03/01/2026

Contredanses macabres, Patryck Froissart - Critique de Parme Cerizet

Contredanses macabres de Patryck Froissart

couverture
Contredanses macabres de Patryck Froissart

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie

La note : 10 étoiles
Visites : 570 

"Contredanses macabres" de Patryck Froissart : un portrait lucide et visionnaire de la cruauté humaine

Tout vient au monde pour y vivre un bref instant et y mourir presque aussitôt, tel le lys « majestueux le matin », qui le soir, déjà, n’est plus que « gloire nécrosée ».
Le poète le sait, sa « carcasse » est « promise au fumier ».
Doté d’une douloureuse lucidité, il réalise que dans « le bal macabre » des guerres, chacun meurt dans l’indifférence la plus totale. Ainsi, un « petit cadavre » se « désagrégeant » dans une ornière....

Fidèle à la lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Demeny du 15 mai 1871, Patryck Froissart travaille à son tour à se rendre « voyant », « par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens »… Sur « l’écran de ses nuits » s'affichent les « foyers ténébreux » de la planète. La « fureur sanguinaire » le révolte. Il est hanté par les victimes anonymes de la cruauté humaine, enterrées dans un trou de trottoir, n'ayant leur place ni au cadastre officiel ni au ciel.
« Dans les fracas, dans les gravats », l’enfant s’en va », dit-il.
Puis, s’adressant aux hyènes, scorpions, requins :
« Au grand tableau d’horreur vous n’êtes point les pires. L’homme en somme est l’aria de toutes vos laideurs. »
La confrontation à cette « folle violence » le rend antimilitariste : « Toujours sans borne est mon horreur de l’ossuaire militaire. »

Certains passages frôlent Les Illuminations rimbaldiennes : « Aux vieux vergers des Hespérides / Les orangers désespérés / Pleurent amers aux sols putrides / Leurs poncires dégénérés »…
Une vision apocalyptique mais réaliste d’un monde où « la belle prise est rare à la pêche au bonheur ».
Un recueil percutant, sans concession, superbement écrit et construit, qui dérange dans le bon sens du terme et fait réfléchir à notre "inhumaine" condition.

Parme Ceriset
(Chroniques de Parme C.)

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Pulsations perverses, Patryck Froissart. Critique de jean-paul gavard-perret pour Le Littéraire

Pulsations perverses
599958045_122167263308759713_4465646889464552813_n.jpgUn article de jean-paul gavard-perret dans le magazine Le Littéraire.
Qu'il en soit remercié!
L'art d’aimer
Patryck Froissart nous embarque plus que sur une gondole d’amoureux à Venise. Son voyage et sa traversée prennent plus d’espace-temps puisque, pour lui, chaque amour est un mythe qui recommence à travers les civilisations, les langues et les formes de l’art d’aimer. Souvent, près des dunes harassées de chaleur qui menacent et font chavirer tout calife avide d’abbaye, des ombres tentatrices font de tout homme un diable.
Le titre est lui-même un peu pervers car l’auteur possède le sens des rites et du mixage de l’érudition et de la sensualité auprès de l’amour (théoriquement) « absente de tout bouquet » de Mallarmé. Mais l’auteur l’interroge ainsi que la perte, la répétition et la persistance du désir à travers les âges. Le tout dans un labyrinthe lumineux où la poésie devient une manière d’habiter le monde.
Un tel auteur orchestre la seule odyssée où les siècles s’effacent, où les corps se cherchent à travers métamorphoses, renaissances, enlèvements (consentis). Et l’imaginaire des lectrice et lecteurs a de quoi réimager fantasmes et pensées. De la plage originelle – voire du jardin d’Eve – aux déserts berbères, des ombrages de Cordoue jusqu’à de nouvelles îles de Lesbos, le poète poursuit la silhouette fuyante de l’Éternelle.
Elle est amante, princesse, déesse, sultane, captive, revenante, et bien des dieux jaloux la traquent. Le tout en alliage de prose et d’éclats lyriques poétiques – parfois en un style classique érotique, chargé d’adjectifs et de mots précieux – pour revenir à la mémoire des mythes fondateurs, des figures romanesques. Le tout en sérails, lagons, mirages.
Nous retrouvons la matière de la quête éternelle. Celle de rejoindre et de s'unir à l’Autre, qui incarne l’unité première -et même, écrit l’auteur, « de l’androgyne platonicien ». Qu’ajouter de plus ? Rien ou presque car Patryck Froissart possède l’art de brouiller les cartes du Tendre en des trajectoires parfois divergentes mais souvent convergentes.
jean-paul gavard-perret

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Pulsations perverses, Patryck Froissart, préface d'Issa Asgarally

599958045_122167263308759713_4465646889464552813_n.jpgPulsations perverses

La riche préface du critique Issa Asgarally
Pulsations perverses, conte poétique
Chaque amour, un mythe qui recommence…
Dans Pulsations perverses, Patryck Froissart orchestre une odyssée où les siècles s’effacent, où les corps se cherchent à travers les métamorphoses, les renaissances et les enlèvements consentis que réinvente inlassablement l’imaginaire humain. De la plage originelle
aux déserts berbères, des jardins ombragés de Cordoue aux îles jeunes où s’affrontent les vents, le poète poursuit la silhouette fuyante de
l’Éternelle (amante, déesse, sultane, captive, revenante) que lui dispute un dieu jaloux, omniprésent et changeant comme la mer. Un alliage de prose pétillante et d’éclats lyriques qui convoque mémoire des mythes fondateurs, figures romanesques, sérails, lagons, tombeaux et mirages pour en faire la matière d’une quête inextinguible : retrouver l’Autre, celle dont chaque incarnation promet l’unité première de l’androgyne platonicien.
Dans cet entrelacs d’érudition et de sensualité, le lecteur voyage à travers les civilisations, les langues et les formes, guidé par une voix
qui interroge l’amour, la perte, la répétition et la persistance du désir à travers les âges.
Pulsations perverses est moins un recueil qu’un labyrinthe lumineux, où la poésie devient une manière d’habiter le monde, d’affronter les
dieux, et d’aimer malgré – ou grâce à – l’infini des séparations.
La préface de Issa Asgarally:
Préface, par Issa Asgarally
La réalité est complexe et l’ellipse est si présente dans la vie et dans les œuvres que le non-dit, l’espace entre les mots – comme le disait souvent Jean Fanchette, psychanalyste et poète -- est parfois plus important que le dit. On sait que c’est vrai au théâtre. C’est aussi vrai en poésie. Pulsations perverses de Patryck Froissart en est l'illustration.
Continuité et ruptures
L’alternance de poèmes et de prose pourrait dérouter certains lecteurs. Elle n’est pas le fruit d’un pur hasard. Elle repose sur une construction minutieuse qui est faite de continuité et de ruptures. Continuité, car des mots-clés semblent assurer le lien d’un texte à l’autre, poème ou prose. Ainsi dans les deux premiers poèmes -- différents dans leurs structures – et le premier morceau en prose, des mots comme « plage » assurent l’unité des textes.
Décembre agonissait mes vannes de bassan
Ton delta palpitait, vers l’aine de la plage,
Orientant ma remonte au primal Hermitage…
Je sais en ton écume
Alors que je m’envase
Au ventre de la plage
Le clin vert et malin
D'un louche cristallin.
Sur la plage fondamentale, un vingt-cinq décembre, adolescent circonstanciel, enjambant les gisants, je brassais l’empyrée, oubliant d’avoir perdu, dans un âge antérieur, un combat titanesque.
Mais Pulsations perverses présente également des ruptures. Sa disposition en puzzle est en affinité avec le mode de lecture qui est le nôtre aujourd’hui, consistant à passer d’un type de texte à un autre, et donc à mener deux ou trois lectures à la fois. Dans le livre – il faudrait peut-être citer les « poèmes-journaux » d’Apollinaire qui datent du début du XXe siècle -- il y a quelque chose, dans ces discontinuités, qui s’est certainement autorisé de l’existence et de la nature du journal au long de plusieurs générations. Parce que l’on sait que le contemporain est habitué à ces sautes, ces ruptures, ces discontinuités, le poème capte ses éléments divers, hétérogènes comme l’a fait justement Apollinaire.
L’intertextualité
Je voudrais poursuivre ces réflexions en racontant une anecdote. Le peintre Georges Braque est interrogé un jour par une visiteuse à son atelier :« D’où vient ce bleu de la toile exposée ? »
Braque répond non par le bleu du ciel ou le bleu des yeux bleus, mais en entraînant la visiteuse dans un angle où repose une autre toile, ancienne, où se montre le bleu en question : réponse par l’intertextualité, donc, par la citation. Dans ce cas, on pourrait dire par l’autocitation. S’il déçoit la questionneuse, c’est pour lui rappeler l’une des sources : l’œuvre vient de l’œuvre.
Et le livre vient des livres.
Ces réflexions sur l’intertextualité, le fait que l’œuvre vient de l’œuvre et que les livres viennent des livres, me sont donc venues – ou revenues - à la lecture de certains textes de Patryck Froissart.
Comme celui dans lequel l’auteur, à partir d’une lecture /relecture d’un livre (Paul et Virginie), lui-même « représentation » du spectacle « de la vie », réécrit le roman. Il le dit :
Il faut bien aujourd'hui rétablir la réalité de cette autre partie de mon roman.
Je délivre l’authenticité de mon personnage, littérairement trahie par Monsieur de Saint-Pierre.
De quoi s’agit-il ? Si Virginie est Virginie, Paul n’est pas Paul, mais Domingue. Et Paul est le Vieillard, seul « admis dans le secret » :
Il n’arrivait point ici qu’il ne les découvrît tout nus, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on représente la constellation des gémeaux. Alors, le dos au tronc, il les contemplait, attendri.
Le grand jars blanc faisant le guet, le cygne marron peu à peu déniaisait l’oie.
Un beau jour, vient « un obscur capitaine ingénieur du Roi », M. de Saint-Pierre, cherchant « un havre sûr à ses jonctions réprouvables et inédites avec Madame P. » Et Domingue et Virginie indiquent au couple circonspect le leur, surveillé par Paul.
Ainsi l’auteur conclut un de ses poèmes, « Les colonnes d'Hercule » par une citation, en vers, d’un poème d’Amin Maalouf dans son roman, Samarcande :
Auprès de ta bien-aimée, Khayyam, comme tu étais seul !
Maintenant qu’elle est partie, tu pourras te réfugier en elle.
Mais c'est dans le texte « De l'obstination » que les liens intertextuels se manifestent le plus clairement :
La statistique (oh ! le mot laid) instruit que l’homme qui espère existe plus volontiers, et de manière plus dynamique, et par cet effet plus longtemps, que l’homme qui possède (lisez l’essai du sage Harold Kaprovski, Avoir sans être, être sans avoir).
Certes déçoit Candide aperçu qui racine entouré de navets dans son petit jardin.
En quelle vacuité du devenir, en la fadeur de quel boueux hameau, bougre, aurait, Sorel inconnu, scié Julien du bois pour quelque mère Nicolas si ne lui eût été donnée l'opportunité de prétendre à l’inaccessible ?
Oh ! L’ample déploiement de l’être en le cœur de Werther écrivant de Charlotte !
Louée soit l'hérésie par laquelle Abélard d’Héloïse s’éprit !
Devant mes autels auroraux à Cassandre je fais riche oblation de roses.
Je brandirais effrontément la banderole à Rome afin qu’on canonise Sherazade.
Je baise son portrait à chaque aller au lit et vénère ardemment la princesse de Clèves.
Dans mes forêts de songes francs, vierge ou ribaude en la variante, Atala règne.
J’idolâtre d'illustres inspiratrices, Ellénore, Manon, Marguerite, Julie.
Autre exemple avec « Le temps viendra » où il est question de Robinson Crusoë et de la personne réelle qui a inspiré Daniel Defoe :
Un jour fut sauvé Crusoë
La mer revient au sable après l’avoir quitté :
Décembre qui pavoise où l’astre se pavane,
Et ce chagrin qui bruine en l’air gris des Palmistes…
Patient dormit Selkirk espérant le trois-mâts
Paul et Virginie, Robinson Crusoé, Samarcande, Candide, Les Contes de Mille et Une Nuits : l’intertextualité irrigue Pulsations perverses.
Les livres sont ainsi psychodégradables ! Solubles dans le souvenir ou la rêverie, ils se reproduisent et donnent lieu à d’autres livres… Et il y a culture là où il y a travail actif de l’esprit sur l’objet qui l’a requis – travail actif, c’est-à-dire digestion, assimilation, incorporation finale…
« Lieux fastes »
Cette promenade d’un livre à l’autre, d’un « personnage de papier » à l’autre, voilà qu’elle gagne, avec le texte « Topographie », également les lieux « réels » que l’auteur semble avoir fréquentés :
Il est des lieux intrinsèquement fastes aux funestes rencontres, propices aux croisements fortuits, douloureux et féconds qui amorcent les rêveries et qui fondent les romans, favorables à l’enlacement des flammes dévastatrices des regards, sublimement filigranés d’histoires passionnantes.
Musarder au jardin de Pamplemousses, attendre le passer du rêve aux bancs ombrés du Jardin de la Compagnie, se baguenauder dans les souks à chichas de Khan Khalili, déambuler à Fez dans le flux des trottoirs vespéraux du boulevard Mohamed V, espérer l'épiphanie sur un siège indifférent dans la halle à Gillot où tant de vies s’égarent, être voyeur assidu sur le sable foulé, piétiné de la plage des Brisants, anatomiser la quamdam tout en fumant la cigarette, assis à la terrasse d’un café bondé de Bab Bouljoud, forcer à rester bées des paupières qui feignent de vouloir se pudiquement baisser, dans le salon de l'Ibn Batouta qui fend le flot entre Tanger et Malaga circonstancient l’événement déclencheur. La suite dépend de l'aptitude au songe.
Par la magie des mots, l’auteur est partout à la fois, les lieux se côtoient, s’entrecroisent. Les frontières ne sont plus étanches. Le texte redessine une autre topographie, imaginaire, des lieux. Le Maroc voisine avec l’île de la Réunion. L’auteur se sent pousser des ailes :
D'un seul vers d'ambroisie
Vers ailleurs je décolle
En haute frénésie.
Mais pourquoi l’auteur est-il si intensément satisfait par le simple fait d’être ailleurs ? Parce qu’on est amené à être plus attentif. L’altérité renouvelle l’attention. Et on voit l’urgence de la poésie dans un monde où notre défaut, le défaut le plus partagé est le manque d’attention.
« Méprise »
L’expérience poétique est un prendre-pour, prenant a pour b, non par erreur mais plutôt à la faveur d’une brève illusion, pour une transformation résolue, changeant l’erreur en ressort. Autrement dit : une méprise – ou un risque de méprise - est changée en prise par l’opération d’un poème. La vigilance poétique et la ferveur poétique favorisent le malentendu. Elles jouent avec l’erreur perceptive, ou « illusion des sens » -- prenant volontiers le nuage pour le troupeau --, mais pour changer la méprise en une vérité possible.
Des exemples de cette « méprise » abondent dans Pulsations perverses :
Et le roulis des rues me porte en son lit, sûr.
Dans le lac de ses yeux qu'elle engouffre mon boutre
Du lacs de ses cheveux me suspende à sa poutre…
Par ailleurs, il faut souligner la part considérable de la sensualité dans l'œuvre :
Je veux choir au magma de ton cœur volcanique
Boire à ta dame-jeanne et goulument ton philtre
Epicer ma nuit fade au piment de ton ventre...
M'insulariser roc dans l'atoll de ton corps
Me faire ta presqu'île corallienne...
M'ensabler à ton goût que m'importe où
Pourvu que jusqu'au bout tu daignes que je baigne
En l'absolu lagon de ton ventre vaudou.
Je terminerai sur une note personnelle. Je m’intéresse depuis quelques années à deux des plus grandes aventures interculturelles de l’Humanité : en Chine, sous la dynastie des Tang (7e-10esiècle), la plus prestigieuse de l’histoire de la Chine, et en Andalousie (7e - 15e siècle), la plus grande rencontre des hommes et des cultures du Moyen Age. Et je dois dire que j’ai été agréablement surpris de trouver des accents de cette deuxième aventure dans Pulsations perverses. Dans « Reconquista aléatoire » – il s’agit d’un véritable récit en prose – Ibn Rachid, s’en revenant de la grande mosquée omeyyade de Cordoue, heurte un passant et apprend à le connaître :
Il me prit à son bras lorsqu’il rendit visite. Qu’il fût flanqué soudain d’un compagnon nazaréen ne surprenait point dans la médina transitaire où se côtoyaient les lecteurs des trois Livres, où se mêlaient sans heurts hauts dignitaires musulmans et dhimmis innombrables. Marchant il me confiait sa foi en la raison.
Au-delà de l'intertextualité fondée sur une vaste érudition, de la sensualité à fleur de peau, de l'originalité de l'expression recherchée, ce qui me semble au mieux caractériser Pulsations perverses est bel et bien l'interculturel.

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Pulsations perverses Patryck Froissart

Pulsations perverses

Patryck Froissart


Chaque amour, un mythe qui recommence…
Dans Pulsations perverses, Patryck Froissart orchestre une odyssée où les siècles s’effacent, où les corps se cherchent à travers les métamorphoses, les renaissances et les enlèvements consentis que réinvente inlassablement l’imaginaire humain. De la plage originelle
aux déserts berbères, des jardins ombragés de Cordoue aux îles jeunes où s’affrontent les vents, le poète poursuit la silhouette fuyante de
l’Éternelle (amante, déesse, sultane, captive, revenante) que lui dispute un dieu jaloux, omniprésent et changeant comme la mer. Un alliage de prose pétillante et d’éclats lyriques qui convoque mémoire des mythes fondateurs, figures romanesques, sérails, lagons, tombeaux et mirages pour en faire la matière d’une quête inextinguible : retrouver l’Autre, celle dont chaque incarnation promet l’unité première de l’androgyne platonicien.
Dans cet entrelacs d’érudition et de sensualité, le lecteur voyage à travers les civilisations, les langues et les formes, guidé par une voix
qui interroge l’amour, la perte, la répétition et la persistance du désir à travers les âges.
Pulsations perverses est moins un recueil qu’un labyrinthe lumineux, où la poésie devient une manière d’habiter le monde, d’affronter les
dieux, et d’aimer malgré – ou grâce à – l’infini des séparations.

Format 145 x 205 mm, 274 pages N&B


 

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Floreal, Elisabeth Hennebert (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 09.12.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRomanEditions des Busclats

Floreal, Elisabeth Hennebert Editions des Busclats (Gallimard) – 13 novembre 2025 102 pages 14€

Edition: Editions des Busclats

Floreal, Elisabeth Hennebert (par Patryck Froissart)

 

L’intérêt de ce court roman réside primordialement en l’évocation d’un chapitre historique qui s’est déroulé à Maurice de 1940 à 1945, quasiment inconnu des Mauriciens d’aujourd’hui, s’inscrivant dans la tragédie juive de la Shoah.

En 1940 des milliers de Juifs fuyant l’Europe, ayant débarqué à Haïfa, dans ce qui était alors une colonie britannique, ont été refoulés et déportés par les Anglais, qui ne souhaitaient pas les voir s’installer en Palestine, les uns vers Trinidad-et-Tobago, les autres vers Maurice où ils ont été internés en décembre de l’année à Beau Bassin dans un camp aux conditions de survie délétères.

« C’est l’histoire que personne ne connaît. Presque un mirage. Une petite Shoah dans la grande. Une Shoah minime : que sont cent vingt huit morts au regard de six millions ? ».

Une version romancée de cet épisode infâme en a été donnée par l’écrivaine Nathacha Appanah dans un ouvrage intitulé Le dernier frère.

Le présent roman a pour personnage principal et narrateur un nez, Léonard, qui, ayant fait fortune « avant cinquante ans » en France en créant et commercialisant des marques de parfums, décide de s’installer dans un cadre idyllique, à Maurice, à Floréal, quartier chic résidentiel du centre de l’île, toponyme dont les connotations conviennent idéalement à ses talents de parfumeur. Mais Floréal n’est pas l’unique raison du choix de Maurice pour sa semi-retraite.

« Celle que je n’ai jamais connue que sous le nom de Baba Rivka est la seule de mes quatre grands-parents dont les cendres ne soient pas disséminées aux abords d’un four crématoire de Pologne. […]

Je me retrouve depuis dix ans sur cette île du bout du monde, au cimetière de Beau Bassin, posant des cailloux devant la dalle de Rivka ».

Cette année-là, installé à Floréal, Léonard se rend pour poser des cailloux, comme le veut la tradition juive du yahrzeit, devant la tombe retrouvée, parmi celles où reposent cent vingt-sept autres déportés,  par un ami, dix ans plus tôt, de Rivka Grymsztajn, sa grand-mère, décédée du typhus en 1942 au bout de deux ans de captivité ; ce rituel annuel, sa propre mère, Jitka, déportée et internée avec Baba Rivka, devenue donc orpheline en 1942 et ayant pu à l’âge de treize ans quitter le camp en 1945 pour rejoindre Londres puis Paris où elle réside dans le temps du roman, y assiste de loin par le truchement de son téléphone et en contrôle autoritairement l’orthodoxie.

« Depuis que j’ai retrouvé la tombe de Baba Rivka, elle met un point d’honneur à rassembler à Paris les dix juifs adultes dont la présence est nécessaire. […]. Elle m’appelle quand je suis sur site. Ses amis commencent à psalmodier outre-mer. Nous lançons cette prière intercontinentale qui n’aurait certainement pas déplu à Rivka l’aventurière ».

Le cimetière juif de Beau Bassin est l’élément fondateur du récit, le lieu vers quoi convergent les souvenirs de Jitka et le désir de Léonard d’en apprendre davantage sur la vie qu’y ont menée sa grand-mère et sa mère durant leur internement. Les informations recueillies ravivent parfois la douloureuse mémoire historique :

« Je n’en peux plus de ce passé écrasant, de cet inventaire d’horreurs qui est le fardeau commun des héritiers juifs ».

Le parfumeur noue une relation amicale avec Vivienne, créole, conservatrice bénévole du cimetière juif et gardienne de la mémoire des défunts, et une liaison plus équivoque avec sa voisine de Floréal, Victoria, une « reine » de la vie mondaine mauricienne.

« Avec la reine Victoria, il y a des années que j’entretiens des relations d’arrière-boutique. Toute l’île Maurice lui mange dans la main ».

L’intrigue se corse et agrippe le lecteur dans son filet à mesure que Léonard est amené à attraper par bribes des détails surprenants d’une part sur les liens qui semblent avoir existé entre sa défunte grand-mère et les deux personnages susdits et d’autre part des éléments mystérieusement occultés qu’il parvient peu à peu à arracher, difficilement, à sa mère dont les étranges réactions à la révélation de chacune des pièces qu’il réussit à intégrer dans le puzzle qu’il s’acharne à reconstituer le désarçonnent et ne font que l’inciter à aller de l’avant dans son enquête.

Quels secrets, difficilement avouables, détient chacune de ces femmes ? Quels liens pourraient bien unir, par-delà les décades, Léonard, Victoria, Vivienne et un mystérieux Stephen L’Insoumis, personnage mauricien, propriétaire de serres de vanille, ayant eu un rôle obscur dans la vie de déportée de Baba Rivka, et, par contrecoup, dans celle de Jitka et des autres protagonistes ? Comment évoluera la relation, ponctuée de découvertes perturbantes, entre Léonard et Victoria ?

L’autrice, en distillant les indices d’une approche très progressive de la vérité, disséminés de façon évidemment très fragmentée dans un courant narratif charriant divers faits quotidiens plus ou moins anodins, ayant peu ou n’ayant pas de rapport avec la quête, crée, en faisant diversion, la tension qui contraint le lecteur à courir les étapes vers un dénouement qui n’est naturellement pas celui auquel il aurait pu s’attendre…

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, vendredi 21 novembre 2025

 

Elisabeth Hennebert, historienne, a enseigné dans différents pays, notamment à l’Île Maurice. Elle a publié deux romans, Amer chez NiL en 1996 et Chinchilla chez Robert Laffont en 2004, la pièce de théâtre Lingots à la Librairie théâtrale en 2010, et Exîle, nouvelles de l’océan Indien, paru à Maurice chez Pamplemousses éditions en 2022. Elle est également chroniqueuse pour la revue de critique théâtrale Les Trois Coups.



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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Amazone d’Outre-monde (Entre la mort et l’extase), Parme Ceriset (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 01.12.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsPoésieTarmac Editions

Amazone d’Outre-monde (Entre la mort et l’extase), Parme Ceriset Editeur : Tarmac – 15 octobre 2025 68 pages 15€

Ecrivain(s): Parme Ceriset

Amazone d’Outre-monde (Entre la mort et l’extase), Parme Ceriset (par Patryck Froissart)

Ce nouveau recueil de Parme Ceriset dresse un tableau apocalyptique d’un monde qui pourrait bien être en triste voie d’advenir. Il suffit d’effectuer un relevé du champ lexical des deux premiers textes pour que s’exprime la tonalité globale de l’ouvrage :

Guerre, grêlons, mitraillent, carbonisés, gémissent, haines, linceul, cadavres, froids, griffes, néant, pourriture, sang, fou, brûle, cicatrices, pelées, crache, rafales, déracine, crochets, farouche, rompre, chanceler, souffre, larmes, meurtres, cruauté, ruines, désossées, maculées, peurs, rances, fin, gelé, charbon, tombeau, fournaise, dissout, éclate, pulvérisant, blizzard, balaie, s’affolent, s’enchevêtrent,

menace, ténèbres.

L’accumulation, en une suite ininterrompue, hallucinante, obsédante, de ces termes funestes qui martèlent l’énoncé dès les toutes premières lignes atteint le lecteur comme autant de coups au cœur et à l’âme, voire aux tripes, et la suite est à l’avenant.

Usant de manière absolue, à l’infini, en cascade, à répétition, des ressources de la langue, Parme crée donc dès le début du recueil une atmosphère sinistre de ténébreuse fin du monde et en entretient la sombreur cataclysmique jusqu’au mot « mort » qui termine la suite linéaire des poèmes, juste avant le texte de l’épilogue, lequel se détache et se distingue de l’ensemble de l’ouvrage par sa place et sa forme. L’impressivité est maximale. Le lecteur ne peut y échapper.

 

Tout massacre et tout viole,

la torture flambe, chacal

de braises, immolant toute trace

de fraternité.

 

Tout passe par tous les sens, crûment, douloureusement réceptifs, de la protagoniste, narratrice, qui tournique à demi-nue dans un environnement cauchemardesque, sous la foudre inapaisable et sous le vol menaçant de rapaces, alors que foncent vers elle les cavaliers de l’apocalypse. L’éclipse bienvenue, entracte de répit, au cours de quoi « Morphée [la] dépose dans un écrin de coton et d’absinthe » ne dure qu’un instant, hélas très éphémère, et le réveil survient trop tôt au milieu de cadavres, d’ombres erratiques et de blessés que, messagère de paix et de soin, amazone venue d’un outre-monde, en guerre contre la guerre, défiant les faiseurs de mort et bravant la mort elle-même, se donnant pour mission de « tuer le néant », elle s’acharne à secourir.

 

Je n’abdique jamais,

suture, masse, insuffle,

sauve tout ce qui peut l’être.

Guérisseuse et guerrière,

Je fixe Thanatos dans les yeux

 

Elle poursuit, tout au long des soixante pages d’une galerie de scènes infernales l’écriture d’une poésie fantastique, dantesque, en un galop effréné « chevauchant la tempête » au travers d’une « orgie de corps dépecés », « drapée dans l’écume rouge des naufragés », entraînant dans sa course le lecteur compagnon, voyeur, solidaire, qui à ses côtés « pénètre dans le labyrinthe, porte le feu au plus haut », « depuis la nuit des temps ».

 

Jusqu’où et par quels chemins ira la cavalcade ?

 

Je monte à cru au galop des vagues

déchirant les lianes de goémon

enroulées autour de mes bras

bravant la houle aux dents de sabre

 

Je me fonds, victorieuse,

aux draps furieux de la mer.

 

La tonalité reste la même, sauvage, brutale, ardente, lorsque l’Amazone, se révélant Penthésilée, ou réincarnée en Aphrodite, se retrouve, en plein chaos, face à Achille, personnifiant l’amant. De la mort à l’amour, de la mort à l’extase (sous-titre du volume). De même que Parme excelle à dépeindre et à nous faire ressentir l’épouvantable et définitive dévastation à venir dont les prémices sont peut-être déjà décelables dans les aléas inquiétants de notre actualité mondiale calamiteuse, de même elle fait preuve d’un art percutant dans l’expression d’une passion amoureuse empreinte de sensualité enragée, d’une union charnelle exaltée en parfaite concordance avec la violence du contexte.

 

Nous nous goûtons dans la sueur et le sang.

Enivrée de toi, assoiffée de ta fougue,

je saisis ton mât brûlant, bondis, te dévore,

je me déhanche, délice, danse sur ton empire.

 

Ces scènes d’une volupté fauve se déroulent en surimpression de l’horreur macabre ambiante, venant suggérer que l’essentialité du combat se situe entre la Mort et l’Amour.

Pour la poétesse, qui (quoi) en sortira victorieux ?

La réponse s’entend peut-être dans le poème terminal intitulé tout simplement Epilogue, dont la composition quasiment classique en quatrains réguliers contraste avec la déconstruction maîtrisée de l’écriture poétique de la globalité de l’ouvrage en connivence avec la décomposition du monde dépeint. Là, revenue à elle littérairement, l’artiste explique, exprime le sens, la fonction, le caractère et le dessein de « la plume Amazone » qui vient de « sculpter ses mots » sur cinquante pages, cette plume muse, cette plume débridée, autonome, dissociée de la personne qui la tient.

 

Sous les doigts effilés qui caressent ma plume,

je sens vibrer un pouls, comme un cœur qui bat,

c’est comme un autre moi qui brille dans la brume

[…]

Ma plume vole aux vents des quatre coins du monde.

ma plume est indocile et n’a ni foi ni loi,

elle est impertinente et elle est vagabonde,

ma plume a son regard et ses propres émois.

 

Oui, on le sait, « Je est un autre » …

 

Ce recueil mouvementé, à la lecture bienheureusement perturbante, s’achève sur un quatrain qui émet du fond de l’horreur une petite lueur d’espérance.

 

Cette plume engagée dans le rêve humaniste

un fruit de Voie Lactée cueilli au verger noir,

qui distille en chantant ses pensées utopistes,

pour faire gagner la vie et triompher l’espoir.

 

Bon ! L’espoir a le dernier mot.

Merci, Parme !

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou

La Réunion

Lundi 10 novembre 2025

 

 

L’autrice :

 

Surnommée la plume Amazone en raison de son vécu combatif et atypique, Parme Ceriset est l'autrice des recueils "Nuit sauvage et ardente" (éd. du Cygne), "Flambeaux de vie" (Pierre Turcotte éditeur), "Boire la lumière à la source" (éd. du Cygne, prix Jacques Viesvil 2023 de la SPF), "L'Amazone Terre" (éd. Stellamaris, 2021), "Femme d'eau et d'étoiles" (éd. Bleu d'encre, prix Marceline Desbordes-Valmore 2021 de la Société des Poètes Français). Elle est l'autrice du roman autobiographique "Le Serment de l'espoir" (L'Harmattan, 2021). Elle est également critique littéraire.



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A propos de l'écrivain

Parme Ceriset

Parme Ceriset

 

Parme Ceriset est poète, auteure de plusieurs recueils de poésie dont « Boire la lumière à la source » et « Nuit sauvage et ardente » (éditions du Cygne), « Femme d’eau et d’étoiles » (éditions Bleu d’encre, prix Marceline Desbordes-Valmore 2021 de la Société des Poètes Français). Elle a publié chez L’Harmattan un roman autobiographique, « Le Serment de l’espoir ».

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 27.11.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsContes

Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa, Trad. Geneviève Rossignol et Yasser Omar, Editeur : Albouraq – juin 2011, 368 pages, 17 €

Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa (par Patryck Froissart)

 

La lecture de ce texte indien transcrit en arabe au VIIIe siècle est un bonheur, une découverte, une aventure intellectuelle, philosophique et poétique préfigurant, dit-on, les œuvres d’Al Farâbi et d’Avicenne (Ibn Sînâ).

Le livre commence par une quinzaine de pages racontant (ce qui constitue déjà, en soi, un véritable roman) la vie et l’œuvre de celui qui l’a traduit de l’hindi en arabe, le philosophe persan mazdéen Rawzabat ben Dazawaybe, connu dans le monde islamo-arabe sous le nom d’Abd Allah ibn al Muqaffa pour l’ensemble de son œuvre.

 

« Nous pouvons dire qu’Ibn al-Muqaffa est le premier réformateur social ».

Suit une introduction à Kalila et Dimna par un certain Ali Ben Eshshâh dit « le Persan », qui présente Baydabâ, philosophe hindou, chef des brahmanes, comme l’auteur initial de cet ensemble de fables qu’il aurait écrites à l’intention du roi de l’Inde Dabshalim, arrivé au pouvoir après la destitution de son prédécesseur placé sur le trône par… Alexandre le Grand (ce qui serait encore, en soi, le sujet d’un roman).

 

« Il s’agissait pour [Baydabâ], en mettant en scène des animaux, de dissimuler les messages subtils au grand nombre et de placer le contenu des fables à l’abri des méchants. Il voulait célébrer la sagesse sous ses différentes formes, ses attraits et ses sources, avec la conviction qu’elle ouvre sur la liberté de la pensée et de l’action… ».

 

Le lecteur constatera que Baydabâ a parfaitement réussi ce pari en cette suite narrative qui est souvent d’une étonnante modernité comme en témoignent entre autres, ces propos qui pourraient illustrer notre acception de la laïcité :

 

« Ayant cherché des excuses à la pratique de la religion de mes aïeux et n’en ayant pas trouvé, je renonçai alors à persévérer dans cette voie et voulus, au contraire, me consacrer à l’étude et à l’examen des religions ».

 

L’ouvrage aurait fait par la suite l’objet d’une rocambolesque histoire de la copie clandestine du manuscrit indien par Barzawayh, un envoyé secret du roi de Perse (voici toujours, en soi, un autre roman potentiel).

Ce parcours primordial romanesque du recueil est suivi d’une « Présentation du Propos du Livre » par Abd Allah ibn al Muqaffa lui-même, son traducteur :

 

« Voici le livre de Kalila et Dimna, qui figure parmi les œuvres composées par des savants indiens. […] Il associe la sagesse et l’amusement : les sages choisiront

la sagesse, les plus simples l’amusement ».

 

Le roi Dabshalim « s’avéra être un tyran ». Quand le sage Baydaba « constata l’injustice dont faisait preuve le roi vis-à-vis de ses sujets, il réfléchit à un moyen de lui faire changer de conduite… ».

Après maintes péripéties ponctuant des relations très tendues, voire périlleuses, avec le roi, qui lui valent un séjour en prison et dont la narration est elle-même illustrée déjà par de courtes fables, le philosophe est finalement chargé par le souverain souhaitant retrouver la voie de la raison politique de « composer un livre contenant toutes sortes de modèles de sagesse » d’une part et une royale biographie à la gloire éternelle du monarque d’autre part.

Baydaba réunit ses proches disciples en proposant « que chacun […] fasse une suggestion dans le domaine qui lui plaira ».

C’est dans ce contexte qu’est rédigé Kalila et Dimna.

Kalila et Dimna, deux frères chacals, sont les personnages principaux d’un « infra » dialogue fabuleux mis en scène au sein d’un « supra » dialogue, imposant de nature et de longueur, entre le roi et le philosophe.

L’entretien commence par cette sollicitation royale :

« Le roi Dabshalim dit au philosophe Baydaba, chef des brahmanes : Illustre-moi par un exemple le cas de deux personnes dont les liens d’amitié ont été rompus par un menteur rusé au point de les pousser à l’inimitié et à la haine ».

Est ainsi introduite la fable, Le vieillard et ses trois fils, première d’un long chapitre intitulé Le lion et le bœuf.

Voilà le lecteur embarqué dans une suite ininterrompue d’échanges entre Kalila et Dimna « devant » le roi et le philosophe, réflexions, questions, sentences, leçons de morale et de science politique éclairées par  d’innombrables fables, courtes pour la plupart, dans une étourdissante composition dont le caractère le plus impressionnant est une mise en abyme vertigineuse de textes s’enchaînant ou s’imbriquant en implacable logique, chaque fin de fable entraînant le plus souvent une autre histoire qui survient à la fin de la précédente pour en corroborer, consolider le propos, lui ajouter du sens ou, aussi, parfois, pour présenter un exemple contraire.

Les deux chacals rivalisent d’éloquence, d’art narratif, d’imagination jusqu’au moment où, dans une nouvelle orientation du recueil, le comportement des deux frères vis-à-vis du royal interlocuteur se met à diverger et où Dimna, soudainement imbu de sa propre valeur, décide d’obtenir des privilèges indus, exorbitants, et en arrive à comploter contre les favoris du roi, puis contre le souverain lui-même, devenant alors l’illustration personnifiée des mauvais exemples qu’il a mis en scène dans le premier chapitre. C’est subtil !

Le lecteur apprendra ce qu’il advient alors des deux chacals. Dans la partie suivante, c’est Baydaba seul, en personne, qui conte.

La succession des fables est régie par un rituel immuable :

Après chaque conte, chaque thématique, « le roi Dabshalim dit à Baydaba : j’ai bien saisi le sens de la fable que tu m’as contée […] Raconte-moi maintenant le cas d’un homme… », introduisant ainsi un nouveau thème.

Notre fabuliste La Fontaine aurait bien connu et fort fréquenté Kalila et Dimna et s’en serait abondamment inspiré. Ce n’est guère surprenant. Il y a là d’ample matière…

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou (La Réunion)

Jeudi 30 octobre 2025

 

Abd Allah ibn al-Muqaffa

 

Abdallah Ibn al-Muqaffa est un secrétaire de l'administration omeyyade puis abbasside, célèbre littérateur perse et premier grand prosateur de langue arabe. Il naît vers 720 à Gour, dans le Fars. Il se convertit à l'islam à l'âge adulte et meurt à 36 ans, en 756 à Basra, exécuté sur l'ordre du calife Al-Mansour (Wikipédia).



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Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 20.11.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsFolio (Gallimard)Roman

Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar, Folio – 9 octobre 2025, 176 pages 9,00€

Edition: Folio (Gallimard)

Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar (par Patryck Froissart)

 

Prix Henri de Régnier de l’Académie Française 2025, ce deuxième ouvrage de Zineb Mekouar plonge le lecteur dans un univers culturel alternatif où se mêlent et s’affrontent tradition, superstition et sacrilèges, interdits, violations des lois coutumières, conséquences tragiques du changement climatique, exil rural, contraintes socio-économiques et sentiment de dépravation culturelle et morale à l’évocation et au contact de la « civilisation » urbaine.

 

L’action se déroule en majeure partie dans le douar Inzerki, dans la province de Taroudant, et en second lieu à 80 kilomètres de là, à Agadir.

Les gens d’Inzerki, depuis des temps immémoriaux, entretiennent un site exceptionnel, l’imposant et sacré Taddart u Gerram (expression berbère qu’on traduit par Rucher du Saint), adossé à un flanc de montagne, ensemble d’une multitude de ruches empilées, accolées, contiguës, sous forme d’une construction en terre, « sur cinq étages, chacun étant composé de cases pouvant contenir plusieurs ruches de forme circulaire faites de roseaux tressés ». Le rucher d’Inzerki est réellement considéré comme le plus grand rucher collectif traditionnel du monde, et sans doute le plus ancien. C’est un véritable trésor du patrimoine du Souss Massa. Le miel produit est tenu pour l’un des meilleurs du monde.

 

Chaque famille possède sa partie du rucher, le vol du miel d’autrui étant considéré à la fois comme un sacrilège soumis traditionnellement à la colère et à la punition du saint protecteur, et civilement comme le plus grave des crimes, passible de châtiment pouvant aller jusqu’au bannissement définitif.

 

Dans le roman, la plupart des villageois ont déserté le bourg, où l’eau se raréfie, attirés par le mirage d’une existence plus aisée en ville, au Maroc ou à l’étranger, et par l’espoir d’avoir un revenu leur permettant d’améliorer la vie quotidienne des membres de leur famille restés au bled. C’est le cas d’Omar, parti travailler à Agadir contre l’avis de son père Jeddi. Omar est le père du personnage principal, le jeune garçon Anir, qui vit au village avec sa mère Aïcha et son grand-père Jeddi.

 

Aïcha, la mère, est devenue folle et, en tant que telle, est maudite, ostracisée et crainte par la communauté, qui n’a pas pardonné à Omar d’être allé la chercher, pour l’épouser, dans une autre tribu. Quelle est la cause de sa démence actuelle ? Elle ne sera révélée au lecteur que lors du dénouement. En attendant, on l’entend hurler sa souffrance à longueur de temps, cloîtrée dans sa chambre, et on n’est mis en sa présence que lors des visites que lui fait son fils et, plus rarement, lors des rares retours au village du mari, moments d’une poignante intensité.

 

« Un courant d’air ouvre brusquement la porte qui les séparait et voici que le mur ne peut plus rien pour lui. Il la regarde de tout son corps, tombe face à elle, c’est à chaque fois pareil, les retrouvailles se terminent ainsi : cet homme à genoux devant cette femme ».

 

Le grand-père Jeddi connaît seul le secret des circonstances tragiques dans lesquelles sa belle-fille a perdu la raison. Le récit, fragmentaire, habilement mené par un narrateur externe n’en apercevant que ce que les ténèbres peuvent lui permettre de discerner, d’une mystérieuse scène nocturne, située au tout début du roman, où Aïcha tient le rôle unique, est là pour éveiller d’entrée de texte la curiosité du lecteur et suffit à maintenir la tension narrative jusqu’à l’épilogue.

 

Dans ce contexte, l’existence du jeune Anir est marquée, sous le signe de la mort lente mais continue des abeilles décimées par le changement climatique, tantôt par les instants paisibles qu’il passe en la compagnie du grand-père qui veille sur lui et l’initie aux traditions locales et à la vie des abeilles, tantôt par les visites douloureuses qu’il rend quotidiennement, avec un amour filial fortement suggéré, à sa mère qui ne lui accorde la moindre attention, tantôt par les événements banals ou extraordinaires de la vie du village (en particulier un tremblement de terre qui octroie provisoirement un statut singulier à celle que tout le village appelle « la folle »),  tantôt par les scènes déchirantes des retours sporadiques d’Omar qui tente de l’emmener à Agadir contre son gré…

 

Le lourd secret que porte en lui Jeddi, ce drame qui est à l’origine de la démence d’Aïcha et, en partie, de l’exil d’Omar, va de pair, métaphoriquement, avec la sécheresse qui s’intensifie d’année en année, avec le séisme qui détruit une grande part du rucher sacré, avec la détresse des habitants qui se mettent à se persuader de devoir quitter un jour, bientôt peut-être, la terre ancestrale sur laquelle se sera définitivement éteint le bourdonnement aimé, familier, rassurant du sanctuaire des abeilles.

 

"C'est tout petit, une abeille, tout petit, ça ne devrait pas mourir pour une histoire de terre qui s'assèche, ça ne devrait pas mourir, une abeille ; c'est comme un enfant malade, une mère qui ne reconnaît plus son fils, ça ne devrait pas exister, ces choses-là ; des injustices qui brisent tout à l'intérieur, qui nouent le ventre et nous laissent sans souffle. Impuissants. Comment expliquer cela à Anir ?

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, vendredi 24 octobre 2025

 

 

L’autrice :

 

 

Zineb Mekouar est née à Casablanca en 1991 et vit à Paris depuis 2009. Après être passée par Sciences-Po et HEC Paris, elle a travaillé dans le conseil en stratégie puis dans le secteur de la Tech en accompagnant des start-ups sur des sujets affaires publiques.

En 2022, elle publie son premier roman, La poule et son cumin (JC Lattès, collection La Grenade), qui dépeint les clivages sociétaux du Maroc. Le livre fait partie des finalistes du Goncourt du premier roman 2022 et figure sur la liste des « coups de cœur de l’été 2022 » de l’Académie Goncourt.

 



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Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 14.11.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsEssaisEditions Maurice Nadeau

Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau Editions Maurice Nadeau (Poche) – 12 septembre 2025. 396 pages. 12,90€

Edition: Editions Maurice Nadeau

Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

 

Réédition en Poche « d'un essai qui a reçu, lors de sa parution en 1969, le Grand prix de la critique littéraire et qui a fait l'objet de nombreuses traductions ».

Pour la dernière version, revue, corrigée et publiée en 1990, Maurice Nadeau « a tenu compte des travaux critiques qui, ces dernières années, ont été suscités par la sortie du purgatoire d'un de nos plus grands romanciers. Ils confirment la place que la critique fait à Flaubert, non seulement en tant qu'initiateur du roman moderne, mais comme "écrivain exemplaire" ».

Ces lignes, extraites de la présentation de cet ouvrage monumental par les Editions Nadeau, en déterminent la ligne directrice.

En dépit de cette affirmation exprimée en préface avec modestie par le critique : « Je ne suis pas davantage doué pour le travail d’érudition ou, à l’autre pôle, la biographie romancée », le texte est bien d’un érudit, et le lecteur se prend dans la trame de la biographie comme dans les rets et le cours d’un roman.

Et Maurice Nadeau de préciser les limites de son travail, sachant que toute lecture est forcément personnelle, et que chaque lecteur se fera de Flaubert sa propre représentation et de son œuvre sa propre critique.

 

« C’est le lecteur qui ici fait la loi, non l’auteur […] D’où l’envie bien naturelle, mais vaine, de chercher à savoir qui était véritablement Flaubert, de vouloir caractériser sa nature, son tempérament, sa conduite afin de définir « sa personnalité ».


L’envie est d’autant plus vaine que le caractère de Flaubert est constitué (comme, somme toute, communément, celui de chacun de nous) de multiples facettes, complémentaires, ou…contradictoires.

La biographie se veut donc neutre, exempte de parti-pris, d’a priori, et de tout jugement. Sont ainsi mis à jour, pour chaque œuvre tour à tour, étape par étape, le dessein, la genèse, les douleurs, lenteurs, difficultés, aléas de la gestation puis de l’enfantement, les réactions des amis, des pairs, du public, en une construction minutieusement élaborée de quoi émergent, qu’on le veuille ou non, différant probablement d’un lecteur à l’autre, la personne, le personnage d’un Flaubert restitué, resitué dans le cadre familial, dans le réseau de ses relations pérennes ou occasionnelles, dans les mouvances de sa sexualité, dans le fil complexe de ses amours, dans la maladie, dans ses lectures, dans la réalité crue de ses problèmes financiers, dans son rapport au pouvoir en particulier et à la politique en général, dans les péripéties et les objectifs de ses voyages, et surtout le caractère d’un Flaubert  écrivant, tourmenté tantôt par le doute récurrent de la pertinence de son art et de la réalité de son talent tantôt par la conviction intermittente de son destin d’écrivain connu et reconnu.

Quant à l’œuvre, d’évidence lue et relue, qui se révèle en conséquence abondamment, profondément fouillée, analysée, elle prend, sous la plume du plus grand critique littéraire du vingtième siècle, tout son sens, ou plutôt tous ses, multiples, sens. Chacun des romans est observé sous les angles de sa genèse, de son dessein, de ses sources, des difficultés avouées, voire de la souffrance que provoque chez Flaubert sa composition/décomposition/recomposition quasiment sans fin, des réflexions de l’écrivain sur le style, sur la relation entre la forme et le fond, des découragements de l’auteur, des abandons provisoires, des reprises, de la réécriture, des rééditions, des appréciations négatives, en cours d’élaboration, émises par l’entourage, par les ami-e-s, et, après publication, par les pontes contemporains de la critique et de la littérature, par les autorités jusqu’à la censure et les poursuites judiciaires, et en contrepartie, beaucoup plus rares, des appréciations élogieuses, en particulier des Victor Hugo, Théophile Gautier, Baudelaire…

« Les contemporains de Flaubert, aux oreilles assourdies par les roulades romantiques, n’étaient pas préparées à entendre ce chant subtil et, dans cette sorte de Don Quichotte femelle qu’est Emma, ils préféraient voir une gourgandine ».

 

Pour mener à bien cette très riche étude, Nadeau a dû compulser, étudier, décortiquer, comparer, réunir, recomposer une énorme somme documentaire, à savoir, outre l’œuvre elle-même, d’une part l’impressionnante correspondance qu’a entretenue Flaubert avec Louise Colet, George Sand, Maxime Du Camp, la princesse Mathilde, les frères Goncourt, Maupassant, Zola et bien d'autres (environ trois cent correspondants plus ou moins réguliers), d’autre part les nombreux articles de presse, les jugements et condamnations, et les écrits critiques concernant chacune de ses œuvres, pour les approuver, les conforter, les corroborer, ou les infirmer, les battre en brèche, s’y opposer ou démontrer leur inconvenance, leur caractère inapproprié, dénoncer la mauvaise foi, l’hostilité, le parti pris fielleux de dépréciations émises par les représentants de la  bien-pensance bourgeoise.

 

« Cette création, nous en connaissons l’histoire presque jour par jour, par les lettres à Louise Colet. Elle fut longue et difficile pour des raisons qui tenaient moins au sujet lui-même qu’à ce que Flaubert voulait en faire ».

 

Personne, personnage, personnalité ?


On peut lire toute l’œuvre de Flaubert sans rien savoir de l’auteur, qui lui-même a écrit :

« Quand on lira Salammbô, on ne pensera pas, j’espère, à l’auteur ».

 

et qui aurait dit par ailleurs : « Madame Bovary, c’est moi ! ».

 

Se dégagera de la lecture une « idée » de la personnalité de l’écrivain, plus ou moins consciente, plus ou moins floue, plus ou moins « vraie ».

On peut approuver ou contester que la lecture d’un exposé tel que celui de Nadeau est utile, voire nécessaire à la compréhension de Madame Bovary, de Salammbô, de L’éducation sentimentale, de la Tentation de Saint-Antoine, de Bouvard et Pécuchet, des Trois Contes… La controverse existe.

On peut associer et dissocier les deux lectures, Flaubert devenant de toute façon chez Nadeau un « personnage » passionnant dont la « personnalité » complétera ou non l’image de l’auteur qui émergera de l’œuvre.

On peut tout et n’importe quoi.

Mais on ne peut pas ne pas être intéressé, si on l’est un tant soit peu par l’histoire générale de la création littéraire, par cet ouvrage de Maurice Nadeau.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, jeudi 23 octobre 2025

 

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L’auteur :

 

Maurice Nadeau, auteur d’une classique Histoire du Surréalisme et du Roman français depuis la guerre, a publié les Œuvres complètes de Flaubert (18 volumes. Éditions Rencontre, Lausanne). Il a dirigé de 1966 à 2013 la Quinzaine littéraire. Il a fondé également les éditions qui portent son nom.



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Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 27.08.25 dans La Une LivresLes LivresCritiquesEssaisL'Harmattan

Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina, L’Harmattan 9 avril 2019, 260 pages, 27 euros

Ecrivain(s): Marie-Paule Farina Edition: L'Harmattan

Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina (par Patryck Froissart)

 

« Le rire de Sade ».

Que voilà un titre déroutant, dérangeant ! Volontairement provocateur ?

Associer au rire ce personnage vilipendé, voué depuis plus de deux siècles aux gémonies, accusé (à juste titre ou non, preuves à l’appui ou non, on s’en fiche) de délits sexuels mineurs, ce romancier maudit, interdit, emprisonné, interné, dont les porte-étendards de morale se sont acharnés à pilonner et brûler les écrits, ce marquis présenté comme la personnification extrême du mal, du vice,  comme un individu tellement abominable qu’un terme désignant la pire monstruosité humaine a été forgé à partir de son nom… est-ce seulement imaginable ?

 

« L’irrésistible gaieté avec laquelle Sade raconte des « horreurs », qui en parle ? Qui en rit ? »

 

Le rire de Sade ? On peut encore s’interroger avant d’ouvrir le livre. On a envie de tordre la syntaxe, de lire en ce titre quelque chose comme « rire de Sade » voire « se rire de Sade ». Mais cette interprétation mettant en action autrice et lecteur/lectrice ne correspond guère, à la réflexion, à l’opinion largement partagée, relayée de génération en génération de critiques : on ne rit pas de Sade, on le censure, on l’anathémise, on le maudit, on le couvre d’opprobre, on le vêt d’ordure, on s’acharne à le jeter aux oubliettes de la littérature. Certes, par-ci, par-là, a contrario, un critique, un exégète, le « réhabilite », met en évidence un immense talent d’écrivain (Philippe Sollers, Annie Le Brun…), ou rappelle son engagement, son activisme, son radicalisme historiquement prouvés, dans les événements révolutionnaires, et en fait la raison, donc primordialement politique, de ses internements : Maurice Nadeau : Sade, l’insurrection permanente (Editions Maurice Nadeau – Les Lettres Nouvelles – février 2025).

 

Alors on fait l’impasse sur le titre, on entre dans le texte, et on comprend vite que Marie-Paule Farina dresse une représentation de Sade totalement nouvelle, originale, littéralement… révolutionnaire : il s’agit bien d’un Sade qui rit, d’un rire qu’il veut communicatif, comme le dit volontiers Flaubert qui conseille à ses amis de lire Sade jusqu’à la dernière page du dernier volume et de l’emporter en vacances pour s’instruire et s’amuser.

Et l’autrice ne s’en tient pas à ce coup d’éclat. S’exprimant à la première personne, prenant pour exemple sa propre expérience de lectrice, elle bouscule un autre préconçu : n’en déplaise à ceux et celles qui tiennent Sade pour un exécrable misogyne, elle affirme qu’il n’en est rien, que toute femme peut trouver plaisir à la lecture de l’œuvre sadienne, et va jusqu’à suggérer que Donatien destine à la femme certains de ses textes.

 

En épitaphe à La philosophie dans le boudoir :

« La mère en prescrira la lecture à sa fille »

 

Le chapitre premier s’intitule donc, incitatif, paraphrasant un titre de Sade lui-même (Français, encore un effort pour devenir républicains !)

 

« Femmes, encore un effort pour devenir sadiennes »

 

« Peut-être Sade ne réussira-t-il pas à nous communiquer son style, mais comment pourrions-nous résister à sa gaieté ? Comment pourrions-nous ne pas admirer le courage et la gentillesse d’un homme qui, après avoir découvert tant à Vincennes qu’à la Bastille ou à Charenton […] tous les types d’angoisse et d’inquiétude et toutes les distractions lui permettant d’échapper aux « farces » de ses bourreaux, écrit […] comme il le dit lui-même pour ses petits-neveux (que nous sommes) des histoires d’ogres et d’anthropophages, des histoires… peut-être capables, enfin, de faire s’asseoir les « méchants » pour lire et « jaser » un moment mais, à coup sûr, capables de nous faire rire de nous-mêmes, nous les « gentils », les « naïfs », les « sensibles » , et, pour tout dire, nous les « gentilles », les « naïves », les « sensibles » ? Car, doit-on le dire, Sade écrit d’abord et avant tout pour les femmes, pour les lectrices de romans, pour tous ceux ou plutôt toutes celles, éprises de « pathétique », d’«héroïque », de romanesque… »

 

Marie-Paule Farina va plus loin avec son sous-titre : Essai de sadothérapie joyeuse.

« Puis-je conseiller à tous, sans discrimination liée au sexe, un traitement que je nommerai la « sadothérapie ? »

 

« La « sadothérapie », un bain de jouvence pour les femmes… »

 

« Cure du corps et de l’esprit, aux effet secondaires inexistants, quel que soit le nombre de pages que l’on dévore quotidiennement, la sadothérapie fonctionne pour les amateurs de lectures philosophiques, pour les amateurs de romans érotiques, mais aussi pour ceux qu’aucun des deux genres n’attire, parce que ses dosages très particuliers provoquent une compulsion, aussi irrésistible que diabolique, mais reconnue, par les experts de tous les temps, comme bénéfiques pour la santé : le rire ».

 

N’est-ce pas délicieusement malicieux ?

Oui, il fallait oser.  Qui n’a pas lu l’ouvrage pourra « rire » de la thèse. Mais, contre toute attente, lecture faite, elle se tient, n’est certainement pas une plaisanterie, un vaste calembour comme les aime Sade, même et surtout lorsque l’autrice précise :

 

« Nous ne sommes pas, quant à nous, obligés d’aimer tous les romans philosophiques ou tous les romans érotiques ou obscènes ou comiques pour aimer Sade. Personnellement, en tant que genre, je n’en choisirai aucun […]. Les romans érotiques m’ennuient, les romans philosophiques aussi, et pourtant j’aime Sade et je l’aime […] parce qu’il me traite comme quelqu’un d’intelligent, d’ouvert, de tolérant et que, pour une raison que j’ignore, quand je lis Justine ou Juliette j’ai l’impression de le devenir ».

 

Le deuxième chapitre porte un titre sans équivoque : « Apologie de Sade ».

En alternant et en mêlant avec une remarquable érudition éléments biographiques et bibliographiques, en multipliant, en illustration du parti pris de son exégèse, les extraits sadiens, l’autrice convainc : Sade, « obscène, burlesque, grotesque, comique » poursuit à sa manière son œuvre de révolutionnaire radical dénonçant « les abus d’une civilisation occidentale qui a l’enflure de la grenouille et veut subjuguer l’univers entier »  en « utilisant le bas comique » pour des mises en scènes pouvant évoquer, selon elle, le gargantuesque rabelaisien.

 

Nouvelle lecture de Sade constituant une originale facette d’une œuvre dont on n’a certainement pas fini d’en découvrir d’autres, multiples, diverses, sans que jamais le champ en soit épuisé.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, Réunion, lundi 21 juillet 2025

 

 

L’autrice :

 

La philosophe Marie-Paule FARINA ausculte les écrits de Sade depuis les années 1980. À ce titre, elle a publié en 2012, Comprendre Sade (éditions Max Milo) et, en 2016, Sade et ses femmes. Correspondance et journal (Éditions François Bourin). Elle a participé au film de Marlies Demeulandre, Sade, monstre des lumières, diffusé par LCI le 13 décembre 2014 dans le cadre de la grande exposition homonyme.

 



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A propos de l'écrivain

Marie-Paule Farina

Marie-Paule Farina

 

Marie-Paule Farina a été professeur de philosophie. C’est son premier livre

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

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Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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