu la visite de courtoisie obligatoire au seigneur à qui appartient la totalité des terres environnantes sauf celle de Redo, unique « propriétaire libre » de la région, le nouveau venu prend possession de son fief, et s’attelle à la première des tâches à effectuer, l’inhumation d’Odra.
Mais, après l’aléa de la mort subite de l’épouse adorée, le programme subit un nouvel et énorme accroc : dès les premiers coups de pelle, Redo tombe sur la dépouille congelée, parfaitement conservée, d’un soldat en uniforme.
C’est alors que l’auteur insère dans un contexte aux traits de réalisme volontairement un peu forcés un élément narratif fantastique. Le premier cadavre tient compagnie à un frère de régiment, gisant dans un état identique. S’étant déplacé pour creuser une autre tombe potentielle pour la défunte, Redo découvre quatre corps. Plus loin il en déterre huit, puis seize à un autre endroit, et quand, s’obstinant, il exhume le trente-et-unième macchabée d’une nouvelle série, il renonce à en sortir le trente-deuxième, sachant que sa prochaine fouille décèlera soixante-quatre soldats impeccablement conservés, yeux grands ouverts, le regard paraissant extraordinairement vivant, dont le corps, même exposé en plein soleil, restera congelé pour l’éternité, en témoin indestructible des horreurs guerrières. En parallèle, l’agriculteur en herbe se voit contraint de vivre de longs mois dans la promiscuité du cercueil de son épouse, avant de l’enfouir sous sa chambre.
Les corps étaient toujours là. Les gens passaient, les regardaient. Dans l’expression des curieux, je pouvais déceler la tension de cette mauvaise conscience atavique que réveille la vision de tout corps à moitié enseveli ou pas encore complétement exhumé.
La découverte met toute la ville en émoi et contrarie évidemment le plan de Redo, qui se retrouve confronté à une succession d’avis et de contre-avis officiels jusqu’au déplacement sur site du roi de Prusse.
Par la mise en scène de dialogues entre Redo et l’historien local Jakob à propos des origines diverses de ces soldats dont chaque série se rapporte à des époques différentes, à des guerres connues ou non dont le centre de l’Europe a été depuis des temps immémoriaux l’un des théâtres les plus tragiques, le caractère exponentiel des exhumations présupposant que par ailleurs la terre entière est semée de reliques funèbres de champs de batailles, l’auteur remet en lumière nombre d’événements historiques et exprime évidemment une vision macabrement négative de l’histoire de l’humanité.
Tu ne peux imaginer, Redo, ce que fut Kunesdorf. Ce jour funeste, notre armée a perdu […] dix-huit mille combattants sur le champ de bataille […] à cause de l’ineptie de cet Enorme Roi. Penses-tu que cela l’ait empêché de dormir ?
Par l’histoire individuelle de Redo, par la nature de sa métamorphose dont, trait de génie narratif, le caractère n’est dévoilé au lecteur, dans les toutes dernières pages, que par quelques indices presque imperceptibles, le romancier aborde subtilement une question sociétale actuelle.
Par l’indistinction délicate entre réalisme et fantastique, le surnaturel est vécu comme naturel, les survenances impromptues de la sorcière Ilse, toujours accompagnée de son loup, relevant de cette concomitance, et quand Redo tente, très naturellement, de se débarrasser de ses hôtes encombrants, ou d’en faire des objets utilitaires surprenants, la manipulation donne lieu à des péripéties morbides dont le surréalisme et la cocasserie ne semblent pas atteindre les protagonistes. Un élément en la matière ne passera pas inaperçu pour un lecteur perspicace : les apparitions régulières du pasteur Stein, toujours pressé par l’urgence d’une quelconque intervention, qui promet à Redo, à chaque rencontre, de le voir plus tard, ce qui ne se produira jamais, font certainement référence au lapin d’Alice.
Et il y a le géant Udo.
Quelle taille a-t-il ?
On ne le sait pas exactement. Chaque année il a une taille différente. Parfois il est plus petit, parfois d’un pied plus haut…
On notera que Vicente Luis Mora, tout en écrivant, s’interroge sur l’écriture. Ces inclusions métalittéraires se concluent sur quelques malicieux pied-de-nez :
Parce que je sais que ce que je vous ai dit n’était pas toujours vrai. Du moins pas tout à fait.
J’ai aussi inventé certaines choses, sans nul doute : il est difficile pour un myope de se rappeler les détails.
Eh bien, il n’est peut-être pas nécessaire de dire la vérité. Ne la savons-nous pas déjà ?
Il convient de saluer la qualité de la traduction.
Patryck Froissart
Plateau Caillou (Réunion), dimanche 28 décembre 2025
L’auteur :
Vicente Luis Mora (Cordoue, 1970) a étudié le droit, la philosophie et les lettres. Reconnu en Espagne comme l’un des écrivains les plus brillants de sa génération, il est l’auteur d’une dizaine d’essais, de huit livres de poésie et de neuf romans.
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19:02 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) |
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03/02/2026
La possibilité d'une île

21:09 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) |
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02/02/2026
Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)
Pieds nus - David Allouche - L’Harmattan – 13 novembre 2025 - Collection : En scène - 46 pages – 10 €
Edition: L'Harmattan

Cet ouvrage court de David Allouche prouve, s’il en est besoin, qu’avec du talent on peut exprimer beaucoup en peu de pages.
Cette pièce en un acte comporte sept scènes. Les six premières sont un monologue du personnage principal, homme d’une cinquantaine d’années, attablé en la présence muette d’un serveur invisible, apostrophé « Joseph », à qui il adresse son soliloque, au Café de la Comédie-Française. Le personnage a les pieds nus. Sur sa table, deux coupes de champagne Ruinart.
Il est le seul client.
Dans la salle on joue la pièce de Pirandello, Six Personnages en quête d’auteur. La relation avec ce qui va suivre est évidente.
« C’est mon anniversaire ce soir ».
Il se présente comme un amateur passionné de théâtre qui fréquente assidument toutes les salles parisiennes. Il dit ses habitudes, les rituels qui marquent son arrivée, ses séjours au bar, comment il se comporte lorsque le rideau tombe.
« La pièce, je l’ai déjà vue.
J’ai vu toutes les pièces de théâtre ».
Il parle.
Il évoque la vacuité, l’absurdité des années qui passent, qui ont passé.
il donne sa vision de ce que doit être le théâtre. Il pose sur la table quelques feuilles. Il écrit, pieds nus : c’est ainsi qu’il a écrit ses deux premiers romans. Il dit OU écrit, il dit ET écrit sa vie, son adolescence. Il s’est opposé à son père, à la religion de son père. Il s’interroge, amer :
Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Rien, ou des choses dérisoires.
Je suis venu, j’ai mangé, j’ai bu !
Il est statistiquement normal puisqu’il est divorcé. Mais autour de lui, en lui, devant lui, c’est le vide, la solitude, l’absence de perspective.
La vie m’est devenue invivable.
L’homme déclare son dessein de mourir en sautant dans l’orchestre. Ce passionné de théâtre, dont on apprend lors du dénouement qu’il est lui-même auteur de pièces, qui en la circonstance est acteur dans sa propre pièce, cet amateur sans réserve qui passe toutes ses soirées au spectacle ou au bar adjacent, veut finir en pleine représentation, comme Molière, mais dans la l’obscurité de la fosse, pas sur les planches éclairées par les projecteurs. N’est-ce pas là une spectaculaire mise en scène de sa propre mort, auteur devenu acteur, spectacle dans le spectacle, théâtre dans le théâtre ?
L’artifice est subtil et bien amené. La mise en abyme est parfaite.
Ce que je vous dis, je vais l’écrire. Ce que je vais écrire, je vais vous le lire. Non, pas un roman, un dialogue, un monologue si vous êtes silencieux.
Comme au théâtre !
Mais quelles sont les causes profondes de ce total et, semble-t-il, définitif désenchantement ? On en apprend un peu plus dans la scène 3, quand l’acteur auteur évoque son enfance, puis les circonstances qui ont provoqué le départ de sa femme, et de la fausse couche qui a avorté la naissance de l’enfant qu’il aurait nommée Sarah, dont la non existence l’obsède.
Dans la scène 4 surgit dans le monologue un autre fantôme, une femme, l’aimée, portant elle aussi le prénom Sarah. La seconde coupe de champagne lui serait destinée. Le texte, avant la scène 7 de dénouement, est alors consacré à l’évocation de Sarah, la femme, et de Sarah, la fille non née…
Au début, j’ai cru qu’elle était juive. D’origine juive, comme moi. Ce n’est pas le cas de Sarah. Elle est d’origine marocaine et a des parents musulmans.
A-t-elle été l’épouse ? Le doute est permis.
Empêchée par sa mère, je n’ai pas eu sa main.
Dans ce saut en hauteur, j’emporterai son cœur.
Durant trois scènes, Sarah et Sarah sont l’obsession, la lamentation, la douleur, la cause, l’origine et la fin. Il semblerait que Sarah, la femme, ce soir-là se trouve dans la salle. C’est devant elle qu’il veut effectuer son saut de la mort.
Et puis la scène finale voit l’acteur (auteur) face au seul public que constitue le serveur tenir par le canal de son portable un dialogue avec l’éditeur qui prend des nouvelles de la pièce que l’auteur (acteur) est en train à la fois de jouer, de vivre et d’écrire. Il sera intéressant, si Pieds nus est mis en scène, de saisir la place du spectateur regardant un auteur jouer la pièce qu’il est en train d’écrire…
Tout ce qui s’est dit auparavant s’est donc écrit simultanément.
Il faut écrire. Les mots me viennent, je les inscris sur le papier, ils glissent […], j’écris ce que je dis.
En ce cas, la confession, la réflexion, les faits racontés ne seraient qu’un jeu théâtral, une illusion, une invention, une création littéraire ?
Ou, en inversant la chose, peut-on dire que Gabriel (on apprend son nom lors du dialogue avec l’éditeur) vient de jouer sa « vraie » vie ? Or ce qui est joué n’est pas réel…
Alors ?
Le lecteur s’égare. La tête lui tourne. David Allouche l’a plongé dans la confusion des rôles.
Mais la question qui est posée, légitime, porte en sous-entendu une interrogation existentielle qu’on laisse au lecteur le soin de découvrir.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, mardi 30 décembre 2025
L’auteur :
David Allouche est romancier et dramaturge. Il est l'auteur de deux romans : La Kippa bleue (Eyrolles, 2018) et Parler à ma mère (Balland, 2021).
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17:53 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) |
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Mission Saphir, Nicolas Puluhen (par Patryck Froissart)
Mission Saphir, Nicolas Puluhen, Editeur Orphie 2025 320 pages 16,50 €

Récit prenant d’une quête, d’une enquête originale dont le but est de retrouver les bénéficiaires potentiels de l’important héritage d’un personnage marginal, surnommé Capi, diminutif de Capitaine.
Situation initiale : le personnage menant l’action, Michel Ravel, généalogiste successoral, est chargé de rechercher d’éventuels légataires de la fortune sordidement acquise jadis par les parents d’un certain Capi, qui vient de décéder solitaire, paradoxalement dans un état de totale misère alors que le trésor dort dans une des chambres de l’habitation, et dont le cadavre en cours de décomposition a été découvert dans une vieille voiture qui semble être son seul abri, à proximité de ce qui reste de sa ferme bretonne délabrée, isolée, dont l’intérieur dégorgeant d’immondices réfère au désormais bien connu syndrome de Diogène.
Intrigue : les démarches de Ravel, soigneusement datées dans leur chronologie, se concentrent rapidement sur la personne d’Herveline, institutrice retraitée qui a suivi avec bienveillance dans son école tout le parcours primaire de Capi, enfant battu, et qui, résidant dans le voisinage, a bien connu la famille et a entretenu plus tard une relation régulière avec ledit Capi réinstallé à son retour d’une carrière dans la marine dans la ferme familiale après la mort de ses parents.
En émettant un doux bruit de cuisson, la louche déversa sur la plaque fumante ce qui deviendrait une galette. Le tour de main d’Herveline prolongea avec grâce l’exquise mélopée de la crêpe qui apparut…
Peu loquace à la première visite de Ravel, la vieille dame mise en confiance par l’amabilité du visiteur et l’appétit dont il fait preuve pour les crêpes qu’elle lui prépare, dévoile peu à peu les premiers indices qui mettent l’enquêteur sur la piste de l’existence possible d’un enfant qu’aurait eu le marin au long cours quelque part dans le monde.
La reconstitution, lente, complexe, de la carrière militaire de Capi permet à Ravel de retrouver Lavanant, un ancien compagnon d’armes qui évoque une mission Saphir au cours de laquelle, durant une escale à La Réunion, le personnage aurait eu une relation torride avec une créole d’une grande beauté, suite à quoi de vagues rumeurs auraient circulé sur une présumée paternité.
Je vous ai dit tout à l’heure, reprit Lavanant, que Capi n’était jamais complètement saoul… Jamais, sauf une fois. Et il se trouve que j’y étais…
C’est à partir de cet élément narratif que devient évident le dessein primordial de l’auteur, en cohérence avec ses combats citoyens, particulièrement avec son engagement associatif, humanitariste dans la « vie réelle » qui s’est manifesté notamment par la réalisation de Mon ptit Loup, un livre-disque contre les violences sexuelles faites aux enfants.
En effet l’itinéraire de Ravel le plonge soudainement dans l’une des plus scandaleuses pages de la cinquième république, qu’on connaît comme l’affaire des enfants de la Creuse, cette déportation forcée de deux mille cent cinquante enfants réunionnais entre 1962 et 1984 vers la métropole, impulsée par Debré, alors député de La Réunion, et organisée systématiquement par les DDASS, dans l’objectif abjectement avoué de « repeupler les campagnes françaises » les plus touchées par l’exode rural ; ces enfants arrachés à leurs familles qui n’auront plus d’eux souvent aucune nouvelle seront, pour certains d’entre eux, soumis par leurs familles d’accueil à asservissement, travail forcé et sévices de toute nature.
Quel est le lien entre cette infamie et la mission Saphir ? Le suspens est adroitement entretenu par le narrateur.
Ravel se retrouve alors à La Réunion, où il poursuit ses investigations, à l’occasion de quoi le lecteur découvre les paysages époustouflants et les écarts les plus étonnants d’une des plus belles îles du monde.
Mais lorsqu’il arriva à Aurère la souffrance sembla s’envoler pour laisser place à un sentiment d’allégresse. Les dernières notes de violoncelle vinrent sceller à jamais l’image incroyable de cet écrin de verdure sur lequel reposaient de petites cases aux toits colorés…
Le jeu narratif gagne par ailleurs tout du long en densité, donnant au personnage une épaisseur provoquant l’empathie par le fait que l’auteur entrelace le fil de cette quête passionnante avec la vie personnelle, privée, passée et présente du généalogiste, marquée par sa récente résolution, qu’il a parfois du mal à respecter, de tirer un trait sur son addiction à l’alcool, par sa relation difficile d’une part avec l’épouse dont il vient de se séparer, d’autre part avec ses deux enfants qui lui reprochent d’avoir été trop absent, par sa vision du monde, par la passion avec laquelle il mène son enquête, par sa volonté irréductible de trouver ce qu’il cherche, et par son souci de rencontrer tous les protagonistes potentiels de cette affaire de succession.
Saphir avait bien compris qu’il était du genre à bouffer du curé et que, dans son imaginaire à lui, les gars qui fréquentaient les églises étaient plutôt du genre bolos, comme disaient les jeunes.
Alors, sur qui tombera-t-il au bout de sa quête ? Le lecteur tenu en haleine sera mené vers un dénouement tout à fait vraisemblable qui, entre autres conséquences, verra la vie amoureuse de Ravel prendre un nouveau et heureux départ…
Chut ! On n’en déflorera pas davantage.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, La Réunion, mercredi 5 novembre 2025
Nicolas Puluhen voit le jour en 1972 à Brest.
A peine étudiant il organise ses premiers concerts, une activité qu’il poursuivra toute sa vie en parallèle de ses activités professionnelles. Infatigable entrepreneur, tour à tour manager de groupe, chef d’entreprise ou créateur de festivals, il connait pourtant une rupture brutale à l’aube de la quarantaine, lorsqu’il parvient enfin à parler des violences sexuelles subies dans sa petite enfance. C’est l’objet de son premier ouvrage, Mon p’tit loup (2022), qui connait un fort succès et trouve un prolongement dans un livre-CD du même nom (prix de l’Académie Charles Cros).
C’est aussi le début d’une nouvelle phase de sa vie, à La Réunion, où il creuse ce sillon littéraire (Suzie, en 2024) et son combat pour la protection de l’enfance, à travers des projets médiatiques et musicaux. Fruit de ces préoccupations et de son goût pour l’intrigue littéraire, Mission Saphir est son troisième livre.
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Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar (par Patryck Froissart)
Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar Auteurs : Honoré de Crémont – Clément Downing, Christian Germanaz - Cédric Mong-HyTotomena Editions Feuille Songe 2025, 9,90€

Ces deux ouvrages ont été publiés en 2025 sous un format original et sympathique par les Editions Feuille Songe, maison sise à Saint-Pierre (Réunion).
1-Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar.
Ecrit au XVIIIe siècle en anglais par Clément Downing sous le titre « The History of John Plantain, called King of Ranter Bay », édité à Londres en 1737, initialement traduit en français par Alfred Grandidier « pour figurer dans la Collection des Ouvrages Anciens concernant Madagascar », le texte, revu et corrigé, est ici introduit, présenté, contextualisé, analysé et commenté par l’universitaire Cédric Mong-HyTotomena dans le cadre d’une préface érudite.
Downing ayant composé l’Histoire de John Plantain, dit le Roi de Rantabe, à partir de ce que lui en a raconté… Plantain lui-même lors de leur rencontre vers 1721 à Madagascar, Cédric Mong-HyTotomena, en consultant et confrontant toutes les sources historiques possibles se référant aux années durant lesquelles Plantain, pirate repenti ayant déclaré être natif de la Jamaïque, a résidé à Madagascar, entreprend de démontrer le caractère fantasmé de l’épopée du prétendu roi qui s’est vraisemblablement beaucoup amusé à abuser de la crédulité de son biographe, lequel, quoi qu’il en fût, a saisi l’occasion qui s’est opportunément présentée à lui d’écrire et de publier, en faisant fi de toute véracité, un conte dont il savait que les lecteurs de l’époque raffolaient.
Cédric Mong-HyTotomena rétablit au mieux la vérité concernant le personnage, dont la ‘vraie’ vie mouvementée n’est d’ailleurs pas moins rocambolesque que celle qui est racontée par Downing.
« Plantain navigua avec le capitaine Edward England, un pirate réputé dont Daniel Defoe a conté l’histoire dans L’Histoire générale des plus fameux pyrates(sic) et qui a mêlé avec La Buse. Quand England cessa ses activités, Plantain s’installa dans la baie d’Antongil où il devint ‘Roi’ en payant ses sujets grâce à son butin ».
Voilà une entrée en matière qui ne peut manquer de susciter la curiosité des multiples amateurs d’histoires de pirates et de corsaires, et en particulier celle des lecteurs des Mascareignes dont l’Histoire et les mythes fondateurs sont profondément marqués par les actes, faits et méfaits, tant réels que légendaires, de la piraterie de l’Océan Indien. On sait que les épaves de bateaux pirates, les tombes occultes, les traces des refuges, et les trésors présumés cachés sur les îles de La Réunion, de Maurice, de Rodrigues et de Madagascar ont longtemps été, et sont encore, la cible de chercheurs passionnés et excentriques et ont donné lieu à une abondante littérature dont, entre autres, Le Chercheur d’or, et encore Voyage à Rodrigues, de Le Clezio.
Dans son introduction, Cédric Mong-HyTotomena raconte, en miroir de celle de Plantain, le destin tout aussi passionnant de Tom Ratsimilaho, un réel pirate devenu roi de Madagascar, dont les hauts faits ont été rapportés vers 1806 par Barthélémy Huet de Froberville, un érudit mauricien dont les descendants sont aujourd’hui encore bien connus à Maurice.
Les histoires et l’Histoire s’imbriquent, les destins individuels et collectifs s’entremêlent, et cette reconstitution des petits et grands événements met en lumière le fait que l’installation de pirates et autres aventuriers ici et là dans la grande île, souvent par la force, la violence, et le meurtre de masse à l’encontre des populations autochtones a été le prélude de la colonisation de Madagascar par la France.
2- Relation du premier voyage fait au volcan de l’île de Bourbon
Aujourd’hui le volcan de La Fournaise, à La Réunion, est visité quotidiennement, en randonnée, voire en promenade, par une foule de touristes locaux et étrangers.
Bien que l’île ait été habitée à partir du milieu du XVIIe siècle, de larges parties en sont restées longtemps peu ou mal connues, voire inexplorées, ce qui a été le cas du volcan.

La première expédition dans cette région, réputée dangereuse à l’époque, tant par les conditions d’accès que par les rumeurs de la présence de marrons vindicatifs, a été organisée et réalisée en 1768 par ‘le Commissaire ordonnateur de l’île’ François Honoré de Crémont.
Le récit du voyage, présenté et très précisément contextualisé ici par Christian Germanaz, en a été rédigé par Crémont lui-même. Il décrit les lieux traversés, donne des repères topographiques, marque les étapes, les pauses, les campements de nuit, dit les péripéties, expose les difficultés, les abandons.
« M. de Bellecombe, à son réveil, me dit qu’ayant été tourmenté de violentes coliques d’estomac, auxquelles il est sujet, il lui était impossible d’aller plus loin.
Il reprit la route de la Plaine des Cafres ; presque tous ceux qui étaient restés avec nous en firent autant. Je n’en persistai pas moins dans la détermination de voir le Volcan ».
L’universitaire, par une quête approfondie des sources et ressources, témoignages de contemporains, documents administratifs locaux et métropolitains, reconstitue la carrière d’Honoré de Crémont, réussissant à donner à ce personnage les traits de caractère qui animent son projet de ‘voyage’ et finalement à brosser de lui un portrait qui nous le rend « vivant ».
En situant Crémont dans le contexte socio-culturel, économique, historique de l’île en cette seconde moitié du XVIIIe siècle, l’auteur fait en l’occurrence vivre l’île Bourbon de l’époque, ce qui n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage. La situation coloniale, la condition des esclaves, la représentation que se fait et que fait Crémont des créoles sont parmi les éléments sociologiques constitutifs de la recherche.
« Les ambiguïtés qui jalonnent le récit de l’ordonnateur à propos de ses compagnons qui refusent de descendre dans le fond de l’Enclos, estimant que le but du voyage a été atteint, conduisent Honoré de Crémont à affirmer, avec vanité, que les ‘Créoles’ sont superstitieux et pétris de fausses croyances vis-à-vis du Volcan… ».
Honoré de Crémont récidivera en 1773 malgré l’opposition du gouverneur Pierre Poivre.
« Cette aventure marquera pendant longtemps la mémoire des habitants, tant par l’originalité de l’itinéraire et par les données recueillies in situ sur l’éruption en cours que par l’originalité des personnes présentes… ».
Mais, comme l’écrit Christian Germanaz, « ceci est une autre histoire ».
Patryck Froissart
Plateau Caillou, dimanche 30 novembre 2025
Christian Germanaz est maître de conférences émérite du département de géographie de l’Université de La Réunion.
Cédric Mong-HyTotomena est docteur ès Lettres et diplômé des Beaux-Arts. Né à Madagascar, il vit à La Réunion où il est professeur et chercheur à l’École Supérieure d’Art, chercheur associé au laboratoire LCF de l’Université et chargé de cours au CNAM.
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03/01/2026
Floreal, Elisabeth Hennebert (par Patryck Froissart)
Floreal, Elisabeth Hennebert Editions des Busclats (Gallimard) – 13 novembre 2025 102 pages 14€
Edition: Editions des Busclats

L’intérêt de ce court roman réside primordialement en l’évocation d’un chapitre historique qui s’est déroulé à Maurice de 1940 à 1945, quasiment inconnu des Mauriciens d’aujourd’hui, s’inscrivant dans la tragédie juive de la Shoah.
En 1940 des milliers de Juifs fuyant l’Europe, ayant débarqué à Haïfa, dans ce qui était alors une colonie britannique, ont été refoulés et déportés par les Anglais, qui ne souhaitaient pas les voir s’installer en Palestine, les uns vers Trinidad-et-Tobago, les autres vers Maurice où ils ont été internés en décembre de l’année à Beau Bassin dans un camp aux conditions de survie délétères.
« C’est l’histoire que personne ne connaît. Presque un mirage. Une petite Shoah dans la grande. Une Shoah minime : que sont cent vingt huit morts au regard de six millions ? ».
Une version romancée de cet épisode infâme en a été donnée par l’écrivaine Nathacha Appanah dans un ouvrage intitulé Le dernier frère.
Le présent roman a pour personnage principal et narrateur un nez, Léonard, qui, ayant fait fortune « avant cinquante ans » en France en créant et commercialisant des marques de parfums, décide de s’installer dans un cadre idyllique, à Maurice, à Floréal, quartier chic résidentiel du centre de l’île, toponyme dont les connotations conviennent idéalement à ses talents de parfumeur. Mais Floréal n’est pas l’unique raison du choix de Maurice pour sa semi-retraite.
« Celle que je n’ai jamais connue que sous le nom de Baba Rivka est la seule de mes quatre grands-parents dont les cendres ne soient pas disséminées aux abords d’un four crématoire de Pologne. […]
Je me retrouve depuis dix ans sur cette île du bout du monde, au cimetière de Beau Bassin, posant des cailloux devant la dalle de Rivka ».
Cette année-là, installé à Floréal, Léonard se rend pour poser des cailloux, comme le veut la tradition juive du yahrzeit, devant la tombe retrouvée, parmi celles où reposent cent vingt-sept autres déportés, par un ami, dix ans plus tôt, de Rivka Grymsztajn, sa grand-mère, décédée du typhus en 1942 au bout de deux ans de captivité ; ce rituel annuel, sa propre mère, Jitka, déportée et internée avec Baba Rivka, devenue donc orpheline en 1942 et ayant pu à l’âge de treize ans quitter le camp en 1945 pour rejoindre Londres puis Paris où elle réside dans le temps du roman, y assiste de loin par le truchement de son téléphone et en contrôle autoritairement l’orthodoxie.
« Depuis que j’ai retrouvé la tombe de Baba Rivka, elle met un point d’honneur à rassembler à Paris les dix juifs adultes dont la présence est nécessaire. […]. Elle m’appelle quand je suis sur site. Ses amis commencent à psalmodier outre-mer. Nous lançons cette prière intercontinentale qui n’aurait certainement pas déplu à Rivka l’aventurière ».
Le cimetière juif de Beau Bassin est l’élément fondateur du récit, le lieu vers quoi convergent les souvenirs de Jitka et le désir de Léonard d’en apprendre davantage sur la vie qu’y ont menée sa grand-mère et sa mère durant leur internement. Les informations recueillies ravivent parfois la douloureuse mémoire historique :
« Je n’en peux plus de ce passé écrasant, de cet inventaire d’horreurs qui est le fardeau commun des héritiers juifs ».
Le parfumeur noue une relation amicale avec Vivienne, créole, conservatrice bénévole du cimetière juif et gardienne de la mémoire des défunts, et une liaison plus équivoque avec sa voisine de Floréal, Victoria, une « reine » de la vie mondaine mauricienne.
« Avec la reine Victoria, il y a des années que j’entretiens des relations d’arrière-boutique. Toute l’île Maurice lui mange dans la main ».
L’intrigue se corse et agrippe le lecteur dans son filet à mesure que Léonard est amené à attraper par bribes des détails surprenants d’une part sur les liens qui semblent avoir existé entre sa défunte grand-mère et les deux personnages susdits et d’autre part des éléments mystérieusement occultés qu’il parvient peu à peu à arracher, difficilement, à sa mère dont les étranges réactions à la révélation de chacune des pièces qu’il réussit à intégrer dans le puzzle qu’il s’acharne à reconstituer le désarçonnent et ne font que l’inciter à aller de l’avant dans son enquête.
Quels secrets, difficilement avouables, détient chacune de ces femmes ? Quels liens pourraient bien unir, par-delà les décades, Léonard, Victoria, Vivienne et un mystérieux Stephen L’Insoumis, personnage mauricien, propriétaire de serres de vanille, ayant eu un rôle obscur dans la vie de déportée de Baba Rivka, et, par contrecoup, dans celle de Jitka et des autres protagonistes ? Comment évoluera la relation, ponctuée de découvertes perturbantes, entre Léonard et Victoria ?
L’autrice, en distillant les indices d’une approche très progressive de la vérité, disséminés de façon évidemment très fragmentée dans un courant narratif charriant divers faits quotidiens plus ou moins anodins, ayant peu ou n’ayant pas de rapport avec la quête, crée, en faisant diversion, la tension qui contraint le lecteur à courir les étapes vers un dénouement qui n’est naturellement pas celui auquel il aurait pu s’attendre…
Patryck Froissart
Plateau Caillou, vendredi 21 novembre 2025
Elisabeth Hennebert, historienne, a enseigné dans différents pays, notamment à l’Île Maurice. Elle a publié deux romans, Amer chez NiL en 1996 et Chinchilla chez Robert Laffont en 2004, la pièce de théâtre Lingots à la Librairie théâtrale en 2010, et Exîle, nouvelles de l’océan Indien, paru à Maurice chez Pamplemousses éditions en 2022. Elle est également chroniqueuse pour la revue de critique théâtrale Les Trois Coups.
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Amazone d’Outre-monde (Entre la mort et l’extase), Parme Ceriset (par Patryck Froissart)
Amazone d’Outre-monde (Entre la mort et l’extase), Parme Ceriset Editeur : Tarmac – 15 octobre 2025 68 pages 15€
Ecrivain(s): Parme Ceriset

Ce nouveau recueil de Parme Ceriset dresse un tableau apocalyptique d’un monde qui pourrait bien être en triste voie d’advenir. Il suffit d’effectuer un relevé du champ lexical des deux premiers textes pour que s’exprime la tonalité globale de l’ouvrage :
Guerre, grêlons, mitraillent, carbonisés, gémissent, haines, linceul, cadavres, froids, griffes, néant, pourriture, sang, fou, brûle, cicatrices, pelées, crache, rafales, déracine, crochets, farouche, rompre, chanceler, souffre, larmes, meurtres, cruauté, ruines, désossées, maculées, peurs, rances, fin, gelé, charbon, tombeau, fournaise, dissout, éclate, pulvérisant, blizzard, balaie, s’affolent, s’enchevêtrent,
menace, ténèbres.
L’accumulation, en une suite ininterrompue, hallucinante, obsédante, de ces termes funestes qui martèlent l’énoncé dès les toutes premières lignes atteint le lecteur comme autant de coups au cœur et à l’âme, voire aux tripes, et la suite est à l’avenant.
Usant de manière absolue, à l’infini, en cascade, à répétition, des ressources de la langue, Parme crée donc dès le début du recueil une atmosphère sinistre de ténébreuse fin du monde et en entretient la sombreur cataclysmique jusqu’au mot « mort » qui termine la suite linéaire des poèmes, juste avant le texte de l’épilogue, lequel se détache et se distingue de l’ensemble de l’ouvrage par sa place et sa forme. L’impressivité est maximale. Le lecteur ne peut y échapper.
Tout massacre et tout viole,
la torture flambe, chacal
de braises, immolant toute trace
de fraternité.
Tout passe par tous les sens, crûment, douloureusement réceptifs, de la protagoniste, narratrice, qui tournique à demi-nue dans un environnement cauchemardesque, sous la foudre inapaisable et sous le vol menaçant de rapaces, alors que foncent vers elle les cavaliers de l’apocalypse. L’éclipse bienvenue, entracte de répit, au cours de quoi « Morphée [la] dépose dans un écrin de coton et d’absinthe » ne dure qu’un instant, hélas très éphémère, et le réveil survient trop tôt au milieu de cadavres, d’ombres erratiques et de blessés que, messagère de paix et de soin, amazone venue d’un outre-monde, en guerre contre la guerre, défiant les faiseurs de mort et bravant la mort elle-même, se donnant pour mission de « tuer le néant », elle s’acharne à secourir.
Je n’abdique jamais,
suture, masse, insuffle,
sauve tout ce qui peut l’être.
Guérisseuse et guerrière,
Je fixe Thanatos dans les yeux
Elle poursuit, tout au long des soixante pages d’une galerie de scènes infernales l’écriture d’une poésie fantastique, dantesque, en un galop effréné « chevauchant la tempête » au travers d’une « orgie de corps dépecés », « drapée dans l’écume rouge des naufragés », entraînant dans sa course le lecteur compagnon, voyeur, solidaire, qui à ses côtés « pénètre dans le labyrinthe, porte le feu au plus haut », « depuis la nuit des temps ».
Jusqu’où et par quels chemins ira la cavalcade ?
Je monte à cru au galop des vagues
déchirant les lianes de goémon
enroulées autour de mes bras
bravant la houle aux dents de sabre
Je me fonds, victorieuse,
aux draps furieux de la mer.
La tonalité reste la même, sauvage, brutale, ardente, lorsque l’Amazone, se révélant Penthésilée, ou réincarnée en Aphrodite, se retrouve, en plein chaos, face à Achille, personnifiant l’amant. De la mort à l’amour, de la mort à l’extase (sous-titre du volume). De même que Parme excelle à dépeindre et à nous faire ressentir l’épouvantable et définitive dévastation à venir dont les prémices sont peut-être déjà décelables dans les aléas inquiétants de notre actualité mondiale calamiteuse, de même elle fait preuve d’un art percutant dans l’expression d’une passion amoureuse empreinte de sensualité enragée, d’une union charnelle exaltée en parfaite concordance avec la violence du contexte.
Nous nous goûtons dans la sueur et le sang.
Enivrée de toi, assoiffée de ta fougue,
je saisis ton mât brûlant, bondis, te dévore,
je me déhanche, délice, danse sur ton empire.
Ces scènes d’une volupté fauve se déroulent en surimpression de l’horreur macabre ambiante, venant suggérer que l’essentialité du combat se situe entre la Mort et l’Amour.
Pour la poétesse, qui (quoi) en sortira victorieux ?
La réponse s’entend peut-être dans le poème terminal intitulé tout simplement Epilogue, dont la composition quasiment classique en quatrains réguliers contraste avec la déconstruction maîtrisée de l’écriture poétique de la globalité de l’ouvrage en connivence avec la décomposition du monde dépeint. Là, revenue à elle littérairement, l’artiste explique, exprime le sens, la fonction, le caractère et le dessein de « la plume Amazone » qui vient de « sculpter ses mots » sur cinquante pages, cette plume muse, cette plume débridée, autonome, dissociée de la personne qui la tient.
Sous les doigts effilés qui caressent ma plume,
je sens vibrer un pouls, comme un cœur qui bat,
c’est comme un autre moi qui brille dans la brume
[…]
Ma plume vole aux vents des quatre coins du monde.
ma plume est indocile et n’a ni foi ni loi,
elle est impertinente et elle est vagabonde,
ma plume a son regard et ses propres émois.
Oui, on le sait, « Je est un autre » …
Ce recueil mouvementé, à la lecture bienheureusement perturbante, s’achève sur un quatrain qui émet du fond de l’horreur une petite lueur d’espérance.
Cette plume engagée dans le rêve humaniste
un fruit de Voie Lactée cueilli au verger noir,
qui distille en chantant ses pensées utopistes,
pour faire gagner la vie et triompher l’espoir.
Bon ! L’espoir a le dernier mot.
Merci, Parme !
Patryck Froissart
Plateau Caillou
La Réunion
Lundi 10 novembre 2025
L’autrice :
Surnommée la plume Amazone en raison de son vécu combatif et atypique, Parme Ceriset est l'autrice des recueils "Nuit sauvage et ardente" (éd. du Cygne), "Flambeaux de vie" (Pierre Turcotte éditeur), "Boire la lumière à la source" (éd. du Cygne, prix Jacques Viesvil 2023 de la SPF), "L'Amazone Terre" (éd. Stellamaris, 2021), "Femme d'eau et d'étoiles" (éd. Bleu d'encre, prix Marceline Desbordes-Valmore 2021 de la Société des Poètes Français). Elle est l'autrice du roman autobiographique "Le Serment de l'espoir" (L'Harmattan, 2021). Elle est également critique littéraire.
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Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa (par Patryck Froissart)
Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa, Trad. Geneviève Rossignol et Yasser Omar, Editeur : Albouraq – juin 2011, 368 pages, 17 €

La lecture de ce texte indien transcrit en arabe au VIIIe siècle est un bonheur, une découverte, une aventure intellectuelle, philosophique et poétique préfigurant, dit-on, les œuvres d’Al Farâbi et d’Avicenne (Ibn Sînâ).
Le livre commence par une quinzaine de pages racontant (ce qui constitue déjà, en soi, un véritable roman) la vie et l’œuvre de celui qui l’a traduit de l’hindi en arabe, le philosophe persan mazdéen Rawzabat ben Dazawaybe, connu dans le monde islamo-arabe sous le nom d’Abd Allah ibn al Muqaffa pour l’ensemble de son œuvre.
« Nous pouvons dire qu’Ibn al-Muqaffa est le premier réformateur social ».
Suit une introduction à Kalila et Dimna par un certain Ali Ben Eshshâh dit « le Persan », qui présente Baydabâ, philosophe hindou, chef des brahmanes, comme l’auteur initial de cet ensemble de fables qu’il aurait écrites à l’intention du roi de l’Inde Dabshalim, arrivé au pouvoir après la destitution de son prédécesseur placé sur le trône par… Alexandre le Grand (ce qui serait encore, en soi, le sujet d’un roman).
« Il s’agissait pour [Baydabâ], en mettant en scène des animaux, de dissimuler les messages subtils au grand nombre et de placer le contenu des fables à l’abri des méchants. Il voulait célébrer la sagesse sous ses différentes formes, ses attraits et ses sources, avec la conviction qu’elle ouvre sur la liberté de la pensée et de l’action… ».
Le lecteur constatera que Baydabâ a parfaitement réussi ce pari en cette suite narrative qui est souvent d’une étonnante modernité comme en témoignent entre autres, ces propos qui pourraient illustrer notre acception de la laïcité :
« Ayant cherché des excuses à la pratique de la religion de mes aïeux et n’en ayant pas trouvé, je renonçai alors à persévérer dans cette voie et voulus, au contraire, me consacrer à l’étude et à l’examen des religions ».
L’ouvrage aurait fait par la suite l’objet d’une rocambolesque histoire de la copie clandestine du manuscrit indien par Barzawayh, un envoyé secret du roi de Perse (voici toujours, en soi, un autre roman potentiel).
Ce parcours primordial romanesque du recueil est suivi d’une « Présentation du Propos du Livre » par Abd Allah ibn al Muqaffa lui-même, son traducteur :
« Voici le livre de Kalila et Dimna, qui figure parmi les œuvres composées par des savants indiens. […] Il associe la sagesse et l’amusement : les sages choisiront
la sagesse, les plus simples l’amusement ».
Le roi Dabshalim « s’avéra être un tyran ». Quand le sage Baydaba « constata l’injustice dont faisait preuve le roi vis-à-vis de ses sujets, il réfléchit à un moyen de lui faire changer de conduite… ».
Après maintes péripéties ponctuant des relations très tendues, voire périlleuses, avec le roi, qui lui valent un séjour en prison et dont la narration est elle-même illustrée déjà par de courtes fables, le philosophe est finalement chargé par le souverain souhaitant retrouver la voie de la raison politique de « composer un livre contenant toutes sortes de modèles de sagesse » d’une part et une royale biographie à la gloire éternelle du monarque d’autre part.
Baydaba réunit ses proches disciples en proposant « que chacun […] fasse une suggestion dans le domaine qui lui plaira ».
C’est dans ce contexte qu’est rédigé Kalila et Dimna.
Kalila et Dimna, deux frères chacals, sont les personnages principaux d’un « infra » dialogue fabuleux mis en scène au sein d’un « supra » dialogue, imposant de nature et de longueur, entre le roi et le philosophe.
L’entretien commence par cette sollicitation royale :
« Le roi Dabshalim dit au philosophe Baydaba, chef des brahmanes : Illustre-moi par un exemple le cas de deux personnes dont les liens d’amitié ont été rompus par un menteur rusé au point de les pousser à l’inimitié et à la haine ».
Est ainsi introduite la fable, Le vieillard et ses trois fils, première d’un long chapitre intitulé Le lion et le bœuf.
Voilà le lecteur embarqué dans une suite ininterrompue d’échanges entre Kalila et Dimna « devant » le roi et le philosophe, réflexions, questions, sentences, leçons de morale et de science politique éclairées par d’innombrables fables, courtes pour la plupart, dans une étourdissante composition dont le caractère le plus impressionnant est une mise en abyme vertigineuse de textes s’enchaînant ou s’imbriquant en implacable logique, chaque fin de fable entraînant le plus souvent une autre histoire qui survient à la fin de la précédente pour en corroborer, consolider le propos, lui ajouter du sens ou, aussi, parfois, pour présenter un exemple contraire.
Les deux chacals rivalisent d’éloquence, d’art narratif, d’imagination jusqu’au moment où, dans une nouvelle orientation du recueil, le comportement des deux frères vis-à-vis du royal interlocuteur se met à diverger et où Dimna, soudainement imbu de sa propre valeur, décide d’obtenir des privilèges indus, exorbitants, et en arrive à comploter contre les favoris du roi, puis contre le souverain lui-même, devenant alors l’illustration personnifiée des mauvais exemples qu’il a mis en scène dans le premier chapitre. C’est subtil !
Le lecteur apprendra ce qu’il advient alors des deux chacals. Dans la partie suivante, c’est Baydaba seul, en personne, qui conte.
La succession des fables est régie par un rituel immuable :
Après chaque conte, chaque thématique, « le roi Dabshalim dit à Baydaba : j’ai bien saisi le sens de la fable que tu m’as contée […] Raconte-moi maintenant le cas d’un homme… », introduisant ainsi un nouveau thème.
Notre fabuliste La Fontaine aurait bien connu et fort fréquenté Kalila et Dimna et s’en serait abondamment inspiré. Ce n’est guère surprenant. Il y a là d’ample matière…
Patryck Froissart
Plateau Caillou (La Réunion)
Jeudi 30 octobre 2025
Abd Allah ibn al-Muqaffa
Abdallah Ibn al-Muqaffa est un secrétaire de l'administration omeyyade puis abbasside, célèbre littérateur perse et premier grand prosateur de langue arabe. Il naît vers 720 à Gour, dans le Fars. Il se convertit à l'islam à l'âge adulte et meurt à 36 ans, en 756 à Basra, exécuté sur l'ordre du calife Al-Mansour (Wikipédia).
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Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar (par Patryck Froissart)
Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar, Folio – 9 octobre 2025, 176 pages 9,00€
Edition: Folio (Gallimard)

Prix Henri de Régnier de l’Académie Française 2025, ce deuxième ouvrage de Zineb Mekouar plonge le lecteur dans un univers culturel alternatif où se mêlent et s’affrontent tradition, superstition et sacrilèges, interdits, violations des lois coutumières, conséquences tragiques du changement climatique, exil rural, contraintes socio-économiques et sentiment de dépravation culturelle et morale à l’évocation et au contact de la « civilisation » urbaine.
L’action se déroule en majeure partie dans le douar Inzerki, dans la province de Taroudant, et en second lieu à 80 kilomètres de là, à Agadir.
Les gens d’Inzerki, depuis des temps immémoriaux, entretiennent un site exceptionnel, l’imposant et sacré Taddart u Gerram (expression berbère qu’on traduit par Rucher du Saint), adossé à un flanc de montagne, ensemble d’une multitude de ruches empilées, accolées, contiguës, sous forme d’une construction en terre, « sur cinq étages, chacun étant composé de cases pouvant contenir plusieurs ruches de forme circulaire faites de roseaux tressés ». Le rucher d’Inzerki est réellement considéré comme le plus grand rucher collectif traditionnel du monde, et sans doute le plus ancien. C’est un véritable trésor du patrimoine du Souss Massa. Le miel produit est tenu pour l’un des meilleurs du monde.
Chaque famille possède sa partie du rucher, le vol du miel d’autrui étant considéré à la fois comme un sacrilège soumis traditionnellement à la colère et à la punition du saint protecteur, et civilement comme le plus grave des crimes, passible de châtiment pouvant aller jusqu’au bannissement définitif.
Dans le roman, la plupart des villageois ont déserté le bourg, où l’eau se raréfie, attirés par le mirage d’une existence plus aisée en ville, au Maroc ou à l’étranger, et par l’espoir d’avoir un revenu leur permettant d’améliorer la vie quotidienne des membres de leur famille restés au bled. C’est le cas d’Omar, parti travailler à Agadir contre l’avis de son père Jeddi. Omar est le père du personnage principal, le jeune garçon Anir, qui vit au village avec sa mère Aïcha et son grand-père Jeddi.
Aïcha, la mère, est devenue folle et, en tant que telle, est maudite, ostracisée et crainte par la communauté, qui n’a pas pardonné à Omar d’être allé la chercher, pour l’épouser, dans une autre tribu. Quelle est la cause de sa démence actuelle ? Elle ne sera révélée au lecteur que lors du dénouement. En attendant, on l’entend hurler sa souffrance à longueur de temps, cloîtrée dans sa chambre, et on n’est mis en sa présence que lors des visites que lui fait son fils et, plus rarement, lors des rares retours au village du mari, moments d’une poignante intensité.
« Un courant d’air ouvre brusquement la porte qui les séparait et voici que le mur ne peut plus rien pour lui. Il la regarde de tout son corps, tombe face à elle, c’est à chaque fois pareil, les retrouvailles se terminent ainsi : cet homme à genoux devant cette femme ».
Le grand-père Jeddi connaît seul le secret des circonstances tragiques dans lesquelles sa belle-fille a perdu la raison. Le récit, fragmentaire, habilement mené par un narrateur externe n’en apercevant que ce que les ténèbres peuvent lui permettre de discerner, d’une mystérieuse scène nocturne, située au tout début du roman, où Aïcha tient le rôle unique, est là pour éveiller d’entrée de texte la curiosité du lecteur et suffit à maintenir la tension narrative jusqu’à l’épilogue.
Dans ce contexte, l’existence du jeune Anir est marquée, sous le signe de la mort lente mais continue des abeilles décimées par le changement climatique, tantôt par les instants paisibles qu’il passe en la compagnie du grand-père qui veille sur lui et l’initie aux traditions locales et à la vie des abeilles, tantôt par les visites douloureuses qu’il rend quotidiennement, avec un amour filial fortement suggéré, à sa mère qui ne lui accorde la moindre attention, tantôt par les événements banals ou extraordinaires de la vie du village (en particulier un tremblement de terre qui octroie provisoirement un statut singulier à celle que tout le village appelle « la folle »), tantôt par les scènes déchirantes des retours sporadiques d’Omar qui tente de l’emmener à Agadir contre son gré…
Le lourd secret que porte en lui Jeddi, ce drame qui est à l’origine de la démence d’Aïcha et, en partie, de l’exil d’Omar, va de pair, métaphoriquement, avec la sécheresse qui s’intensifie d’année en année, avec le séisme qui détruit une grande part du rucher sacré, avec la détresse des habitants qui se mettent à se persuader de devoir quitter un jour, bientôt peut-être, la terre ancestrale sur laquelle se sera définitivement éteint le bourdonnement aimé, familier, rassurant du sanctuaire des abeilles.
"C'est tout petit, une abeille, tout petit, ça ne devrait pas mourir pour une histoire de terre qui s'assèche, ça ne devrait pas mourir, une abeille ; c'est comme un enfant malade, une mère qui ne reconnaît plus son fils, ça ne devrait pas exister, ces choses-là ; des injustices qui brisent tout à l'intérieur, qui nouent le ventre et nous laissent sans souffle. Impuissants. Comment expliquer cela à Anir ?
Patryck Froissart
Plateau Caillou, vendredi 24 octobre 2025
L’autrice :
Zineb Mekouar est née à Casablanca en 1991 et vit à Paris depuis 2009. Après être passée par Sciences-Po et HEC Paris, elle a travaillé dans le conseil en stratégie puis dans le secteur de la Tech en accompagnant des start-ups sur des sujets affaires publiques.
En 2022, elle publie son premier roman, La poule et son cumin (JC Lattès, collection La Grenade), qui dépeint les clivages sociétaux du Maroc. Le livre fait partie des finalistes du Goncourt du premier roman 2022 et figure sur la liste des « coups de cœur de l’été 2022 » de l’Académie Goncourt.
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19:37 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) |
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