03/02/2026

La possibilité d'une île

Titre : La possibilité d’une île
Auteur : Michel Houellebecq
Genre : roman
Editeur : Fayard (2005)
ISBN : 2213625476
Vous n’avez rien d’autre à lire ? Lisez quelques pages de ce roman. Mais n’en abusez pas, sous peine de sentir rapidement l’ennui et les bâillements vous gagner irrésistiblement. Mais si vous insistez, parce qu’après tout vous l’avez payé, cher, et que vous souhaitez rentabiliser au mieux votre achat, la nausée viendra, tout aussi inéluctablement.
Vous cherchez un livre à feuilleter, distraitement, d’un seul œil, dans un hall de gare, sous un abri-bus, aux toilettes ? Choisissez encore celui-ci : je vous garantis que vous ne serez jamais absorbés par votre lecture au point de ne plus pouvoir prêter attention à ce que vous êtes en train de faire. Mais ne l’emportez pas dans votre havresac si vous avez de la marche à faire: il pèse beaucoup trop lourd pour ce qu’il peut vous apporter.
Comment peut-on écrire de telles platitudes et plaire à un éditeur ? Ah ! Pouvoir de la médiatisation !
Deux pages, toutefois, sont plaisantes à lire : les pages 484 et 485, parce que ce sont les deux dernières, et qu’on se dit que ce sera bientôt terminé. Ouf !
L’histoire des Elohim ne peut intéresser personne : la narration manque de relief, les rebondissements, s’il en est, sont prévisibles et le suspens qu’un bon auteur aurait pu y mettre en est lamentablement absent.
L’histoire de Fox, le chien, relève de la rubrique des chiens écrasés.
Les deux histoires d’amour restent pâles, manquent de souffle, de passion, et la description froide, clinique, des accouplements n’y ajoute rien de bien attirant.
Parlons-en, justement, des passages « consacrés » au sexe !
Chez Houellebeq, la chair est triste, hélas, et je n’ai (heureusement !) pas lu tous ses livres…
Pour résumer : un des livres les plus ennuyeux que je me suis efforcé, ces dernières années, de lire jusqu’à la fin.
 
 
 
 
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21:09 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

02/02/2026

Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)

Pieds nus - David Allouche - L’Harmattan – 13 novembre 2025 - Collection : En scène - 46 pages – 10 €

Edition: L'Harmattan

Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)

 

Cet ouvrage court de David Allouche prouve, s’il en est besoin, qu’avec du talent on peut exprimer beaucoup en peu de pages.

Cette pièce en un acte comporte sept scènes. Les six premières sont un monologue du personnage principal, homme d’une cinquantaine d’années, attablé en la présence muette d’un serveur invisible, apostrophé « Joseph », à qui il adresse son soliloque, au Café de la Comédie-Française. Le personnage a les pieds nus. Sur sa table, deux coupes de champagne Ruinart.

Il est le seul client.

Dans la salle on joue la pièce de Pirandello, Six Personnages en quête d’auteur. La relation avec ce qui va suivre est évidente.

« C’est mon anniversaire ce soir ».

Il se présente comme un amateur passionné de théâtre qui fréquente assidument toutes les salles parisiennes. Il dit ses habitudes, les rituels qui marquent son arrivée, ses séjours au bar, comment il se comporte lorsque le rideau tombe.

« La pièce, je l’ai déjà vue.

J’ai vu toutes les pièces de théâtre ».

 

Il parle.

Il évoque la vacuité, l’absurdité des années qui passent, qui ont passé.
il donne sa vision de ce que doit être le théâtre. Il pose sur la table quelques feuilles. Il écrit, pieds nus : c’est ainsi qu’il a écrit ses deux premiers romans. Il dit OU écrit, il dit ET écrit sa vie, son adolescence. Il s’est opposé à son père, à la religion de son père. Il s’interroge, amer :

Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Rien, ou des choses dérisoires.

Je suis venu, j’ai mangé, j’ai bu !

 

Il est statistiquement normal puisqu’il est divorcé. Mais autour de lui, en lui, devant lui, c’est le vide, la solitude, l’absence de perspective.

La vie m’est devenue invivable.

L’homme déclare son dessein de mourir en sautant dans l’orchestre. Ce passionné de théâtre, dont on apprend lors du dénouement qu’il est lui-même auteur de pièces, qui en la circonstance est acteur dans sa propre pièce, cet amateur sans réserve qui passe toutes ses soirées au spectacle ou au bar adjacent, veut finir en pleine représentation, comme Molière, mais dans la l’obscurité de la fosse, pas sur les planches éclairées par les projecteurs. N’est-ce pas là une spectaculaire mise en scène de sa propre mort, auteur devenu acteur, spectacle dans le spectacle, théâtre dans le théâtre ?

L’artifice est subtil et bien amené. La mise en abyme est parfaite.

Ce que je vous dis, je vais l’écrire. Ce que je vais écrire, je vais vous le lire. Non, pas un roman, un dialogue, un monologue si vous êtes silencieux.

Comme au théâtre !

Mais quelles sont les causes profondes de ce total et, semble-t-il, définitif désenchantement ? On en apprend un peu plus dans la scène 3, quand l’acteur auteur évoque son enfance, puis les circonstances qui ont provoqué le départ de sa femme, et de la fausse couche qui a avorté la naissance de l’enfant qu’il aurait nommée Sarah, dont la non existence l’obsède.

Dans la scène 4 surgit dans le monologue un autre fantôme, une femme, l’aimée, portant elle aussi le prénom Sarah. La seconde coupe de champagne lui serait destinée. Le texte, avant la scène 7 de dénouement, est alors consacré à l’évocation de Sarah, la femme, et de Sarah, la fille non née…

Au début, j’ai cru qu’elle était juive. D’origine juive, comme moi. Ce n’est pas le cas de Sarah. Elle est d’origine marocaine et a des parents musulmans.

A-t-elle été l’épouse ? Le doute est permis.

Empêchée par sa mère, je n’ai pas eu sa main.

Dans ce saut en hauteur, j’emporterai son cœur.

 

Durant trois scènes, Sarah et Sarah sont l’obsession, la lamentation, la douleur, la cause, l’origine et la fin. Il semblerait que Sarah, la femme, ce soir-là se trouve dans la salle. C’est devant elle qu’il veut effectuer son saut de la mort.

Et puis la scène finale voit l’acteur (auteur) face au seul public que constitue le serveur tenir par le canal de son portable un dialogue avec l’éditeur qui prend des nouvelles de la pièce que l’auteur (acteur) est en train à la fois de jouer, de vivre et d’écrire. Il sera intéressant, si Pieds nus est mis en scène, de saisir la place du spectateur regardant un auteur jouer la pièce qu’il est en train d’écrire…

Tout ce qui s’est dit auparavant s’est donc écrit simultanément.

Il faut écrire. Les mots me viennent, je les inscris sur le papier, ils glissent […], j’écris ce que je dis.

En ce cas, la confession, la réflexion, les faits racontés ne seraient qu’un jeu théâtral, une illusion, une invention, une création littéraire ?

Ou, en inversant la chose, peut-on dire que Gabriel (on apprend son nom lors du dialogue avec l’éditeur) vient de jouer sa « vraie » vie ?  Or ce qui est joué n’est pas réel…

Alors ?

Le lecteur s’égare. La tête lui tourne. David Allouche l’a plongé dans la confusion des rôles.

Mais la question qui est posée, légitime, porte en sous-entendu une interrogation existentielle qu’on laisse au lecteur le soin de découvrir.

 

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, mardi 30 décembre 2025

 

 

L’auteur :

David Allouche est romancier et dramaturge. Il est l'auteur de deux romans : La Kippa bleue (Eyrolles, 2018) et Parler à ma mère (Balland, 2021).



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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Mission Saphir, Nicolas Puluhen (par Patryck Froissart)

Mission Saphir, Nicolas Puluhen, Editeur Orphie 2025 320 pages 16,50 €

Mission Saphir, Nicolas Puluhen (par Patryck Froissart)

 

Récit prenant d’une quête, d’une enquête originale dont le but est de retrouver les bénéficiaires potentiels de l’important héritage d’un personnage marginal, surnommé Capi, diminutif de Capitaine.

Situation initiale : le personnage menant l’action, Michel Ravel, généalogiste successoral, est chargé de rechercher d’éventuels légataires de la fortune sordidement acquise jadis  par les parents d’un certain Capi, qui vient de décéder solitaire, paradoxalement dans un état de totale misère alors que le trésor dort dans une des chambres de l’habitation, et dont le cadavre en cours de décomposition a été découvert dans une vieille voiture qui semble être son seul abri, à proximité de ce qui reste de sa ferme bretonne délabrée, isolée, dont l’intérieur dégorgeant d’immondices réfère au désormais bien connu syndrome de Diogène.

Intrigue : les démarches de Ravel, soigneusement datées dans leur chronologie, se concentrent rapidement sur la personne d’Herveline, institutrice retraitée qui a suivi avec bienveillance dans son école tout le parcours primaire de Capi, enfant battu, et qui, résidant dans le voisinage, a bien connu la famille et a entretenu plus tard une relation régulière avec ledit Capi réinstallé à son retour d’une carrière dans la marine dans la ferme familiale après la mort de ses parents.

 

En émettant un doux bruit de cuisson, la louche déversa sur la plaque fumante ce qui deviendrait une galette. Le tour de main d’Herveline prolongea  avec grâce l’exquise mélopée de la crêpe qui apparut…

 

Peu loquace à la première visite de Ravel, la vieille dame mise en confiance par l’amabilité du visiteur et l’appétit dont il fait preuve pour les crêpes qu’elle lui prépare, dévoile peu à peu les premiers indices qui mettent l’enquêteur sur la piste de l’existence possible d’un enfant qu’aurait eu le marin au long cours quelque part dans le monde.

La reconstitution, lente, complexe, de la carrière militaire de Capi permet à Ravel de retrouver Lavanant, un ancien compagnon d’armes qui évoque une mission Saphir au cours de laquelle, durant une escale à La Réunion, le personnage aurait eu une relation torride avec une créole d’une grande beauté, suite à quoi de vagues rumeurs auraient circulé sur une présumée paternité.

 

Je vous ai dit tout à l’heure, reprit Lavanant, que Capi n’était jamais complètement saoul… Jamais, sauf une fois. Et il se trouve que j’y étais…

 

C’est à partir de cet élément narratif que devient évident le dessein primordial de l’auteur, en cohérence avec ses combats citoyens, particulièrement avec son engagement associatif, humanitariste dans la « vie réelle » qui s’est manifesté notamment par la réalisation de Mon ptit Loup, un livre-disque contre les violences sexuelles faites aux enfants.

En effet l’itinéraire de Ravel le plonge soudainement dans l’une des plus scandaleuses pages de la cinquième république, qu’on connaît comme l’affaire des enfants de la Creuse, cette déportation forcée de deux mille cent cinquante enfants réunionnais entre 1962 et 1984 vers la métropole, impulsée par Debré, alors député de La Réunion, et organisée systématiquement par les DDASS, dans l’objectif abjectement avoué de « repeupler les campagnes françaises » les plus touchées par l’exode rural ; ces enfants arrachés à leurs familles qui n’auront plus d’eux souvent aucune nouvelle seront, pour certains d’entre eux, soumis par leurs familles d’accueil à asservissement, travail forcé et sévices de toute nature.

Quel est le lien entre cette infamie et la mission Saphir ? Le suspens est adroitement entretenu par le narrateur.

Ravel se retrouve alors à La Réunion, où il poursuit ses investigations, à l’occasion de quoi le lecteur découvre les paysages époustouflants et les écarts les plus étonnants d’une des plus belles îles du monde.

 

Mais lorsqu’il arriva à Aurère la souffrance sembla s’envoler pour laisser place à un sentiment d’allégresse. Les dernières notes de violoncelle vinrent sceller à jamais l’image incroyable de cet écrin de verdure sur lequel reposaient de petites cases aux toits colorés…

 

Le jeu narratif gagne par ailleurs tout du long en densité, donnant au  personnage une épaisseur provoquant l’empathie par le fait que l’auteur entrelace le fil de cette quête passionnante  avec la vie personnelle, privée, passée et présente du généalogiste, marquée par  sa récente résolution, qu’il a parfois du mal à respecter, de tirer un trait sur son addiction à l’alcool, par sa relation difficile d’une part avec l’épouse dont il vient de se séparer, d’autre part avec ses deux enfants qui lui reprochent d’avoir été trop absent, par sa vision du monde, par la passion avec laquelle il mène son enquête, par sa volonté irréductible de trouver ce qu’il cherche, et par son souci de rencontrer tous les protagonistes potentiels de cette affaire de succession.

 

Saphir avait bien compris qu’il était du genre à bouffer du curé et que, dans son imaginaire à lui, les gars qui fréquentaient les églises étaient plutôt du genre bolos, comme disaient les jeunes.

 

Alors, sur qui tombera-t-il au bout de sa quête ? Le lecteur tenu en haleine sera mené vers un dénouement tout à fait vraisemblable qui, entre autres conséquences, verra la vie amoureuse de Ravel prendre un nouveau et heureux départ…

Chut ! On n’en déflorera pas davantage.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, La Réunion, mercredi 5 novembre 2025

 

Nicolas Puluhen voit le jour en 1972 à Brest.

A peine étudiant il organise ses premiers concerts, une activité qu’il poursuivra toute sa vie en parallèle de ses activités professionnelles. Infatigable entrepreneur, tour à tour manager de groupe, chef d’entreprise ou créateur de festivals, il connait pourtant une rupture brutale à l’aube de la quarantaine, lorsqu’il parvient enfin à parler des violences sexuelles subies dans sa petite enfance. C’est l’objet de son premier ouvrage, Mon p’tit loup (2022), qui connait un fort succès et trouve un prolongement dans un livre-CD du même nom (prix de l’Académie Charles Cros).
C’est aussi le début d’une nouvelle phase de sa vie, à La Réunion, où il creuse ce sillon littéraire (Suzie, en 2024) et son combat pour la protection de l’enfance, à travers des projets médiatiques et musicaux. Fruit de ces préoccupations et de son goût pour l’intrigue littéraire, Mission Saphir est son troisième livre.



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Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar (par Patryck Froissart)

Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar Auteurs : Honoré de Crémont – Clément Downing, Christian Germanaz - Cédric Mong-HyTotomena Editions Feuille Songe 2025, 9,90€

Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar (par Patryck Froissart)

 

Ces deux ouvrages ont été publiés en 2025 sous un format original et sympathique par les Editions Feuille Songe, maison sise à Saint-Pierre (Réunion).

 

1-Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar.

 

Ecrit au XVIIIe siècle en anglais par Clément Downing sous le titre « The History of John Plantain, called King of Ranter Bay », édité à Londres en 1737, initialement traduit en français par Alfred Grandidier « pour figurer dans la Collection des Ouvrages Anciens concernant Madagascar », le texte, revu et corrigé, est ici introduit, présenté, contextualisé, analysé et commenté par l’universitaire Cédric Mong-HyTotomena dans le cadre d’une préface érudite.

Downing ayant composé l’Histoire de John Plantain, dit le Roi de Rantabe, à partir de ce que lui en a raconté… Plantain lui-même lors de leur rencontre vers 1721 à Madagascar,  Cédric Mong-HyTotomena, en consultant et confrontant toutes les sources historiques possibles se référant aux années durant lesquelles Plantain, pirate repenti ayant déclaré être natif de la Jamaïque, a résidé à Madagascar, entreprend de démontrer le caractère fantasmé de l’épopée du prétendu roi qui s’est vraisemblablement beaucoup amusé à abuser de la crédulité de son biographe, lequel, quoi qu’il en fût, a saisi l’occasion qui s’est opportunément présentée à lui d’écrire et de publier, en faisant fi de toute véracité, un conte dont il savait que les lecteurs de l’époque raffolaient.

Cédric Mong-HyTotomena rétablit au mieux la vérité concernant le personnage, dont la ‘vraie’ vie mouvementée n’est d’ailleurs pas moins rocambolesque que celle qui est racontée par Downing.

 

« Plantain navigua avec le capitaine Edward England, un pirate réputé dont Daniel Defoe a conté l’histoire dans L’Histoire générale des plus fameux pyrates(sic) et qui a mêlé avec La Buse. Quand England cessa ses activités, Plantain s’installa dans la baie d’Antongil où il devint ‘Roi’ en payant ses sujets grâce à son butin ».

 

 

Voilà une entrée en matière qui ne peut manquer de susciter la curiosité des multiples amateurs d’histoires de pirates et de corsaires, et en particulier celle des lecteurs des Mascareignes dont l’Histoire et les mythes fondateurs sont profondément marqués par les actes, faits et méfaits, tant réels que légendaires, de la piraterie de l’Océan Indien. On sait que les épaves de bateaux pirates, les tombes occultes, les traces des refuges, et les trésors présumés cachés sur les îles de La Réunion, de Maurice, de Rodrigues et de Madagascar ont longtemps été, et sont encore, la cible de chercheurs passionnés et excentriques et ont donné lieu à une abondante littérature dont, entre autres, Le Chercheur d’or, et encore Voyage à Rodrigues, de Le Clezio.

Dans son introduction, Cédric Mong-HyTotomena raconte, en miroir de celle de Plantain, le destin tout aussi passionnant de Tom Ratsimilaho, un réel pirate devenu roi de Madagascar, dont les hauts faits ont été rapportés vers 1806 par Barthélémy Huet de Froberville, un érudit mauricien dont les descendants sont aujourd’hui encore bien connus à Maurice.

Les histoires et l’Histoire s’imbriquent, les destins individuels et collectifs s’entremêlent, et cette reconstitution des petits et grands événements met en lumière le fait que l’installation de pirates et autres aventuriers ici et là dans la grande île, souvent par la force, la violence, et le meurtre de masse à l’encontre des populations autochtones a été le prélude de la colonisation de Madagascar par la France.

 

 

2- Relation du premier voyage fait au volcan de l’île de Bourbon

 

Aujourd’hui le volcan de La Fournaise, à La Réunion, est visité quotidiennement, en randonnée, voire en promenade, par une foule de touristes locaux et étrangers.

Bien que l’île ait été habitée à partir du milieu du XVIIe siècle, de larges parties en sont restées longtemps peu ou mal connues, voire inexplorées, ce qui a été le cas du volcan.

La première expédition dans cette région, réputée dangereuse à l’époque, tant par les conditions d’accès que par les rumeurs de la présence de marrons vindicatifs, a été organisée et réalisée en 1768 par ‘le Commissaire ordonnateur de l’île’ François Honoré de Crémont.

Le récit du voyage, présenté et très précisément contextualisé ici par Christian Germanaz, en a été rédigé par Crémont lui-même. Il décrit les lieux traversés, donne des repères topographiques, marque les étapes, les pauses, les campements de nuit, dit les péripéties, expose les difficultés, les abandons.

 

« M. de Bellecombe, à son réveil, me dit qu’ayant été tourmenté de violentes coliques d’estomac, auxquelles il est sujet, il lui était impossible d’aller plus loin.

Il reprit la route de la Plaine des Cafres ; presque tous ceux qui étaient restés avec nous en firent autant. Je n’en persistai pas moins dans la détermination de voir le Volcan ».

 

L’universitaire, par une quête approfondie des sources et ressources, témoignages de contemporains, documents administratifs locaux et métropolitains, reconstitue la carrière d’Honoré de Crémont, réussissant à donner à ce personnage les traits de caractère qui animent son projet de ‘voyage’ et finalement à brosser de lui un portrait qui nous le rend « vivant ».

En situant Crémont dans le contexte socio-culturel, économique, historique de l’île en cette seconde moitié du XVIIIe siècle, l’auteur fait en l’occurrence vivre l’île Bourbon de l’époque, ce qui n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage. La situation coloniale, la condition des esclaves, la représentation que se fait et que fait Crémont des créoles sont parmi les éléments sociologiques constitutifs de la recherche.

 

« Les ambiguïtés qui jalonnent le récit de l’ordonnateur à propos de ses compagnons qui refusent de descendre dans le fond de l’Enclos, estimant que le but du voyage a été atteint, conduisent Honoré de Crémont à affirmer, avec vanité, que les ‘Créoles’ sont superstitieux et pétris de fausses croyances vis-à-vis du Volcan… ».

 

Honoré de Crémont récidivera en 1773 malgré l’opposition du gouverneur Pierre Poivre.

 

« Cette aventure marquera pendant longtemps la mémoire des habitants, tant par l’originalité de l’itinéraire et par les données recueillies in situ sur l’éruption en cours que par l’originalité des personnes présentes… ».

 

Mais, comme l’écrit Christian Germanaz, « ceci est une autre histoire ».

 

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, dimanche 30 novembre 2025

 

 

Christian Germanaz est maître de conférences émérite du département de géographie de l’Université de La Réunion.

 

Cédric Mong-HyTotomena est docteur ès Lettres et diplômé des Beaux-Arts. Né à Madagascar, il vit à La Réunion où il est professeur et chercheur à l’École Supérieure d’Art, chercheur associé au laboratoire LCF de l’Université et chargé de cours au CNAM.



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03/01/2026

Floreal, Elisabeth Hennebert (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 09.12.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRomanEditions des Busclats

Floreal, Elisabeth Hennebert Editions des Busclats (Gallimard) – 13 novembre 2025 102 pages 14€

Edition: Editions des Busclats

Floreal, Elisabeth Hennebert (par Patryck Froissart)

 

L’intérêt de ce court roman réside primordialement en l’évocation d’un chapitre historique qui s’est déroulé à Maurice de 1940 à 1945, quasiment inconnu des Mauriciens d’aujourd’hui, s’inscrivant dans la tragédie juive de la Shoah.

En 1940 des milliers de Juifs fuyant l’Europe, ayant débarqué à Haïfa, dans ce qui était alors une colonie britannique, ont été refoulés et déportés par les Anglais, qui ne souhaitaient pas les voir s’installer en Palestine, les uns vers Trinidad-et-Tobago, les autres vers Maurice où ils ont été internés en décembre de l’année à Beau Bassin dans un camp aux conditions de survie délétères.

« C’est l’histoire que personne ne connaît. Presque un mirage. Une petite Shoah dans la grande. Une Shoah minime : que sont cent vingt huit morts au regard de six millions ? ».

Une version romancée de cet épisode infâme en a été donnée par l’écrivaine Nathacha Appanah dans un ouvrage intitulé Le dernier frère.

Le présent roman a pour personnage principal et narrateur un nez, Léonard, qui, ayant fait fortune « avant cinquante ans » en France en créant et commercialisant des marques de parfums, décide de s’installer dans un cadre idyllique, à Maurice, à Floréal, quartier chic résidentiel du centre de l’île, toponyme dont les connotations conviennent idéalement à ses talents de parfumeur. Mais Floréal n’est pas l’unique raison du choix de Maurice pour sa semi-retraite.

« Celle que je n’ai jamais connue que sous le nom de Baba Rivka est la seule de mes quatre grands-parents dont les cendres ne soient pas disséminées aux abords d’un four crématoire de Pologne. […]

Je me retrouve depuis dix ans sur cette île du bout du monde, au cimetière de Beau Bassin, posant des cailloux devant la dalle de Rivka ».

Cette année-là, installé à Floréal, Léonard se rend pour poser des cailloux, comme le veut la tradition juive du yahrzeit, devant la tombe retrouvée, parmi celles où reposent cent vingt-sept autres déportés,  par un ami, dix ans plus tôt, de Rivka Grymsztajn, sa grand-mère, décédée du typhus en 1942 au bout de deux ans de captivité ; ce rituel annuel, sa propre mère, Jitka, déportée et internée avec Baba Rivka, devenue donc orpheline en 1942 et ayant pu à l’âge de treize ans quitter le camp en 1945 pour rejoindre Londres puis Paris où elle réside dans le temps du roman, y assiste de loin par le truchement de son téléphone et en contrôle autoritairement l’orthodoxie.

« Depuis que j’ai retrouvé la tombe de Baba Rivka, elle met un point d’honneur à rassembler à Paris les dix juifs adultes dont la présence est nécessaire. […]. Elle m’appelle quand je suis sur site. Ses amis commencent à psalmodier outre-mer. Nous lançons cette prière intercontinentale qui n’aurait certainement pas déplu à Rivka l’aventurière ».

Le cimetière juif de Beau Bassin est l’élément fondateur du récit, le lieu vers quoi convergent les souvenirs de Jitka et le désir de Léonard d’en apprendre davantage sur la vie qu’y ont menée sa grand-mère et sa mère durant leur internement. Les informations recueillies ravivent parfois la douloureuse mémoire historique :

« Je n’en peux plus de ce passé écrasant, de cet inventaire d’horreurs qui est le fardeau commun des héritiers juifs ».

Le parfumeur noue une relation amicale avec Vivienne, créole, conservatrice bénévole du cimetière juif et gardienne de la mémoire des défunts, et une liaison plus équivoque avec sa voisine de Floréal, Victoria, une « reine » de la vie mondaine mauricienne.

« Avec la reine Victoria, il y a des années que j’entretiens des relations d’arrière-boutique. Toute l’île Maurice lui mange dans la main ».

L’intrigue se corse et agrippe le lecteur dans son filet à mesure que Léonard est amené à attraper par bribes des détails surprenants d’une part sur les liens qui semblent avoir existé entre sa défunte grand-mère et les deux personnages susdits et d’autre part des éléments mystérieusement occultés qu’il parvient peu à peu à arracher, difficilement, à sa mère dont les étranges réactions à la révélation de chacune des pièces qu’il réussit à intégrer dans le puzzle qu’il s’acharne à reconstituer le désarçonnent et ne font que l’inciter à aller de l’avant dans son enquête.

Quels secrets, difficilement avouables, détient chacune de ces femmes ? Quels liens pourraient bien unir, par-delà les décades, Léonard, Victoria, Vivienne et un mystérieux Stephen L’Insoumis, personnage mauricien, propriétaire de serres de vanille, ayant eu un rôle obscur dans la vie de déportée de Baba Rivka, et, par contrecoup, dans celle de Jitka et des autres protagonistes ? Comment évoluera la relation, ponctuée de découvertes perturbantes, entre Léonard et Victoria ?

L’autrice, en distillant les indices d’une approche très progressive de la vérité, disséminés de façon évidemment très fragmentée dans un courant narratif charriant divers faits quotidiens plus ou moins anodins, ayant peu ou n’ayant pas de rapport avec la quête, crée, en faisant diversion, la tension qui contraint le lecteur à courir les étapes vers un dénouement qui n’est naturellement pas celui auquel il aurait pu s’attendre…

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, vendredi 21 novembre 2025

 

Elisabeth Hennebert, historienne, a enseigné dans différents pays, notamment à l’Île Maurice. Elle a publié deux romans, Amer chez NiL en 1996 et Chinchilla chez Robert Laffont en 2004, la pièce de théâtre Lingots à la Librairie théâtrale en 2010, et Exîle, nouvelles de l’océan Indien, paru à Maurice chez Pamplemousses éditions en 2022. Elle est également chroniqueuse pour la revue de critique théâtrale Les Trois Coups.



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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Amazone d’Outre-monde (Entre la mort et l’extase), Parme Ceriset (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 01.12.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsPoésieTarmac Editions

Amazone d’Outre-monde (Entre la mort et l’extase), Parme Ceriset Editeur : Tarmac – 15 octobre 2025 68 pages 15€

Ecrivain(s): Parme Ceriset

Amazone d’Outre-monde (Entre la mort et l’extase), Parme Ceriset (par Patryck Froissart)

Ce nouveau recueil de Parme Ceriset dresse un tableau apocalyptique d’un monde qui pourrait bien être en triste voie d’advenir. Il suffit d’effectuer un relevé du champ lexical des deux premiers textes pour que s’exprime la tonalité globale de l’ouvrage :

Guerre, grêlons, mitraillent, carbonisés, gémissent, haines, linceul, cadavres, froids, griffes, néant, pourriture, sang, fou, brûle, cicatrices, pelées, crache, rafales, déracine, crochets, farouche, rompre, chanceler, souffre, larmes, meurtres, cruauté, ruines, désossées, maculées, peurs, rances, fin, gelé, charbon, tombeau, fournaise, dissout, éclate, pulvérisant, blizzard, balaie, s’affolent, s’enchevêtrent,

menace, ténèbres.

L’accumulation, en une suite ininterrompue, hallucinante, obsédante, de ces termes funestes qui martèlent l’énoncé dès les toutes premières lignes atteint le lecteur comme autant de coups au cœur et à l’âme, voire aux tripes, et la suite est à l’avenant.

Usant de manière absolue, à l’infini, en cascade, à répétition, des ressources de la langue, Parme crée donc dès le début du recueil une atmosphère sinistre de ténébreuse fin du monde et en entretient la sombreur cataclysmique jusqu’au mot « mort » qui termine la suite linéaire des poèmes, juste avant le texte de l’épilogue, lequel se détache et se distingue de l’ensemble de l’ouvrage par sa place et sa forme. L’impressivité est maximale. Le lecteur ne peut y échapper.

 

Tout massacre et tout viole,

la torture flambe, chacal

de braises, immolant toute trace

de fraternité.

 

Tout passe par tous les sens, crûment, douloureusement réceptifs, de la protagoniste, narratrice, qui tournique à demi-nue dans un environnement cauchemardesque, sous la foudre inapaisable et sous le vol menaçant de rapaces, alors que foncent vers elle les cavaliers de l’apocalypse. L’éclipse bienvenue, entracte de répit, au cours de quoi « Morphée [la] dépose dans un écrin de coton et d’absinthe » ne dure qu’un instant, hélas très éphémère, et le réveil survient trop tôt au milieu de cadavres, d’ombres erratiques et de blessés que, messagère de paix et de soin, amazone venue d’un outre-monde, en guerre contre la guerre, défiant les faiseurs de mort et bravant la mort elle-même, se donnant pour mission de « tuer le néant », elle s’acharne à secourir.

 

Je n’abdique jamais,

suture, masse, insuffle,

sauve tout ce qui peut l’être.

Guérisseuse et guerrière,

Je fixe Thanatos dans les yeux

 

Elle poursuit, tout au long des soixante pages d’une galerie de scènes infernales l’écriture d’une poésie fantastique, dantesque, en un galop effréné « chevauchant la tempête » au travers d’une « orgie de corps dépecés », « drapée dans l’écume rouge des naufragés », entraînant dans sa course le lecteur compagnon, voyeur, solidaire, qui à ses côtés « pénètre dans le labyrinthe, porte le feu au plus haut », « depuis la nuit des temps ».

 

Jusqu’où et par quels chemins ira la cavalcade ?

 

Je monte à cru au galop des vagues

déchirant les lianes de goémon

enroulées autour de mes bras

bravant la houle aux dents de sabre

 

Je me fonds, victorieuse,

aux draps furieux de la mer.

 

La tonalité reste la même, sauvage, brutale, ardente, lorsque l’Amazone, se révélant Penthésilée, ou réincarnée en Aphrodite, se retrouve, en plein chaos, face à Achille, personnifiant l’amant. De la mort à l’amour, de la mort à l’extase (sous-titre du volume). De même que Parme excelle à dépeindre et à nous faire ressentir l’épouvantable et définitive dévastation à venir dont les prémices sont peut-être déjà décelables dans les aléas inquiétants de notre actualité mondiale calamiteuse, de même elle fait preuve d’un art percutant dans l’expression d’une passion amoureuse empreinte de sensualité enragée, d’une union charnelle exaltée en parfaite concordance avec la violence du contexte.

 

Nous nous goûtons dans la sueur et le sang.

Enivrée de toi, assoiffée de ta fougue,

je saisis ton mât brûlant, bondis, te dévore,

je me déhanche, délice, danse sur ton empire.

 

Ces scènes d’une volupté fauve se déroulent en surimpression de l’horreur macabre ambiante, venant suggérer que l’essentialité du combat se situe entre la Mort et l’Amour.

Pour la poétesse, qui (quoi) en sortira victorieux ?

La réponse s’entend peut-être dans le poème terminal intitulé tout simplement Epilogue, dont la composition quasiment classique en quatrains réguliers contraste avec la déconstruction maîtrisée de l’écriture poétique de la globalité de l’ouvrage en connivence avec la décomposition du monde dépeint. Là, revenue à elle littérairement, l’artiste explique, exprime le sens, la fonction, le caractère et le dessein de « la plume Amazone » qui vient de « sculpter ses mots » sur cinquante pages, cette plume muse, cette plume débridée, autonome, dissociée de la personne qui la tient.

 

Sous les doigts effilés qui caressent ma plume,

je sens vibrer un pouls, comme un cœur qui bat,

c’est comme un autre moi qui brille dans la brume

[…]

Ma plume vole aux vents des quatre coins du monde.

ma plume est indocile et n’a ni foi ni loi,

elle est impertinente et elle est vagabonde,

ma plume a son regard et ses propres émois.

 

Oui, on le sait, « Je est un autre » …

 

Ce recueil mouvementé, à la lecture bienheureusement perturbante, s’achève sur un quatrain qui émet du fond de l’horreur une petite lueur d’espérance.

 

Cette plume engagée dans le rêve humaniste

un fruit de Voie Lactée cueilli au verger noir,

qui distille en chantant ses pensées utopistes,

pour faire gagner la vie et triompher l’espoir.

 

Bon ! L’espoir a le dernier mot.

Merci, Parme !

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou

La Réunion

Lundi 10 novembre 2025

 

 

L’autrice :

 

Surnommée la plume Amazone en raison de son vécu combatif et atypique, Parme Ceriset est l'autrice des recueils "Nuit sauvage et ardente" (éd. du Cygne), "Flambeaux de vie" (Pierre Turcotte éditeur), "Boire la lumière à la source" (éd. du Cygne, prix Jacques Viesvil 2023 de la SPF), "L'Amazone Terre" (éd. Stellamaris, 2021), "Femme d'eau et d'étoiles" (éd. Bleu d'encre, prix Marceline Desbordes-Valmore 2021 de la Société des Poètes Français). Elle est l'autrice du roman autobiographique "Le Serment de l'espoir" (L'Harmattan, 2021). Elle est également critique littéraire.



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A propos de l'écrivain

Parme Ceriset

Parme Ceriset

 

Parme Ceriset est poète, auteure de plusieurs recueils de poésie dont « Boire la lumière à la source » et « Nuit sauvage et ardente » (éditions du Cygne), « Femme d’eau et d’étoiles » (éditions Bleu d’encre, prix Marceline Desbordes-Valmore 2021 de la Société des Poètes Français). Elle a publié chez L’Harmattan un roman autobiographique, « Le Serment de l’espoir ».

 

A propos du rédacteur

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Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

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Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 27.11.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsContes

Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa, Trad. Geneviève Rossignol et Yasser Omar, Editeur : Albouraq – juin 2011, 368 pages, 17 €

Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa (par Patryck Froissart)

 

La lecture de ce texte indien transcrit en arabe au VIIIe siècle est un bonheur, une découverte, une aventure intellectuelle, philosophique et poétique préfigurant, dit-on, les œuvres d’Al Farâbi et d’Avicenne (Ibn Sînâ).

Le livre commence par une quinzaine de pages racontant (ce qui constitue déjà, en soi, un véritable roman) la vie et l’œuvre de celui qui l’a traduit de l’hindi en arabe, le philosophe persan mazdéen Rawzabat ben Dazawaybe, connu dans le monde islamo-arabe sous le nom d’Abd Allah ibn al Muqaffa pour l’ensemble de son œuvre.

 

« Nous pouvons dire qu’Ibn al-Muqaffa est le premier réformateur social ».

Suit une introduction à Kalila et Dimna par un certain Ali Ben Eshshâh dit « le Persan », qui présente Baydabâ, philosophe hindou, chef des brahmanes, comme l’auteur initial de cet ensemble de fables qu’il aurait écrites à l’intention du roi de l’Inde Dabshalim, arrivé au pouvoir après la destitution de son prédécesseur placé sur le trône par… Alexandre le Grand (ce qui serait encore, en soi, le sujet d’un roman).

 

« Il s’agissait pour [Baydabâ], en mettant en scène des animaux, de dissimuler les messages subtils au grand nombre et de placer le contenu des fables à l’abri des méchants. Il voulait célébrer la sagesse sous ses différentes formes, ses attraits et ses sources, avec la conviction qu’elle ouvre sur la liberté de la pensée et de l’action… ».

 

Le lecteur constatera que Baydabâ a parfaitement réussi ce pari en cette suite narrative qui est souvent d’une étonnante modernité comme en témoignent entre autres, ces propos qui pourraient illustrer notre acception de la laïcité :

 

« Ayant cherché des excuses à la pratique de la religion de mes aïeux et n’en ayant pas trouvé, je renonçai alors à persévérer dans cette voie et voulus, au contraire, me consacrer à l’étude et à l’examen des religions ».

 

L’ouvrage aurait fait par la suite l’objet d’une rocambolesque histoire de la copie clandestine du manuscrit indien par Barzawayh, un envoyé secret du roi de Perse (voici toujours, en soi, un autre roman potentiel).

Ce parcours primordial romanesque du recueil est suivi d’une « Présentation du Propos du Livre » par Abd Allah ibn al Muqaffa lui-même, son traducteur :

 

« Voici le livre de Kalila et Dimna, qui figure parmi les œuvres composées par des savants indiens. […] Il associe la sagesse et l’amusement : les sages choisiront

la sagesse, les plus simples l’amusement ».

 

Le roi Dabshalim « s’avéra être un tyran ». Quand le sage Baydaba « constata l’injustice dont faisait preuve le roi vis-à-vis de ses sujets, il réfléchit à un moyen de lui faire changer de conduite… ».

Après maintes péripéties ponctuant des relations très tendues, voire périlleuses, avec le roi, qui lui valent un séjour en prison et dont la narration est elle-même illustrée déjà par de courtes fables, le philosophe est finalement chargé par le souverain souhaitant retrouver la voie de la raison politique de « composer un livre contenant toutes sortes de modèles de sagesse » d’une part et une royale biographie à la gloire éternelle du monarque d’autre part.

Baydaba réunit ses proches disciples en proposant « que chacun […] fasse une suggestion dans le domaine qui lui plaira ».

C’est dans ce contexte qu’est rédigé Kalila et Dimna.

Kalila et Dimna, deux frères chacals, sont les personnages principaux d’un « infra » dialogue fabuleux mis en scène au sein d’un « supra » dialogue, imposant de nature et de longueur, entre le roi et le philosophe.

L’entretien commence par cette sollicitation royale :

« Le roi Dabshalim dit au philosophe Baydaba, chef des brahmanes : Illustre-moi par un exemple le cas de deux personnes dont les liens d’amitié ont été rompus par un menteur rusé au point de les pousser à l’inimitié et à la haine ».

Est ainsi introduite la fable, Le vieillard et ses trois fils, première d’un long chapitre intitulé Le lion et le bœuf.

Voilà le lecteur embarqué dans une suite ininterrompue d’échanges entre Kalila et Dimna « devant » le roi et le philosophe, réflexions, questions, sentences, leçons de morale et de science politique éclairées par  d’innombrables fables, courtes pour la plupart, dans une étourdissante composition dont le caractère le plus impressionnant est une mise en abyme vertigineuse de textes s’enchaînant ou s’imbriquant en implacable logique, chaque fin de fable entraînant le plus souvent une autre histoire qui survient à la fin de la précédente pour en corroborer, consolider le propos, lui ajouter du sens ou, aussi, parfois, pour présenter un exemple contraire.

Les deux chacals rivalisent d’éloquence, d’art narratif, d’imagination jusqu’au moment où, dans une nouvelle orientation du recueil, le comportement des deux frères vis-à-vis du royal interlocuteur se met à diverger et où Dimna, soudainement imbu de sa propre valeur, décide d’obtenir des privilèges indus, exorbitants, et en arrive à comploter contre les favoris du roi, puis contre le souverain lui-même, devenant alors l’illustration personnifiée des mauvais exemples qu’il a mis en scène dans le premier chapitre. C’est subtil !

Le lecteur apprendra ce qu’il advient alors des deux chacals. Dans la partie suivante, c’est Baydaba seul, en personne, qui conte.

La succession des fables est régie par un rituel immuable :

Après chaque conte, chaque thématique, « le roi Dabshalim dit à Baydaba : j’ai bien saisi le sens de la fable que tu m’as contée […] Raconte-moi maintenant le cas d’un homme… », introduisant ainsi un nouveau thème.

Notre fabuliste La Fontaine aurait bien connu et fort fréquenté Kalila et Dimna et s’en serait abondamment inspiré. Ce n’est guère surprenant. Il y a là d’ample matière…

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou (La Réunion)

Jeudi 30 octobre 2025

 

Abd Allah ibn al-Muqaffa

 

Abdallah Ibn al-Muqaffa est un secrétaire de l'administration omeyyade puis abbasside, célèbre littérateur perse et premier grand prosateur de langue arabe. Il naît vers 720 à Gour, dans le Fars. Il se convertit à l'islam à l'âge adulte et meurt à 36 ans, en 756 à Basra, exécuté sur l'ordre du calife Al-Mansour (Wikipédia).



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Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 20.11.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsFolio (Gallimard)Roman

Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar, Folio – 9 octobre 2025, 176 pages 9,00€

Edition: Folio (Gallimard)

Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar (par Patryck Froissart)

 

Prix Henri de Régnier de l’Académie Française 2025, ce deuxième ouvrage de Zineb Mekouar plonge le lecteur dans un univers culturel alternatif où se mêlent et s’affrontent tradition, superstition et sacrilèges, interdits, violations des lois coutumières, conséquences tragiques du changement climatique, exil rural, contraintes socio-économiques et sentiment de dépravation culturelle et morale à l’évocation et au contact de la « civilisation » urbaine.

 

L’action se déroule en majeure partie dans le douar Inzerki, dans la province de Taroudant, et en second lieu à 80 kilomètres de là, à Agadir.

Les gens d’Inzerki, depuis des temps immémoriaux, entretiennent un site exceptionnel, l’imposant et sacré Taddart u Gerram (expression berbère qu’on traduit par Rucher du Saint), adossé à un flanc de montagne, ensemble d’une multitude de ruches empilées, accolées, contiguës, sous forme d’une construction en terre, « sur cinq étages, chacun étant composé de cases pouvant contenir plusieurs ruches de forme circulaire faites de roseaux tressés ». Le rucher d’Inzerki est réellement considéré comme le plus grand rucher collectif traditionnel du monde, et sans doute le plus ancien. C’est un véritable trésor du patrimoine du Souss Massa. Le miel produit est tenu pour l’un des meilleurs du monde.

 

Chaque famille possède sa partie du rucher, le vol du miel d’autrui étant considéré à la fois comme un sacrilège soumis traditionnellement à la colère et à la punition du saint protecteur, et civilement comme le plus grave des crimes, passible de châtiment pouvant aller jusqu’au bannissement définitif.

 

Dans le roman, la plupart des villageois ont déserté le bourg, où l’eau se raréfie, attirés par le mirage d’une existence plus aisée en ville, au Maroc ou à l’étranger, et par l’espoir d’avoir un revenu leur permettant d’améliorer la vie quotidienne des membres de leur famille restés au bled. C’est le cas d’Omar, parti travailler à Agadir contre l’avis de son père Jeddi. Omar est le père du personnage principal, le jeune garçon Anir, qui vit au village avec sa mère Aïcha et son grand-père Jeddi.

 

Aïcha, la mère, est devenue folle et, en tant que telle, est maudite, ostracisée et crainte par la communauté, qui n’a pas pardonné à Omar d’être allé la chercher, pour l’épouser, dans une autre tribu. Quelle est la cause de sa démence actuelle ? Elle ne sera révélée au lecteur que lors du dénouement. En attendant, on l’entend hurler sa souffrance à longueur de temps, cloîtrée dans sa chambre, et on n’est mis en sa présence que lors des visites que lui fait son fils et, plus rarement, lors des rares retours au village du mari, moments d’une poignante intensité.

 

« Un courant d’air ouvre brusquement la porte qui les séparait et voici que le mur ne peut plus rien pour lui. Il la regarde de tout son corps, tombe face à elle, c’est à chaque fois pareil, les retrouvailles se terminent ainsi : cet homme à genoux devant cette femme ».

 

Le grand-père Jeddi connaît seul le secret des circonstances tragiques dans lesquelles sa belle-fille a perdu la raison. Le récit, fragmentaire, habilement mené par un narrateur externe n’en apercevant que ce que les ténèbres peuvent lui permettre de discerner, d’une mystérieuse scène nocturne, située au tout début du roman, où Aïcha tient le rôle unique, est là pour éveiller d’entrée de texte la curiosité du lecteur et suffit à maintenir la tension narrative jusqu’à l’épilogue.

 

Dans ce contexte, l’existence du jeune Anir est marquée, sous le signe de la mort lente mais continue des abeilles décimées par le changement climatique, tantôt par les instants paisibles qu’il passe en la compagnie du grand-père qui veille sur lui et l’initie aux traditions locales et à la vie des abeilles, tantôt par les visites douloureuses qu’il rend quotidiennement, avec un amour filial fortement suggéré, à sa mère qui ne lui accorde la moindre attention, tantôt par les événements banals ou extraordinaires de la vie du village (en particulier un tremblement de terre qui octroie provisoirement un statut singulier à celle que tout le village appelle « la folle »),  tantôt par les scènes déchirantes des retours sporadiques d’Omar qui tente de l’emmener à Agadir contre son gré…

 

Le lourd secret que porte en lui Jeddi, ce drame qui est à l’origine de la démence d’Aïcha et, en partie, de l’exil d’Omar, va de pair, métaphoriquement, avec la sécheresse qui s’intensifie d’année en année, avec le séisme qui détruit une grande part du rucher sacré, avec la détresse des habitants qui se mettent à se persuader de devoir quitter un jour, bientôt peut-être, la terre ancestrale sur laquelle se sera définitivement éteint le bourdonnement aimé, familier, rassurant du sanctuaire des abeilles.

 

"C'est tout petit, une abeille, tout petit, ça ne devrait pas mourir pour une histoire de terre qui s'assèche, ça ne devrait pas mourir, une abeille ; c'est comme un enfant malade, une mère qui ne reconnaît plus son fils, ça ne devrait pas exister, ces choses-là ; des injustices qui brisent tout à l'intérieur, qui nouent le ventre et nous laissent sans souffle. Impuissants. Comment expliquer cela à Anir ?

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, vendredi 24 octobre 2025

 

 

L’autrice :

 

 

Zineb Mekouar est née à Casablanca en 1991 et vit à Paris depuis 2009. Après être passée par Sciences-Po et HEC Paris, elle a travaillé dans le conseil en stratégie puis dans le secteur de la Tech en accompagnant des start-ups sur des sujets affaires publiques.

En 2022, elle publie son premier roman, La poule et son cumin (JC Lattès, collection La Grenade), qui dépeint les clivages sociétaux du Maroc. Le livre fait partie des finalistes du Goncourt du premier roman 2022 et figure sur la liste des « coups de cœur de l’été 2022 » de l’Académie Goncourt.

 



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Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 14.11.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsEssaisEditions Maurice Nadeau

Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau Editions Maurice Nadeau (Poche) – 12 septembre 2025. 396 pages. 12,90€

Edition: Editions Maurice Nadeau

Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

 

Réédition en Poche « d'un essai qui a reçu, lors de sa parution en 1969, le Grand prix de la critique littéraire et qui a fait l'objet de nombreuses traductions ».

Pour la dernière version, revue, corrigée et publiée en 1990, Maurice Nadeau « a tenu compte des travaux critiques qui, ces dernières années, ont été suscités par la sortie du purgatoire d'un de nos plus grands romanciers. Ils confirment la place que la critique fait à Flaubert, non seulement en tant qu'initiateur du roman moderne, mais comme "écrivain exemplaire" ».

Ces lignes, extraites de la présentation de cet ouvrage monumental par les Editions Nadeau, en déterminent la ligne directrice.

En dépit de cette affirmation exprimée en préface avec modestie par le critique : « Je ne suis pas davantage doué pour le travail d’érudition ou, à l’autre pôle, la biographie romancée », le texte est bien d’un érudit, et le lecteur se prend dans la trame de la biographie comme dans les rets et le cours d’un roman.

Et Maurice Nadeau de préciser les limites de son travail, sachant que toute lecture est forcément personnelle, et que chaque lecteur se fera de Flaubert sa propre représentation et de son œuvre sa propre critique.

 

« C’est le lecteur qui ici fait la loi, non l’auteur […] D’où l’envie bien naturelle, mais vaine, de chercher à savoir qui était véritablement Flaubert, de vouloir caractériser sa nature, son tempérament, sa conduite afin de définir « sa personnalité ».


L’envie est d’autant plus vaine que le caractère de Flaubert est constitué (comme, somme toute, communément, celui de chacun de nous) de multiples facettes, complémentaires, ou…contradictoires.

La biographie se veut donc neutre, exempte de parti-pris, d’a priori, et de tout jugement. Sont ainsi mis à jour, pour chaque œuvre tour à tour, étape par étape, le dessein, la genèse, les douleurs, lenteurs, difficultés, aléas de la gestation puis de l’enfantement, les réactions des amis, des pairs, du public, en une construction minutieusement élaborée de quoi émergent, qu’on le veuille ou non, différant probablement d’un lecteur à l’autre, la personne, le personnage d’un Flaubert restitué, resitué dans le cadre familial, dans le réseau de ses relations pérennes ou occasionnelles, dans les mouvances de sa sexualité, dans le fil complexe de ses amours, dans la maladie, dans ses lectures, dans la réalité crue de ses problèmes financiers, dans son rapport au pouvoir en particulier et à la politique en général, dans les péripéties et les objectifs de ses voyages, et surtout le caractère d’un Flaubert  écrivant, tourmenté tantôt par le doute récurrent de la pertinence de son art et de la réalité de son talent tantôt par la conviction intermittente de son destin d’écrivain connu et reconnu.

Quant à l’œuvre, d’évidence lue et relue, qui se révèle en conséquence abondamment, profondément fouillée, analysée, elle prend, sous la plume du plus grand critique littéraire du vingtième siècle, tout son sens, ou plutôt tous ses, multiples, sens. Chacun des romans est observé sous les angles de sa genèse, de son dessein, de ses sources, des difficultés avouées, voire de la souffrance que provoque chez Flaubert sa composition/décomposition/recomposition quasiment sans fin, des réflexions de l’écrivain sur le style, sur la relation entre la forme et le fond, des découragements de l’auteur, des abandons provisoires, des reprises, de la réécriture, des rééditions, des appréciations négatives, en cours d’élaboration, émises par l’entourage, par les ami-e-s, et, après publication, par les pontes contemporains de la critique et de la littérature, par les autorités jusqu’à la censure et les poursuites judiciaires, et en contrepartie, beaucoup plus rares, des appréciations élogieuses, en particulier des Victor Hugo, Théophile Gautier, Baudelaire…

« Les contemporains de Flaubert, aux oreilles assourdies par les roulades romantiques, n’étaient pas préparées à entendre ce chant subtil et, dans cette sorte de Don Quichotte femelle qu’est Emma, ils préféraient voir une gourgandine ».

 

Pour mener à bien cette très riche étude, Nadeau a dû compulser, étudier, décortiquer, comparer, réunir, recomposer une énorme somme documentaire, à savoir, outre l’œuvre elle-même, d’une part l’impressionnante correspondance qu’a entretenue Flaubert avec Louise Colet, George Sand, Maxime Du Camp, la princesse Mathilde, les frères Goncourt, Maupassant, Zola et bien d'autres (environ trois cent correspondants plus ou moins réguliers), d’autre part les nombreux articles de presse, les jugements et condamnations, et les écrits critiques concernant chacune de ses œuvres, pour les approuver, les conforter, les corroborer, ou les infirmer, les battre en brèche, s’y opposer ou démontrer leur inconvenance, leur caractère inapproprié, dénoncer la mauvaise foi, l’hostilité, le parti pris fielleux de dépréciations émises par les représentants de la  bien-pensance bourgeoise.

 

« Cette création, nous en connaissons l’histoire presque jour par jour, par les lettres à Louise Colet. Elle fut longue et difficile pour des raisons qui tenaient moins au sujet lui-même qu’à ce que Flaubert voulait en faire ».

 

Personne, personnage, personnalité ?


On peut lire toute l’œuvre de Flaubert sans rien savoir de l’auteur, qui lui-même a écrit :

« Quand on lira Salammbô, on ne pensera pas, j’espère, à l’auteur ».

 

et qui aurait dit par ailleurs : « Madame Bovary, c’est moi ! ».

 

Se dégagera de la lecture une « idée » de la personnalité de l’écrivain, plus ou moins consciente, plus ou moins floue, plus ou moins « vraie ».

On peut approuver ou contester que la lecture d’un exposé tel que celui de Nadeau est utile, voire nécessaire à la compréhension de Madame Bovary, de Salammbô, de L’éducation sentimentale, de la Tentation de Saint-Antoine, de Bouvard et Pécuchet, des Trois Contes… La controverse existe.

On peut associer et dissocier les deux lectures, Flaubert devenant de toute façon chez Nadeau un « personnage » passionnant dont la « personnalité » complétera ou non l’image de l’auteur qui émergera de l’œuvre.

On peut tout et n’importe quoi.

Mais on ne peut pas ne pas être intéressé, si on l’est un tant soit peu par l’histoire générale de la création littéraire, par cet ouvrage de Maurice Nadeau.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, jeudi 23 octobre 2025

 

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L’auteur :

 

Maurice Nadeau, auteur d’une classique Histoire du Surréalisme et du Roman français depuis la guerre, a publié les Œuvres complètes de Flaubert (18 volumes. Éditions Rencontre, Lausanne). Il a dirigé de 1966 à 2013 la Quinzaine littéraire. Il a fondé également les éditions qui portent son nom.



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A propos du rédacteur

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 27.08.25 dans La Une LivresLes LivresCritiquesEssaisL'Harmattan

Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina, L’Harmattan 9 avril 2019, 260 pages, 27 euros

Ecrivain(s): Marie-Paule Farina Edition: L'Harmattan

Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina (par Patryck Froissart)

 

« Le rire de Sade ».

Que voilà un titre déroutant, dérangeant ! Volontairement provocateur ?

Associer au rire ce personnage vilipendé, voué depuis plus de deux siècles aux gémonies, accusé (à juste titre ou non, preuves à l’appui ou non, on s’en fiche) de délits sexuels mineurs, ce romancier maudit, interdit, emprisonné, interné, dont les porte-étendards de morale se sont acharnés à pilonner et brûler les écrits, ce marquis présenté comme la personnification extrême du mal, du vice,  comme un individu tellement abominable qu’un terme désignant la pire monstruosité humaine a été forgé à partir de son nom… est-ce seulement imaginable ?

 

« L’irrésistible gaieté avec laquelle Sade raconte des « horreurs », qui en parle ? Qui en rit ? »

 

Le rire de Sade ? On peut encore s’interroger avant d’ouvrir le livre. On a envie de tordre la syntaxe, de lire en ce titre quelque chose comme « rire de Sade » voire « se rire de Sade ». Mais cette interprétation mettant en action autrice et lecteur/lectrice ne correspond guère, à la réflexion, à l’opinion largement partagée, relayée de génération en génération de critiques : on ne rit pas de Sade, on le censure, on l’anathémise, on le maudit, on le couvre d’opprobre, on le vêt d’ordure, on s’acharne à le jeter aux oubliettes de la littérature. Certes, par-ci, par-là, a contrario, un critique, un exégète, le « réhabilite », met en évidence un immense talent d’écrivain (Philippe Sollers, Annie Le Brun…), ou rappelle son engagement, son activisme, son radicalisme historiquement prouvés, dans les événements révolutionnaires, et en fait la raison, donc primordialement politique, de ses internements : Maurice Nadeau : Sade, l’insurrection permanente (Editions Maurice Nadeau – Les Lettres Nouvelles – février 2025).

 

Alors on fait l’impasse sur le titre, on entre dans le texte, et on comprend vite que Marie-Paule Farina dresse une représentation de Sade totalement nouvelle, originale, littéralement… révolutionnaire : il s’agit bien d’un Sade qui rit, d’un rire qu’il veut communicatif, comme le dit volontiers Flaubert qui conseille à ses amis de lire Sade jusqu’à la dernière page du dernier volume et de l’emporter en vacances pour s’instruire et s’amuser.

Et l’autrice ne s’en tient pas à ce coup d’éclat. S’exprimant à la première personne, prenant pour exemple sa propre expérience de lectrice, elle bouscule un autre préconçu : n’en déplaise à ceux et celles qui tiennent Sade pour un exécrable misogyne, elle affirme qu’il n’en est rien, que toute femme peut trouver plaisir à la lecture de l’œuvre sadienne, et va jusqu’à suggérer que Donatien destine à la femme certains de ses textes.

 

En épitaphe à La philosophie dans le boudoir :

« La mère en prescrira la lecture à sa fille »

 

Le chapitre premier s’intitule donc, incitatif, paraphrasant un titre de Sade lui-même (Français, encore un effort pour devenir républicains !)

 

« Femmes, encore un effort pour devenir sadiennes »

 

« Peut-être Sade ne réussira-t-il pas à nous communiquer son style, mais comment pourrions-nous résister à sa gaieté ? Comment pourrions-nous ne pas admirer le courage et la gentillesse d’un homme qui, après avoir découvert tant à Vincennes qu’à la Bastille ou à Charenton […] tous les types d’angoisse et d’inquiétude et toutes les distractions lui permettant d’échapper aux « farces » de ses bourreaux, écrit […] comme il le dit lui-même pour ses petits-neveux (que nous sommes) des histoires d’ogres et d’anthropophages, des histoires… peut-être capables, enfin, de faire s’asseoir les « méchants » pour lire et « jaser » un moment mais, à coup sûr, capables de nous faire rire de nous-mêmes, nous les « gentils », les « naïfs », les « sensibles » , et, pour tout dire, nous les « gentilles », les « naïves », les « sensibles » ? Car, doit-on le dire, Sade écrit d’abord et avant tout pour les femmes, pour les lectrices de romans, pour tous ceux ou plutôt toutes celles, éprises de « pathétique », d’«héroïque », de romanesque… »

 

Marie-Paule Farina va plus loin avec son sous-titre : Essai de sadothérapie joyeuse.

« Puis-je conseiller à tous, sans discrimination liée au sexe, un traitement que je nommerai la « sadothérapie ? »

 

« La « sadothérapie », un bain de jouvence pour les femmes… »

 

« Cure du corps et de l’esprit, aux effet secondaires inexistants, quel que soit le nombre de pages que l’on dévore quotidiennement, la sadothérapie fonctionne pour les amateurs de lectures philosophiques, pour les amateurs de romans érotiques, mais aussi pour ceux qu’aucun des deux genres n’attire, parce que ses dosages très particuliers provoquent une compulsion, aussi irrésistible que diabolique, mais reconnue, par les experts de tous les temps, comme bénéfiques pour la santé : le rire ».

 

N’est-ce pas délicieusement malicieux ?

Oui, il fallait oser.  Qui n’a pas lu l’ouvrage pourra « rire » de la thèse. Mais, contre toute attente, lecture faite, elle se tient, n’est certainement pas une plaisanterie, un vaste calembour comme les aime Sade, même et surtout lorsque l’autrice précise :

 

« Nous ne sommes pas, quant à nous, obligés d’aimer tous les romans philosophiques ou tous les romans érotiques ou obscènes ou comiques pour aimer Sade. Personnellement, en tant que genre, je n’en choisirai aucun […]. Les romans érotiques m’ennuient, les romans philosophiques aussi, et pourtant j’aime Sade et je l’aime […] parce qu’il me traite comme quelqu’un d’intelligent, d’ouvert, de tolérant et que, pour une raison que j’ignore, quand je lis Justine ou Juliette j’ai l’impression de le devenir ».

 

Le deuxième chapitre porte un titre sans équivoque : « Apologie de Sade ».

En alternant et en mêlant avec une remarquable érudition éléments biographiques et bibliographiques, en multipliant, en illustration du parti pris de son exégèse, les extraits sadiens, l’autrice convainc : Sade, « obscène, burlesque, grotesque, comique » poursuit à sa manière son œuvre de révolutionnaire radical dénonçant « les abus d’une civilisation occidentale qui a l’enflure de la grenouille et veut subjuguer l’univers entier »  en « utilisant le bas comique » pour des mises en scènes pouvant évoquer, selon elle, le gargantuesque rabelaisien.

 

Nouvelle lecture de Sade constituant une originale facette d’une œuvre dont on n’a certainement pas fini d’en découvrir d’autres, multiples, diverses, sans que jamais le champ en soit épuisé.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, Réunion, lundi 21 juillet 2025

 

 

L’autrice :

 

La philosophe Marie-Paule FARINA ausculte les écrits de Sade depuis les années 1980. À ce titre, elle a publié en 2012, Comprendre Sade (éditions Max Milo) et, en 2016, Sade et ses femmes. Correspondance et journal (Éditions François Bourin). Elle a participé au film de Marlies Demeulandre, Sade, monstre des lumières, diffusé par LCI le 13 décembre 2014 dans le cadre de la grande exposition homonyme.

 



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Marie-Paule Farina a été professeur de philosophie. C’est son premier livre

 

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