30/06/2022

Le Lagon Noir, Arnaldur Indridason

Le Lagon Noir, Arnaldur Indridason

Ecrit par Patryck Froissart 07.07.16 dans La Une LivresLes LivresCritiquesPolarsPays nordiquesRomanMétailié

Le Lagon Noir, mars 2016, trad. islandais Eric Boury, 319 pages, 20 €

Ecrivain(s): Arnaldur Indridason Edition: Métailié

Le Lagon Noir, Arnaldur Indridason

 

Voilà sans conteste un livre qui offre la garantie de passer un bon moment de lecture.

La première qualité de ce roman noir est de faire voyager le lecteur. L’action se déroule en effet dans un pays dont on parle peu, la mystérieuse et brumeuse Islande.

Son second atout est de mettre en lumière un épisode historique intéressant. L’Islande fait partie de l’OTAN. Dans ce cadre, de 1951 jusqu’en 2006, une importante base militaire américaine était installée à Keflavik, l’île étant considérée comme occupant géographiquement une position stratégique de premier plan dans le contexte de la Guerre Froide.

C’est cette base américaine qui est le lieu principal du roman.

Son troisième intérêt est d’imbriquer étroitement l’intrigue dans le climat politique qui prévalait à l’époque où l’auteur la situe. Le statut de protagoniste de l’armée américaine dans la narration recrée la réalité du contexte international de la guerre froide et celle de la nature complexe des relations entre militaires occupants et populations autochtones, les premiers affichant une condescendance impérialiste teintée parfois d’une touche de mépris à l’encontre des seconds, parmi lesquels les uns profitent du marché noir qui s’est opéré à Keflavik comme autour de toutes les bases américaines dans le monde (cigarettes, alcools, disques, marijuana), et les autres mènent un combat politique en faveur du maintien ou au contraire du départ de ces troupes.

L’enquête que mènent les policiers islandais Marion et Erlendur, le couple récurrent des romans d’Arnaldur, sur la mort mystérieuse de Kristvin, un habitant du coin travaillant à la base, se heurte donc à la culture du secret militaire qui maintient une chape de plomb sur les installations américaines.

« Nous n’avons aucun pouvoir sur l’armée et il existe en Islande des partis politiques et des puissances économiques qui rampent à ses pieds. De la même manière il existe des groupes qui lui vouent une haine durable […] L’armée nous ferme toutes les portes. Elle refuse de répondre à nos questions concernant le hangar 885 ».

Néanmoins les deux enquêteurs bénéficient de l’aide qu’accepte de leur apporter Caroline, membre de la police militaire américaine, à ses risques et périls, en se mettant en infraction par rapport au devoir de réserve que lui impose sa hiérarchie.

Ce qui peut compter comme un quatrième point fort du Lagon Noir est l’insertion plutôt originale de la quasi-totalité du déroulement de l’enquête dans le dialogue. C’est en effet tout au long des conversations entre les personnages, et, évidemment, des interrogatoires, que s’effectue le lent cheminement vers la découverte de la vérité. Le suspense est ici habilement entretenu sous les formes complémentaires de l’accumulation progressive d’éléments de discours, de la confrontation successive des suppositions et des interrogations des uns et des autres, et de la juxtaposition en puzzle des détails obtenus ou soutirés.

Mais le cinquième avantage de la composition décidément ingénieuse de ce polar réside en le fait que le policier islandais Erlendur rouvre en parallèle l’enquête, close depuis plusieurs années, sur la disparition, dans la région, de Dagbjört, une jeune fille qu’il semble avoir connue. La proximité de l’endroit où a été vue Dagbjört pour la dernière fois et d’un quartier misérable et mal famé, Kamp Knox, ancien campement militaire désaffecté, squatté par des familles indigentes, met en contraste le camp militaire américain où on peut se procurer les produits symboles de la société de consommation d’outre-Atlantique et ce quartier représentatif de la pauvreté d’une partie de la population islandaise.

Erlendur va et vient d’un de ces deux pôles à l’autre, et les deux enquêtes avancent, en dépit des obstacles, vers un double dénouement qu’on ne dévoilera certes pas ici. Le lecteur reste perplexe, de bout en bout, sur le lien pouvant exister entre les deux affaires.

Ce n’est pas tout !

S’invite en effet dans le cours de ces deux enquêtes celle qui conduit les policiers à s’interroger sur de mystérieux transports aériens secrets entre Keflavik et la base polaire de Thulé. Kristvin aurait-il découvert la nature de ces transferts ? Serait-ce là le mobile du crime ?

Dans la trame du roman policier vient ainsi interférer une piste d’investigation dont la poursuite pourrait valoir à Erlendur et à Marion d’être accusés d’espionnage au profit de l’ennemi soviétique…

Quel cocktail !

Difficile de fermer ce livre avant de l’avoir lu en entier…

 

Patryck Froissart

 

 

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Coffret de 3 romans de David Foenkinos, Gallimard Coll. Folio

Coffret de 3 romans de David Foenkinos, Gallimard Coll. Folio 

Ecrit par Patryck Froissart 18.08.16 dans La Une LivresLes LivresCritiquesFolio (Gallimard)Roman

Le potentiel érotique de ma femme (2004, 179 p.), La délicatesse (2009, 210 p.), Nos séparations (2008, 218 p.), 20,70 € le coffret

Ecrivain(s): David Foenkinos Edition: Folio (Gallimard)

Coffret de 3 romans de David Foenkinos, Gallimard Coll. Folio 

Le potentiel érotique de ma femme (2004, 179 p.), La délicatesse (2009, 210 p.), Nos séparations (2008, 218 p.), 20,70 € le coffret

 

Lorsqu’un lecteur découvre un écrivain sur un ensemble de trois volumes qu’il lit d’affilée avec un plaisir qui ne faiblit pas jusqu’à la dernière ligne du troisième, on peut affirmer, indéniablement, qu’une immédiate et permanente empathie s’est installée entre eux.

Pourquoi ? Comment ? Quelle est la recette ?

Foenkinos est un romancier malicieux, qui vous entourloupe dans ses histoires dont l’originalité tient au fait qu’elles se fondent à la fois, paradoxe habile, sur l’imbrication d’une série de faits courants marquant la vie quotidienne du couple et de situations des plus inattendues accompagnées de réflexions et commentaires des plus surprenants (au sens propre de l’adjectif) frôlant parfois l’ubuesque le plus débridé. Ainsi, quand le présumé cocu s’interroge sur le cinq à sept de son épouse :

« Dans le mensonge et dans la vérité, les femmes sont fascinantes. Brigitte avait donc des courses à faire et puis, en fin d’après-midi, de cinq heures à sept heures, elle verrait son frère. [Son frère] avait bon dos : qu’est-ce qu’elle pouvait faire avec lui un samedi après-midi ? Non, ce n’était pas possible, personne ne voyait son frère ce jour-là. Les frères, ça se voit surtout le mardi midi. Alors le sang d’Hector fit plusieurs tours (au passage, il battait déjà le dicton). Il entrait de plein fouet dans le sursaut de dignité que tout cocu connaît bien… » (Le potentiel érotique de ma femme).

Foenkinos est aussi un romancier impertinent, qui vous détourne sans cesse du courant de l’intrigue vers les méandres adjacents de la pensée faussement naïve d’un narrateur et vous y enfile avec une créativité débordante des perles époustouflantes ayant des airs de brèves de comptoirs. Ainsi la scène classique de la première rencontre, que l’auteur situe, évidemment, banalement dans la rue :

« Nathalie et François se sont rencontrés dans la rue. C’est toujours délicat un homme qui aborde une femme […] Quand un homme vient voir une inconnue, c’est pour lui dire de jolies choses. Existe-t-il, ce kamikaze masculin qui arrêterait une femme pour asséner : “Comment faites-vous pour porter ces chaussures ? Vos orteils sont comme dans un goulag. C’est une honte, vous êtes la Staline de vos pieds !” Qui pourrait dire ça ? » (La délicatesse).

Ou la relation de cette autre rencontre, à laquelle repense le narrateur, qui s’est produite quelque temps avant, au cours d’une soirée, évidemment, et, vulgairement, dans une cuisine, dans un cercle d’invités ne se connaissant pas où il a eu le coup de foudre pour une des filles lui faisant face :

« J’ai pensé : la prochaine fois que je tombe amoureux, je prends aussi le numéro de la fille d’à côté (on ne sait jamais : je suis peut-être destiné à ne rencontrer que les femmes qui sont juste à côté des femmes de ma vie) » (Nos séparations).

Peut-on ne pas s’ébaubir à découvrir ces notes de bas de page, illustration drôle de la relation que feint d’entretenir l’auteur avec ses personnages, comme si… ceux-ci n’étaient pas ses propres créatures ?

1. C’est étrange de s’appeler Alice et de travailler dans une pharmacie. En général, les Alice travaillent dans des librairies ou des agences de voyages.

2. A ce stade, on peut s’interroger : s’appelait-elle vraiment Alice ? (La délicatesse).

Foenkinos est définitivement le romancier des comparaisons incongrues, des rapprochements d’hurluberlu, des « comme si » qui vous décontenancent, vous désarçonnent et vous éberluent, vous laissent un instant perplexe, bouche bée, sourcils froncés, avant qu’une subite et irrépressible bouffée de rire ne manque de vous faire sauter le livre des mains, comme si… avait jailli de la page brusquement l’auteur déguisé en trublion soufflant tous azimuts dans une trompette… comme si…

« Ah, non, désolée, je ne peux pas. Je vais au théâtre ! dit Nathalie comme si elle annonçait la naissance d’un enfant vert » (La délicatesse).

« Il arrivait fréquemment que je prenne en charge nos ébats, et j’aimais alors tenir sa nuque comme s’il s’agissait de son cœur » (Nos séparations).

« Il la regarda comme si elle était une effraction de la réalité » (La délicatesse).

Ne nous y trompons pas pourtant ! Sous l’apparente absurdité de telle réplique, sous l’immédiate irrationalité de telle intrusion, sous le burlesque affiché de telle association d’idées coule un flux constant de tendresse, de détresse, de lucidité qui irrigue la narration et lui donne cette puissante tonalité tragi-comique qui est celle, fondamentalement, de toute relation amoureuse.

Car Foenkinos est le romancier du pire et du meilleur de la vie de couple.

« Nous sommes allés chez Ikea, et nous nous sommes disputés chez Ikea. Dans ce grand magasin, ils devraient embaucher un conseiller conjugal. Car s’il existe un endroit où le cœur des couples se révèle, c’est bien là » (Nos séparations).

Un plein coffret de « délicatesses » littéraires à offrir…

 

Patryck Froissart

 

 

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17:00 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Patryck Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Présente absence, Mahmoud Darwich

Présente absence, Mahmoud Darwich

Ecrit par Patryck Froissart 26.08.16 dans La Une LivresSindbad, Actes SudLes LivresCritiquesBassin méditerranéenMoyen OrientPoésie

Présente absence (Fî hadrat al-ghiyâb), trad. arabe palestinien Farouk Mardam-Bey, Elias Sanbar, 148 pages, 17 €

Ecrivain(s): Mahmoud Darwich Edition: Sindbad, Actes Sud

Présente absence, Mahmoud Darwich

 

Le titre de ce puissant ouvrage exprime toute la nostalgie de Mahmoud Darwich, et, davantage, au-delà de la souffrance individuelle de l’homme, condense toute celle d’un peuple victime de l’une des brûlantes injustices de l’Histoire et de la froide et implacable application de décisions politiques prises sans qu’il ait eu un mot à dire.

Car quelle est l’absence ? Il s’agit bien de celle du pays natal, la Palestine, que l’auteur a dû quitter, enfant, aux sombres heures de la Nakba, pour vivre l’errance, le déracinement et la précarité des réfugiés au Liban, puis les dangers d’un retour clandestin et d’une ré-infiltration familiale cachée, au pays, mais loin de la maison et du village natals que se sont appropriés les colons, suivie, beaucoup plus tard, par un long exil aux Etats-Unis avant un retour définitif à Ramallah.

Tous ces départs, tous ces retours, sous le signe d’une absence toujours présente.

Absence présente, jour après jour, jusqu’à la mort.

Absence vécue, au présent, au passé, au futur, à jamais.

Absence présente, comme le membre amputé qui n’existe plus mais dont la réalité passée se manifeste toujours par des fourmillements et de confuses douleurs.

Poésie protestataire, poésie d’opposition, la poésie de Darwich, en ce recueil du moins, n’est toutefois pas une poésie de combat, n’est pas un pamphlet belliciste, n’est pas un appel à la haine.

La tonalité générale est plutôt celle du regret qu’éprouve le vieux militant sentant sa fin venir devant l’irréductibilité, peut-être l’irréversibilité de la marche de l’Histoire qui a privé sa famille, son clan, et une partie de son peuple de leur toit, de leur terre, de leurs racines. Et reviennent en litanie les souvenirs.

Tu t’isoles sur un rocher éloigné au bord de la mer libanaise. Tu pleures comme un petit prince qu’on a déchu du trône de l’enfance…

Par un jeu continu ente le JE et le TU, l’auteur se démarque de soi-même, en donnant à l’ensemble du texte la forme d’un dialogue entre le vieil homme de chair et d’os prêt au départ vers la tombe et le poète dont la parole survivra par l’œuvre. L’alternance des locuteurs n’est pas toujours explicite. Au lecteur de la saisir, de l’un à l’autre des vingt chants.

Par exemple, au chapitre 1, le JE est celui de l’homme.

Partons ensemble, toi et moi, dans deux directions :

Toi, vers une deuxième vie promise par la langue chez un lecteur qui échapperait à la chute d’un astre.

Moi, vers un rendez-vous plus d’une fois remis avec une mort à laquelle j’avais promis dans un poème une coupe de vin rouge.

Au chapitre suivant, le JE est celui du poète.

Nous sommes nés en même temps, sous un mélia, ni jumeaux ni voisins, deux en un, un en deux. Personne à l’ombre du mûrier ne pensait que tu vivrais, tant tu t’es étranglé en tétant ta mère.

Tout en exprimant la certitude que son JE poète lui survivra, Darwich dit sa conviction que ce JE lui est congénital. Le JE poète et le JE biologique et civil sont siamois. Ils ne se séparent qu’à la mort du JE biologico-civil.

La poésie de Darwich, lorsqu’elle brosse le tableau d’un épisode de l’Histoire rend la réalité plus réelle, plus sensible, plus percutante (est-ce un paradoxe ?) que les reportages télévisés et que l’article de presse et les photos, aussi crues et cruelles soient-elles, qui l’illustrent. Un exemple éclatant en est donné dans la représentation darwichienne des massacres de Sabra et Chatila.

Le texte, par moments, est méta-poétique. C’est une des lignes de force de cet ouvrage. Darwich excelle à exprimer poétiquement ce qu’est l’acte de création poétique, quelle est la relation, dans le temps de cette création, entre la prose et la poésie, comment elles s’entrecroisent, s’influencent en une osmose magique, et comment s’opère la transsubstantiation du plomb en or.

Comment écrire ? Tu invoques un rêve. Il s’échappe de l’image. Tu sollicites un sens. La cadence lui devient étroite. Tu crois que tu as dépassé le seuil qui sépare l’horizon du gouffre, que tu t’es exercé à ouvrir la métaphore à une absence qui devient présence, à une présence qui s’absente […] Tu sais qu’en poésie le sens est mouvement dans une cadence. La prose y aspire au pastoral de la poésie et la poésie à l’aristocratie de la prose.

La nostalgie, thème obsédant, se décline en d’incessantes variations, au gré des situations, des voyages, des pèlerinages dans lesquels s’inscrit le poète, tout au long du recueil, mais le chapitre XIV lui est entièrement consacré, sous la forme d’une succession de paragraphes, le plus souvent jalonnés d’anaphores, exprimant les multiples facettes et manifestations par lesquelles le déraciné l’éprouve.

La nostalgie est l’absent qui tient compagnie à l’absent […].

La nostalgie tire la distance en arrière […].

La nostalgie est la voix du vent […].

La nostalgie te promène dans son pays […].

La nostalgie est encore l’un des attributs de la fièvre […].

La nostalgie ment sans se lasser car elle ment avec sincérité. Le mensonge de la nostalgie est un métier. C’est aussi un poète frustré qui réécrit le même poème des centaines de fois…

Etc…

Parmi les morceaux poétiques précieux et les trouvailles qui font de ce livre un chef d’œuvre, on savourera un passage dédié aux fruits du pays.

Mais le poète est habité par une interrogation chronique, lancinante.

Quel est le pouvoir, quel est le devoir du poète face à la guerre, à la violence, à la haine, à l’exil, au déracinement ?

Que pouvait le poète face au bulldozer de l’Histoire, sinon veiller sur les arbres, visibles ou invisibles, qui jalonnent les vieilles routes et s’élèvent près de la source d’eau ?

La mémoire… Le souvenir… à graver dans le marbre des mots.

Le poète. L’homme.

Le chantre. Le militant.

L’émotion. L’action.

La présence. L’absence.

Que le poète soit la victime d’une histoire, qu’il triomphe par la langue ? L’un ne peut se séparer de l’autre ni se confondre avec lui.

Au lecteur d’apprécier l’ouvrage comme un voyage intérieur poétique ou comme le testament d’un militant… ou d’associer et d’imbriquer les deux niveaux de lecture de ce texte magnifique pour la belle traduction duquel il faut féliciter Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar.

 

Patryck Froissart

 

 

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Vitraux de songes, Francis Etienne Sicard Lundquist

Vitraux de songes, Francis Etienne Sicard Lundquist

Ecrit par Patryck Froissart 30.08.16 dans La Une LivresLes LivresCritiquesPoésieIpagination

Vitraux de songes, 2015, 132 pages, 13,60 €

Ecrivain(s): Francis Etienne Sicard Lundquist Edition: Ipagination

Vitraux de songes, Francis Etienne Sicard Lundquist

 

Cent vingt-et-un poèmes.

Cent vingt-et-un sonnets.

Cent vingt-et-un morceaux d’architecture.

 

Francis Sicard fait dans la dentelle (c’est un de ses termes récurrents).

Francis Sicard remet le sonnet à l’honneur.

Francis Sicard cisèle ses sonnets comme un orfèvre.

 

Les cent vingt-et-un sonnets de ce recueil ont tous exactement la même forme, exactement la même composition, exactement le même rythme.

Chaque quatrain est une phrase, unique, finie par un point.

Chaque tercet est une phrase, unique, finie par un point.

 

Poésie monotone ?

Non point !

Poésie métronome ?

Oui-da !

D’ailleurs le titre d’un des sonnets y fait explicitement référence, comme une sorte d’indice métalinguistique : Métronome en maraude

Métronome qui produit une cadence particulière du premier quatrain au dernier tercet du recueil.

Le titre donne donc le dessein de l’auteur, la définition de l’ouvrage : ces cent vingt-et-un sonnets sont composés comme des vitraux précieux.

Combien de jours, combien de nuits a-t-il fallu à Francis Sicard pour forger (un autre de ses mots fétiches) ces ferronneries d’art ?

Le premier mot du titre, vitraux, est en résonance parfaite avec un champ lexical qui traverse le recueil de part en part en un réseau obsédant, celui de l’espace sacré (espace poétique), de la cathédrale (celle, immense et infinie, de la pensée du poète). Ainsi on rencontrera avec une fréquence qui, évidemment, fait sens :

– le champ de l’architecture sacrée : vitrail/vitraux, cloche, clocher, clocheton, minaret, temple, abbatiale, cloître, couvent, parloir, campanile, voûte, pilier, oratoire, autel, nef, marbre, pierre

– le champ des objets et accessoires sacrés : encensoir, missel, chapelet, orgue, santon, bougie, chandelle, cierge, cire, tronc, ciboire, croix, suaire

– le champ des officiants des espaces sacrés : prélat, prêtre, augustin

– le champ des actes sacrés: offrande, hostie, culte

– le champ de diverses références à l’histoire religieuse : castrat, templier, tocsin, médiéval, déesse

– le champ du lexique lié aux espaces religieux : silence, écho, velours, ors

Le deuxième mot du titre, songes, qui vient syntaxiquement en complément du premier, détermine l’état dans lequel est le poète lorsque lui apparaissent les vitraux à forger, au cours de songes, comme des illuminations divines, ou des visions prophétiques.

Parfois l’espace sacré est celui de la nature (réminiscence des Correspondances baudelairiennes ?). Alors les futaies sont les piliers du temple, la voûte est étoilée, les chandelles sont remplacées par destorches. Les vitraux, qu’ils soient d’église ou de frondaison, permettent un jeu incessant de reflets et de couleurs, parmi lesquelles reviennent le rouge, le sang, l’or, ou, par association, la grenade, le miel et les correspondances avec les parfums.

Aux architectures sacrées se substituent régulièrement des constructions qui sont tout autant des lieux clos de grandes dimensions : manoirchâteaupalais, ce dernier bâtiment pouvant être oriental, exotique, avec des eunuques et des babouches

Le minéral est systématiquement présent sous l’apparence de pierres, de cristauxd’émail, de perles, de verre, de faïence. Ces éléments surgissent récuremment, de façon surprenante, dans un champ sémantique d’éclatement, de brisure, avec les substantifs brismorceauéclatécailles, suggérant peut-être (connotations positives) que le poète perçoit dans ses songes les éléments épars qu’il rassemblera pour forger, pour ciseler, ou laissant entendre peut-être (connotations négatives) que l’œuvre est précaire, éphémère, en équilibre instable, destinée à se désagréger, hypothèse renforcée par les verbes déchirerronger, par la résurgence du mot cendre, par la répétition de puits et de trous, par celles, évoquant à la fois délicatesse et fragilité, de dentellespaillebrinsfeuillesconfettis,plumesfuméechâteau de cartes, par l’apparition de funambule dans le titre d’un sonnet présentant le poète, et par le terme le plus itératif de l’ouvrage: la rouille.

Parmi les strophes les plus réussies, citons celle-ci, pour l’évocation de l’acte poétique :

En écrivant le temps sur une peau d’orange

Le poète inconnu verse une larme étrange

Sur un passé perdu dans le flot du soleil.

(Funambule en fumée)

 

Celle-ci, pour un beau jeu d’allitérations :

Des bûches de savon et des bouts de miroir

Brisant les brins de terre et les bruits du feuillage

Brûlent comme du sang que des perles de rage

Ajoutent aux bassins où sombre un tamanoir.

 

Et celle-ci, premier quatrain d’un sonnet en hommage au poète que fut Charles Trenet :

Au bout de chaque rue au balcon de la lune

Sa voix court sous l’écho d’un lointain échanson

Que le vent en riant brode d’une chanson

Pour égayer la mer d’une robe de dune.

 

Cent vingt-et-un vitraux propices aux songes poétiques !

Que dire de plus, sinon que cet ouvrage mérite d’être lu, relu, et siroté comme une infusion bénéfique à l’âme ?

 

Patryck Froissart

 

 

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A la lumière de ce que nous savons, Zia Haider Rahman

A la lumière de ce que nous savons, Zia Haider Rahman

Ecrit par Patryck Froissart 09.09.16 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanUSAChristian Bourgois

A la lumière de ce que nous savons (In the light of what we know), mars 2016, trad. anglais Jacqueline Odin, 515 pages, 25 €

Ecrivain(s): Zia Haider Rahman Edition: Christian Bourgois

A la lumière de ce que nous savons, Zia Haider Rahman

 

 

Un pavé, mais un pavé en or !

Ce roman, qui n’est pas qu’un roman, le premier de Zia Haider Rahman, situe son auteur, d’emblée, parmi les maîtres du genre.

Le narrateur est anglais, fils de Pakistanais musulmans émigrés très aisés, héritiers eux-mêmes d’une « célèbre famille terrienne » et de riches industriels et armateurs du Pakistan. Les parents se sont installés, fort bien installés même (le père est professeur à Oxford, la mère est psychothérapeute) et totalement intégrés dans la société anglaise après avoir vécu aux Etats-Unis. Il se présente au début du roman comme « issu d’un milieu privilégié » et parle sans complexe de sa propre réussite professionnelle dans le domaine de la finance.

Le narrateur, donc, se met en scène, mais le personnage principal est Zafar, son ami, dont il a fait la connaissance à l’université, à Oxford, longtemps avant le « temps de la narration » qui est contemporain du début de la crise financière de 2008. Zafar est né au Bangladesh, ancien Pakistan Oriental, dans une famille musulmane pauvre, paysanne et villageoise. Ses parents ont émigré eux aussi en Angleterre, comme ceux du narrateur, mais dans des conditions socio-économiques tout à fait différentes. Zafar est un autodidacte, qui doit son admission à Oxford à ses capacités dans le domaine des mathématiques.

Zafar après ses études fait également carrière dans la banque, sur un poste de trader, pendant un certain nombre d’années. Les chemins des deux amis prennent des directions différentes et ils se perdent plus ou moins de vue. Zafar réapparaît brusquement dans la vie du narrateur. C’est à ce moment précis que commence le roman, sous une forme éminemment classique.

« Aux premières heures d’un matin de septembre 2008 apparut sur le seuil de notre maison de South Kensington un homme à la peau brune, défait et décharné, ses pommettes saillantes au-dessus d’une barbe négligée. Il était proche de cinquante ans… »

Il y a du Stevenson dans ce début de roman.

Alors commence l’histoire de la vie de Zafar, dans laquelle le narrateur interfère lui-même tantôt comme personnage ayant partagé certains moments de la vie de son ami, tantôt comme commentateur des faits et gestes de ce dernier. Ce qui confère à ce roman un caractère extraordinaire, c’est la diversité de ses formes scripturales et le mélange et l’intrication des genres, c’est la multiplicité et la qualité des diversions et digressions, des parenthèses, des thèmes, des thèses, c’est la variation des focalisations, c’est le va-et-vient de l’individu au monde, entre l’intimisme le plus indiscret et les développements, en fil rouge dans la trame, d’une critique aiguë, parfois indirecte sans pour autant être masquée, mais toujours percutante du fonctionnement mondialisé de l’économie et de la finance, du snobisme et de l’arrogance des classes privilégiées, des mondanités de salon de la haute société, de la politique occulte que mèneraient, selon le point de vue de l’auteur, les occidentaux en particulier en Afghanistan et au Pakistan.

La composition fait alterner dans le fil du roman la biographie, l’autobiographie, la transcription d’enregistrements, la narration, la description, le commentaire intrusif, le dialogue direct, le discours indirectement rapporté, le monologue intérieur, l’introspection, la parenthèse métalittéraire, l’exposé scientifique, l’essai, l’intertexte, la citation d’un poème, la réflexion philosophique, l’analyse systémique, la démonstration mathématique, la longue succession d’épigraphes en amont de chaque chapitre, la note de bas de page développant, parfois copieusement, un point du récit…

L’histoire d’amour entre Zafar et la bourgeoise Emily se déroule sur fond de roman d’espionnage international, les problèmes de couple entre le narrateur et sa propre femme Meena ont pour arrière-plan la crise financière des subprimes… mais la ligne de force du roman est donnée par le narrateur lui-même : « La raison de mon entreprise actuelle ne se trouve pas dans la véritable enquête biographique. Son assise est plutôt le lien particulier et intime entre deux personnes, de sorte que le champ sur lequel la vie de Zafar a eu un effet et une influence, le champ qui m’intéresse maintenant est, égocentriquement, le champ de mon propre moi ».

Il y a du Montaigne là-dedans.

Au gré des conversations entre Zafar et le narrateur, le lecteur découvre ou redécouvre, selon ses connaissances ou selon son âge :

– la différence cartographique entre la projection de Mercator, européanocentrique, et celle, réaliste, de Peters,

– le théorème d’incomplétude, la théorie des fonctions récursives, celle de la complétude du calcul des prédicats du premier ordre, concepts inventés par le mathématicien Kurt Gödel,

– des explications détaillées, rationnelles, de la crise de 2008 paraissant vécue de l’intérieur puisque le narrateur se raconte comme l’un des responsables sans complexe des spéculations sur fonds pourris de la banque pour laquelle il opère,

« Je ne ressens aucune culpabilité pour ce que j’ai fait dans la finance. Il est très probable que la crise financière se transformera en crise économique et que la récession s’ensuivra. Des gens perdront leur emploi. Mais dites-moi comment je pourrais me sentir coupable d’avoir fait une chose qui était non seulement légale mais activement encouragée par les gouvernements… »

– divers aspects de l’histoire de la partition de l’Inde et de celle de la scission des parties occidentale et orientale du Pakistan, avec le rappel des horreurs qui ont marqué ces événements,

– une réflexion de Zafar sur l’islam et les prédictions scientifiques que de prétendus doctes théologiens musulmans affirment voir dans le Coran et les hadiths,

– un exposé sur les illusions d’optique, et en particulier sur l’illusion de Poggendorff,

– la relation entre Ben Laden, Al Qaïda, les talibans afghans et l’attentat du 11 septembre,

– les statistiques socio-économiques et le coefficient de Gini,

– le rôle et le comportement des ONG et des missionnaires de l’ONU à Kaboul,

– le néocolonialisme,

etc…

On peut se demander ce que tout cela vient faire dans un roman. La réponse est simple : chacune de ces évagations textuelles, qui pourraient passer, au premier abord, dans l’hypothèse d’une lecture superficielle, pour de vaines digressions ou pour une arrogante prétention de l’auteur à étaler sa vaste culture, s’inscrit dans la trame narrative d’une façon tellement naturelle que le lecteur s’y oriente sans hiatus et que son esprit s’y laisse entraîner à réfléchir avec un plaisir intellectuel intense. Point de lourdeur donc, du tout.

Il y a du James Joyce là-dedans.

Autre parti-pris : le narrateur se dégage de la classique linéarité romanesque, même lorsqu’il retranscrit l’auto-récit de Zafar, qui est lui-même rompu de sautes temporelles et d’analepses.

« Je ne nierai pas que j’ai déjà modifié sa narration, non pas les détails de chaque épisode, assurément, […] mais l’ordre dans lequel il les relata ».

Les dialogues entre Zafar et son ami prennent souvent, à partir d’une question anodine, une tournure philosophique, ou didactique.

« Et tes carnets ? Pourquoi ne pas en faire quelque chose ?

– Ils n’en disent pas la moitié.

– Méfie-toi, le mieux est l’ennemi du bien. Il faut voir le verre à moitié plein.

– Faire les choses à moitié ?

– N’est-il pas possible de les organiser d’une certaine façon ?

– Connais-tu la phrase de la Bhagavad Gîtâ citée par Robert Oppenheimer ?

– Tu es dispersé, plus que dans mon souvenir… »

Et le dialogue se poursuit par un échange au cours duquel Zafar cite Oppenheimer, oriente la réflexion sur la nature des tautologies, enchaîne sur des passages du film Blade Runner…

Il y a du Diderot là-dedans.

L’atmosphère et les mondanités des salons diplomatiques officiels et des réunions bourgeoises privées auxquels Zafar et le narrateur participent, seuls ou ensemble, sont dépeints par petites touches précises, avec un sens du détail qui exprime à la fois l’aisance des personnages évoluant dans leur milieu « naturel » et une critique plus ou moins explicite de la caste sociale à laquelle ils appartiennent.

Il y a du Somerset Maugham là-dedans.

Les voyages de Zafar et d’Emily, chacun ignorant tout de la nature des missions de l’autre, au Bangladesh, au Pakistan, en Afghanistan où ils se croisent, se déroulent sur un canevas trouble de manigances diplomatiques et d’espionnage où le couple, chacun de son côté, rencontre les plus importantes personnalités de ces pays et les plus hauts responsables militaires des pays occidentaux pour de mystérieux échanges ponctués d’attentats, de manœuvres de corruption, d’assassinats.

Il y a du Graham Greene là-dedans.

Et puis il y a le mal-être chronique de Zafar, son complexe d’immigré et la schizophrénie qui naît de la contradiction entre sa gratitude à l’endroit de la nation anglaise qui l’a accueilli enfant et pauvre et qui a fait de lui ce qu’il est devenu, et son ressentiment à l’encontre de cette même nation anglaise, non seulement responsable de l’histoire tragique qui a accompagné la décolonisation de son pays natal mais encore continuant à mener une politique impérialiste et néo-colonialiste dans la région.

Vient aggraver son tourment sa relation amoureuse avec l’anglaise Emily et sa famille bourgeoise, relation compliquée, hachée, faite de sourde violence, de souffrance, de méfiance, de ruptures et de réconciliations…

S’entrelace en cette trame aux fils multiples l’histoire personnelle du narrateur, qui de son côté prend progressivement de la distance par rapport au monde, se détache peu à peu de sa femme Meena qui finit par le quitter, se désintéresse de son métier, et, tout en s’enfonçant dans la reconstitution de la vie de Zafar, semble à mesure déconstruire la sienne et considérer de plus en plus son personnage comme celui d’un homme sans qualité.

Il y a du Robert Musil là-dedans.

Il y a bien plus encore. Pour dire tout le caractère et toutes les vertus de ce roman hors normes, il faudrait bien davantage de lignes.

Alors, en quelques qualificatifs : phénoménal, homérique, colossal, unique, abyssal, monumental ?

Tout simplement : roman total.

 

Patryck Froissart

 

 

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Moze, Zahia Rahmani

Moze, Zahia Rahmani

Ecrit par Patryck Froissart 29.04.16 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanSabine Wespieser

Moze, avril 2016, 190 pages, 9 €

Ecrivain(s): Zahia Rahmani Edition: Sabine Wespieser

Moze, Zahia Rahmani

 

Moze est le père de la narratrice. Moze est un harki.

La narratrice porte une marque, péjorative, qu’elle ressent comme lourdement infâmante : elle est « fille de harki ».

« Fille de harki »… Telle est son identité.

Moze s’est suicidé un 11 novembre, après être allé salué le monument aux morts du village de France où il s’est réfugié, où il s’est isolé avec sa famille.

L’ouvrage prend la forme, le plus souvent, d’un monologue intérieur intense, entrecoupé de dialogues, d’entretiens avec le père défunt, avec la mère, avec les membres d’une Commission nationale de réparation incapables de comprendre, et a fortiori de mesurer l’injustice historique subie par les harkis. Les éléments narratifs, l’histoire terrible de Moze, de ses frères, de sa famille, apparaît dans ces monologues et dialogues en pointillés, en fragments, en pièces d’un puzzle que le lecteur reconstitue au fil des pages.

Le livre de Zahia Rahmani est un réquisitoire théâtral, violent, déchirant, atteignant parfois, par la souffrance criée, les limites du supportable pour le lecteur chez qui, par le caractère irrésistible de l’empathie suscitée, doit naître de manière récurrente, en cours de lecture, l’envie de vomir, le besoin de manifester son propre écœurement, la tentation de joindre ses hurlements de révolte à ceux de la fille de Moze.

Le réquisitoire accumule les reproches, les insultes à peine retenues, les faits bruts, vécus, que la narratrice jette à la face de la France coloniale, à cette république sans scrupule qui a enrôlé dans son armée de « pacification » des dizaines de milliers de supplétifs indigènes qu’elle a chargés de combattre contre leurs frères dans les missions les plus ignobles de « nettoyage » et, dénonce amèrement Zahia Rahmani, qu’elle a abandonnés à la vengeance populaire après les accords d’Evian et le rapatriement précipité des pieds-noirs.

Pris dans cet engrenage, le sergent supplétif Moze, présumé coupable d’avoir tué, par ordre, plusieurs de ses compatriotes, humilié, dépossédé, torturé, emprisonné pendant cinq années en attente de jugement par les autorités de l’Algérie indépendante, réussit à s’enfuir, échappant ainsi aux exécutions ayant décimé une partie de sa famille et aux massacres dont ont été victimes des dizaines de milliers de harkis, et à gagner la France où l’accueil est loin d’être marqué du sceau de la reconnaissance qui lui est due.

Le livre apprend au lecteur, ou lui rappelle de terribles réalités, par exemple le télégramme 125/IGAA du 16 mai 1962 de Louis Joxe, classé alors « ultra secret », qui interdit strictement « toute tentative individuelle tendant à installation métropole Français musulmans » (sic).

C’est paradoxalement cette identité française qui provoquera les malheurs en série que connaîtront Moze et sa famille. Nationalité donnée puis reprise, qu’il va falloir reconquérir, après la fuite et l’exil en France, au prix de longues procédures judiciaires.

« Le pire, c’est qu’il était en possession devant ses juges de sa carte d’identité française avec bande tricolore. […] Eh bien ni la fuite, ni la Croix-Rouge, ni les cicatrices, ni les stigmates de la torture, la maigreur […] ne suffisaient pour cette nationalité… »

La narratrice raconte la honte, le remords, la certitude lancinante qui taraude Moze d’être responsable de la mort de plusieurs membres de sa famille, d’avoir trahi les siens pour servir un pays qui, pendant des années, nie son existence, son identité, les services rendus, les faits d’armes.

Elle dit le dégoût de soi, l’obsession de la faute, que Moze communique à sa femme, à ses enfants. Elle décrit l’enfer de sa coexistence avec un père qui s’enfonce dans la folie.

« Il nous apprenait à vivre avec son mal. A devenir son mal. Il voulait de nous des semblables ».

« Son mal lui faisait horreur […]. La nuit, il hurlait, il pleurait dans son lit. Il disait des noms ».

« Une nuit, il nous a réveillés pour nous tuer ».

Le verbe est poignant, de la première à la dernière page. La parole est toute de véhémence. La fonction expressive du discours est d’une puissance inouïe.

Résultat : la révolte est communicative.

Le lecteur adhère, s’associe, partage, épouse.

A ne surtout pas manquer !

 

Patryck Froissart

 

 

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Bible et poésie, Michael Edwards

Bible et poésie, Michael Edwards

Ecrit par Patryck Froissart 09.06.16 dans La Une LivresLes LivresCritiquesPoésieEditions de Fallois

Bible et poésie, janvier 2016, 167 pages, 19 €

Ecrivain(s): Michael Edwards Edition: Editions de Fallois

Bible et poésie, Michael Edwards

 

Michael Edwards s’est intéressé au christianisme à l’âge de 19 ans. C’est alors qu’il a abordé la lecture de la Bible. Il est devenu chrétien par la suite, durant ses études universitaires à Cambridge. Il raconte avoir vécu sa conversion comme une seconde naissance.

Cet homme de lettres, ce poète, semble alors avoir entamé, en parcourant la Bible, en même temps qu’il traçait son chemin vers la foi, une véritable odyssée poétique.

Dans les premières pages de l’ouvrage, il expose sa définition, intéressante, du langage poétique « en général ».

La poésie attire l’attention sur le langage et sur le mystère des mots, sur leur capacité à créer, presque d’eux-mêmes, des réseaux de sens, des émotions insoupçonnées, des rythmes et une musique pour l’oreille et pour la bouche qui se répandent dans tout le corps et tout l’être. […] Elle brûle les apparences, elle découvre l’invisible, elle ouvre, comme une petite fenêtre ou une grande baie, sur l’inconnu, sur autre chose

L’expérience poétique est ainsi fondamentalement assimilable à l’expérience mystique.

Exprimant l’émerveillement qui fut (et qui reste) le sien dès son premier contact avec la langue de la Bible, il s’attache à convaincre que la puissance poétique qu’il estime inhérente au message biblique, puissance qu’il ressent comme « surnaturelle », ne peut être que d’origine divine : « Les mots même de la Bible vibrent de puissance ».

La fonction poétique du langage est certes évidente, et intuitivement éprouvable par tout un chacun, dans un certain nombre de passages de la Bible, parmi lesquels le célèbre et universel Cantique des Cantiques, et aussi, ponctuellement, les citations et les transcriptions de chants, poèmes, proverbes qui parsèment le discours biblique.

Elle peut paraître inexistante au lecteur dans la majeure partie de la somme biblique, dont la forme est plus généralement et plus banalement prosaïque, et dont la modalité et les personnages ressortissent au genre du récit, souvent à la structure de conte, ou de la parabole proche de la fable à finalité morale, ou de la chronologie historique, ou de la généalogie, ou de l’hagiographie, ou de la mythologie…

La thèse de l’auteur est, d’affirmation décisive, que la Poésie est partout présente dans la Bible.

Ainsi La Poésie, étant la forme suprême et sublime du Verbe, exprime-t-il, serait l’essence même du texte biblique. Il ne pourrait en être autrement puisque le Livre est, selon la théologie chrétienne, la parole de Dieu, de qui le Verbe, d’après l’Evangile selon Saint Jean, est consubstantiel : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu » (traduction de Louis Segond).

Dès le commencement est donc la Poésie.

« La poésie survient dès le début. Au deuxième chapitre de la Genèse (verset 23), Adam accueille ainsi la création de la femme :

Voici enfin l’os de mes os,

et la chair de ma chair.

Celle-ci sera appelée femme,

Car elle fut tirée de l’homme.

Ce sont les toutes premières paroles humaines rapportées… »

La consubstantialité de la Parole biblique et de la Poésie se révèle à l’auteur :

La découverte […] avait également pour conséquence de rendre évidente l’altérité du christianisme. Il existait autre chose dans le réel […] Pour l’atteindre il me fallait un moyen de connaissance que je ne possédais pas […] La formule même du père « I believe ; help thou mine unbelief » m’affectait comme la poésie […] La poésie aussi est étrange, car elle aussi a pour tâche de laisser entrevoir ce qui nous transcende.

La Poésie, même profane, éveille un sentiment de présence, et permet de s’approcher de l’être de ce qu’elle évoque.

Bien que l’ouvrage soit sous-tendu par l’expression par l’auteur de sa certitude du caractère sacré de la Bible et de la nature entière et définitive de sa propre Foi, il ne constitue pas, loin s’en faut, une simple thèse de théologie.

Son grand intérêt réside en ce double dessein de Michael Edwards d’expliquer d’une part la puissance verbale, deux fois millénaire, de la Bible par la nature poétique de la langue (par-delà les questions que peuvent poser les diverses traductions) qui y est à l’œuvre, et, d’autre part, de considérer toute forme d’expression poétique comme une sorte d’émanation d’une Parole Divine, et de voir un Souffle Divin en l’inspiration de tout Poète.

La thématique n’est certes pas nouvelle (les Grecs considéraient déjà le Poète comme « possédé » des dieux), mais l’originalité et l’érudition de son développement par Michael Edwards font que tout lecteur, croyant ou athée, intéressé ou non par les questions religieuses et/ou concerné ou non par les études littéraires, est susceptible de retirer bénéfice de sa lecture.

 

Patryck Froissart

 

 

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La conscience de l’Absolu, Aphorismes et enseignements spirituels, Frithjof Schuon

La conscience de l’Absolu, Aphorismes et enseignements spirituels, Frithjof Schuon

Ecrit par Patryck Froissart 18.06.16 dans La Une LivresLes LivresCritiquesEssais

La conscience de l’Absolu, Aphorismes et enseignements spirituels, Éditions Hozhoni, mars 2016, compilation réalisée par Thierry Béguelin, 130 pages, 12 €

Ecrivain(s): Frithjof Schuon

La conscience de l’Absolu, Aphorismes et enseignements spirituels, Frithjof Schuon

La composition originale de cet ouvrage permet soit de lire de façon linéaire chacun de ses chapitres soit de l’utiliser comme une sorte d’encyclopédie, en choisissant de s’intéresser dans le désordre aux thèmes auxquels réfèrent les titres comme à autant de rubriques philosophiques.

Ces titres, réduits à la plus simple expression, constitués dans presque tous les cas par la juxtaposition sans copule ni virgule de deux notions, annoncent la problématique débattue dans chacun des articles, par exemple :

Absolu  Transcendance

Sérénité  Mesure

Bonheur  Beauté

Orgueil  Vertu

Grâce  Epreuve

etc…

Des fragments ainsi classés sous la forme de versets ou, comme le précise le sous-titre, d’aphorismes, se dégage par-dessus tout le nimbe de spiritualité mystique dans lequel baigne, naît et se nourrit la pensée de Schuon, ce qui n’induit évidemment pas que l’ouvrage ne s’adresse qu’aux seuls lecteurs croyants.

L’Absolu, pour Schuon, c’est Dieu. Ce postulat primordial, présenté comme une certitude, est le fondement non seulement de toute sa réflexion philosophique mais aussi de la règle qui oriente et gouverne, minute après minute, toutes les pensées et toutes les actions de sa vie, en dépit des contingences du quotidien, en prévision, et en préparation de sa ré-union définitive avec Dieu, laquelle s’opérera inévitablement après la mort.

« La vie terrestre n’a de valeur qu’en vue de la vie céleste ».

Pour y parvenir, l’homme doit se tourner vers soi, retrouver sa propre unité, et se détourner, autant qu’il peut, de la « dispersion du monde » (Sérénité Mesure).

La chose, admet l’auteur, n’est pas facile, « car l’homme possède essentiellement deux dimensions, une extérieure et une intérieure ».

Il ne peut échapper à sa nature sociale.

Il lui faut rechercher l’équilibre qui lui permette de vivre son extériorité tout en préservant et en cultivant l’intériorité qui le relie à Dieu.

Il n’ignore donc aucunement son prochain. Au contraire, il a une mission à remplir durant son transit terrestre :

« Se sauver et amener d’autres à se sauver, c’est là toute notre vocation ».

L’une des clefs qui ouvre la porte de la voie vers Dieu, et vers la grâce, est évidemment la prière, Schuon considérant que la capacité qu’a l’homme de prier est en soi un don divin. L’auteur ne craint pas d’affirmer la relation personnelle intime que chaque homme peut entretenir avec Dieu en précisant que la prière est un moyen d’obtenir de lui des « faveurs particulières ».

Schuon ne craint pas le paradoxe. L’absolu déterminisme qui découle de sa conviction que tout est régi et prévu par Dieu n’empêche pas de considérer que l’homme possède sa propre volonté, celle-ci n’étant cependant que la manifestation de la volonté divine…

Toujours est-il que « n’est sauvé que celui qui a confiance en Dieu ». Est-ce à dire que l’existence d’hommes sans foi répond à un dessein divin ? A chacun de trouver sa réponse.

Il peut paraître contradictoire d’une part de situer l’essence de l’homme dans l’esprit et le souffle divins et de ne lui reconnaître d’existence véritable que régie par la croyance et la confiance absolue en Dieu, et d’affirmer d’autre part que « la prérogative de l’état humain, c’est l’objectivité ». L’auteur réussit pourtant à rendre conciliables le subjectif et l’objectif.

Pour Schuon, quoi qu’il en soit, l’homme a reçu le don d’associer les contraires pour en faire une vérité, d’unir les forces opposées en LA force qui lui permet d’aller vers Dieu, de contraindre la dualité en l’Unité qui constitue cet Absolu dont il a au fond de lui la conscience innée.

Sa conscience de l’immanence du divin dans le macrocosme de l’univers et dans le microcosme de l’humanité n’empêche pas l’auteur, ici et là, d’exprimer sa vision de la société et de sa possible évolution vers un monde meilleur.

« Il n’est pas possible de réformer l’humanité ; il faut se réformer soi-même et ne jamais croire que les réalités intérieures sont sans importance pour l’équilibre du monde ».

Alors que nous avons l’impression que tout va de plus en plus mal, il peut être réconfortant de lire que « dans le monde, le bien l’emporte sur le mal, en dépit des apparences parfois contraires que peut présenter telle parcelle cosmique dans telle situation existentielle… »

Au plaisir que retirera le lecteur de l’effort de réflexion qu’il sera amené à faire dans l’exercice intellectuel constant, auquel l’obligera cet ouvrage puissant, se mêlera celui de savourer une écriture argumentative formidablement claire, concise, éclatante d’intelligence, et qui, ici et là, peut s’éloigner du discours axiomatique ou dogmatique pour se faire plaisamment poétique.

Il faut saluer le travail de compilation et de classement réalisé ici par Thierry Béguelin, qui a extrait ces centaines de fragments de la somme impressionnante des écrits de Schuon et qui, cerise sur le gâteau philosophique, a inséré en annexe d’autres extraits longs destinés, précise-t-il, à « bien saisir le sens que Frithjof Schuon donne à certains termes ».

 

Patryck Froissart

 

 

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Camisole, Salomon de Izarra

Camisole, Salomon de Izarra

Ecrit par Patryck Froissart 22.06.16 dans La Une LivresRivagesLes LivresCritiquesFantastiqueRoman

Camisole, janvier 2016, 107 pages, 16 €

Ecrivain(s): Salomon de Izarra Edition: Rivages

Camisole, Salomon de Izarra

 

Edgar Griffith, expert comptable, reçoit mission d’enquêter sur les comptes d’un établissement d’internement de malades mentaux.

Accueilli par le directeur Oswald Barker, qu’il trouve d’emblée « professionnellement inquiétant », Edgar découvre un univers concentrationnaire angoissant dont les cloisons vont se refermer violemment sur lui à l’occasion d’un orage terrifiant qui détruit le circuit électrique de l’asile.

Les bâtiments à l’étrange architecture mouvante se trouvant eux-mêmes isolés dans une région à la nature hostile, l’action se déroulant dans un lieu clos d’où l’acteur principal ne peut a priori s’échapper, les personnages qui y sont pensionnaires ayant des comportements incohérents, agressifs, de plus en plus violents, l’orage qui fait rage, la nuit sans autre lumière que celle des éclairs : l’auteur met rapidement en œuvre les ingrédients classiques du récit fantastique dans la lignée de Poe, lui aussi prénommé Edgar (coïncidence ?).

Salomon de Izarra possède l’art narratif de faire monter progressivement la tension. Le héros est entraîné dans une trajectoire hallucinée qui le mène d’étage en étage dans une fuite éperdue et solitaire alors que tous les résidents de l’asile veulent sa peau pour les uns, son esprit pour les autres.

L’action est sanglante, certaines scènes s’apparentent au vampirisme des romans du XIXe siècle, d’autres sont assimilables au gothique contemporain, d’autres encore relèvent carrément du genre gore. Il faut dire que Salomon de Izarra est membre d’un groupe de black metal…

L’enchaînement rapide des séquences narratives évoque la succession de situations scabreuses que vit le personnage principal de ces films d’horreur dont l’objectif est de tenir le spectateur en haleine de bout en bout du spectacle.

On n’est pas très loin non plus de ces jeux vidéo dans lesquels le héros est sans cesse confronté à des pièges à franchir.

Dans ses tentatives haletantes d’échapper à la meute, Edgar est contraint de quitter l’étage où il pense avoir trouvé refuge pour gagner par un cheminement labyrinthique, quasiment initiatique, l’étage supérieur où il subit de nouvelles épreuves, où d’autres épouvantes lui font craindre de perdre l’esprit. Les lieux deviennent mouvants, les murs se déplacent, la linéarité temporelle fait place à des sautes d’époques, la raison chancelle.

Le sixième étage n’en était pas un. Les couloirs avaient fait place à un espace immense dont les limites étaient celles de ma mémoire. J’avais alors franchi la porte qui me séparait de ce monde trop connu. Cet étage, c’était moi gamin…

Il en arrive à se demander si ce qu’il vit n’est pas le fruit de ses propres hallucinations, s’il n’a pas été conduit et enfermé dans cet asile en raison de ses propres manifestations de démence, si ce n’est pas lui le fou, en proie à d’horribles délires.

Cet espace déréglé, insensé, qu’il parcourt frénétiquement, finalement, n’est-ce pas son MOI ?

L’asile est vivant, il est capable de s’adapter. Il dénicherait vos pires cauchemars pour les retourner contre vous…

Le dessein de l’auteur est diabolique. Le lecteur s’y laisse prendre, à tel point qu’à la fin du livre, il se demande ce qui s’est réellement passé, ce qui est quand même un comble quand on vient de lire un récit fictionnel.

 

Patryck Froissart

 

 

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Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun

Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun

Ecrit par Patryck Froissart 30.06.16 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanGallimard

Le mariage de plaisir, janvier 2016, 261 pages, 19,50 €

Ecrivain(s): Tahar Ben Jelloun Edition: Gallimard

Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun

 

Roman en forme de saga familiale sur trois générations, sur environ soixante-dix ans (des années 40 à nos jours, ce qui coïncide avec la vie de l’auteur, de sa naissance jusqu’au temps de l’écriture du récit), et sur trois lieux principaux (Fès, Dakar, Tanger) avec plusieurs parcours narratifs itinérants entre le Maroc et le Sénégal. C’est dire l’importance de la dimension spatio-temporelle de la narration.

Le récit, en tiroir, est attribué à un conteur, un hlaïqya, lui-même annoncé, dès la première phrase du livre, par la formule traditionnelle du conte.

« Il y avait une fois, dans la ville de Fès, un conteur qui ne ressemblait à personne. Il s’appelait Goha… »

La formule réapparaît, redondante, lorsque Goha entame le récit qui constitue le corps du roman :

« Il était donc une fois, dans la ville de Fès, un petit garçon prénommé Amir, né dans une famille de commerçants dont on disait qu’ils étaient descendants du prophète ».

Le procédé procure à l’auteur une double distanciation par rapport au récit principal, alors que, simultanément, le personnage-clé, Amir, est d’emblée quelque peu sacralisé par son statut de chérif.

Le nom-même attribué au conteur par l’auteur n’est pas innocent. Goha, ou Joha, ou Djoha selon les pays, est un personnage légendaire du folklore arabo-persan qui possède le talent de « raconter des histoires » considérées comme fantastiques ou pour le moins fantaisistes, dont il est d’ailleurs parfois lui-même l’un des personnages.

L’intention littéraire est claire. Entre l’ouverture et la fermeture des guillemets, le Je qui raconte n’est pas Tahar Ben Jelloun. La responsabilité de ce qui y est dit sur la politique et la religion n’incombe qu’à Goha. On sait qu’en littérature « Je est un autre », mais cette vérité reste, la plupart du temps, du domaine du non-dit. Ici, c’est affirmé, tout comme dans l’exemple fameux du Vieillard à qui Bernardin de Saint-Pierre attribue le récit de l’histoire de Paul et Virginie.

Mais à l’explicité du transfert de la parole s’ajoute le sous-entendu du degré de fantaisie de cette parole lorsqu’elle est émise par un « Goha »…

Goha conte. Dès lors, Tahar ne compte plus.

Goha conte, à Bab Boujloud ou à Batha (Fès), lors d’un de ses passages dans la capitale culturelle du royaume, au centre d’un attroupement de fidèles auditeurs, et donne le ton, et annonce la couleur, dès ses premiers mots :

« Je m’en vais vous raconter une histoire d’amour, un amour fou et impossible […]. Mais comme vous le verrez, derrière cette histoire miraculeuse, il y a aussi beaucoup de haine et de mépris, de méchanceté et de cruauté. C’est normal. L’homme est ainsi ».

Et Goha s’en va brosser crûment, par le truchement du discours romanesque, le tableau d’une société marquée par l’oppression des traditions, par le poids des préjugés, par l’angoisse permanente du qu’en-dira-t-on, par l’ancrage du racisme, par la permanence du statut d’infériorité de la femme.

L’histoire d’amour est celle, inimaginable a priori, d’un bourgeois blanc musulman fassi, Amir, et d’une jeune Peule noire animiste, Nabou, qu’il épouse à chacun de ses voyages d’affaires au Sénégal, en contractant pour la durée de son séjour, sur le conseil de l’imam de la Quaraouiyine, un « mariage de plaisir » afin de se mettre « à l’abri du péché » de fornication hors mariage.

Ce qui ne devait être qu’un hypocrite arrangement ponctuel avec la morale débouche, de façon inattendue, sur un amour partagé qui incite un jour Amir à emmener Nabou à Fès pour faire d’elle, par mariage cette fois définitif et consacré par les adouls locaux, sa deuxième femme, au grand dam de madame première, Lalla Fatma, pour qui, à l’humiliation de se voir imposer sous son toit la présence d’une seconde épouse ayant légalement les mêmes droits qu’elle, s’ajoute celle de savoir son mariamoureux d’une « noire » alors que dans son union avec Amir, mariage traditionnel de pure convenance sociale, est absent le concept d’amour et inconvenante dans l’acte de procréation la moindre manifestation de fantaisie sexuelle. Le comble de la vexation est atteint pour la « femme blanche » lorsque Nabou donne naissance à des jumeaux (des garçons !) dont l’un est blanc et l’autre noir…

Dans la cité impériale, quand débute ce récit, les habitants se souviennent encore du marché situé « sur la petite place entre Achabine et Chémayine » où, quelques dizaines d’années auparavant, se vendaient toujours des esclaves noirs. Or, quand naissent les jumeaux Hassan et Houcine, des concubines ramenées d’Afrique sont encore réduites en esclavage dans les maisons bourgeoises de la médina.

Le racisme violent, atavique, que nourrissent à l’encontre des Africains noirs les personnages fassis, convaincus que la blancheur de leur peau est un signe définitif de supériorité raciale, est la triste réalité culturelle que dénonce Goha-Tahar au travers des vexations quotidiennes que subit Nabou et qui marqueront la vie de son fils noir.

Le carcan des lois religieuses est une autre cible récurrente du conteur, ainsi que le traitement réservé dans la maison bourgeoise aux petites bonnes placées là pour la vie par leurs parents des régions rurales.

Le réalisme des scènes du roman social cède régulièrement la place, dans la narration, à des situations surnaturelles dans lesquelles évolue Karim, le fils mongolien d’Amir et de Lalla Fatma, ramenant le récit vers le genre du conte magique ou fantastique annoncé initialement. Karim voit des choses qu’il est le seul à voir, converse avec les animaux, est considéré par son père comme doté d’une raison supérieure.

Dans la famille on le considérait comme le « bon pain », le « cœur blanc », le « dépositaire du bien », « l’innocent »…

Le mektoub des protagonistes se déroulant du protectorat français jusqu’à nos jours, les contextes bougent, les mentalités semblent changer, lentement, dans le bon sens… avant de connaître une rapide régression. Deux des fils d’Amir et de Lalla Fatma rejoignent en Egypte le mouvement des Frères Musulmans. L’intégrisme religieux contamine insidieusement le pays. Nabou accède cependant, après la mort de la première épouse, à un statut familial plus honorable, puis, devenue veuve et s’étant installée à Tanger, profite du mouvement d’émancipation de la femme qui a marqué l’histoire du Maroc, tout en étant encore en butte aux préjugés raciaux dont son fils noir Hassan puis son petit-fils Salim vont subir tragiquement la réapparition brutale avec l’arrivée massive dans le nord du pays de migrants subsahariens auxquels ils seront dramatiquement assimilés au point de partager un jour leur triste sort, ce qui bouclera la boucle de l’histoire.

« Il était noir, et il était puni pour l’inconvénient d’être né ainsi. […] Il faudra un jour qu’on sache pourquoi la couleur d’une peau détermine à ce point le destin des hommes, pourquoi elle en sauve certains, tandis qu’elle envoie d’autres directement en enfer… »

Roman sombre, roman pessimiste, qui interroge sur le constat que les idéaux humanistes se heurtent en permanence aux courants rétrogrades, que chaque période de progrès est suivie, voire annihilée par une recrudescence de violence obscurantiste, que le combat entre la lumière et l’ombre semble ne devoir jamais finir.

 

Patryck Froissart

 

 

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16:51 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Patryck Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |