03/02/2026

La possibilité d'une île

Titre : La possibilité d’une île
Auteur : Michel Houellebecq
Genre : roman
Editeur : Fayard (2005)
ISBN : 2213625476
Vous n’avez rien d’autre à lire ? Lisez quelques pages de ce roman. Mais n’en abusez pas, sous peine de sentir rapidement l’ennui et les bâillements vous gagner irrésistiblement. Mais si vous insistez, parce qu’après tout vous l’avez payé, cher, et que vous souhaitez rentabiliser au mieux votre achat, la nausée viendra, tout aussi inéluctablement.
Vous cherchez un livre à feuilleter, distraitement, d’un seul œil, dans un hall de gare, sous un abri-bus, aux toilettes ? Choisissez encore celui-ci : je vous garantis que vous ne serez jamais absorbés par votre lecture au point de ne plus pouvoir prêter attention à ce que vous êtes en train de faire. Mais ne l’emportez pas dans votre havresac si vous avez de la marche à faire: il pèse beaucoup trop lourd pour ce qu’il peut vous apporter.
Comment peut-on écrire de telles platitudes et plaire à un éditeur ? Ah ! Pouvoir de la médiatisation !
Deux pages, toutefois, sont plaisantes à lire : les pages 484 et 485, parce que ce sont les deux dernières, et qu’on se dit que ce sera bientôt terminé. Ouf !
L’histoire des Elohim ne peut intéresser personne : la narration manque de relief, les rebondissements, s’il en est, sont prévisibles et le suspens qu’un bon auteur aurait pu y mettre en est lamentablement absent.
L’histoire de Fox, le chien, relève de la rubrique des chiens écrasés.
Les deux histoires d’amour restent pâles, manquent de souffle, de passion, et la description froide, clinique, des accouplements n’y ajoute rien de bien attirant.
Parlons-en, justement, des passages « consacrés » au sexe !
Chez Houellebeq, la chair est triste, hélas, et je n’ai (heureusement !) pas lu tous ses livres…
Pour résumer : un des livres les plus ennuyeux que je me suis efforcé, ces dernières années, de lire jusqu’à la fin.
 
 
 
 
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21:09 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

02/02/2026

Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)

Pieds nus - David Allouche - L’Harmattan – 13 novembre 2025 - Collection : En scène - 46 pages – 10 €

Edition: L'Harmattan

Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)

 

Cet ouvrage court de David Allouche prouve, s’il en est besoin, qu’avec du talent on peut exprimer beaucoup en peu de pages.

Cette pièce en un acte comporte sept scènes. Les six premières sont un monologue du personnage principal, homme d’une cinquantaine d’années, attablé en la présence muette d’un serveur invisible, apostrophé « Joseph », à qui il adresse son soliloque, au Café de la Comédie-Française. Le personnage a les pieds nus. Sur sa table, deux coupes de champagne Ruinart.

Il est le seul client.

Dans la salle on joue la pièce de Pirandello, Six Personnages en quête d’auteur. La relation avec ce qui va suivre est évidente.

« C’est mon anniversaire ce soir ».

Il se présente comme un amateur passionné de théâtre qui fréquente assidument toutes les salles parisiennes. Il dit ses habitudes, les rituels qui marquent son arrivée, ses séjours au bar, comment il se comporte lorsque le rideau tombe.

« La pièce, je l’ai déjà vue.

J’ai vu toutes les pièces de théâtre ».

 

Il parle.

Il évoque la vacuité, l’absurdité des années qui passent, qui ont passé.
il donne sa vision de ce que doit être le théâtre. Il pose sur la table quelques feuilles. Il écrit, pieds nus : c’est ainsi qu’il a écrit ses deux premiers romans. Il dit OU écrit, il dit ET écrit sa vie, son adolescence. Il s’est opposé à son père, à la religion de son père. Il s’interroge, amer :

Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Rien, ou des choses dérisoires.

Je suis venu, j’ai mangé, j’ai bu !

 

Il est statistiquement normal puisqu’il est divorcé. Mais autour de lui, en lui, devant lui, c’est le vide, la solitude, l’absence de perspective.

La vie m’est devenue invivable.

L’homme déclare son dessein de mourir en sautant dans l’orchestre. Ce passionné de théâtre, dont on apprend lors du dénouement qu’il est lui-même auteur de pièces, qui en la circonstance est acteur dans sa propre pièce, cet amateur sans réserve qui passe toutes ses soirées au spectacle ou au bar adjacent, veut finir en pleine représentation, comme Molière, mais dans la l’obscurité de la fosse, pas sur les planches éclairées par les projecteurs. N’est-ce pas là une spectaculaire mise en scène de sa propre mort, auteur devenu acteur, spectacle dans le spectacle, théâtre dans le théâtre ?

L’artifice est subtil et bien amené. La mise en abyme est parfaite.

Ce que je vous dis, je vais l’écrire. Ce que je vais écrire, je vais vous le lire. Non, pas un roman, un dialogue, un monologue si vous êtes silencieux.

Comme au théâtre !

Mais quelles sont les causes profondes de ce total et, semble-t-il, définitif désenchantement ? On en apprend un peu plus dans la scène 3, quand l’acteur auteur évoque son enfance, puis les circonstances qui ont provoqué le départ de sa femme, et de la fausse couche qui a avorté la naissance de l’enfant qu’il aurait nommée Sarah, dont la non existence l’obsède.

Dans la scène 4 surgit dans le monologue un autre fantôme, une femme, l’aimée, portant elle aussi le prénom Sarah. La seconde coupe de champagne lui serait destinée. Le texte, avant la scène 7 de dénouement, est alors consacré à l’évocation de Sarah, la femme, et de Sarah, la fille non née…

Au début, j’ai cru qu’elle était juive. D’origine juive, comme moi. Ce n’est pas le cas de Sarah. Elle est d’origine marocaine et a des parents musulmans.

A-t-elle été l’épouse ? Le doute est permis.

Empêchée par sa mère, je n’ai pas eu sa main.

Dans ce saut en hauteur, j’emporterai son cœur.

 

Durant trois scènes, Sarah et Sarah sont l’obsession, la lamentation, la douleur, la cause, l’origine et la fin. Il semblerait que Sarah, la femme, ce soir-là se trouve dans la salle. C’est devant elle qu’il veut effectuer son saut de la mort.

Et puis la scène finale voit l’acteur (auteur) face au seul public que constitue le serveur tenir par le canal de son portable un dialogue avec l’éditeur qui prend des nouvelles de la pièce que l’auteur (acteur) est en train à la fois de jouer, de vivre et d’écrire. Il sera intéressant, si Pieds nus est mis en scène, de saisir la place du spectateur regardant un auteur jouer la pièce qu’il est en train d’écrire…

Tout ce qui s’est dit auparavant s’est donc écrit simultanément.

Il faut écrire. Les mots me viennent, je les inscris sur le papier, ils glissent […], j’écris ce que je dis.

En ce cas, la confession, la réflexion, les faits racontés ne seraient qu’un jeu théâtral, une illusion, une invention, une création littéraire ?

Ou, en inversant la chose, peut-on dire que Gabriel (on apprend son nom lors du dialogue avec l’éditeur) vient de jouer sa « vraie » vie ?  Or ce qui est joué n’est pas réel…

Alors ?

Le lecteur s’égare. La tête lui tourne. David Allouche l’a plongé dans la confusion des rôles.

Mais la question qui est posée, légitime, porte en sous-entendu une interrogation existentielle qu’on laisse au lecteur le soin de découvrir.

 

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, mardi 30 décembre 2025

 

 

L’auteur :

David Allouche est romancier et dramaturge. Il est l'auteur de deux romans : La Kippa bleue (Eyrolles, 2018) et Parler à ma mère (Balland, 2021).



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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Mission Saphir, Nicolas Puluhen (par Patryck Froissart)

Mission Saphir, Nicolas Puluhen, Editeur Orphie 2025 320 pages 16,50 €

Mission Saphir, Nicolas Puluhen (par Patryck Froissart)

 

Récit prenant d’une quête, d’une enquête originale dont le but est de retrouver les bénéficiaires potentiels de l’important héritage d’un personnage marginal, surnommé Capi, diminutif de Capitaine.

Situation initiale : le personnage menant l’action, Michel Ravel, généalogiste successoral, est chargé de rechercher d’éventuels légataires de la fortune sordidement acquise jadis  par les parents d’un certain Capi, qui vient de décéder solitaire, paradoxalement dans un état de totale misère alors que le trésor dort dans une des chambres de l’habitation, et dont le cadavre en cours de décomposition a été découvert dans une vieille voiture qui semble être son seul abri, à proximité de ce qui reste de sa ferme bretonne délabrée, isolée, dont l’intérieur dégorgeant d’immondices réfère au désormais bien connu syndrome de Diogène.

Intrigue : les démarches de Ravel, soigneusement datées dans leur chronologie, se concentrent rapidement sur la personne d’Herveline, institutrice retraitée qui a suivi avec bienveillance dans son école tout le parcours primaire de Capi, enfant battu, et qui, résidant dans le voisinage, a bien connu la famille et a entretenu plus tard une relation régulière avec ledit Capi réinstallé à son retour d’une carrière dans la marine dans la ferme familiale après la mort de ses parents.

 

En émettant un doux bruit de cuisson, la louche déversa sur la plaque fumante ce qui deviendrait une galette. Le tour de main d’Herveline prolongea  avec grâce l’exquise mélopée de la crêpe qui apparut…

 

Peu loquace à la première visite de Ravel, la vieille dame mise en confiance par l’amabilité du visiteur et l’appétit dont il fait preuve pour les crêpes qu’elle lui prépare, dévoile peu à peu les premiers indices qui mettent l’enquêteur sur la piste de l’existence possible d’un enfant qu’aurait eu le marin au long cours quelque part dans le monde.

La reconstitution, lente, complexe, de la carrière militaire de Capi permet à Ravel de retrouver Lavanant, un ancien compagnon d’armes qui évoque une mission Saphir au cours de laquelle, durant une escale à La Réunion, le personnage aurait eu une relation torride avec une créole d’une grande beauté, suite à quoi de vagues rumeurs auraient circulé sur une présumée paternité.

 

Je vous ai dit tout à l’heure, reprit Lavanant, que Capi n’était jamais complètement saoul… Jamais, sauf une fois. Et il se trouve que j’y étais…

 

C’est à partir de cet élément narratif que devient évident le dessein primordial de l’auteur, en cohérence avec ses combats citoyens, particulièrement avec son engagement associatif, humanitariste dans la « vie réelle » qui s’est manifesté notamment par la réalisation de Mon ptit Loup, un livre-disque contre les violences sexuelles faites aux enfants.

En effet l’itinéraire de Ravel le plonge soudainement dans l’une des plus scandaleuses pages de la cinquième république, qu’on connaît comme l’affaire des enfants de la Creuse, cette déportation forcée de deux mille cent cinquante enfants réunionnais entre 1962 et 1984 vers la métropole, impulsée par Debré, alors député de La Réunion, et organisée systématiquement par les DDASS, dans l’objectif abjectement avoué de « repeupler les campagnes françaises » les plus touchées par l’exode rural ; ces enfants arrachés à leurs familles qui n’auront plus d’eux souvent aucune nouvelle seront, pour certains d’entre eux, soumis par leurs familles d’accueil à asservissement, travail forcé et sévices de toute nature.

Quel est le lien entre cette infamie et la mission Saphir ? Le suspens est adroitement entretenu par le narrateur.

Ravel se retrouve alors à La Réunion, où il poursuit ses investigations, à l’occasion de quoi le lecteur découvre les paysages époustouflants et les écarts les plus étonnants d’une des plus belles îles du monde.

 

Mais lorsqu’il arriva à Aurère la souffrance sembla s’envoler pour laisser place à un sentiment d’allégresse. Les dernières notes de violoncelle vinrent sceller à jamais l’image incroyable de cet écrin de verdure sur lequel reposaient de petites cases aux toits colorés…

 

Le jeu narratif gagne par ailleurs tout du long en densité, donnant au  personnage une épaisseur provoquant l’empathie par le fait que l’auteur entrelace le fil de cette quête passionnante  avec la vie personnelle, privée, passée et présente du généalogiste, marquée par  sa récente résolution, qu’il a parfois du mal à respecter, de tirer un trait sur son addiction à l’alcool, par sa relation difficile d’une part avec l’épouse dont il vient de se séparer, d’autre part avec ses deux enfants qui lui reprochent d’avoir été trop absent, par sa vision du monde, par la passion avec laquelle il mène son enquête, par sa volonté irréductible de trouver ce qu’il cherche, et par son souci de rencontrer tous les protagonistes potentiels de cette affaire de succession.

 

Saphir avait bien compris qu’il était du genre à bouffer du curé et que, dans son imaginaire à lui, les gars qui fréquentaient les églises étaient plutôt du genre bolos, comme disaient les jeunes.

 

Alors, sur qui tombera-t-il au bout de sa quête ? Le lecteur tenu en haleine sera mené vers un dénouement tout à fait vraisemblable qui, entre autres conséquences, verra la vie amoureuse de Ravel prendre un nouveau et heureux départ…

Chut ! On n’en déflorera pas davantage.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, La Réunion, mercredi 5 novembre 2025

 

Nicolas Puluhen voit le jour en 1972 à Brest.

A peine étudiant il organise ses premiers concerts, une activité qu’il poursuivra toute sa vie en parallèle de ses activités professionnelles. Infatigable entrepreneur, tour à tour manager de groupe, chef d’entreprise ou créateur de festivals, il connait pourtant une rupture brutale à l’aube de la quarantaine, lorsqu’il parvient enfin à parler des violences sexuelles subies dans sa petite enfance. C’est l’objet de son premier ouvrage, Mon p’tit loup (2022), qui connait un fort succès et trouve un prolongement dans un livre-CD du même nom (prix de l’Académie Charles Cros).
C’est aussi le début d’une nouvelle phase de sa vie, à La Réunion, où il creuse ce sillon littéraire (Suzie, en 2024) et son combat pour la protection de l’enfance, à travers des projets médiatiques et musicaux. Fruit de ces préoccupations et de son goût pour l’intrigue littéraire, Mission Saphir est son troisième livre.



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Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar (par Patryck Froissart)

Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar Auteurs : Honoré de Crémont – Clément Downing, Christian Germanaz - Cédric Mong-HyTotomena Editions Feuille Songe 2025, 9,90€

Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar (par Patryck Froissart)

 

Ces deux ouvrages ont été publiés en 2025 sous un format original et sympathique par les Editions Feuille Songe, maison sise à Saint-Pierre (Réunion).

 

1-Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar.

 

Ecrit au XVIIIe siècle en anglais par Clément Downing sous le titre « The History of John Plantain, called King of Ranter Bay », édité à Londres en 1737, initialement traduit en français par Alfred Grandidier « pour figurer dans la Collection des Ouvrages Anciens concernant Madagascar », le texte, revu et corrigé, est ici introduit, présenté, contextualisé, analysé et commenté par l’universitaire Cédric Mong-HyTotomena dans le cadre d’une préface érudite.

Downing ayant composé l’Histoire de John Plantain, dit le Roi de Rantabe, à partir de ce que lui en a raconté… Plantain lui-même lors de leur rencontre vers 1721 à Madagascar,  Cédric Mong-HyTotomena, en consultant et confrontant toutes les sources historiques possibles se référant aux années durant lesquelles Plantain, pirate repenti ayant déclaré être natif de la Jamaïque, a résidé à Madagascar, entreprend de démontrer le caractère fantasmé de l’épopée du prétendu roi qui s’est vraisemblablement beaucoup amusé à abuser de la crédulité de son biographe, lequel, quoi qu’il en fût, a saisi l’occasion qui s’est opportunément présentée à lui d’écrire et de publier, en faisant fi de toute véracité, un conte dont il savait que les lecteurs de l’époque raffolaient.

Cédric Mong-HyTotomena rétablit au mieux la vérité concernant le personnage, dont la ‘vraie’ vie mouvementée n’est d’ailleurs pas moins rocambolesque que celle qui est racontée par Downing.

 

« Plantain navigua avec le capitaine Edward England, un pirate réputé dont Daniel Defoe a conté l’histoire dans L’Histoire générale des plus fameux pyrates(sic) et qui a mêlé avec La Buse. Quand England cessa ses activités, Plantain s’installa dans la baie d’Antongil où il devint ‘Roi’ en payant ses sujets grâce à son butin ».

 

 

Voilà une entrée en matière qui ne peut manquer de susciter la curiosité des multiples amateurs d’histoires de pirates et de corsaires, et en particulier celle des lecteurs des Mascareignes dont l’Histoire et les mythes fondateurs sont profondément marqués par les actes, faits et méfaits, tant réels que légendaires, de la piraterie de l’Océan Indien. On sait que les épaves de bateaux pirates, les tombes occultes, les traces des refuges, et les trésors présumés cachés sur les îles de La Réunion, de Maurice, de Rodrigues et de Madagascar ont longtemps été, et sont encore, la cible de chercheurs passionnés et excentriques et ont donné lieu à une abondante littérature dont, entre autres, Le Chercheur d’or, et encore Voyage à Rodrigues, de Le Clezio.

Dans son introduction, Cédric Mong-HyTotomena raconte, en miroir de celle de Plantain, le destin tout aussi passionnant de Tom Ratsimilaho, un réel pirate devenu roi de Madagascar, dont les hauts faits ont été rapportés vers 1806 par Barthélémy Huet de Froberville, un érudit mauricien dont les descendants sont aujourd’hui encore bien connus à Maurice.

Les histoires et l’Histoire s’imbriquent, les destins individuels et collectifs s’entremêlent, et cette reconstitution des petits et grands événements met en lumière le fait que l’installation de pirates et autres aventuriers ici et là dans la grande île, souvent par la force, la violence, et le meurtre de masse à l’encontre des populations autochtones a été le prélude de la colonisation de Madagascar par la France.

 

 

2- Relation du premier voyage fait au volcan de l’île de Bourbon

 

Aujourd’hui le volcan de La Fournaise, à La Réunion, est visité quotidiennement, en randonnée, voire en promenade, par une foule de touristes locaux et étrangers.

Bien que l’île ait été habitée à partir du milieu du XVIIe siècle, de larges parties en sont restées longtemps peu ou mal connues, voire inexplorées, ce qui a été le cas du volcan.

La première expédition dans cette région, réputée dangereuse à l’époque, tant par les conditions d’accès que par les rumeurs de la présence de marrons vindicatifs, a été organisée et réalisée en 1768 par ‘le Commissaire ordonnateur de l’île’ François Honoré de Crémont.

Le récit du voyage, présenté et très précisément contextualisé ici par Christian Germanaz, en a été rédigé par Crémont lui-même. Il décrit les lieux traversés, donne des repères topographiques, marque les étapes, les pauses, les campements de nuit, dit les péripéties, expose les difficultés, les abandons.

 

« M. de Bellecombe, à son réveil, me dit qu’ayant été tourmenté de violentes coliques d’estomac, auxquelles il est sujet, il lui était impossible d’aller plus loin.

Il reprit la route de la Plaine des Cafres ; presque tous ceux qui étaient restés avec nous en firent autant. Je n’en persistai pas moins dans la détermination de voir le Volcan ».

 

L’universitaire, par une quête approfondie des sources et ressources, témoignages de contemporains, documents administratifs locaux et métropolitains, reconstitue la carrière d’Honoré de Crémont, réussissant à donner à ce personnage les traits de caractère qui animent son projet de ‘voyage’ et finalement à brosser de lui un portrait qui nous le rend « vivant ».

En situant Crémont dans le contexte socio-culturel, économique, historique de l’île en cette seconde moitié du XVIIIe siècle, l’auteur fait en l’occurrence vivre l’île Bourbon de l’époque, ce qui n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage. La situation coloniale, la condition des esclaves, la représentation que se fait et que fait Crémont des créoles sont parmi les éléments sociologiques constitutifs de la recherche.

 

« Les ambiguïtés qui jalonnent le récit de l’ordonnateur à propos de ses compagnons qui refusent de descendre dans le fond de l’Enclos, estimant que le but du voyage a été atteint, conduisent Honoré de Crémont à affirmer, avec vanité, que les ‘Créoles’ sont superstitieux et pétris de fausses croyances vis-à-vis du Volcan… ».

 

Honoré de Crémont récidivera en 1773 malgré l’opposition du gouverneur Pierre Poivre.

 

« Cette aventure marquera pendant longtemps la mémoire des habitants, tant par l’originalité de l’itinéraire et par les données recueillies in situ sur l’éruption en cours que par l’originalité des personnes présentes… ».

 

Mais, comme l’écrit Christian Germanaz, « ceci est une autre histoire ».

 

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, dimanche 30 novembre 2025

 

 

Christian Germanaz est maître de conférences émérite du département de géographie de l’Université de La Réunion.

 

Cédric Mong-HyTotomena est docteur ès Lettres et diplômé des Beaux-Arts. Né à Madagascar, il vit à La Réunion où il est professeur et chercheur à l’École Supérieure d’Art, chercheur associé au laboratoire LCF de l’Université et chargé de cours au CNAM.



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