03/01/2026

Bawab – Un héros de trop, François Momal (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 05.09.25 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRoman

Bawab – Un héros de trop, François Momal, Editeur Erick Bonnier 2025) 180 pages, 16 euros

Bawab – Un héros de trop, François Momal (par Patryck Froissart)

Revoilà le bawab de qui on a partagé les petites misères, les bonheurs simples, les réflexions philosophiques de bon sens dans un précédent roman de François Momal intitulé  « Le banc de la victoire », paru en 2020 chez Maurice Nadeau, et recensé dans notre magazine en janvier 2021 avec cet exergue :

Ce plaisant roman de société qui fait irrésistiblement penser à celui d’Alaa El-Aswany, L’Immeuble Yacoubian, a pour décor, lui aussi, un immeuble de cette ville du Caire, vivante, grouillante, turbulente, où se côtoient luxe affiché et misère visible, où s’exprime l’exubérance du paraître et où se refoulent les frustrations du mal-être, où fonctionne à l’époque du récit un réseau occulte mais efficace d’espions à la solde du pouvoir. Le personnage central, Tarek, est un bawab, c’est-à-dire un de ces gardiens d’immeuble devant qui et par l’intermédiaire de qui on ne peut éviter de passer lorsqu’on rend visite à des relations dans les grandes villes d’Afrique du Nord.

« Pour tous Tarek était le référent, le point fixe de l’immeuble autour duquel tout s’articule ».

 

Tarek, comme tous ses collègues, a en l’occurrence un statut social bien établi, dont il est fier, et dont il ne manque jamais d’étaler emphatiquement l’importance devant son épouse et ses enfants restés au village lointain, à chacune des visites fort espacées qu’il a l’occasion de leur rendre. C’est que l’immeuble de Tarek, qu’il appelle SON immeuble, le 4 Share el Nil, n’est pas un bâtiment de bas étage, mais une belle résidence bourgeoise sise sur la rive du grand fleuve…

Notre bawab, Tarek Aldarawi, passe donc toujours ses journées sur le même banc, devant l’entrée du même immeuble où se passent des choses pas toujours très… catholiques.

Pauvre bawab ! On devine que tu aimerais parfois être sourd, muet et aveugle…

Le gardien, statutairement, possède un double des clés de chaque appartement, ce qui peut être utile si un résident perd les siennes, mais qui constitue surtout un sésame indispensable pour Tarek, toujours chargé par le commissaire d’arrondissement Youssef Charif, dont la pleutrerie prend ici forte envergure, de rapporter systématiquement les faits, gestes, paroles, fréquentations, allées et venues des membres de cette société microcosmique.

Pauvre bawab ! Contraint aux basses courbettes devant le petit chef !

Sur ordre du fonctionnaire de police qui le traite comme un méprisable subordonné, le bawab fait ainsi usage du précieux trousseau, qu’il cèle ordinairement bien caché dans sa chambre de fonction, pour inspecter consciencieusement chaque appartement en l’absence de ses occupants, afin d’y récolter tout élément, tout indice, toute conjecture de nature à permettre au commissaire de compléter ses dossiers.

Pauvre bawab ! On te plaint d’être contraint à jouer l’espion malgré que tu en aies.

On retrouve parmi les résidents Matta Kassam, un héros national de la guerre du Kippour. A l’occasion d’une de ses discrètes intrusions, Tarek tombe sur une scène qu’il eût préféré n’avoir jamais découverte, et dont il s’empresse de faire part au commissaire, à partir de quoi les péripéties s’enchaînent, la tension monte, le fonctionnaire de police perd de son arrogance vis-à-vis de son humble espion, et se retrouve à son tour à trembler, à suer, à manifester la plus abjecte obséquiosité quand il est appelé à comparaître devant ses propres supérieurs.

Pauvre bawab ! Misérable acteur tout au bas de l’échelle d’un système policier !

« Tarek n’eut plus du tout ni le courage ni l’envie de porter la tasse de café à ses lèvres. Il était immobile sur sa chaise, tétanisé par le policier, se demandant quand viendrait s’abattre sur lui le dernier coup de patte fatal ».

Ce n’est pas tout. L’auteur intrigue en faisant état, sans en révéler la nature, de l’activité secrète du professeur de gymnastique italo-syrien Lorenzo, qui s’est réinstallé en Egypte après un bref séjour à Jérusalem. Dénouement inattendu, malgré quelques indices suspects semés ça et là par le romancier.

« Lorenzo Casarotti, ce lundi soir, repéra rapidement la petite enveloppe au fond de la poubelle du vestiaire des hommes ».

En parallèle, notre bawab rêve érotiquement aux charmes opulents et provoquants d’une autre habitante, madame Khattab. Qu’en adviendra-t-il ? Surprise assurée.

Pauvre bawab ! La chair a ses exigences… On te comprend.

L’auteur entretient de la sorte un suspense propre à captiver le lecteur, en entrelaçant chacune de ces intrigues, et en les entrecoupant de séjours du bawab sur le banc où son ami Younès, bawab d’un immeuble voisin, le rejoint régulièrement. Le banc reste ainsi, comme dans le premier roman de Momal, un élément primordial de l’espace narratif, poste de guet du bawab et siège régulier de ses intimes réflexions et de partages réguliers avec son collègue Younès, à la fois commensal, confident et conseilleur à la demande.

Pauvre bawab ! On sympathise. On ne t’oubliera pas.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, jeudi 24 juillet 2025

 

L’auteur :

Ecrivain français né en 1960, ingénieur de formation (et consultant dans le civil), François Momal a publié en 2014 un premier roman, Austin TX, Central Time (Ed. Unicité). Il est l’auteur de plusieurs textes et nouvelles parus dans la Revue littéraire en ligne, L’Inventoire, dans la Revue Rue Saint Ambroise, et dans la Gazette de la Lucarne (gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains rue de l’Ourcq 75019).



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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Nous serons tempête, Jesmyn Ward (par Patryck Froissart)

Nous serons tempête, Jesmyn Ward, Traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Belfond (21 août 2025), 240 pages, 22 euros

Edition: Belfond

Nous serons tempête, Jesmyn Ward (par Patryck Froissart)

 

Les romans mettant en scènes esclaves africains et maîtres blancs dans les grandes plantations coloniales sont innombrables. Celui-ci tranche, rompt avec la tonalité générale des aventures romanesques du genre.

Annis, esclave dite « de maison », donc membre de la domesticité affectée aux travaux quotidiens de cuisine, d’entretien, de service, est la fille naturelle du maître et fruit du viol répété de sa mère elle-même esclave. Cette filiation ne lui confère aucun statut particulier. Elle fait partie des meubles, comme ses consœurs, comme sa mère qui n’a jamais été considérée par le maître autrement que comme pièce de valetaille tout juste bonne à servir ponctuellement d’objet sexuel et à exécuter sans relâche les tâches épuisantes qui lui sont dévolues.

« Ma mère m’a raconté le jour où mon maître l’a violentée. Comment il s’est planté devant elle, seule dans un des couloirs de l’étage, à la porte d’une pièce vide. Comment il l’a poussée dans cette pièce et l’a forcée à s’allonger sur le plancher ».

Annis apprend de sa mère l’histoire de sa grand-mère, Mama Aza, une des épouses d’un grand roi africain qui l’a vendue aux trafiquants d’esclaves.

 

« Tu es la petite-fille d’une guerrière. Elle était mariée au roi des Fons, c’est son père qui l’avait offerte […]. Le roi avait des centaines d’épouses guerrières. […]

Mama Aza aimait un soldat qui montait la garde à l’extérieur des murs du château et il est devenu son amant. Le roi les a envoyés tous les deux sur la côte, vers les Blancs et l’eau qui n’a pas de fin… »

 

Mama Aza, par tout ce qu’Annis en entend dire par sa mère, simplement nommée « Maman » dans le roman est la source originelle, est la terre d’Afrique et son âme et ses mânes, transportés, déportés mais vivaces, mais vivants dans l’enfer esclavagiste.

 

L’esprit de Mama Aza, pourvu du pouvoir de faire tomber la pluie, de lever vents, tempêtes et orages (d’où le titre annonçant le jour de la révolte), avivé, entretenu, nourri par les récits qu’en déroule indéfiniment Maman, le soir, dans le secret du bois proche de la plantation, est ainsi rendu tangiblement réel, omniprésent, ne quittant plus Annis, sorte d’ange tutélaire qu’elle appelle en ses moments de solitude, de détresse, avec qui elle dialogue, qui la guide, l’aide, la soutient et lui prodigue conseils, recommandations, interdictions, ordres voire menaces, chacune se plaignant épisodiquement de n’être pas suffisamment solidaire de l’autre.

 

« Je suis revenue à l’endroit de ma naissance pour souffler sur l’Eau, mais elle est restée muette. […] Nous, les esprits du vent […] on est bruyants. On se regroupe dans notre lieu de naissance et nos éclairs blanchissent le monde. Notre musique : le tonnerre. On danse… »

 

Le rôle théâtral, dans le schéma narratif, de ce personnage évanescent devient capital quand le maître, qui commence à s’intéresser dangereusement à la beauté métisse, virginale d’Annis, vend Maman puis, ayant découvert la relation saphique que noue la jeune fille avec Safi, une esclave de son âge, les vend toutes les deux à un ignoble marchand qui les emmène à La Nouvelle-Orléans enchaînées dans une longue colonne d’hommes et femmes à revendre qu’on fait avancer à coups de fouet.

 

Mama Aza accompagne sa petite-fille tout au long de cette marche interminable et infernale comportant son lot de périls naturels, de drames et de sévices, tout au cours de ce périple qui constitue la majeure partie du volume, et peut-être la plus poignante pour le lecteur, la suite, en la Nouvelle-Orléans, de la vie d’Annis n’étant certes guère plus heureuse. Mama Aza est là, qui symbolise la résistance, la rébellion, la résilience.

 

« Qu’est-ce que tu veux, Aza ?

_Que tu coures, répond Aza. Que tu coures dans la tempête. »

 

L’autrice a su, en intercalant dans le flux de l’action ces conversations empreintes, dans le discours de Mama Aza, de la poésie des traditions orales et du caractère fantastique des représentations africaines du cosmos et du divin, créer par intervalles des pauses bienvenues qui suspendent sporadiquement le cours tragique, haletant des événements narratifs.

 

« C’est quoi, l’Eau ?

_ Pour commencer à connaître l’Eau, dit Aza, tu devras mieux comprendre cet esprit. Et tu devras mieux comprendre le temps, l’univers. […] L’univers n’est pas une ligne droite, un sentier étroit. L’univers est une énigme ».

 

Le lecteur humaniste, ou tout bonnement humain, bien qu’il soit censé connaître et condamner l’horrible réalité historique de la traite négrière, de l’immonde commerce triangulaire et des conditions ignominieuses de l’esclavage de plantation, ne peut manquer d’être bouleversé, choqué, révolté par le récit d’Annis qui lui renvoie en plein cœur la tragédie subie par ses millions de congénères en une abjecte litanie de déracinements, de déchirements, d’avilissements, de déshumanisations, de travaux forcés, de souffrances physiques, d’humiliations, de privations, de révoltes suivies d’abominables châtiments.

 

L’empathie est d’autant plus immédiate que l’héroïne narratrice se raconte à la première personne, ce qui force le prompt établissement d’une inéluctable proximité et d’une assimilation essentielle entre le personnage et le lecteur, le JE d’Annis se confondant graduellement avec celui de ce dernier.

 

C’est puissant, un point c’est tout.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou (Réunion)

Samedi 2 août 2025

 

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Jesmyn Ward est née en 1977 à DeLisle, dans l'État du Mississippi. Issue d'une famille nombreuse, elle est la première à bénéficier d'une bourse pour l'université. Son premier roman, Ligne de fracture (Belfond, 2014 ; 10/18, 2019), a été salué par la critique. Mais c'est avec Bois Sauvage (Belfond, 2012 ; 10/18, 2019) qu'elle va connaître une renommée internationale, en remportant le National Book Award. Son mémoire, Les Moissons funèbres (éditions Globe, 2016 ; 10/18, 2019), s'est vu récompensé du MacArthur Genius Grant. Avec Le Chant des revenants, sélectionné parmi les dix meilleurs romans de l'année 2017 par le New York Times, Jesmyn Ward devient la première femme deux fois lauréate du National Book Award.



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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

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- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

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Une année chez les Français, Fouad Laroui (par Patryck Froissart)

Une année chez les Français, Fouad Laroui, Pocket (août 2011), 288 pages, 7,40 €

Edition: Pocket

Une année chez les Français, Fouad Laroui (par Patryck Froissart)

 

Edité initialement chez Julliard en 2010, ce roman de Fouad Laroui, évocation romancée et romanesque de sa scolarisation dans des établissements français du Maroc, a été accueilli à sa sortie comme se situant entre Le Petit Nicolas et Le Petit Chose.

L’action commence en 1969 lorsque le jeune berbère Mehdi, ayant obtenu grâce aux démarches insistantes et dûment motivées du directeur français de l’école locale, une bourse de l’Etat français, quitte Beni Mellal (Maroc) pour l’internat du prestigieux Lycée Lyautey, un des joyaux du réseau de l’enseignement français à l’étranger.

L’auteur a judicieusement et talentueusement fait le choix de la narration à focalisation interne. Ainsi le lecteur, tout comme l’auteur durant le temps de l’écriture, retrouvant l’innocence et la naïveté de sa propre enfance

- perçoit par les yeux ébahis de Mehdi cet environnement que le personnage ressent comme énigmatique et déconcertant puisqu’il lui est totalement étranger par ses règles, par son architecture, par les codes de sens mystérieux régissant les divers lieux et moments de la vie collective, par la manière dont se comportent les adultes et les condisciples

- entend par les oreilles grand ouvertes  de l’enfant le langage, pour lui nouveau, inouï, dans lequel s’expriment pions, enseignants, personnels divers, camarades de classe et de dortoir, un niveau de langue familier, parfois argotique, parfois grossier, parfois aussi volontairement exagérément châtié, dont il a du mal à saisir les nuances, souvent loin du français « normé » auquel il a été habitué dans son milieu d’origine, auquel aussi il se confronte dans le cours ininterrompu des lectures d’œuvres classiques dont il se nourrit insatiablement

- découvre par le palais dépaysé et par les narines perturbées de Mehdi le fumet singulier, la texture et la saveur indéfinissables, absolument surprenantes de la nourriture de l’internat, en premier temps celles du hachis parmentier, plat de référence de la cantine, et les arômes et effluves d’autres mets de la cuisine des cambuses scolaires françaises qui lui sont totalement exotiques : « Mehdi plongea sa cuiller dans la boule jaune et goûta avec précaution ».

- pâtit, en vive empathie avec Mehdi, d’humiliations de circonstance (l’affaire du pyjama rose), de crises passagères d’angoisse et de découragement, et de pénibles séquences de difficultés de compréhension et de communication qui l’amènent à se demander à plusieurs reprises : « Qu’est-ce que je fais ici ? »

-  prise la bonté et la générosité des parents français d’un des condisciples de Mehdi qui proposent de le prendre en charge le samedi et le dimanche et le traitent alors comme leur propre fils

Fouad Laroui a su mettre en évidence, sans se soucier de quelques anachronismes (en 1969 les écoles primaires au Maroc n’étaient plus dirigées par des personnels français), certes en grossissant parfois le trait lors de la reprise amusante des clichés (la farce des dindons), en usant quelque peu, toujours avec un humour bon enfant, de la caricature, en faisant fi de certaines invraisemblances, les clivages culturels, les difficultés potentielles d’intégration sociale, mais aussi en contrepartie les formidables capacités d’adaptation dont peuvent faire montre des enfants coupés de leurs racines, de leur famille, des coutumes et traditions de leur communauté natale.

Allons, recouvrer le temps d’une lecture nos yeux et notre âme d’enfant ne peut nous être que salutaire…

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, dimanche 17 août 2025

 

Fouad Laroui est un économiste et écrivain marocain, né à Oujda en 1958.

Après des études au Lycée Lyautey à Casablanca, il passe par l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées en France, dont il sort ingénieur. Après avoir travaillé dans une usine de phosphates à Khouribga (Maroc), il retourne en France et obtient un doctorat en sciences économiques. Il part pour le Royaume-Uni, où il passe quelques années à Cambridge et à York et part vivre à Amsterdam où il enseigne l'économétrie puis les sciences de l'environnement à l'Université. Parallèlement, il se consacre à l'écriture.

Auteur prolifique, en mai 2013 il reçoit le prix Goncourt de la nouvelle pour L’Étrange Affaire du pantalon de Dassoukine. En octobre 2014, il reçoit le grand prix Jean-Giono pour Les Tribulations du dernier Sijilmassi…



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Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke (par Patryck Froissart)

Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke Editions de l’Âne qui butine - 1er juillet 2025, 166 pages, 22 Euros

Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke (par Patryck Froissart)

 

Après Pubers, pietenpakkers, Pubères, putains de Jean-Pierre Verheggen, Quand le merle blanc d’Anne Letoré, Quemhrf en manège de Christoph Bruneel,  Moby Dark de Jacques Cauda, ouvrages hors normes édités chez L’Âne qui butine, recensés dans La Cause Littéraire, voici NU&continu (sic), de Christoph Bruneel et José Vandenbroucke publié chez le même éditeur butineur aux grandes oreilles.

Sont-ce braiements d’ongulés que les auteurs déclinent poétiquement et prolifiquement sur plus de cent trente pages ?

On peut l’admettre, sous condition de vouloir bien reconnaître que les ânes ne sont pas des ânes, mais des êtres doués de la remarquable faculté de percevoir avec acuité, tout en butinant le pissenlit dans leurs pâtures, la folle sarabande des paysages et le délirant tournicotis de l’agitation humaine.

Alors les prétendus brayeux sont reconnus comme talentueux aèdes, certes souvent tonitruants, mais capables d’exprimer avec toute la puissance de leurs hi-hans l’intime et indéfectible relation qui unit l’homme NU (sic) à la nature, qui lie l’homme animal social en contiNU (re sic) à la cité, qui l’inscrit crûment dans l’apparente banalité du quotidien, qui le ramène à   sa condition et qui le définit dans son rapport intime avec autrui et avec soi.

Le poète ici est incontinent. Il ne se force pas à produire, à composer selon quelque norme, selon des règles quelconques de prosodie, selon même la définition admise de la poésie dite libre, c’est son verbe qui flue, qui déborde, en une folle et jouissive logorrhée, en toute autonomie, en totale liberté, en absolue fantaisie. Le poète laisse couler, se soulage, en une miction impétueuse, moussante, éclaboussante comme la drache de l’âne qui pisse. On est bien dans la poésie gaiement délirante du saut de l’âne, on passe de l’âne au coq, chaque mot en appelle un autre, de chaque image en naît immédiatement une autre, par connotation de hasard, par interconnexion phonique, par l’évocation, la suggestion, le calembour, ou par…rien. On va de l’avant, on retourne en arrière, on prend le chemin qui vient sans se soucier de prévoir où il mène, on erre, et on se laisse emporter dans un vagabondage poétique plaisamment chaotique, drôlement cahotique, ponctué de multiples sauteries.

 

[et les mots m’emportent vers leur folie paralysée

réfléchissons-nous conjuguons-nous sans faute

commençons la revalidation infernale

le tralala-rouge des mots posés

soyons le chambellan chambardant la chamelle chambrée

à la page nonante autrement dit soixante-dix

avec son préfixe prostré, en vue de prostituer ma poésie]

 

Pour dire les choses de manière plus « académique », ce jet contiNU (sic) pourrait parfois passer pour une expérience d’écriture automatique. Ce n’est pas aussi simple.

Dans le cours d’une lecture aussi débridée qu’elle soit (car un tel texte se doit d’être parcouru au trot, au galop, à bride abattue), sans qu’on ait besoin de se livrer consciemment à une analyse du discours, les synapses s’activent :  des relations intratextuelles surgissent, des récurrences significatives apparaissent, des thèmes obsédants émergent, romantiques, bucoliques, idéologiques, historiques, mystiques, cosmologiques, linguistiques, psychanalytiques…

 

[je suis celui qui confond

son Soi avec son Autre]

 

… surviennent en un désarçonnant bric-à-brac des références à des éléments culturels divers, volontairement hétéroclites, dans le domaine de la musique, de la chanson, de la littérature, de l’actualité socio-politique, du bilinguisme belge dont on retrouve l’illustration en maints mélanges de français et de flamand, du multilinguisme avec des intrusions de néerlandais, d’anglais, d’italien…et des réflexions métalinguistiques sur l’arcane de la création poétique…

 

[l’autre ‘Autre’

trouvère de la con-ti-NU-a-tion

n’a pas dit son dernier mot

un poème sans fin lui sied bien

 

il fait mouche à chaque fois

aucun style d’écriture

aucun amphigouri ou babélisme

ne lui échappent

ne lui résistent

dans son conservatoire

et pourtant

 

le silence]

 

… se nouent des affirmations répétées d’attachement, sans chauvinisme au demeurant, au terroir, au village, à la cité, à ce petit coin de vie où l’âne butine à la frontière belgo-française… et l’incohérence paradoxalement s’organise.

 

[être nu comme un Flamand dragonesque

chantons cet hymne sans parti ni patrie

près de chez nous près de la gare

sous le pont à Mouscron]

 

… des allusions récidivistes à leur complice en écriture littéraire déjantée, le poète éditeur Jacques Cauda, à qui est dédiée, par son titre, la dernière grande partie de l’ouvrage :

Coda (-DA)

Lequel Cauda, sans nul doute, ne désavouera pas l’écoulement exubérant de cette prose poétique d’une vingtaine de pages, vertigineuse dès les premières lignes :

 

[contrer tout intrus et imposteur afin d’avancer dans une fin d’histoire sans Sainte Immaculée Conception ni coronanana où la NUe Sainte Druuna, maîtresse stripteaseuse, fée du néant & gamahucheuse du bienséant, se laisse cabrioler à sa demande et de plein gré par les harengs de Pasiphaé…]

 

On voudrait pouvoir citer tout le livre.

 

Allons, une dernière lichette, pour le plaisir :

 

[j’ai regardé les feux d’artifice au bord du fleuve à Warcoing

war is over

art ne rat

art intro guerre exit

le roi Dagobert enfin dans son fritkot

pour servir des half & half

mais je n’ai plus faim

je n’ai plus soif

s’il te plaît

plus de couques de Saint-Nicolas]

 

Au terme de cent-vingt pages de divagation d’un lyrisme frénétique, on a droit au texte original, en flamand, d’un poème de Guido Gezelle (1830-1899) : Het Schrijverke, dont une traduction par Bruneel figure au sein du livre, et une présentation des deux auteurs par eux-mêmes.


Et ce n’est pas tout : en prime, sept superbes collages de José Vandenbroucke et…gâteau sur le gâteau, une recette d’Anne Letoré pour fabriquer soixante UbuSpeculoos.

[Forme du biscuit : sur un carton épais dessiner le contour du Père Ubu, couper cette forme qui servira d’emporte-pièce].

 

Le livre, tiré à 317 exemplaires numérotés, est d’une facture esthétiquement réussie, comme tous ceux publiés par l’Âne qui butine.

 

De la belle ouvrage donc, dans cette collection dont le nom, Amphisbène, porte en soi toutes les promesses d’une poésie énigmatique, proprement… ubuesque dont les clés se trouvent possiblement dans ces deux définitions :

 

  • L'amphisbène est représenté avec la partie lumineuse ailée et la partie ténébreuse membrée (avec une paire de pattes écailleuses). Sa symbolique est celle de la victoire du Bien sur le Mal.

 

  • L'amphisbène est un reptile fouisseur d'Amérique tropicale, dont la tête et la queue sont très ressemblantes et qui peut se déplacer dans les deux sens.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, mardi 16 septembre 2025

19:26 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

31/07/2025

La mémoire délavée, Nathacha Appanah, par Patryck Froissart

La mémoire délavée, Nathacha Appanah (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 02.07.25 dans La Une LivresLes LivresCritiquesMercure de FranceRoman

La mémoire délavée, Nathacha Appanah, Mercure de France, collection Folio, 6 février 2025, 150 pages, 7,60 €

Ecrivain(s): Nathacha Appanah Edition: Mercure de France

La mémoire délavée, Nathacha Appanah (par Patryck Froissart)

 

La République de Maurice se qualifie de « nation arc-en-ciel » en référence à la pluralité, à la diversité des composantes de sa population, officiellement classée en quatre catégories de citoyens : les Sino-Mauriciens, les Musulmans, la Population Générale (dont les Cafres descendants des esclaves africains et les Franco-Mauriciens issus des colons), et les Indo-Mauriciens, catégorie à laquelle appartient Nathacha Appanah, journaliste et  romancière bien installée dans le paysage littéraire francophone.

C’est à l’occasion de l’observation des complexes, inextricables, inexplicables circonvolutions du vol migratoire d’une nuée d’étourneaux que l’autrice est saisie par la résurgence de la blessure plus ou moins refoulée, néanmoins toujours latente, de l’angoissante présence de larges zones d’ombre contrastant avec des bribes ténues, fragiles, de rares faits connus dans la chaîne nébuleuse de la migration familiale dont elle constitue l’un des maillons actuels.

« Trente-neuf ans séparent l’arrivée des premiers coolies et la naissance de mon grand-père. Si ces trente-neuf ans ressemblaient à un vide noir et opaque, j’aurais pu écrire qu’il n’y a rien et ça aurait été facile. […] Mais il existe quelques traces… ».

 

Le roman se construit dès lors dans la difficile et douloureuse tentative de raccorder entre eux les chaînons indiciels permettant de reconstituer, au mieux possible, par un subtil jeu de yo-yo, le fil ascendant/descendant des générations dont la genèse est le débarquement à Maurice en 1872 du couple ancêtre, accompagné d’un fils âgé de onze ans, dans le cadre de l’engagisme massif d’Indiens mis en oeuvre par les autorités suite à l’émancipation des esclaves africains.

 

« Je ne veux pas simplement raconter mes grands-parents, je veux dépasser le récit, de la complexité à l’envers mais de la simplicité à l’endroit. Je rêve d’un livre qui dirait le passé, le présent et tout ce qu’il y a entre ».

 

Foncièrement, logiquement, naturellement, thérapeutiquement, pour la narratrice, une meilleure connaissance du « d’où viens-je ? » devient la condition nécessaire à la construction du « qui suis-je ? ».

 

La quête, pluridirectionnelle, vise à réunir, comparer, confronter les traces administratives clairsemées de l’existence misérable des premières strates générationnelles dans les plantations coloniales

- avec la transmission mémorielle éparse, transmise des uns aux autres dans un branchage généalogique confus, de faits divers, de fragments d’histoires, d’événements plus ou moins avérés, peut-être, pour certains, fantasmés

- avec de bienvenues révélations, par l’un ou l’autre, sur un passé dont on a occulté, consciemment ou non, tel ou tel détail, par souci d’oublier l’indigence, jusqu’à la sordidité parfois d’un quasi-esclavage

 

L’autrice entretient, avec talent, un suspense efficace dans un schéma narratif, souvent poétique, empreint d’émotion, de nostalgie, d’un désir (d’un besoin) puissamment exprimé d’aboutir à un renouement satisfaisant des fils de ce canevas familial enchevêtré, troué et fragmenté, ponctué de découvertes de pistes nouvelles aboutissant tantôt à de décevantes impasses, tantôt à de réconfortantes trouvailles constituant autant de modestes pièces s’ajustant au puzzle.

Parallèlement à cette quête essentielle, la romancière se livre à une intéressante analyse rétrospective de ses œuvres, au cours de quoi se révèlent à elle, a posteriori, les empreintes, sur ses écrits, de la confusion affligeante des branches d’un arbre généalogique somme toute pas très ancien et de ce désir rémanent d’en combler l’intermittente lacune.

 

« Je me demande si on peut être étreint par une croyance ancienne qui n’est pas à proprement parler la vôtre. Je me demande si les peurs peuvent rester tapies pendant plusieurs générations et resurgir. C’est un sentiment, une incapacité, un tabou qui seraient transmis comme on transmet un trait, une manière de tenir sa cuiller, une façon de marcher ».

 

On participe sans se forcer.

 

Patryck Froissart

Jeudi 12 juin 2025

Plateau Caillou (Réunion)

 

 

 

L’autrice :

 

Nathacha Devi Pathareddy Appanah, née à Mahébourg en 1973 est une journaliste et romancière mauricienne qui vit en France.

Elle descend d'une famille d'engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah. Elle travaille d'abord à l'île Maurice comme journaliste puis, en 1998, elle vient s'installer en France, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l'édition.

Bibliographie :

Les Rochers de Poudre d'Or, sur l'histoire des engagés indiens, récompensé par le prix RFO du Livre 2003

Blue Bay Palace

Le Dernier Frère (2007) a reçu le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L'Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël.

En 2016, Tropique de la violence  reçoit le Prix Femina des lycéens 2016 ainsi que le prix France Télévisions 2017.



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A propos de l'écrivain

Nathacha Appanah

Nathacha Appanah

 

Auteur d’une dizaine de titres, dont cinq sont disponibles en Folio, Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah. Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003. En 2007, elle reçoit le prix du roman Fnac pour Le dernier frère.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

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En ménage - A Vau-l'zau JK Huysmans, par Patryck Froissart

En ménage suivi de A vau-l’eau, J.K. Huysmans (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 15.06.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsFolio (Gallimard)Roman

En ménage suivi de A vau-l’eau, J.K. Huysmans Folio Classique février 2025 519 p. 10 €

Ecrivain(s): Joris-Karl Huysmans Edition: Folio (Gallimard)

En ménage suivi de A vau-l’eau, J.K. Huysmans (par Patryck Froissart)

 

Gallimard présente en un volume cette réédition de deux œuvres de Huysmans, agrémentée de sept gravures d’époque, d’une préface érudite signée Pierre Jourde, d’un riche dossier constitué en première partie de la biobibliographie de l’auteur et en deuxième partie d’une fort intéressante notice sur « la genèse et la réception » des deux textes, de notes précieuses sur les éléments lexicaux de ce registre de langue propre au romancier et d’informations sur les variantes connues.

 

En ménage :

 

Ce premier texte, long, couvre 300 pages du livre.

L’un des deux anti-héros du roman, le journaleux André, critique littéraire obscur et aléatoire, est un écrivaillon velléitaire ne parvenant guère à mettre en œuvre le « début du commencement » de l’écriture du grand roman qui lui assurerait la reconnaissance d’un talent peinant à se révéler.

Il a pour ami intime un protagoniste de premier plan du roman Les sœurs Vatard. Cet ex-amant tourmenté de Céline Vatard est un artiste peintre médiocre dont les toiles sont toujours aussi peu appréciées et dont la relation avec la gent féminine est devenue totalement atone après nombre d’expériences ratées.

« Je n’ai qu’à évoquer le souvenir de mes anciennes maîtresses, de Céline Vatard entre autres, et me voilà servi ! »

Tous deux vivotent, ressassant l’amertume de n’avoir pas réalisé leurs rêves de célébrité, dans un état pécuniaire insatisfaisant, tout en déplorant amèrement que l’état d’artiste dont ils se réclament soit objet de mépris pour la petite bourgeoisie bien-pensante.

Le thème obsédant se révèle tantôt en leurs multiples dialogues, tantôt en des monologues intérieurs respectifs, véritables « tempêtes sous un crâne », tantôt en les commentaires intrusifs du narrateur à propos des avantages et des inconvénients, des conforts et inconforts d’une vie de couple et, par constante opposition, des bons et mauvais côtés de l’état de célibataire.

Le parcours individuel d’André, dont la narration commence par une scène vaudevillesque lorsque, rentrant un soir inopinément plus tôt que prévu, il découvre un homme en pleine action adultérine avec Berthe, civilement son épouse, est une parfaite illustration du thème par la mise en récit d’une alternance de périodes de strict célibat volontaire ou subi, de ménage contraint partagé avec une servante chapardeuse, acariâtre, autoritaire, d’épisodes de concubinage, de parenthèses d’amours clandestines avec des femmes adultères, de brefs interludes de relations tarifées avec des ouvrières vénales ou des prostituées, et d’entretemps, malgré tout, d’intenses besoins de renouer des relations avec des femmes.

« Alors la crise juponnière vint ».

Quant à Cyprien, après avoir farouchement milité en faveur du célibat, après en avoir longtemps âprement disputé avec André, a contrario las de la solitude et désireux d’avoir une compagne le déchargeant de l’entretien du domicile, de la cuisine, du débourbage de ses bottines, du reprisage de ses chaussettes (sic), il se met en concubinage, au sortir d’une sérieuse maladie, avec Mélie, une femme quelconque qui lui a prodigué les soins nécessaires.

« Par pudeur, il résolut d’attendre qu’il fût complètement rétabli pour lui soumettre ses propositions ».

De ces dialogues, monologues intérieurs, commentaires du narrateur, se dégagent des constantes évidentes reflétant, tout en s’inscrivant dans le cadre d’une immersion affirmée dans le courant naturaliste, la vision caricaturale, foncièrement misogyne de Huismans et le regard dépréciateur, voire méprisant, qu’il porte sur la société en général et sur « la populace » en particulier.

« Du fond de la salle […], une voix convaincue dit simplement :

_ Les femmes, c’est des bien pas grand-chose :

André ferma la porte, songeant […] que cette pensée était peut-être la seule qui fût profonde, qui fût vraie. »

Tout cela fournit à l’auteur, à l’occasion des déambulations, accompagnées d’échanges de vue et de discussions socio-philosophiques,  des deux amis et de leurs séjours en divers quartiers de la banlieue parisienne (places, commerces, restaurants) de multiples occasions de décrire avec une profusion de détails et une précision de sociologue, voire d’anthropologue, les décors dans le cadre de quoi sont commentés, presque toujours sur une tonalité péjorative, par les protagonistes en mouvement et par le narrateur qui les escorte, les comportements, les us, les vices, la médiocrité ambiante des populations.

Mais ce qui confère à la narration une succulence qui ne peut que ravir le lecteur est la truculence de l’expression. Pardi ! Quoi de plus adéquat, quoi de plus expressif que de parler du peuple en usant de la langue dudit peuple ?  En cela Huysmans excelle, et ça fonctionne, même si, selon toute probabilité, il s’agit d’une langue artificiellement reconstituée.

 

A vau-l’eau :

 

Ce second récit, court d’une cinquantaine de pages, a pour unique personnage M. Jean Folantin, obscur commis interminablement affecté à des fonctions de copiste dans le même bureau depuis vingt ans. Son maigre salaire de 237 fr.40 c. ne lui permettant plus de payer sa femme de ménage, Madame Fontanel, « une sorte de vivandière qui bâfrait comme un roulier et buvait comme quatre, il la congédie avant que « cette femme ne le pille complètement ». M. Folantin s’ennuie, se traîne, déprime, regrettant ses amours passées, déplorant que son âge et ses moyens financiers ne lui permettent pas d’en nouer de nouvelles, ne s’animant éphémèrement que lorsque le saisit l’angoissante interrogation de savoir où il pourrait prendre son repas.

« Trop tard… plus de virilité, le mariage est impossible. Décidément, j’ai raté ma vie… ».

Il essaie tour à tour toutes les gargotes bon marché, les bouchons et bouillons compatibles avec sa bourse, en élargissant progressivement le cercle de ses expériences, sans trouver une seule cambuse à son goût, tournée des popotes qui est prétexte pour l’auteur à nouvelles scènes de rue, à minutieux tableaux de nouveaux décors, à descriptions poussées d’établissements de bouche et à étalages détaillés de multiples ragougnasses.

« Le bouillon où il stationnait depuis l’automne le lassa et il recommença à brouter, au hasard… ».

Impressionnante mise en narration d’une existence qui dérive tragiquement à vau-l’eau, marquée par les ravages de la solitude, par la lente mais irréversible descente en le gouffre d’une désespérance consécutive au dégoût de soi et des autres, résumée dans cette dernière phrase du récit qui pourrait être l’annonce d’un terrible et définitif renoncement à vivre :

 

« Allons, décidément, le mieux n’existe pas pour les gens sans le sou ; seul, le pire arrive ».

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou (Réunion) le jeudi 29 mai 2025

 

Joris-Karl Huysmans est un auteur et critique d'art français. Huysmans fit toute sa carrière au ministère de l'Intérieur, où il entra en 1866. En tant que romancier et critique d'art, il prit une part active à la vie littéraire et artistique française dans le dernier quart du XIXe siècle et jusqu'à sa mort.



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A propos de l'écrivain

Joris-Karl Huysmans

Joris-Karl Huysmans

 

Joris-Karl Huysmans, de son vrai nom Charles Marie Georges Huysmans, est un écrivain et critique d'art français, né le 5 février 1848 à Paris et décédé le 12 mai 1907 à Paris.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

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- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

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Lundi, ils nous aimeront, Najat El Hachmi, par Patryck Froissart

Lundi, ils nous aimeront, Najat El Hachmi (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 13.06.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsEspagneRomanVerdier

Lundi, ils nous aimeront, Najat El Hachmi, Verdier (6 février 2025), Traduit du catalan par Dominique Blanc, 256 pages, 23 €

Edition: Verdier

Lundi, ils nous aimeront, Najat El Hachmi (par Patryck Froissart)

 

Najat El Hachmi se livre, se dévoile, se met à nu, ne faisant qu’une, corps, cœur et âme avec la narratrice, laquelle s’exprime à la première personne. Ce long récit intimiste s’adresse, par un TU omniprésent, à une amie avec qui elle partage son adolescence compliquée et les débuts de sa vie d’adulte. Un troisième personnage s’inscrit dans leur parcours jumeau, une amie commune, prénommée Sam.

Née au Maroc, la narratrice est transplantée en son enfance à Barcelone, où son père a pu obtenir un permis de travail. La famille s’installe à la périphérie de la ville catalane, en un espace désigné tout au long du texte comme étant « le quartier », où se structure une communauté de coreligionnaires de même origine géographique relativement repliée sur elle-même en un microcosme oppressant, régi par des règles normatives auxquelles chacun et surtout chacune doivent se soumettre sous peine de mise à l’index.

Outre les regards des inquisiteurs, appréciateurs ou dépréciateurs barbus du quartier, circulent les rumeurs en tous genres, fondées ou non, sur les comportements des uns, des unes et des autres dans les espaces publics. La narratrice et ses amies, comme tous les habitants du quartier, sont ainsi ciblées régulièrement par les bruits colportés par la commère/mégère « officielle » surnommée La Parabole.

A mesure que la narratrice grandit, la surveillance se renforce, d’autant plus que le père, à l’instar de la plupart des membres de la communauté, se radicalise progressivement, devenant de plus en plus soucieux du qu’en dira-t-on et de la préservation de sa réputation de bon musulman fondée sur sa capacité à maintenir épouse et enfants dans « le droit chemin » en ayant recours aux coups et privations en cas de désobéissance ou de comportements estimés contrevenir aux préceptes religieux.

« C’est l’obscurantisme qui a pénétré sans résistance l’esprit des habitants. De nombreuses femmes voilées que tu verrais dans le quartier aujourd’hui – il y en a beaucoup plus qu’à l’arrivée de ta famille – disent qu’elles renoncent au soleil et à la brise, à l’eau de mer et aux piscines, à l’amour et au sexe par convenance… »

La tension narrative est talentueusement entretenue, faite de révoltes intimes dont la contrainte familiale et sociale ne permet pas l’expression verbale ouverte, d’interrogations sur la pertinence et le bien-fondé des règles imposées.

Contradictoirement la jeune fille traverse des phases douloureuses de désir de « bonne conduite », voire de soumission, et se promet de devenir, en tentant d’étouffer les élans de la chair, « une bonne musulmane » bien intégrée dans la communauté. Ce désir n’est finalement que vœu pieux.

« Pour ne plus me percevoir moi-même comme un amas confus et angoissant de chemins interdits qui s’entrecroisent dans mon corps, lundi je serais de nouveau la bonne fille que j’avais été, sans ce battement insistant qui s’insinuait au plus profond de ma chair, sans désir. Ainsi, et seulement ainsi, je serais acceptée, et aimée ».

D’où le titre du roman.

Néanmoins peu à peu l’émancipation se réalise, les trois amies s’encouragent mutuellement, par l’exemple, à s’affranchir, en multipliant les infractions à la norme, sous la forme d’activités clandestines de plus en plus osées, y compris dans le cadre de fréquentations, puis de liaisons amoureuses, où l’assouvissement des pulsions sexuelles va croissant.

C’est donc par cette progression, entrecoupée de transgressions de plus en plus audacieuses, de rébellions de plus en plus assumées, de cette lente métamorphose que l’autrice tient le lecteur, jusqu’à l’évasion définitive hors du « quartier », suivie hélas de déceptions, puis de désillusions dans une vie de couple où l’époux, musulman affichant initialement un libéralisme de bon augure  débarrassé de tout dogmatisme quant aux droits de son épouse, réadopte les principes masculinistes d’un traditionalisme religieux qui le rattrape…

« Dans un quartier où les garçons devenaient trafiquants dès la sortie de l’école, lui, c’était une vraie perle ».

Hélas !

La libération définitive viendra par l’écriture.

Suspense garanti.

 

Patryck Froissart

 

 

Najat El Hachmi, née le 2 juin 1979 à Beni Sidel Jbel (Maroc) est une écrivaine maroco-espagnole basée en Catalogne. Elle est titulaire d'un diplôme en études arabes de l'Université de Barcelone.

Distinctions : Prix Nadal, prix de la ville de Barcelone pour la littérature en langue catalane



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31/05/2025

Olympe de Gouges, Une femme dans la Révolution, Florence Lotterie, Elise Pavy-Guilbert (par Patryck Froissart)

Olympe de Gouges, Une femme dans la Révolution, Florence Lotterie, Elise Pavy-Guilbert (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 22.05.25 dans La Une LivresLes LivresCritiquesBiographieFlammarion

Olympe de Gouges, Une femme dans la Révolution, Florence Lotterie, Elise Pavy-Guilbert, Flammarion, février 2025, 176 pages, 22 €

Edition: Flammarion

Olympe de Gouges, Une femme dans la Révolution, Florence Lotterie, Elise Pavy-Guilbert (par Patryck Froissart)

La vie mouvementée d’une « femme dans la Révolution » est reconstituée par les autrices qui ont manifestement effectué pour ce faire un maximum de recherches sur ce qu’il est possible de retrouver et de recoller des éléments biographiques de ce personnage d’exception et qui en ont comblé les trous en présumant, en levant des hypothèses, en faisant parfois aller librement leur imagination, procédé littéraire qu’elles « avouent », dont elles revendiquent même la nécessité, et qui leur permet de nous offrir une histoire cohérente, qui se tient, qu’on pourrait assimiler ici et là à une biographie juste autant romancée qu’il en est besoin.

Car non seulement les autrices ont tenu à combler au possible, tout en maintenant au mieux la nécessaire vraisemblance, les manques de l’histoire officielle de notre révolutionnaire, à mettre un peu de liant, souvent en se référant aux propres écrits du personnage, dans les ellipses biographiques, à se glisser dans la peau de l’héroïne pour nous faire ressentir ses souffrances physiques, entrer dans ce qu’ont pu, ou dû, être ses pensées, ses affres, ses colères, ses pulsions de rébellion, mais encore reconstituer les circonstances de ses rencontres marquantes avec les plus grands acteurs de la Révolution et les dialogues auxquels elles ont donné cours.

Née Marie Gouze, non reconnue par son marquis de père « biologique », la future Olympe de Gouges est mariée contre son gré à dix-sept ans à Louis-Yves Aubry, officier de bouche de l’Intendant de Montauban. La contrainte de cette union non voulue est peut-être une des sources de la défense des droits des femmes dont elle va être ardente militante, dans la lignée de Marie de Gournay, autrice dès 1622 de l’Egalité des hommes et des femmes.

« L’on me maria à un homme que je n’aimais point, et qui n’était ni riche ni bien né. Je fus sacrifiée sans aucunes raisons qui pussent balancer la répugnance que j’avais pour cet homme… ».

Jeune veuve âgée de dix-huit ans, avant même les Etats Généraux (1789), Marie Gouges, devenue Olympe de Gouges, publie un Projet utile et salutaire par lequel elle sollicite « la création d’ateliers publics et d’une maison de charité particulière où il ne soit reçu que des femmes ». En 1791 ce seront la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne dont elle soumet les dix-sept articles à l’Assemblée, puis la Forme du Contrat social de l’homme et de la femme.

« Femme, réveille-toi : le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstitions et de mensonges. Le flambeau de la liberté a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation ».

De plus en plus activiste, elle s’en prend tour à tour à Marat :

« Fameux agitateur, destructeur des Lois, ennemi mortel de l’ordre, de l’humanité, de sa patrie, atteint en convaincu de vouloir introduire en France une dictature… »

et à Robespierre, qu’elle provoquera un jour en duel :

« Dis-moi, Maximilien, pourquoi redoutais-tu si fort, à la Convention, les hommes de lettres ? Pourquoi t’a-t-on vu tonner à l’Assemblée électorale contre les philosophes, à qui nous devons la destruction des tyrans […] ?

Entre ses attaques, accusations, et provocations personnalisées, Olympe rédige maints pamphlets qu’elle fait imprimer et placarder dans tout Paris. C’est l’un d’entre eux, Les trois Urnes ou le salut de la patrie, par un voyageur aérien, dans lequel elle affirme le droit du peuple à choisir le régime qui lui convient le mieux, y compris, suprême hérésie, la monarchie, qui est prétexte à son arrestation en 1793. C’est devant Fouquier-Tinville, le plus féroce des accusateurs publics, qu’elle est déférée. C’en est fait. Elle est décapitée le 3 novembre 1793, après avoir lancé à la foule un vibrant : « Enfants de la Patrie, vous vengerez ma mort ».

Les autrices ont su de façon pertinente alterner d’une part les faits historiques, publics, avérés et les constructions supposées les relier et d’autre part ce que les écrits d’Olympe permettent d’entrevoir ou laissent deviner (à la discrétion des narratrices) de sa vie privée quotidienne, de ses angoisses, de ses difficultés pécuniaires, de ses problèmes de santé, de sa liaison avec l’homme de lettres Michel de Cubières, de sa relation avec son fils Pierre, à qui elle adresse sa dernière lettre. « Je meurs, mon cher fils, victime de mon idolâtrie pour la Patrie et pour le Peuple ».

L’ouvrage est complété par le récit des circonstances de la réalisation du film Olympe, une femme dans la Révolution (2024), par Julie Gayet et Mathieu Busson, coréalisateurs, dans lequel Julie Gayet incarne Olympe.

 

Patryck Froissart

 

Florence Lotterie est professeure de littérature du XVIIIe siècle à l’Université Paris Cité, et s’intéresse plus spécifiquement aux imaginaires de la Révolution française et à des auteurs et autrices de la période. Elle est secrétaire générale de la Société des études staëliennes.

Élise Pavy-Guilbert, maîtresse de conférences à l’université Bordeaux Montaigne et membre de l’Institut Universitaire de France, est l’auteure de la préface de Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (GF Flammarion, 2021).



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Coco perdu, Louis Guilloux (par Patryck Froissart)

Coco perdu, Louis Guilloux (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 08.04.25 dans La Une LivresLes LivresCritiquesFolio (Gallimard)Roman

Coco perdu, Louis Guilloux, Folio, janvier 2025, 128 pages, 8 €

Ecrivain(s): Louis Guilloux Edition: Folio (Gallimard)

Coco perdu, Louis Guilloux (par Patryck Froissart)

 

Louis Guilloux est connu, en France et ailleurs, à juste titre, principalement pour son roman Le Sang noir. Mais l’ensemble de sa volumineuse œuvre littéraire recèle, entre autres talentueux écrits, ce court et curieux roman, qui a été initialement publié chez Gallimard en 1978, soit deux ans avant la mort de l’écrivain, et que Gallimard vient de republier en format Poche.

Le personnage et le narrateur ne font qu’un : Coco, un vieil homme. L’action est minimale : Coco accompagne à la gare, un samedi, comme le ferait banalement un mari, sa femme Fafa qui, avant de prendre le train pour Paris, où elle est supposée effectuer un séjour dont la durée n’est pas prédéterminée, jette dans une boite postale une lettre dont elle a caché à son compagnon le destinataire. Toute la tension narrative repose sur cette lettre que Coco pense lui être destinée, et qu’il s’attend à recevoir le lundi des mains du facteur local, dont il n’apprécie guère les fanfaronnades.

Durant tout le temps qui le sépare du passage du préposé, Coco se traîne, désœuvré, tantôt dans l’espace réduit de la maison vide, tantôt dans les quartiers environnant le domicile conjugal. Dans le même temps, ses pensées vagabondent en une rêverie éveillée, décousue, associant bribes de souvenirs et réflexions immédiates amenées par les rencontres fortuites dans les lieux privés et publics visités ou provoquées par la simple vision ou par l’évocation soudaine d’un décor, d’un meuble, d’un objet.

Ces deux errances simultanées, parallèles, coïncidentes constituent la matière du roman. Unité de temps, unité de lieu, unité d’action. Il ne se passe pas grand-chose, péripéties et coups de théâtre sont absents, mais la mise en scène des pérégrinations mentales et spatio-temporelles du personnage, bien que diffuse, bien que l’auteur semble s’être laissé aller sans plan, est paradoxalement empreinte d’une poignante théâtralité, tant dans les monologues intérieurs que dans les dialogues intimes auxquels il se livre avec soi-même.

« On s’est toujours bien entendus nous deux Fafa, on a eu nos petites engueulades c’est forcé en plus de vingt ans de mariage mais on était depuis longtemps faits l’un à l’autre. Je sais pas… Depuis quelque temps je voyais bien… Oh, arrête ! Laisse tomber ».

Le cours de cette double déambulation, intime, intimiste, eût pu vite se révéler ennuyeux pour le lecteur. Mais Guilloux a eu l’idée géniale et le remarquable talent, comme l’illustre l’extrait ci-dessus, d’exprimer le tout dans la langue du personnage, dans une oralité réaliste faisant fi des règles du bon usage lexical, syntaxique de la narration littéraire (à la façon d’un Louis Ferdinand Céline), de s’émanciper des normes académiques de registre de langue et de composition romanesque.

« Qu’est-ce qu’elle allait foutre à Paris ? Avec un mec. C’est le mec qui a fauché la valise. Tiens ! V’là le coup. Il lui a foutu une trempe et puis il a fauché la valise. Il lui a tapé sur la gueule, quoi ».

Le procédé est efficace. Il traduit implicitement mais parfaitement, s’inscrivant dans la volubilité, la crudité, voire la grossièreté du discours intérieur, dans les brusques sautes d’une pensée qui va du coq à l’âne, le dramatique désarroi de Coco, son regard en arrière sur la vanité et la viduité de son existence, sa peur de cette solitude qui pourrait advenir, l’angoisse qui sous-tend l’attente de la lettre de Fafa, l’incertitude quant au caractère, définitif ou temporaire, de la rupture, la nécessité, non-dite, mais évidente, de combler le vide installé par la séparation, de tuer un temps qui s’alentit, qui s’étire, qui s’éternise.

« Qu’est-ce que je veux, moi, hein ? Voulez-vous me le dire ? Voilà des années que je vais, que je viens, qu’est-ce que je cherche, qu’est-ce que j’attends, qu’est-ce qu’il faut faire ? mais faire ci ou ça, c’est toujours du pareil au même et ça compte pas, ça n’avance pas. On peut pas non plus ne rien faire. Alors ? Fafa me plaque ? Eh bien bon ! Qu’elle me plaque si ça lui chante. J’ai beau me dire tout ce qu’on voudra au fond ça m’est bien égal. A mon âge je vais pas me monter le cou. Oh, merde ! ».

On se laisse aisément embarquer dans la dérive de la rêverie. On prend part aux petites scènes banales, communes, triviales auxquelles assiste ou participe Coco, on a l’impression immédiate de connaître ou de reconnaître les endroits (de Saint-Brieuc ?) où l’amène sa déambulation, de humer le fumet, de sentir le goût, dans un restaurant qui paraît familier, d’un ris de veau autour de quoi se joue une scène prosaïque avec des serveuses ordinaires qu’on appelle par leur prénom…

« J’ai commencé à déplier ma serviette, Bernadette, qui avait disparu à la cuisine, est revenue en disant qu’il restait plus que du ris de veau. Je sais pas pourquoi ça a encore fait rigoler les deux autres filles. Le ris de veau, moi, je voulais bien. Je m’en foutais ».

On est dans le texte, dans l’action-inaction, dans la tête et dans tous les sens du personnage. C’est magique.

On a peut-être un peu trop vite oublié les multiples facettes de l’œuvre de ce grand écrivain.

 

A noter : cette édition est préfacée par Annie Ernaux.

 

Patryck Froissart

 

D’origine modeste, Louis Guilloux (1899-1980), né à Saint-Brieuc où il situe plusieurs intrigues de ses romans, est l’auteur d’une œuvre foisonnante dont : La Maison du peuple (1927), Le Sang noir (1935), Le Pain des rêves (1942). Il a été proche de Camus, Malraux et Paulhan avec lesquels il a entretenu une riche correspondance. Traduite en une quinzaine de langues, son œuvre a été couronnée par le Grand Prix National des Lettres en 1967.



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Cœur berbère, Habiba Benhayoune (par Patryck Froissart)

Cœur berbère, Habiba Benhayoune (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 27.03.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsMaghrebRoman

Cœur berbère, Habiba Benhayoune, Editions Ardemment, 2022, 210 pages, 19 €

Cœur berbère, Habiba Benhayoune (par Patryck Froissart)

 

Cette autobiographie empreinte d’une profonde sincérité constitue une lecture aussi prenante que celle d’un roman sous bonne tension narrative, tant la vie que raconte l’autrice se compose d’une succession de péripéties, de petits et de grands drames, et de dévoilements d’intimités familiales propres à susciter la compassion, la colère, l’empathie.

Aouïcha, la narratrice, plusieurs fois arrachée, plusieurs fois déracinée, plusieurs fois transplantée, inscrit son existence personnelle aux épisodes instables dans le destin collectif de tribus amazighes rifaines plus ou moins contraintes au nomadisme par les aléas de contextes historiques chaotiques dans une Afrique du Nord coloniale et post-coloniale.

Les parents ont quitté leur Rif natal sous protectorat pour rejoindre en exil en Algérie « française » d’autres membres, nombreux, de la communauté berbère du Maroc. Aouïcha naît donc à Mers-El-Kébir en pleine guerre d’indépendance puis grandit dans un coin isolé de la côte méditerranéenne algérienne où le père s’est installé en se donnant la profession de pêcheur.

Deux figures dominantes tout au long du récit :

La mère, illettrée, aimante, protectrice, sage, est soumise aux contraintes socio-culturelles des traditions coutumières et aux règles dogmatiques de la religion musulmane.

Le père a fait de l’océan, outre la source de la sobre manne qui lui permet de subvenir aux besoins de sa famille, son univers, son refuge, l’environnement qui l’aide à oublier momentanément le remords lancinant d’avoir échoué, jadis, à devenir citoyen d’une Espagne où il s’imagine toujours qu’il aurait eu une vie meilleure.

La narratrice nomme affectueusement « Baabaïnou » (mon papa) ce personnage à plusieurs visages avec lequel elle entretient une relation filiale complexe qui constitue l’un des nœuds dramatiques du récit. Il est pour elle l’aventurier téméraire qui met sa barque à l’eau, qui affronte l’immensité marine dans laquelle il disparaît durant de longues périodes au cours desquelles sa fille vit dans l’angoisse d’apprendre qu’il s’y est définitivement englouti, et qui reparaît en héros porteur triomphal des trophées de la pêche.

Aouïcha très tôt partage avec lui l’attraction exercée par l’océan, cet appel du large, cet attrait pour le risque, l’inconnu, le hasard que représente chaque sortie en mer de son père, qui l’emmène parfois dans l’aventure.

Mais le bon père de famille attentif à répondre généreusement aux besoins de chacun, mais le héros des mers se transforme épisodiquement en ce monstre qui, de retour de beuverie, bat sauvagement la mère, sans motif, devant les enfants. La narration des scènes de tabassage est crue, révoltante, insoutenable, exprimant sans ambages la violence interminablement répétitive des coups et, en terrible simultanéité, la totale résignation de la victime.

« Comment cet ingénieur du bonheur pouvait-il saccager ce qu’il avait construit d’un coup de vent ? Où puisait-il cette énergie destructrice ? ».

Pour Aouïcha, la haine alors se superpose alors pour un temps à l’amour.

Cependant la vie suit son cours. L’autrice dépeint de manière fort expressive les tableaux, et c’est là un autre atout de cette œuvre, d’une existence quotidienne simple, humble, généralement paisible, comportant même des épisodes bucoliques, invitant le lecteur à (re)découvrir les éléments socio-culturels caractéristiques de la grande civilisation berbéro-amazigh, jusqu’à la nouvelle rupture provoquée par l’expulsion brutale, immédiate, sans préavis, des Marocains, décrétée par les nouvelles autorités algériennes.

« J’observai le visage tatoué de Yemma. Ma mère portait ses tatouages indélébiles sur le front et sur le menton depuis son plus jeune âge. Cet ornement relevait de l’artisanat féminin, dont les origines sont antérieures à l’arrivée de l’islam ».

Après un bref retour dans le Rif, la famille obtient le visa pour la France où il faut se trouver de nouveaux repères, ce qui contraint la petite Aouïcha, qui découvre l’école, à se forger une nouvelle personnalité, dont un des traits essentiels sera la révolte féministe, devenue possible par la révélation de l’inadéquation de certaines règles coutumières dans ce nouveau contexte, de la jeune fille qui réussit peu à peu à convaincre sa propre mère de la nécessité et de la légitimité à se dresser contre les violences d’un régime conjugal machiste aux fondements religieux phallocratiques.

C’est le récit du long cours de cette métamorphose culturelle, d’une intégration qui ne renie certes pas les racines ethniques, de l’éveil d’une conscience politique dégagée de la gangue religieuse, du combat idéologique dans lequel s’engage Aouïcha qui constitue la seconde partie, la seconde thématique de ce texte aux multiples itinéraires narratifs.

 

Patryck Froissart

 

Habiba Benhayoune est née en Algérie, de parents marocains amazighes, natifs du Rif, au Nord du Maroc. Élevée par un père marin-pêcheur et une mère au foyer, Habiba parlera la langue maternelle, le tamazight, avant l’espagnol et le français. Après l’Indépendance de l’Algérie, elle part, dans un premier temps, avec sa famille au Maroc espagnol avant de regagner la France en 1969. Aujourd’hui, Habiba Benhayoune est ergonome et psychologue du travail.



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