10/12/2022
Le Jardin du Lagerkommandant, Anton Stoltz (par Patryck Froissart)
Le Jardin du Lagerkommandant, Anton Stoltz (par Patryck Froissart)
Le Jardin du Lagerkommandant, Anton Stoltz, Les Lettres Nouvelles, octobre 2020, 200 pages, 19 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

« Depuis plus de 75 ans rien ni personne n’a donné une explication convaincante de la Shoah. Les tentatives d’analyse sont toutes restées parcellaires, partiales, parfois erratiques. La question demeure entière dans son horreur : comment le peuple allemand, dans sa quasi-totalité, a-t-il pu adhérer et se rendre complice de la pire barbarie du XXème siècle ? La question est sans réponse car elle échappe à toute raison ».
N’oublions jamais la Shoah.
Léon-Marc Lévy, directeur du magazine La Cause Littéraire, FB, le 14 septembre 2020
La question demeure entière, lancinante, oppressante, dès que, et autant de fois qu’on se la pose et re-pose. Il se trouve qu’au moment où Léon-Marc Lévy se la re-posait, publiquement, en s’adressant à nos lecteurs, était en lecture ce « roman » d’Anton Stoltz, dont la narratrice est Anna, l’épouse de Hans Nebel (nom évidemment connoté), qui s’est fait enrôler dans le corps des SS avant même l’arrivée de Hitler au pouvoir.
Chaque page, chaque ligne, chaque mot posent en filigrane cette atroce interrogation :
Comment ?
Premier élément non satisfaisant de réponse : comment la « chose » a commencé.
Je me suis rappelée le jour où Hans m’a annoncé son entrée dans la SS et les circonstances de son adhésion. Il avait rencontré une bande de jeunes gens dans une rue du quartier des pêcheurs. Ils étaient là, plus ou moins désœuvrés, attroupés, et ils ont accosté Hans. Ils l’ont convaincu d’assister à une réunion où un représentant du NSDAP devait faire un discours. Hans n’était pas très enthousiaste au début. Il est néanmoins allé à la réunion, du côté de la Gerberstrasse. L’orateur fut médiocre, mais les idées que Hans entendit lui parurent intéressantes. Il y était question d’honneur, de fierté, d’élan national, de réparation pour les erreurs historiques commises à l’endroit du peuple allemand à la suite du Traité de Versailles. Ensuite, tout s’est enchaîné très vite. Un beau jour, Hans est revenu avec un uniforme sous le bras et m’a annoncé qu’il s’était enrôlé. On lui payait ses frais de scolarité et d’une manière ou d’une autre on lui permettait de poursuivre ses études. C’est ainsi que Hans m’avait présenté la chose.
Plus tard, devenu officier SS, Hans est affecté à Auschwitz, où il s’installe avec Anna et leurs deux enfants dans une villa du quartier réservé. C’est le début du journal d’Anna Nebel (à opposer au Journal d’Anne Franck ?).
La narratrice rapporte les petites occupations et préoccupations domestiques quotidiennes de sa gestion de l’emménagement, de l’entretien de la maison et du jardin, ce pour quoi elle obtient d’avoir à son service d’abord deux jeunes déportées, l’une qu’elle n’appelle jamais autrement que « la Juive », l’autre étant une Bibelforscherin (membre des Témoins de Jéhovah), puis un jardinier, Kreiz, un déporté juif ancien condisciple et ami de jeunesse de Hans qui fut témoin de leur mariage et à qui Hans a évité momentanément, mais momentanément seulement, de figurer sur les interminables listes monstrueuses des morts d’Auschwitz que l’officier a pour fonction macabre d’actualiser méticuleusement jour après jour en falsifiant les causes de décès.
Le dessein et l’art de l’auteur consistent alors tout au cours du texte à exprimer l’horrible décalage entre les petits soucis, dont celui de faire naître près de sa villa un jardin tropical, d’Anna Nebel obnubilée par la confiance sans réserve qu’elle éprouve et clame à l’endroit du régime, du Führer, de son objectif « naturellement naturel » d’épuration ethnique, mais qui ne veut ni voir, ni entendre, ni savoir, ni même concevoir par quels moyens s’opère près de sa maison l’immonde « solution finale », même quand elle se plaint de l’odeur des fumées qui s’échappent des cheminées du camp, même quand cette odeur lui rappelle précisément celle d’un crématorium près de quoi elle a précédemment vécu, parce que l’explication « hygiénique » que son mari lui en donne est la seule qui puisse, dans son univers mental conditionné, être en harmonie avec les « nobles intentions humanistes » du Troisième Reich. Des années après la chute du régime, devant les images d’un documentaire sur la Shoah, elle restera dans le déni en y voyant une propagande mensongère antiallemande.
Dans une ambiance totalement décalée, sous l’odeur perpétuelle des fumées des crématoires, Anna Nebel se donne pour mission d’organiser la vie sociale du quartier résidentiel réservé, en invitant les officiers SS du camp à des soirées culturelles dans le déroulement artificiellement mondain desquelles n’est jamais évoquée l’abomination de ce qui se passe à proximité, dont les bourreaux, ceux qui savent, taisent la hideuse réalité à leurs femmes et à ceux et celles qui ne doivent pas savoir.
Deuxième élément non satisfaisant de réponse :
Les fragments de la biographie de Hans Nebel, donnés par bribes par la narratrice, révèlent que l’homme n’était pas antisémite, qu’il a été de ceux qui ont combattu l’antisémitisme croissant, avant son entrée, dont on a vu les raisons ci-dessus, dans le Corps des SS, dans le Corps de la Bête.
Le rôle de comptable funèbre et de faussaire des statistiques des causes de décès qu’il est amené à jouer dans le processus de l’extermination dont il est à la fois le témoin et le complice, d’emblée ne lui plaît pas, puis lui donne une image dégradée de soi qui progressivement l’écœure, jusqu’au dégoût. On pourrait imaginer qu’à ce stade il démissionne et demande à être envoyé au front. Mais non ! Hans Nebel reporte alors sur les Juifs la responsabilité, au seul motif qu’ils sont coupables d’exister en tant que victimes obligées de leur anéantissement. Et dans une suite « logique » atrocement absurde, il cristallise en la personne de la Juive qu’il a embauchée comme domestique, et avec qui il a une relation adultère, ce « crime d’exister », en fait la cause fondamentale, par le fait que les circonstances l’ont amené à participer lui-même indirectement à l’holocauste, de sa propre déchéance morale, de sa lâcheté, de son incapacité croissante à supporter devant son miroir le visage de l’être qu’il est devenu. Alors, puisqu’il est désormais tel, il commettra à son tour avec une fureur extrême, lors d’une scène dont le récit est quasiment insoutenable, l’acte bestial, l’abattage que perpètrent inlassablement, systématiquement, les bouchers froidement fonctionnaires et fonctionnels que sont ses compagnons SS.
Je suis entré dans le Corps totalement innocent. Cela me permettait de ne pas avoir à acquitter les droits d’inscription à l’université. Né quelques années plus tôt, j’aurais pu appartenir aussi à un Corps franc. Chaque parti à cette époque avait son service d’ordre. J’aurais pu devenir un tout autre homme, tu sais. Je n’en voulais pas aux Juifs personnellement. Je n’avais aucune raison de leur en vouloir. L’un de mes professeurs de droit était juif. Je n’ai toujours eu que de bons rapports avec les Juifs, rien de désagréable jamais. Les Juifs, Anna, ne m’ont jamais rien fait.
Alors ? Non, la réponse n’est pas dans le roman d’Anton Stoltz. Elle ne peut y être. Elle « échappe à la raison », tout simplement, tout horriblement simplement, parce que la Shoah n’a aucune raison d’avoir été. Mais il faut lire ce récit. Il faut le lire en raison même du fait qu’il pose, encore et toujours, à sa façon, la question, et du degré de malaise que son auteur provoque et entretient par la mise en parallèle implicite entre les futilités des préoccupations d’Anna Nebel et sa candeur obstinée d’une part et l’hallucinant hécatombe d’à côté. Ce malaise, cette nausée, ce trouble, ce vertige, ces haut-le-cœur du lecteur devant cette nouvelle évidence du caractère inexplicable du génocide sont nécessaires. Ils participent du devoir de mémoire.
Patryck Froissart
Anton Stoltz est un écrivain canadien né à Sherbrooke. Après des études en histoire et en économie, il a passé un certain nombre d’années à l’étranger, où il a travaillé à titre de traducteur au sein de diverses entreprises et organisations. Le Jardin du Lagerkommandant est son premier roman.
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Sous le ciel vide, Raphaël Nizan (par Patryck Froissart)
Sous le ciel vide, Raphaël Nizan (par Patryck Froissart)
Sous le ciel vide, Raphaël Nizan, Les Lettres Nouvelles, septembre 2020, 111 pages, 17 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

Le narrateur, quinquagénaire ou presque, journaliste, homme de lettres, rangé, marié, père d’un jeune homme dont il est fier, se trouve par hasard dans les environs de Notre-Dame de Paris en feu en avril 2019. L’incendie le transporte d’un coup trente ans plus tôt, un soir où, défoncé, il avait gravi une à une les quatre-cent-vingt-deux marches de la tour nord de la cathédrale avec sa compagne Ayla, à qui l’attache un indéfectible amour-passion, elle tout autant camée, « l’un et l’autre pris dans cet élan érotique qui ne [les] quittait guère à cette époque-là, furie rageuse et sensuelle où s’annihilait le temps, le monde et la rage ». Alors les souvenirs affluent, s’enchaînent, se bousculent, parfois dans le désordre, l’un provoquant la brutale émergence de l’autre, dans la douloureuse résurgence des quelques années hallucinantes d’une adolescence absolument désaxée.
Né dans une famille de hauts fonctionnaires, le narrateur s’attire très tôt le mépris, puis le rejet affectif de la part de ses parents grands bourgeois et bien-pensants, en particulier lorsque remarqué comme l’un des meilleurs espoirs du football français, il leur fait part de son souhait de s’engager dans une carrière sportive, rêve qu’il brisera de lui-même par son comportement hors normes.
« Après m’être battu comme un chiffonnier des jours durant dans les dortoirs de ce centre de formation professionnelle de l’un des grands clubs de football des bords de la Méditerranée où l’on m’avait donné une dernière chance après que j’eus déjà craché sur le club parisien et le centre de formation du grand Est, j’avais définitivement jeté l’éponge sur mon premier rêve d’enfant et plongé tout l’été, toutes barrières levées, dans la plus intense et ravageuse course à la défonce de ma courte existence ».
Cette « course à la défonce » ne se limitera pas à un été. Elle deviendra vite une fuite en avant en tandem, le narrateur et Ayla s’entraînant l’un l’autre dans une descente aux enfers impulsée par une quête éperdue, croissante, et paradoxalement consciente d’autodestruction. Les éléments et leur enchaînement en sont bien connus : prise de drogue, d’alcool, de médicaments, addiction grandissante, besoin d’argent pour se procurer les doses, vols, combines, revente, prostitution… Le cercle vicieux, la pente descendante qu’on ne remonte pas.
La singularité du récit et la qualité du suspense tiennent au fait que le fil narratif se déroule sous la forme d’une succession de paragraphes constitués chacun, pour la plupart, d’une longue phrase dont la respiration rappelle, osons le dire, le lent rythme « proustien », impression que renforce l’usage exclusif de la première personne et que vient soutenir une connotation évidente de la recherche, ici évidemment cathartique, d’un « temps perdu » au double sens de temps révolu et d’années irrémédiablement gâchées, gaspillées. On peut se demander, parce que l’intention de l’auteur est sur ce point volontairement brouillée, si le discours exprime dans l’un ou dans l’autre sens le regret de la perte de ce temps-là.
Le souffle lent et long de la narration contraste remarquablement avec l’enchaînement précipité des éléments narratifs qui se bousculent en un pêle-mêle plaisamment entretenu de faits, d’événements, de commentaires et de va-et-vient entre trois strates temporelles : le temps de la brusque résurgence, provoquée par l’incendie de Notre-Dame, d’un passé bouleversé, chaotique, tragique, le temps du récit de ce passé revécu, et le temps de l’écriture qui est celui, souligné à plusieurs reprises par le narrateur, des premières occurrences hebdomadaires du mouvement des Gilets Jaunes.
C’est probablement ce procédé littéraire qui permet au lecteur de supporter la violence des scènes rapportées, la crudité immédiatement choquante de l’expression, la minutie exacerbée, répétitive, morbide, des détails, l’extrême intensité de la désespérance qui anime le couple et le pousse toujours plus loin, toujours plus vite vers l’ultime, l’irréversible, le point de non-retour.
Comment a démarré cette trajectoire vertigineuse vers l’abîme, sous un ciel désespérément vide ?
« La violente dépression de mon jeune frère, les coups rageurs de ma mère et la lâcheté de mon père m’avaient peu à peu et conjointement jeté dans les bras des marges qu’incarnaient alors les bandes de chasseurs de fafs qui pullulaient dans mon lycée. J’avais treize ans et demi et je m’étais également mis à fumer mes premiers joints… ».
Comment le personnage a-t-il pu sauter in extremis de ce train d’enfer ?
On ne le dira évidemment pas ici.
Patryck Froissart
On ne sait rien de Raphaël Nizan si ce n’est qu’il est né à Paris, dans la première moitié des années soixante-dix. Très tôt en butte avec les siens et leur modèle social, il devient dès l’enfance, presque naturellement, adepte d’une école buissonnière, préférant les livres aux cours en classe et les expériences que la vie pourrait lui offrir aux promesses de diplômes et de carrières sûres qui l’effraient plus qu’elles ne le rassurent. La littérature est, aujourd’hui encore, sa seule fidélité et son seul horizon.
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Ollivia, Patrick Corneau (par Patryck Froissart)
Ollivia, Patrick Corneau (par Patryck Froissart)
Ollivia, Patrick Corneau, novembre 2020, 110 pages, 16 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

Un ouvrage en deux parties : le récit d’une liaison, de son entame à son dénouement, suivi d’une série de six portraits féminins.
I-Ollivia (Romance pour décourager les rossignols)
Le narrateur, un professeur d’université, se remémore et rapporte à la première personne, sans ordre linéaire apparent, les épisodes marquants de sa relation amoureuse avec Ollivia, une modeste esthéticienne, depuis l’enchantement de la rencontre (par le truchement d’un journal d’annonces « Rencontres ») et d’une période heureuse d’imbrication réciproque d’atomes crochus jusqu’au dénouement d’un attachement progressivement gangrené par une succession de désillusions. Le jeu narratif consiste à mettre en parallèle, puis en contraste, de façon continue et croissante, la distance socio-culturelle qui existe entre l’intellectuel bourgeois et sa maîtresse.
« Quand on rencontre une personne attirante mais pas tout à fait parfaite, on croit parvenir à la changer par la vie en commun ou la relation conjugale, pas entièrement, juste quelques défauts ; de fait, au mieux, on peut espérer modifier un détail peut-être – et cela finit par redevenir comme avant. Ces petits riens qu’on veut ignorer au début mais qui à la longue vous exaspèrent ».
Ce jeu est cruel. Le « Je » définit, d’anecdote triviale en événement anodin, tantôt subtilement, tantôt crûment, une accumulation de traits tendant à affirmer ce qu’il croit lui conférer un statut supérieur par dévalorisation méprisante des faits, des gestes, des us, des petites coutumes, des habitudes sociales, des comportements de sa partenaire.
« L’avantage de fréquenter une personne qui n’est “pas son genre” est d’éviter d’être placé dans un rapport de concurrence, de comparaison évaluateur, possiblement défavorable ».
Le « Je » se trouve là à son avantage, s’en rengorge peut-être, s’en divertit sûrement, jusqu’à ce que le jeu ne l’amuse plus, jusqu’à ce que la condescendance née de la certitude de l’infériorité de l’autre se transforme en un mépris qui ronge l’affection, puis en écœurement en telle ou telle situation, et enfin en un dégoût insupportable au point de provoquer la rupture.
C’est bien l’anti-romance annoncée par le sous-titre.
« Je voyais l’arc d’incompréhension qui paradoxalement nous liait s’agrandir dangereusement – l’effondrement surgirait bientôt ».
Le portrait d’Ollivia, initialement positif, subit, ponctuant des périodes de bonheur amoureux, à mesure que l’amant en distingue les défauts qu’il veut y voir, une série de retouches de plus en plus négatives, réduisant à mesure l’intensité de la relation amoureuse. Si le narrateur cite, en référence de son dessein évident de portraitiste, le Portrait du Cardinal de Retz par La Rochefoucauld, on est plutôt amené, tant les traits ici et là s’accentuent et saillent, à penser aux Caractères de La Bruyère.
En contre-plan, et c’est là un autre aspect remarquable du récit, s’esquisse le propre caractère du narrateur, son individualisme, avec une dose certaine d’égocentrisme. On peut trouver déplaisant le personnage qui apparaît de la sorte.
« Il n’y avait plus d’enjeu, j’avais déjà pris tout ce qu’elle pouvait me donner. Expliquer, s’expliquer, était inutile. J’avais envie d’être seul, ça je le savais – je touchais le sol véritable de ma complexion, le fond de mon être célibataire. Aucun appel du pied ne suffirait à me faire remonter. Vers elle ».
Cet art du portrait qu’annonce le roman, l’auteur l’affine avec talent dans la deuxième partie de l’ouvrage, intitulée Quelques passantes.
II-Quelques passantes
Cette galerie de six portraits, dont le titre évoque le texte d’Antoine Pol mis en chanson par Brassens, relève d’évidence du genre des Caractères de La Bruyère. Jeanne, Inès, Armelle, Iris, Mikaëlle, Matriochka : femmes rencontrées, relations professionnelles, amies ou amantes ; les traits sont nets, tranchants, expressifs, insistant plus ou moins, selon la personne, sur l’aspect physique, visuel, vestimentaire, gestuel, mais portant surtout sur le comportement social, sur les habitudes ou les manies, sur les valeurs ou les contre-valeurs morales, sur le rapport à la norme, sur l’affirmation de certitudes, sur des éléments de psychanalyse faisant référence à des situations vécues dans l’enfance…
Tout cela s’accompagne de commentaires du narrateur sur la manière dont il a su, ou non, « gérer » ces relations. Les figures sont tant réalistes que le lecteur « voit » se dessiner et s’animer les personnages, et ressort de la galerie en ayant l’impression d’avoir lui aussi rencontré et connu ces passantes.
Patryck Froissart
Patrick Corneau a enseigné les sciences de l’information et de la communication à l’Université de Bretagne Sud. Spécialiste de Jean Grenier, il est l’auteur d’essais et d’articles en littérature, esthétique et critique d’art publiés dans des revues françaises et brésiliennes, et le créateur en 2006 du Lorgnon mélancolique, un blog de littérature et critique littéraire très suivi.
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09/12/2022
La mangeuse de guêpes, Anita Nair (par Patryck Froissart)
La mangeuse de guêpes, Anita Nair (par Patryck Froissart)
La mangeuse de guêpes (Eating wasps), Anita Nair, février 2020, trad. anglais (Inde) Patricia Barbe-Girault, 343 pages, 20,90 €
Edition: Albin Michel

« C’est mon petit doigt qui me l’a dit ! »
La romancière Anita Nair connaît-elle cette expression bien française ? La formule possède-t-elle son équivalent en Inde ?
Quoi qu’il en soit, voilà un roman dont la narratrice est, singulièrement, la phalange d’un doigt, précieusement recueillie, après le suicide de sa « propriétaire » et son incinération, par l’amant dont le lâche comportement a, au premier chef parmi d’autres raisons, conduit la jeune femme, Sreelakshmi, professeure, écrivaine, à se donner la mort à la date précise du 25 octobre 1965.
Cinquante ans plus tard, dans un sombre recoin d’un hôtel du Kerala portant l’enseigne Near the Nila parce que situé au bord de la rivière du même nom, l’os est retrouvé au fond d’une vieille armoire pourrissante, par Urvashi, une femme harcelée venue s’y réfugier.
Le petit doigt qui parle entame dans le cadre de l’hôtel un itinéraire cursif et narratif, passant de main en main, ramassé, abandonné, manipulé, rejeté, repris, de façon aléatoire, successive et éphémère, par des femmes, employées de l’hôtel ou hôtesses de passage, dont il raconte entre chaque transmission les histoires personnelles et le parcours particulier qui les a amenées à vivre, à travailler ou à effectuer un séjour en ce lieu à la fois clos, isolé et fréquenté.
Tout au cours de son circuit, l’os ainsi touché, pris et laissé ici et là au hasard des déambulations de ces femmes, tourne et circule et peut se retrouver à nouveau dans la main, la poche, la vision ou la simple proximité de celle dont il avait commencé à retracer le destin en un récit interrompu par le déplacement imprévisible, soit de ladite protagoniste, soit du minuscule narrateur à qui ni l’une ni l’autre n’accorde d’attention et qui peut être ramassé sur une table, balancé ici, déposé négligemment là.
Les histoires individuelles s’entre-tricotent donc l’une après l’autre et l’une en l’autre en pans plus ou moins longs. Ce procédé narratif d’entrecroisements et de ruptures en cascade n’est pas totalement original mais est ici maîtrisé et structuré de façon telle qu’il contraint le lecteur à une saine gymnastique de mémorisation et de réorganisation des séquences tout en entretenant son désir de connaître la suite, voire la fin, de chacune des vies mouvementées, souvent tragiques dont la trame lui est ainsi déroulée.
L’histoire cadre, celle de Sreelakshmi, à qui a appartenu la phalange, est la seule à être écrite à la première personne. Par « la parole de l’os », c’est la destinée dramatique d’une femme indienne qui est racontée, une enseignante qui refuse l’un après l’autre au grand dam de sa mère les multiples mariages arrangés par sa famille, qui revendique son indépendance en décidant d’habiter seule et qui provoque la colère des conservateurs et des traditionnalistes en se mettant à publier des romans réalistes mettant en évidence et en question le machisme social de rigueur qui n’admet qu’une femme écrive que si elle se cantonne aux contes pour enfants.
Parallèlement à l’histoire d’Urvashi traquée par un amant avec qui elle a eu une liaison passagère et qui n’accepte pas qu’elle ait mis fin à l’aventure, se déroule celle de Najma, dont la vie, la vocation professionnelle et la chair ont été saccagées par un homme qui s’est vengé sur elle d’une façon atroce pour le simple fait que sa demande en mariage n’a pas été agréée, et qui en est réduite à faire le ménage à l’hôtel Near the Nila tout en mûrissant et préparant en compagnie du lecteur sa propre vengeance.
L’âme errante de Sreelakshmi rapporte aussi :
– la sombre, trouble, et horrifiante relation de deux autres pensionnaires, Thomasina et Molly, deux sœurs dont l’une prétend être devenue volontairement aveugle lorsqu’elle a cru découvrir que l’autre avait une relation amoureuse avec son mari. Le récit est équivoque à un point tel que le lecteur se demande laquelle des deux est folle, et quel est le fin mot de l’histoire ;
– la triste, émouvante, misérable histoire de Maya, « mère courage », et de son fils Naveen, handicapé mental et physique, dont la situation soulève la question de l’euthanasie ;
– celle de Liliana, qui, piégée lors d’un séjour en Italie sur les réseaux sociaux qui l’ont surnommée Bouche de Salope, tente en vain de retrouver l’anonymat et d’échapper à l’opprobre en revenant se perdre dans son Kerala natal, qui fuit éperdument l’image faite ainsi d’elle et qui ne retrouve sa fierté et le courage de renaître socialement que par une décision inattendue et absolument paradoxale.
D’autres existences encore se croisent ainsi au bord de la Nila, d’autres tranches de vie sont évoquées par l’âme de Sreelakshmi qui est condamnée à errer entre le monde des vivants et celui des morts tant que ses restes n’auront pas été réunis dans leur intégralité.
Le petit doigt aura sans nul doute, avant que se produise cette recomposition, bien d’autres histoires à raconter.
Mais il faut bien savoir finir un livre ! Les récits s’arrêtent au moment où le propriétaire de l’hôtel, poursuivant son programme de restauration des lieux, vend l’armoire antique où la phalange a été redéposée par l’un des protagonistes.
Retrouvera-t-on cet os narrateur dans un autre ouvrage d’Anita Nair ?
Toutes les histoires ici narrées ont un point commun : Anita Nair y met en lumière le douloureux, insupportable état de la condition féminine qui, dans un pays contradictoirement partagé entre modernité technique galopante et poids des traditions, des conventions, des préjugés, semble ne pas devoir significativement évoluer. Cette contradiction, cette fatalité, cette calamité, l’auteure les vit, les exprime par la relation dramatique des obstacles qui se dressent au travers du chemin de son double : le personnage de Sreelakshmi.
Un roman passionnant, remarquablement servi par l’élégance de sa traduction.
Patryck Froissart
Originaire du sud de l’Inde, Anita Nair passe son enfance à Madras. Elle voyage ensuite en Angleterre et aux États-Unis avant de s’installer à Bangalore. Depuis Compartiment pour dames, traduit en 29 langues, elle s’est imposée comme un des auteurs phares de la littérature indienne.
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Noces de sang, Federico García Lorca (par Patryck Froissart)
Noces de sang, Federico García Lorca (par Patryck Froissart)
Noces de sang (Bodas de sangre), février 2020 trad. espagnol Albert Bensoussan, 264 pages, 8 €
Ecrivain(s): Federico Garcia Lorca Edition: Folio (Gallimard)

Cette œuvre a déjà été tellement commentée, analysée, disséquée, critiquée, étudiée, annotée, glosée en long, en large, en diagonale, qu’il serait fort présomptueux d’essayer d’en rajouter en espérant en dire ce qui n’a pas déjà été écrit. On se contentera de rappeler l’intrigue. Elle est simple. Elle se déroule dans la campagne, quelque part en Andalousie.
Il y a le fiancé et la fiancée (ils n’ont pas d’autre nom dans la pièce). Le fiancé est le cadet des deux fils de « la mère ». L’aîné et le père ont été tués lors de querelles claniques par des membres de la famille Felix.
On assiste à la rencontre entre la mère (veuve) du fiancé et le père (veuf) de la fiancée, rencontre qui a pour objet la présentation de la fiancée, l’échange de consentements et les arrangements du mariage à venir. On note le rôle important que joue la servante, qui semble tenir lieu de mère à la fiancée.
On a appris que la fiancée a failli épouser, quelque temps avant, Leonardo, un membre du clan des Felix. L’union n’a pu se faire à cause du manque de biens de Leonardo, qui, depuis, s’est marié avec la propre cousine de la fiancée mais qui vient régulièrement rôder à cheval, la nuit, aux alentours de la maison de ladite fiancée.
On est convié par la suite à assister aux noces, auxquelles sont invités Leonardo et son épouse, qui est de la famille.
Advient ce qui devait fatalement arriver : vers la fin des festivités, la fiancée s’enfuit avec Leonardo, qu’elle n’a jamais cessé d’aimer et qui est toujours passionnément épris d’elle.
Scandale, forcément scandale !
Une chasse au couple immoral s’organise.
Le spectateur lecteur est témoin de l’ultime scène, ayant pour décor le fond des bois, entre les amants maudits.
Et à nouveau le sang coule, inexorablement, et le dénouement endeuille les deux familles ennemies : le fiancé et Leonardo s’entre-tuent à coups de lames. La tension dramatique est palpable dès le début, dès la première scène : le futur fiancé se préparant à partir aux champs en tenant en main un couteau avec lequel il va tailler ses ceps, la mère, saisie à la fois par le souvenir douloureux des meurtres de son mari et de son fils et par une angoisse prémonitoire à la vue de l’instrument, le supplie de rester à la maison.
Cette tension s’amplifie ensuite jusqu’au dénouement, nourrie par les fragments narratifs du passé et par les événements du présent dévoilés graduellement au lecteur dans le flux des dialogues. Parallèlement croît la tension poétique du langage, depuis le quasi-prosaïsme de la scène première, qui détaille les travaux agricoles communs auxquels se prépare le fiancé, jusqu’aux scènes de plus en plus empreintes d’étrangeté, voire de fantastique, qui se déroulent dans l’obscurité de la forêt, avec l’entrée en scène théâtrale de la Lune, de la Mort déguisée en mendiante, de bûcherons ténébreux.
Les dialogues de plus en plus délirants et désespérés des amants, le monologue de la Lune, les répliques implacables de la Mort, sont d’une poésie envoûtante, d’un lyrisme poignant, d’une impressivité irrésistible.
La Fiancée :
Ces mains, qui sont à toi,
Mais qui en te voyant voudraient
Briser les branches bleues
Et le murmure de tes veines.
Je t’aime ! Je t’aime ! Ecarte-toi !
Si je pouvais te tuer,
Je te mettrais dans un linceul
Aux tranchants de violettes.
Ah, quelle plainte, quel feu
Me montent à la tête !
Une lecture de pure et pleine jouissance.
Patryck Froissart
Federico Garcia Lorca est un poète et dramaturge espagnol, également prosateur, peintre, pianiste et compositeur, né le 5 juin 1898 à Fuente Vaqueros près de grenade et exécuté sommairement le 19 août 1936 entre Viznar et Alfacar par les milices franquistes.
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Eden Zone, Christine Spianti (par Patryck Froissart)
Eden Zone, Christine Spianti (par Patryck Froissart)
Eden Zone, Christine Spianti, 157 pages, 14,94 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

Voici une histoire courante, ou cursive, au sens littéral de ces deux termes, à savoir une histoire qui court, une histoire rapide, non pas un récit résultant d’une écriture banale, sans relief, précipitée, superficielle, facile, mais un texte qui entraîne le lecteur dans une course haletante, trépidante, dans la cavale sur les chapeaux de roues de Lora, dite Lora Logic en référence à la célèbre chanteuse de punk et saxophoniste du même nom, Lora l’errante qui aspire elle-même la narratrice dans le sillage de son parcours effréné.
Tout commence à Paris, une nuit. La narratrice, une jeune femme dont on apprendra plus tard que, surendettée et ne parvenant plus à rembourser un gros emprunt, elle s’est retrouvée à la rue, marche au hasard quand, soudain, devant elle :
« On voyait qu’elle. Y’avait qu’elle, ça aide. Il fait bien nuit, la ville est déserte et cette fille, au plein milieu du chemin, prend toute la lumière. Moi juste sortie du parking souterrain, toute droite sur le trottoir ».
Alors, après, ça court, ça court et ça rit, car Lora court et rit, quelles que soient les circonstances.
Les deux filles, agressées, traquées, tantôt par la police, tantôt par des voyous eux aussi en errance, tantôt par le tout-puissant lobby du crédit, ne s’arrêteront plus, sauf en une courte parenthèse, dans le cadre kafkaïen de laquelle, contraintes par la société de crédit de travailler, sans salaire jusqu’à remboursement de leur dette, dans Eden Zone, une entreprise cauchemardesque et concentrationnaire de ventes par téléphone, elles sèmeront la pagaille et d’où elles s’échapperont après avoir « neutralisé » le Simpson, leur gardien.
Leur trajectoire délirante est racontée dans une langue rock, rauque, au rythme et au style complétement dingues, portée par une expression punk qui court, elle aussi, aussi vite et de façon aussi erratique que les deux héroïnes, lesquelles ramassent et emportent au hasard de leur cavalcade des personnages tout aussi décalés, marginaux, débridés, hallucinés et hallucinants, qui les abandonnent ou qu’elles laissent tomber ici et là, comme autant de fantômes apparaissant et disparaissant dans le flux impétueux d’un rêve à cascades.
Les phrases sont syncopées, tronquées, partielles, sciemment agrammaticales. Le langage, censé être emprunté à un idiome populaire, est en réalité la langue originale de l’auteure, un français réinventé à chaque ligne, d’une richesse, d’une expressivité, d’une poésie et d’une puissance antisociale, mieux, antisociétale, absolument époustouflantes.
Bref, ça se termine en Grèce, au bord de la mer, après un transit au milieu des réfugiés de toutes origines.
« Je cours plus vite que tout, et je tourne en continuant de marcher en arrière : Lora devant moi en sneakers gazelle, cahin-caha sur le sable et les galets, tordant ses chevilles, à se dessaper sans s’arrêter de marcher, et le visage diaprait sous le pull, jeté derrière elle, et le tee-shirt.
– Ah, si les mecs étaient là !…
Juste en équilibre, arrêtée, pour défaire les gazelle (sic) et le fut’. Sur son petit sein gauche le tatouage de jeune panthère. Son ventre solide, le piercing au nombril. Elle se colle devant la mer et murmure :
– C’est des larmes, t’as vu toutes ces larmes… ».
Ces dernières phrases semblent marquer l’arrêt, l’aboutissement de ce « cauchemar psychomoteur ».
Lora et son ombre ont-elles atteint le point de non-retour ?
« Elle court à la flotte en criant. Je vais pour la suivre, elle jaillit de l’eau, se hisse debout sur un rocher, toute blanche et le ventre battant sur son souffle rapide, son rire monte de la mer, Lora Logic, sous étoiles fixes ».
Tableau rappelant la naissance de Vénus : faut-il y voir la vraie naissance, enfin, de Lora ?
Patryck Froissart
Christine Spianti, née en 1961, a publié son premier roman, Comme ils vivent, chez Maurice Nadeau, en 1998. Eden Zone, chez Maurice Nadeau également, est son second roman.
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Les 3 noms d’Esther, Isabelle Fiemeyer (par Patryck Froissart)
Les 3 noms d’Esther, Isabelle Fiemeyer (par Patryck Froissart)
Les 3 noms d’Esther, Isabelle Fiemeyer, 120 pages, 16 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

Le long monologue post mortem, dégoulinant de souffrance et de haine de soi, des autres et du monde, émis par une jeune femme qui raconte à la première personne son douloureux parcours existentiel depuis sa naissance non désirée par sa mère jusqu’à son internement en asile d’aliénés à la demande expresse de sa famille. Dépassant le classique dédoublement de personnalité, Gudrun, la narratrice, se « détriple » en Blandine d’une part, en Esther d’autre part.
Gudrun, Esther, Blandine sont les trois prénoms reçus à la naissance, trois noms que la narratrice va incarner à tour de rôle, littéralement, chacune jouant son propre rôle singulier dans le cours chaotique d’une existence tri-personnelle, et dans la profusion en apparence incohérente d’un poignant discours narratif.
Les parents de Gudrun Kortekamp et de son frère Friedrich, propriétaires terriens allemands, au lendemain de la première guerre mondiale quittent leur pays par crainte de l’instauration du socialisme avec l’espoir de trouver meilleure fortune aux Etats-Unis où ils rachètent des terres. Lorsque le nazisme s’installe au pouvoir, enthousiasmés par la perspective du triomphe universel du troisième Reich millénaire, ils rentrent, reprennent leur ancienne propriété, et manifestent ouvertement leur adhésion à la montée totalitaire et génocidaire du pangermanisme.
Avant et pendant l’exode initial sont mort-nées deux filles alors que les Kortekamp espéraient un fils, puis est venu enfin en Amérique l’enfant mâle tant désiré, Friedrich, sur qui repose la pesante certitude de la perpétuation du nom et du domaine. Gudrun naît deux années plus tard, alors qu’on souhaitait avoir un deuxième garçon.
La réimplantation des Kortekamp en Allemagne est vécue douloureusement par les deux enfants, qui, nés américains, ne parlant pas l’allemand, ressentent comme un déracinement cette installation forcée dans un pays où ils se considèrent et sont considérés comme étrangers. Est-ce cette blessure d’un exil les rendant « différents » de leur entourage qui génère entre le frère et la sœur, renfermés dans leur bulle d’étrangeté, une intimité et des sentiments dépassant les limites conventionnelles de l’affection fraternelle ?
Le jeu narratif situe subtilement Esther par rapport à Gudrun tantôt comme personne extérieure, comme personnage de récit mis à distance par l’usage de la troisième personne, tantôt comme interlocutrice directe, comme si le monologue était interrompu, sans avertissement, par un soudain dialogue in praesentia avec l’emploi de la deuxième personne (tu, toi). Ces passages récurrents du récit au faux dialogue, toujours impromptus, abrupts, dans le flux continu de ce qui reste néanmoins un soliloque, expriment de façon saisissante la dépersonnalisation, dans laquelle vient s’interposer, toujours inopinément, la tierce Blandine, en personnage pivot ou en figure d’opposition.
Le procédé littéraire est par ailleurs repris de manière similaire, par brusques changements de personne verbale, lorsque la narratrice à tel endroit s’adresse directement à Friedrich, à la mère, et au père, et à tel autre les met en distanciation et les « raconte ». Cette effusion ininterrompue de la parole narrative, caractéristique de certaines pathologies mentales, rendue sciemment, magistralement par Isabelle Fiemeyer, correspond bien à ce qu’en dit Emmanuel Mounier dans son Traité du caractère (Le Seuil, 1946) : On a bien nommé « fuite des idées » cette diversion perpétuelle du flux psychique, et logorrhée l’écoulement désordonné et entrecoupé des paroles qui l’accompagnent.
La symbolique des trois prénoms est intéressante. Blandine la martyre chrétienne que ses juges ont arrêtée sous accusation initiale d’inceste, Esther, la Juive, la déportée à Babylone, l’astre qui brille dans la nuit, Gudrun, la sorcellerie au service du combat, avec la connotation jaillissant de la proximité phonique du français « goudron » : les trois noms évoquent la lutte générale de la lumière contre les ténèbres enveloppant la période trouble du nazisme et de la Shoah, sous le signe particulier d’une malédiction familiale se transmettant de génération en génération et se traduisant par la récurrence de la mort violente du fils aîné en pleine adolescence.
Ce qui, en définitive, ressort le plus est l’exécration que porte Esther-Blandine-Gudrun à ses géniteurs, et, à travers eux, à cette catégorie d’Allemands complices consentants, qu’ils fussent passifs ou acteurs de l’horrible entreprise criminelle hitlérienne, se présentant comme bons parents, bons citoyens, bons patriotes, et bons chrétiens :
« Chrétiens, parlons-en, vous qui n’avez jamais rien compris à l’amour vrai, à la compassion vraie, vous qui avez permis tout ce désastre, qui nous avez appelées Esther et Blandine, Blandine et Esther, sororités affreuses, comme si les deux noms étaient interchangeables, mais de qui vous moquez-vous, Esther pour vous sauver tous, Blandine pour en mourir, toutes les deux victimes, toutes les deux prêtes à souffrir, et c’est ça que vous vouliez, notre souffrance pour conjurer le sort, pour votre salut à tous, Esther la Juive et Blandine la Catholique, comme s’il n’y avait plus de différence, alors que vous vomissiez les Juifs comme tant d’autres catholiques, mais je vous vomis plus encore ».
Bouleversant, absolument.
Patryck Froissart
Née en 1964, journaliste, critique pendant treize ans pour le magazine LIRE, Isabelle Fiemeyer est l’auteur d’une biographie de Coco Chanel intitulée Coco Chanel, un parfum de mystère (Pavot, 1999), de Marcel Griaule, citoyen dogon (Actes Sud, 2004) et d’un roman, Les trois noms d’Esther (Maurice Nadeau, 2008).
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Écrits de nature, Atlantique Nord, Tome 3, Alexis Gloaguen (par Patryck Froissart)
Écrits de nature, Atlantique Nord, Tome 3, Alexis Gloaguen (par Patryck Froissart)
Écrits de nature, Atlantique Nord, Tome 3, Alexis Gloaguen, éd. Maurice Nadeau, Les Lettres Nouvelles, 19 juin 2020, Ill. Jean-Pierre Delapré, 300 pages, 25 €

Le troisième volume des Ecrits de Nature d’Alexis Gloaguen vient de reparaître, republié par les Editions Maurice Nadeau-Les Lettres Nouvelles. Nous voilà mis en présence d’une œuvre singulière, celle d’un auteur découvert et promu en son temps par Maurice Nadeau, dont le fils, Gilles, actuel directeur de cette riche maison d’édition indépendante, a entrepris fort opportunément la réédition, une œuvre qu’on pourrait qualifier, par son écriture, son genre et sa thématique, de littérairement inclassable, mais à propos de laquelle il ne serait pas totalement farfelu d’inventer le terme contraire de « polyclassable ».
Et corollairement, de son contenu, par l’intérêt qu’il doit éveiller dès les premières pages chez tout lecteur, chez toute lectrice à l’esprit normalement épris de découverte, par ce qu’il peut lui apporter d’enrichissement, on dira légitimement qu’il est polyvalent.
Dans ce tiers livre, l’auteur emmène ses lecteurs dans les régions froides, a priori peu hospitalières, de l’Atlantique Nord, précisément à Saint-Pierre et Miquelon, à Terre-Neuve et dans le Labrador.
Alexis Gloaguen est un grand voyageur, observateur infatigable et éperdument amoureux de la nature devant laquelle il est en perpétuel émerveillement, dont il tente, mû par une curiosité insatiable, de percer les moindres secrets, d’analyser les plus occultes fonctions et les fonctionnements les plus discrets.
Alexis Gloaguen est un homme de savoir, un biologiste, un naturaliste, un géologue pourvu d’une somme impressionnante de connaissances, qu’il aime, c’est évident, partager tout en essayant de communiquer la grandeur, la beauté, la majesté de ce qu’il voit, de ce qu’il observe, de ce qu’il scrute, de ce qu’il découvre : oiseaux, mammifères, animaux marins, flore, paysages, formations minérales, atmosphères naturelles, spectacles diurnes et nocturnes du soleil, de la lune, des étoiles.
Les lichens se développent en auréoles. Les plus jeunes sont des disques pleins, les plus anciens se propagent en couronnes et laissent en leur milieu une agora retournée au roc. La densité des tissus est toujours nette sur les pourtours : là poussent de petits grappins allant se coller sur la pierre. Leur galaxie fuit son propre centre et se désarticule en arcs, restes d’un empire vert ou couleur de soleil.
Ainsi certaines villes se dépeuplent au cœur et répandent leurs quartiers vers la périphérie.
Ainsi une œuvre s’étend-elle par les marges, par ce qui n’a pas encore été dit et que la vie suggère. On évite de réitérer les images et les idées déjà frappées...
Alexis Gloaguen est un peintre et un poète, qui sait voir, qui déchiffre, qui lit, qui exprime, qui transcrit, avec force et talent, la poésie intrinsèque des éléments, sur les pages et sur les lignes de laquelle il a le pouvoir magique de distinguer et de suivre les signes et de saisir les expressions comme d’’un texte écrit sur un livre qui s’ouvre et s’offre à qui accepte d’en être le lecteur ou la lectrice.
Alexis Gloaguen n’est pas seulement poète. Son discours se fait volontiers métapoétique lorsqu’il réfléchit sur les limites de l’expressivité et sur la nature de la création et du langage poétique face à l’infinie et éternelle inventivité de la poésie de la nature.
Mais que peuvent les mots devant le modèle d’une vague ? Surtout lorsqu’elle se meut sur la profondeur et propose à l’air libre des millions de facettes sans écume ?
Cette fluidité est métaphore de tout ce qui clignote de visible ou de ressenti. Elle est écrin du mystère, évoquant les lieux impalpables d’où éclot le choc de la réalité, là où l’on n’attendait rien.
Alexis Gloaguen est un conteur, qui devient volontiers historien lorsqu’il se prend à raconter telle anecdote, tel fait du passé se rattachant à tel lieu qu’il visite, à tel vestige qui accroche son regard, à tel ou telle représentant(e) qu’il rencontre d’une ethnie locale, et qui se fait anthropologue/sociologue averti lorsqu’il nous livre ses réflexions sur l’acculturation, sur les mouvements migratoires, sur les processus d’assimilation, voire de brutale ou de lente extermination des peuples autochtones.
Si Alexis Gloaguen est homme à se fondre, corps et âme, dans les milieux naturels les plus divers, jusqu’à s’y sentir comme en étant une part élémentaire, il n’est pas pour autant de tempérament à se déconnecter du monde des hommes, de son actualité, de son évolution, de ses déviances. Alexis Gloaguen, philosophe s’il en est, est en effet à la fois un penseur qui s’interroge sans répit sur le sens du monde, de l’être et des choses et un analyste critique acéré de la façon dont l’humanité traite la planète, l’agresse, la corrompt, la détruit. L’admiration et l’amour qu’il éprouve pour les merveilles de la Terre et pour l’ordre universel, micro et macroscopique, font forcément de lui un écologiste foncier.
Dans la brume nous voilà, dormants du miracle, à respirer l’un près de l’autre et rêver de la complémentarité des mondes.
La qualité littéraire de ce beau livre à la couverture délicieusement cartonnée, si douce au toucher, est rehaussée, comme une pièce d’orfèvrerie en or massif peut l’être par un lumineux piquetage de pierres précieuses, par un balisage impressionnant d’illustrations réalisées d’après nature spécialement pour ces textes qu’elles accompagnent de bout en bout, par le talentueux peintre, dessinateur, artiste animalier qu’est Jean-Pierre Delapré.
Un livre qu’on caresse de la main, qu’on garde à portée de l’œil, dans lequel on embarque et réembarque, qu’on lit une première fois d’une traite, emporté, transporté, puis dans lequel on replonge, au petit bonheur, en feuilletant et en effeuillant comme le fait l’auteur le livre de l’univers en partie ici condensé.
Patryck Froissart
Alexis Gloaguen, né en 1950 à Plovan (Finistère), passe une grande partie de son enfance en Nouvelle-Calédonie (dans les îles Loyauté) où lui vient le goût de la nature primitive. En 1992, il part avec sa famille à Saint-Pierre-et-Miquelon pour lancer le Francoforum, nouvel institut de langue française tourné vers le Canada et les États-Unis. C’est ce séjour qui lui inspire les textes constituant ce tome 3 des Écrits de nature.
Jean-Pierre Delapré, artiste et photographe animalier chevronné, ses photos, ses aquarelles, ses pastels et ses dessins sont réalisés en pleine nature.
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Régression, Fabrice Papillon (par Patryck Froissart)
Régression, Fabrice Papillon (par Patryck Froissart)
Régression, Fabrice Papillon, octobre 2019, 455 pages, 20,90 €
Edition: Belfond

C’est pure coïncidence évidemment si ce gros roman qui met en scène une forme originale de possible fin du monde, publié en octobre 2019, m’a été envoyé par l’éditeur peu avant le déclenchement de la pandémie due au Covid-19.
Rien à voir donc avec la triste actualité, simple hasard éditorial.
Toujours est-il que l’ambiance générale inquiétante de ce printemps 2020 résonne étrangement à la lecture de ce récit d’apocalypse dont l’avant-dernier épisode est daté… le 25 février 2020, soit 4 ou 5 mois après la publication du livre. Bon ! N’allons pas croire à la prémonition ! Mais la concomitance devait être signalée.
L’histoire commence en 36483 avant notre ère avec le meurtre, au fond d’une caverne, des derniers représentants d’une espèce humaine particulière par une horde d’hommes d’une autre espèce, devenue dominante.
Après ce premier et bref épisode s’opère un gigantesque saut dans le temps avec l’arrivée de la capitaine de gendarmerie Vannina Aquaviva, le 7 février 2020, sur le théâtre d’un crime barbare dans un site escarpé de la côte corse.
C’est le départ d’une enquête policière haletante, sur fond de rivalité entre gendarmerie et divers services de police et des Renseignements Généraux, jalonnée de mille et un rebondissements qui entretiennent habilement la mise en haleine, et qui conduit les enquêteurs, en nombre croissant, aux quatre coins de l’Europe et de l’Eurasie, selon une mystérieuse cartographie cardinale, sur les pistes entrecroisées de tueurs au physique, à la force et à l’intelligence surhumains.
L’intrigue qui se déroule sur trois semaines de ce fatal mois de février 2020 est entrecoupée de brutales ruptures chronologiques au cours desquelles on assiste aux dernières heures de Socrate s’entretenant en secret avec Platon, à une rencontre entre Rabelais et Olaus Magnus, à une scène surprenante entre Nietzsche, sa sœur Élisabeth et son amante Lou, à une cérémonie initiatique nazie organisée par Himmler, à une conversation inédite entre Jésus et Jean juste avant la crucifixion, et cetera.
Quel est le lien entre ces personnages, ces époques, ces situations ?
Au hasard des circonstances narratives et des multiples coups de théâtre, certains protagonistes et éléments adjuvants font émerger le postulat de la transmission d’une part plus ou moins importante du patrimoine génétique de l’homme de Neandertal et de l’homme de Denisova jusqu’à nos jours par les maillons successifs d’une chaîne générationnelle comportant un nombre indéterminé d’individus tout au long de centaines de milliers d’années.
Parallèlement à cette circulation biologique héréditaire existerait un réseau vertical de communication secrète, initiatique, de génération en génération, entre les descendants présumés, porteurs de cette spécificité génétique, des derniers néandertaliens massacrés par l’homo sapiens.
Ces héritiers attendraient, depuis la nuit des temps, le moment où ils seraient redevenus assez nombreux, et suffisamment présents dans les hautes sphères sociales, pour prendre leur revanche, sachant que ces temps idéaux verraient simultanément l’homo sapiens subir les effets d’une mutation brutale qui le ferait régresser (d’où le titre) à un stade pré-sapiens.
Ces hypothèses intra-diégétiques se retrouveront-elles, se recouperont-elles, seront-elles décisives dans l’enquête que mènent, avec maintes péripéties, Vannina et les autres services d’investigation ?
Le flou, le trouble et le doute sont magistralement entretenus.
Le dernier chapitre, l’épilogue, sur rupture elliptique, décrit brièvement ce qu’est devenue l’humanité seize ans plus tard, en 2036.
L’intrication des investigations policières, des scènes sanglantes dont Vannina et ses partenaires sont témoins et, pour certains, victimes, des situations intertextuelles et inter-historiques que théâtralise l’auteur qui exploite talentueusement son éblouissante érudition historique, scientifique et littéraire tout en faisant montre de sa maîtrise confondante du suspense narratif, aboutit à un roman époustouflant, propice à déconfiner efficacement l’esprit des lecteurs.
Patryck Froissart
Journaliste scientifique, producteur de nombreux documentaires, Fabrice Papillon est l’auteur de huit ouvrages de vulgarisation scientifique, avec d’éminents savants dont Axel Kahn. Pour son premier roman, Le Dernier Hyver (Belfond, 2017), il a reçu le prix du Meilleur Polar 2018 des lecteurs de Points.
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Sara ou l’émancipation, Carl Jonas Love Almqvist (par Patryck Froissart)
Sara ou l’émancipation, Carl Jonas Love Almqvist (par Patryck Froissart)
Sara ou l’émancipation, Carl Jonas Love Almqvist, février 2020, trad. (collective) suédois, Elena Balzamo, 127 pages, 16 €
Edition: Cambourakis

Savoir qu’ils n’auront jamais lu tous les livres, même quand la chair sera devenue triste, chagrine incessamment celles et ceux que possède la passion de la lecture. Ce qui adoucit l’amertume de cette angoisse permanente est la découverte aléatoire de merveilles littéraires et la certitude de tomber ici et là, au hasard des promenades solitaires dans la jungle des textes parus et à paraître, sur un trésor dont ils ignoraient l’existence.
Je n’avais, je l’avoue sans honte, jamais entendu parler de Carl Jonas Love Almqvist… C’est donc sans a priori, bien qu’ayant été séduit par la beauté de la jeune femme dont le portrait figure en couverture, que j’ai entrepris la lecture de Sara ou l’émancipation.
Albert, sergent suédois, dès le départ du bateau sur lequel il a embarqué au départ de Stockholm, est attiré par le comportement singulier d’une jeune femme dont il apprendra rapidement qu’elle se nomme Sara Videbeck et qu’elle voyage seule, installée sur le pont avant avec ses bagages, ce qui, au début du XIXe siècle dans le pays au protestantisme puritain qu’est alors la Suède, est inhabituel et peu conforme à la norme sociétale.
Au fil de l’eau, au milieu des mille et une banalités qui animent, agitent, régulent la coexistence temporaire de ce microcosme que constitue l’ensemble des passagers et des membres d’équipage, se déroule la première phase d’une relation faite d’approches (de la part du sergent), d’échanges de politesses, de sourires courtois suivis de dérobades (de la part de Sara). Les réactions contradictoires et les variations d’humeur de Sara à son endroit déconcertent le jeune militaire.
C’est alors que surgit une bottine des plus élégantes, qui, pschitt ! écrasa le mégot […]. Levant les yeux de la bottine, le sergent reconnut la passagère en rose. Leurs regards se croisèrent. Il quitta prestement son perchoir et s’avança vers elle avec une courtoise révérence :
« Merci, belle jeune fille ! Mon cigare n’était certes pas digne d’être touché par ce joli pied, mais… »
Pour toute réponse, elle prit un air froid et distant, lui tourna le dos et s’éloigna.
« Eh bien, au diable ! »
Un déclic amoureux se produit lors d’une escale à l’occasion de quoi Sara accepte inopinément l’invitation du jeune sergent à lui faire visiter la petite ville bucolique de Strängnäs. Là commence la deuxième phase du roman.
Merci de m’y avoir emmenée, ça m’a bien plu, glissa-t-elle de sa plus jolie voix en lui touchant la main d’un geste qui ressemblait presque à une caresse.
Tout au long du reste de la navigation, puis du périple qu’ils effectuent ensuite ensemble en chariot, se noue alors une relation toute en douceur, avec néanmoins encore des reculades, des désaccords, voire des rebuffades de la part d’une jeune personne qui tient à montrer et à démontrer par ses actes et ses paroles qu’elle est un spécimen rare mais irrévocable de femme libre quant à sa vision morale des rapports qui doivent régler l’existence d’un couple et quant à ses principes bien établis, gravés dans le marbre de la feuille de route sur laquelle elle a défini ce que sera son mode de vie, de femme indépendante ayant décidé de reprendre seule le commerce de verrerie de son défunt père.
Au sergent qui s’éprend de plus en plus d’elle et qui lui demande, puis la supplie, de l’épouser, la belle et fière Sara, étape après étape, à mesure que défilent les paysages finement dépeints au passage et que se succèdent les aléas liés à l’état des routes, à l’inconfort des carioles successives, à la façon de conduire du cocher, développe, au fil des dialogues, un argumentaire implacable sur les avantages d’une union libre en un plaidoyer terriblement audacieux pour l’époque et le contexte moral, qu’elle oppose brillamment aux propres arguments de son amant en faveur du mariage conventionnel.
Arrivera-t-elle à convaincre un sergent à la vision a priori rigide de contrevenir aux règles morales et sociales ?
Le plus extraordinaire était que cette liberté totale qu’elle lui offrait, loin de le pousser à partir, rendait la jeune femme mille fois plus aimable et attrayante à ses yeux…
Le rythme narratif est lent, la lenteur des différents transports utilisés étant en synergie avec le lent développement des transports amoureux qui unissent de plus en plus étroitement le sergent et sa compagne. Parallèlement, les petits accidents et les ordinaires incidents qui jalonnent l’itinéraire lacustre puis terrestre du couple accompagnent, parfois en une remarquable synchronie, les brefs désaccords et les fâcheries légères qui ponctuent la trajectoire sentimentale des voyageurs, tandis qu’à l’inverse la sérénité de tel ou tel épisode à la faveur de la traversée de cadres naturels paisibles et de haltes en des endroits emplis de quiétude coïncide avec de douces heures de tendre communion.
Le récit est du plus pur et du plus beau romantisme, ce qui n’exclut nullement l’expression, en filigrane, de l’observation critique d’une société guindée dans des principes moraux que Sara défie et entend bien outrepasser.
Aucune réserve : on est dans la grande littérature, celle qui éveille des réminiscences, qui renvoie des échos, vagues ou précis, de ces grandes œuvres qui s’incrustent dans notre mémoire. Ainsi, en vrac et de façon non exhaustive : les dialogues entre Félix et Henriette dans Le Lys dans la vallée, des résonances de situations vécues dans Le Rouge et le Noir, des traces d’Atala, un passage des Souffrances du jeune Werther, des retours diffus de La nouvelle Héloïse, une impression d’atmosphère à La Princesse de Clèves…
Le tout est magnifiquement servi par la traduction effectuée dans le cadre d’un séminaire de traduction littéraire dirigé par Elena Balzamo assistée par dix-sept autres traducteurs…
Que dire d’autre ?
Rien.
Patryck Froissart
Carl Jonas Love Almqvist (1793-1866) a fait ses études à l’université d’Uppsala avant de rejoindre un groupe d’amis rousseauistes, qui décident de mener une vie de paysans dans une ferme. Après l’échec de l’entreprise, il revient à Stockholm, y dirige une école, travaille comme journaliste à partir des années 1830, et surtout écrit. Accusé de tentative de meurtre, il s’enfuit aux États-Unis et ne revient en Europe qu’en 1865. Auteur d’une œuvre abondante et variée (dont Le Joyau de la reine, Le Palais, et surtout Sara ou l’émancipation), C. J. L. Almqvist est considéré comme le plus grand écrivain romantique de son pays.
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20:59 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |
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