30/06/2022

Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun

Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun

Ecrit par Patryck Froissart 30.06.16 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanGallimard

Le mariage de plaisir, janvier 2016, 261 pages, 19,50 €

Ecrivain(s): Tahar Ben Jelloun Edition: Gallimard

Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun

 

Roman en forme de saga familiale sur trois générations, sur environ soixante-dix ans (des années 40 à nos jours, ce qui coïncide avec la vie de l’auteur, de sa naissance jusqu’au temps de l’écriture du récit), et sur trois lieux principaux (Fès, Dakar, Tanger) avec plusieurs parcours narratifs itinérants entre le Maroc et le Sénégal. C’est dire l’importance de la dimension spatio-temporelle de la narration.

Le récit, en tiroir, est attribué à un conteur, un hlaïqya, lui-même annoncé, dès la première phrase du livre, par la formule traditionnelle du conte.

« Il y avait une fois, dans la ville de Fès, un conteur qui ne ressemblait à personne. Il s’appelait Goha… »

La formule réapparaît, redondante, lorsque Goha entame le récit qui constitue le corps du roman :

« Il était donc une fois, dans la ville de Fès, un petit garçon prénommé Amir, né dans une famille de commerçants dont on disait qu’ils étaient descendants du prophète ».

Le procédé procure à l’auteur une double distanciation par rapport au récit principal, alors que, simultanément, le personnage-clé, Amir, est d’emblée quelque peu sacralisé par son statut de chérif.

Le nom-même attribué au conteur par l’auteur n’est pas innocent. Goha, ou Joha, ou Djoha selon les pays, est un personnage légendaire du folklore arabo-persan qui possède le talent de « raconter des histoires » considérées comme fantastiques ou pour le moins fantaisistes, dont il est d’ailleurs parfois lui-même l’un des personnages.

L’intention littéraire est claire. Entre l’ouverture et la fermeture des guillemets, le Je qui raconte n’est pas Tahar Ben Jelloun. La responsabilité de ce qui y est dit sur la politique et la religion n’incombe qu’à Goha. On sait qu’en littérature « Je est un autre », mais cette vérité reste, la plupart du temps, du domaine du non-dit. Ici, c’est affirmé, tout comme dans l’exemple fameux du Vieillard à qui Bernardin de Saint-Pierre attribue le récit de l’histoire de Paul et Virginie.

Mais à l’explicité du transfert de la parole s’ajoute le sous-entendu du degré de fantaisie de cette parole lorsqu’elle est émise par un « Goha »…

Goha conte. Dès lors, Tahar ne compte plus.

Goha conte, à Bab Boujloud ou à Batha (Fès), lors d’un de ses passages dans la capitale culturelle du royaume, au centre d’un attroupement de fidèles auditeurs, et donne le ton, et annonce la couleur, dès ses premiers mots :

« Je m’en vais vous raconter une histoire d’amour, un amour fou et impossible […]. Mais comme vous le verrez, derrière cette histoire miraculeuse, il y a aussi beaucoup de haine et de mépris, de méchanceté et de cruauté. C’est normal. L’homme est ainsi ».

Et Goha s’en va brosser crûment, par le truchement du discours romanesque, le tableau d’une société marquée par l’oppression des traditions, par le poids des préjugés, par l’angoisse permanente du qu’en-dira-t-on, par l’ancrage du racisme, par la permanence du statut d’infériorité de la femme.

L’histoire d’amour est celle, inimaginable a priori, d’un bourgeois blanc musulman fassi, Amir, et d’une jeune Peule noire animiste, Nabou, qu’il épouse à chacun de ses voyages d’affaires au Sénégal, en contractant pour la durée de son séjour, sur le conseil de l’imam de la Quaraouiyine, un « mariage de plaisir » afin de se mettre « à l’abri du péché » de fornication hors mariage.

Ce qui ne devait être qu’un hypocrite arrangement ponctuel avec la morale débouche, de façon inattendue, sur un amour partagé qui incite un jour Amir à emmener Nabou à Fès pour faire d’elle, par mariage cette fois définitif et consacré par les adouls locaux, sa deuxième femme, au grand dam de madame première, Lalla Fatma, pour qui, à l’humiliation de se voir imposer sous son toit la présence d’une seconde épouse ayant légalement les mêmes droits qu’elle, s’ajoute celle de savoir son mariamoureux d’une « noire » alors que dans son union avec Amir, mariage traditionnel de pure convenance sociale, est absent le concept d’amour et inconvenante dans l’acte de procréation la moindre manifestation de fantaisie sexuelle. Le comble de la vexation est atteint pour la « femme blanche » lorsque Nabou donne naissance à des jumeaux (des garçons !) dont l’un est blanc et l’autre noir…

Dans la cité impériale, quand débute ce récit, les habitants se souviennent encore du marché situé « sur la petite place entre Achabine et Chémayine » où, quelques dizaines d’années auparavant, se vendaient toujours des esclaves noirs. Or, quand naissent les jumeaux Hassan et Houcine, des concubines ramenées d’Afrique sont encore réduites en esclavage dans les maisons bourgeoises de la médina.

Le racisme violent, atavique, que nourrissent à l’encontre des Africains noirs les personnages fassis, convaincus que la blancheur de leur peau est un signe définitif de supériorité raciale, est la triste réalité culturelle que dénonce Goha-Tahar au travers des vexations quotidiennes que subit Nabou et qui marqueront la vie de son fils noir.

Le carcan des lois religieuses est une autre cible récurrente du conteur, ainsi que le traitement réservé dans la maison bourgeoise aux petites bonnes placées là pour la vie par leurs parents des régions rurales.

Le réalisme des scènes du roman social cède régulièrement la place, dans la narration, à des situations surnaturelles dans lesquelles évolue Karim, le fils mongolien d’Amir et de Lalla Fatma, ramenant le récit vers le genre du conte magique ou fantastique annoncé initialement. Karim voit des choses qu’il est le seul à voir, converse avec les animaux, est considéré par son père comme doté d’une raison supérieure.

Dans la famille on le considérait comme le « bon pain », le « cœur blanc », le « dépositaire du bien », « l’innocent »…

Le mektoub des protagonistes se déroulant du protectorat français jusqu’à nos jours, les contextes bougent, les mentalités semblent changer, lentement, dans le bon sens… avant de connaître une rapide régression. Deux des fils d’Amir et de Lalla Fatma rejoignent en Egypte le mouvement des Frères Musulmans. L’intégrisme religieux contamine insidieusement le pays. Nabou accède cependant, après la mort de la première épouse, à un statut familial plus honorable, puis, devenue veuve et s’étant installée à Tanger, profite du mouvement d’émancipation de la femme qui a marqué l’histoire du Maroc, tout en étant encore en butte aux préjugés raciaux dont son fils noir Hassan puis son petit-fils Salim vont subir tragiquement la réapparition brutale avec l’arrivée massive dans le nord du pays de migrants subsahariens auxquels ils seront dramatiquement assimilés au point de partager un jour leur triste sort, ce qui bouclera la boucle de l’histoire.

« Il était noir, et il était puni pour l’inconvénient d’être né ainsi. […] Il faudra un jour qu’on sache pourquoi la couleur d’une peau détermine à ce point le destin des hommes, pourquoi elle en sauve certains, tandis qu’elle envoie d’autres directement en enfer… »

Roman sombre, roman pessimiste, qui interroge sur le constat que les idéaux humanistes se heurtent en permanence aux courants rétrogrades, que chaque période de progrès est suivie, voire annihilée par une recrudescence de violence obscurantiste, que le combat entre la lumière et l’ombre semble ne devoir jamais finir.

 

Patryck Froissart

 

 

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