10/12/2022
Une goutte d’éternité, Alain Joubert (par Patryck Froissart)
Une goutte d’éternité, Alain Joubert (par Patryck Froissart)
Une goutte d’éternité, Alain Joubert, Editions Maurice Nadeau, Les Lettres Nouvelles, 2007, 124 pages, 16 €

Mort le 22 avril 2021, Alain Joubert restera dans l’histoire littéraire comme l’un des compagnons les plus fidèles et les plus actifs du mouvement surréaliste, dont il fut le chroniqueur régulier et l’un des plus grands historiens.
Dans ce roman autobiographique intimiste, le surréalisme avec ses soubresauts, ses événements, ses aléas, est à la fois la toile de fond et le destinateur ou pour le moins l’un des adjuvants primordiaux de la vie d’un couple qu’il a constamment accompagnée, animée et nourrie.
L’auteur narrateur, en effet y dévoile et y analyse la relation d’amour, d’affection, d’inaltérable affinité qu’il a vécue avec son épouse Nicole, dans le champ mouvant et tourmenté du surréalisme, jusqu’à l’ultime seconde de la vie de cette femme remarquable, poétesse, partie prenante et actrice inconditionnelle méconnue du mouvement littéraire.
Le livre se décline en trois parties.
Prologues
La situation initiale se situe sous le signe de la poésie, dans un cadre bucolique où déambule une jeune fille de quinze ans, Nicole, jouissant à la fois et alternativement de la sereine beauté des lieux et de la lecture du numéro 24 de la Collection Poètes d’aujourd’hui, de chez Seghers, consacré à Alfred Jarry.
Comme dans un conte de fée, advient la rencontre magique avec Arsène, un jeune promeneur solitaire en train de lire… la même revue.
Authentique !
Le lecteur se dit qu’il assiste à la naissance d’une idylle. Mais non, c’est le début d’une longue amitié, d’une solide camaraderie poético-littéraire qui conduira les deux jeunes gens à fréquenter ensemble les aréopages littéraires et à y nouer leurs premières relations avec les surréalistes. Mais alors ? Quel rapport avec Joubert ?
Ce qui commence
On y vient. L’auteur raconte ensuite sa propre adolescence, loin de ces deux personnages qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, et ses propres approches des surréalistes, marquée par la rencontre avec Breton, jusqu’au service militaire et une incorporation qu’il vit très mal dans la répression du peuple algérien revendiquant son indépendance. C’est en essayant de se faire réformer en jouant sur ses accointances littéraires qu’il se retrouve en correspondance avec… Arsène, par le truchement de qui il fera plus tard la connaissance de… Nicole.
Il fallait bien retracer sommairement, comme on vient de le faire, les deux itinéraires et leur conjonction pour qu’on comprenne que Joubert place sa rencontre avec Nicole sous l’étoile du surréalisme qui sera pendant des décennies leur passion commune.
La suite du récit porte sur la grande et les petites histoires du mouvement, vécues conjointement et fidèlement par le couple et, en simultanéité, sur les jours heureux marqués par une indéfectible complicité littéraire (ce qu’illustrerait idéalement l’assertion de Saint-Exupéry : aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction), sur les premières atteintes de la maladie, sur la lente dégradation de la santé de Nicole jusqu’au terme fatal, sur la tentation pour Alain, désir combattu et interdit par Nicole, de « partir ensemble ».
A ce niveau du récit, advient le temps de la méditation sur… le temps, l’éphémère, la durée, l’éternel.
Il y a des années […] nous avions acheté une agate à eau […], une pierre tranchée présentant une surface lisse et transparente sous laquelle on voit bouger une goutte d’eau […] qui a des millénaires […] qui a traversé tous les temps pour venir se blottir maintenant au creux de notre main […] qui sera toujours présente dans d’autres millénaires et dans d’autres mains, une goutte d’éternité.
C’est alors la traversée en solitaire, le pesant voyage qu’il faut malgré tout poursuivre sans l’autre, l’écoulement forcé des jours, les semaines, les années qu’Alain doit passer dès lors dans la poignante compagnie de l’absente, ponctués dans les premiers temps du veuvage par d’émouvantes surprises posthumes cachées çà et là par Nicole dans la maison endeuillée.
Ce qui demeure
Dans cette dernière partie, à la tonalité tendre, nostalgique, à l’atmosphère volontiers mystique, Alain s’adresse à Nicole par-delà la mort, lui faisant part de réflexions (par exemple sur les subtiles différences entre amour absolu, amour sublime, amour infini), d’actes, de lectures, de rencontres se rattachant à des épisodes autrefois partagés, se référant à l’opinion qu’exprimait Nicole sur des auteurs et des œuvres figurant dans la bibliothèque, à ses goûts littéraires, revenant, pour le commenter, sur un passage d’un des livres qu’elle a publiés (1), se rapportant à des situations inédites qu’il vit au quotidien, lui faisant aussi la chronique des événements littéraires qui jalonnent son existence désormais solitaire, lui parlant sans cesse, en particulier au moment des repas.
A table, j’ai dû une fois encore intervertir nos places habituelles : il m’était physiquement et psychologiquement impossible de prendre mes repas face à un fauteuil vide, à ton fauteuil vide ! Dès lors que j’ai décidé de m’installer du côté que tu occupais, le fauteuil vide qui me faisait face n’était plus le tien, mais le mien, ce qui changeait radicalement les choses.
Cet hommage émouvant, cette absolue déclaration d’amour outre-tombale, cette expression bouleversante, souvent poétique, peut-être parfois lyrique, toujours d’une franchise très personnelle, intime mais jamais impudique, du manque, de ce qui est détruit – Vivre seul, ne plus être que l’un sans l’autre, c’est ne plus être qu’une partie d’un tout dont la disparition en tant que tel est définitive – ce témoignage prenant de ce que peut comporter de sérénité, de partage, de connivence l’existence de deux êtres faits l’un pour l’autre, tout cela, qui est à la fois beau et triste, est parsemé de précieuses incrustations illustrant une histoire littéraire dont Alain Joubert, ici comme dans ses autres écrits, nous dévoile encore les dessous, les inédits, les coulisses.
Possiblement de bonnes raisons pour s’offrir ce livre.
Patryck Froissart
(1) Suis-je bête, Nicole Espagnol, Editions L’Oie de Cravan, 2002
Alain Joubert a découvert le surréalisme en 1952 et, après sa rencontre avec André Breton trois ans plus tard, il participa aux activités du groupe jusqu’à sa dissolution en 1969. C’est dans ce mouvement qu’il trouva le mieux à exprimer sa révolte et à lui donner tout son sens dans de multiples directions, littéraire, artistique, politique et autres. Il en a vécu les passions, les combats, les enthousiasmes et les querelles. Il a continué jusqu’aujourd’hui d’en porter l’esprit, faisant sienne cette nécessité d’une « refonte radicale de l’entendement humain » souhaitée par Breton. Alain Joubert nous a quittés le 23 avril dernier.
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La Vie d’un poète, Poèmes et écrits sur la poésie, Stefan Zweig (par Patryck Froissart)
La Vie d’un poète, Poèmes et écrits sur la poésie, Stefan Zweig (par Patryck Froissart)
La Vie d’un poète, Poèmes et écrits sur la poésie, juin 2021, trad. allemand, Marie-Thérèse Kieffer, Edition bilingue, Préface Gérard Pfister, 186 pages, 17 €
Ecrivain(s): Stefan Zweig Edition: Arfuyen

La renommée de Stefan Zweig s’est bâtie très tôt sur son talent incontesté de nouvelliste. On sait généralement moins qu’il est l’auteur de trois courts recueils de poèmes publiés respectivement en 1901, 1906 et 1924. Face à cette production relativement réduite par rapport à l’ensemble de sa bibliographie, le grand rêve de l’écrivain a pourtant toujours été d’être connu et reconnu comme poète. C’est donc œuvre utile et nécessaire qu’ont faite les éditions Arfuyen en nous offrant, par cette chrestomathie de textes poétiques, encadrés d’écrits sur la poésie, l’opportunité de découvrir une facette moins connue du talent de Stefan Zweig.
L’architecture de l’ouvrage est judicieusement bâtie sur :
– La préface de Gérard Pfister consistant en une étude fouillée de la posture littéraire de Zweig face à la poésie, étayée et illustrée d’extraits de correspondances et d’écrits divers exprimant notamment les regrets de l’écrivain de s’être laissé emporter par les vagues de succès qu’ont soulevé ses publications de nouvelles, de critiques, de portraits, de biographies, au point d’avoir submergé, chaque publication en entraînant une autre, sa vocation de poète, et quelque peu étouffé son aspiration (sinon son inspiration) à une écriture poétique qu’il n’a toutefois jamais totalement délaissée et qui figure en filigrane de son œuvre littéraire.
Cette vocation, cette posture, ce statut à quoi il se sent destiné, « on dirait, écrit le préfacier, qu’il fait tout pour s’en éloigner tant il se disperse dans toutes sortes d’activités alimentaires ou bénévoles, honorifiques ou boutiquières ». Il en est conscient. Il en souffre, mais il laisse aller, et se trouve des excuses : « Je crois qu’à part Rolland, personne n’a jamais autant donné de sa personne – parfois pour des choses qui ne le méritaient pas, ou étaient inutiles […] mais cette implication fait partie de ma nature ».
Il lui pèse donc, au fil des ans, de « faire carrière » d’écrivain. On pense à Leiris, que son succès importunait, ce dont rendait compte Maurice Nadeau : « Ce qui le chagrine davantage encore c’est de devoir faire figure d’écrivain. Un écrivain qu’on apprécie et qu’on loue, à qui on décerne des récompenses, qui fait en somme carrière » (1).
– La compilation choisie de vingt-deux poèmes de Zweig, de longueur et de composition variées, dont Polyphème, peut-être le plus connu, et la longue Ballade sur un rêve.
Sources d’inspiration les plus occurrentes : la stimulation des sens provoquée par la vision de certains lieux, urbains ou ruraux, à certaines heures, aurores, crépuscules, nuits : Lever de soleil sur Venise, Île silencieuse, Nuit sur le lac de Côme, Ville au bord du Lac, et cetera.
L’ensemble est cadré temporellement dans le recueil, qui commence par « L’homme de soixante ans remercie », et se termine par un nostalgique « Chère enfance » évoquant un précoce éveil à l’appréhension de l’univers et l’impatience de l’envol poétique.
A peine un coup d’œil, et déjà j’avais bondi.
Le monde était à moi ! Mon sentiment élargi
s’égarait en mille frissons brûlants
– Classique mais toujours précieuse, la présentation bilingue avec la version originale en page de gauche et, en miroir sur la page de droite, la traduction française de Marie-Thérèse Kieffer, configuration qui permet aux lecteurs français germanophones de pleinement savourer le texte premier tout en appréciant à sa juste valeur le travail de « translation » poétique opéré par une traductrice qui a, d’évidence, réussi à transférer dans notre langue l’impressivité initiale, ce qui n’est pas œuvre aisée lorsqu’il s’agit de poèmes.
– L’insertion, entre chacun des sept groupes de poèmes, d’écrits de Zweig sur la poésie, sur sa fonction, sur son futur, de réflexions sur l’œuvre et la vie de poètes qu’il a rencontrés par la lecture ou, s’agissant de Verhaeren (qu’il considérait comme son maître), de Kleist et de Rilke qu’il porte aux nues, de poètes qu’il a intimement, amicalement et fraternellement fréquentés, dont il eût voulu être l’un des pairs (nombre des moments qu’il a passés avec eux étant par ailleurs ici plaisamment racontés par l’auteur).
Quand je pense aujourd’hui à Rilke ou à ces autres maîtres qui ont forgé le verbe avec l’art accompli de l’orfèvre, quand je pense à ces noms vénérés qui ont illuminé ma jeunesse comme une inaccessible constellation, je suis irrésistiblement saisi par cette mélancolique interrogation : de tels poètes, si purs, si totalement voués à leur art, seront-ils encore possibles dans les turbulences et le désordre universel de notre temps ?
Question douloureusement actuelle. Merci à Gérard Pfister, à Marie-Thérèse Kieffer et aux Editions Arfuyen de nous la (re)poser par la voix de Stefan Zweig.
Zweig méritait, absolument, cet acte de remise en évidence d’un talent qu’il a tant regretté de n’avoir pas « eu le temps » d’épanouir.
Nul doute qu’il l’eût apprécié.
Le lecteur, lui aussi, l’appréciera.
Pour le plaisir :
Die Wolken
Vom Glanz des Mittags golden angeglüht
Lieg ich im Gras. Ich bin so wohlig müd.
Ein Schweigen flimmert. Warmen Atems ruht
Das Leben aus. Nur hoch in blauer Flut
Gehn Wolken hin, das einzig noch Bewegte
Der schwülen Welt, die sich zum Schlafe legte.
Patryck Froissart
(1) Le Livre de la Quinzaine, La Quinzaine littéraire N°12, 15 septembre 1966
Stefan Zweig, né le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie, et mort par suicide le 22 février 1942 à Petrópolis au Brésil, est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien. Ami de Sigmund Freud, d’Arthur Schnitzler, de Romain Rolland et de Richard Strauss, Stephan Zweig fit partie de la fine fleur de l’intelligentsia juive de la capitale autrichienne avant de quitter son pays natal en 1934 à cause des événements politiques. Réfugié à Londres, il y poursuit une œuvre de biographe (Joseph Fouché, Marie Antoinette, Marie Stuart) et surtout d’auteur de romans et nouvelles qui ont conservé leur attrait près d’un siècle plus tard (Amok, La Pitié dangereuse, La Confusion des sentiments). Dans son livre testament, Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen, Zweig se fait chroniqueur de l’« Âge d’or » de l’Europe et analyse avec lucidité ce qu’il considère être l’échec d’une civilisation.
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Le Banc de la victoire, François Momal (par Patryck Froissart)
Le Banc de la victoire, François Momal (par Patryck Froissart)
Le Banc de la victoire, François Momal, novembre 2020, 144 pages, 18 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

Ce plaisant roman de société qui fait irrésistiblement penser à celui d’Alaa El-Aswany, L’Immeuble Yacoubian, a pour décor, lui aussi, cette ville du Caire, vivante, grouillante, turbulente, où se côtoient luxe affiché et misère visible, où s’exprime l’exubérance du paraître et où se refoulent les frustrations du mal-être, où fonctionne à l’époque du récit un réseau occulte mais efficace d’espions à la solde du pouvoir. Le personnage central, Tarek, est un bawab, c’est-à-dire un de ces gardiens d’immeuble devant qui et par l’intermédiaire de qui on ne peut éviter de passer lorsqu’on rend visite à des relations dans les grandes villes d’Afrique du Nord.
Tarek, comme tous ses collègues, a en l’occurrence un statut social bien établi, dont il est fier, et dont il ne manque jamais d’étaler emphatiquement l’importance devant son épouse et ses enfants restés au village lointain, à chacune des visites fort espacées qu’il a l’occasion de leur rendre. C’est que l’immeuble de Tarek, qu’il appelle SON immeuble, n’est pas un bâtiment de bas étage, mais une belle résidence bourgeoise sise sur la rive du Nil…
Il est le cerbère et le prince des lieux. Assis sur ce petit banc bas, au pied de l’immeuble, Tarek filtre l’entrée. Il est assis la plupart du temps ; c’est d’ailleurs ce pour quoi il est essentiellement payé. À l’occasion il peut partager son banc avec un visiteur, un ami, un collègue bawab d’un immeuble voisin. Son banc est le dernier salon où l’on cause.
Tarek, qui traîne la jambe, séquelle d’une blessure militaire subie lors de la peu glorieuse retraite précipitée des troupes égyptiennes qui a mis fin à la guerre des Six-Jours, se fait aider dans ce dur travail par son jeune neveu Karim à qui il apprend le métier. Il a pour unique ami son confrère Younès, bawab de l’immeuble voisin.
Il a lu L’Etranger de Camus, lecture qui l’a profondément troublé.
Il avait aimé la façon dont le héros du livre voyait le monde d’un air détaché, cette façon de fumer une cigarette tout en veillant sa mère morte. Il n’était pas détaché du monde comme Meursault mais cette façon de voir le monde le bouleversait. Il fallait un livre pour le découvrir. Ce livre avait été un coup de poing pour Tarek. Voilà il y avait d’autres façons de voir le monde que celle de Tarek, il y avait cette façon d’un écrivain français qui ne devait pas beaucoup croire en Allah et qui se construisait seul un sens à sa vie.
Sa routine, jusque-là sereine, de bawab content de son sort et de l’importance qu’il se donne, est brusquement bouleversée par l’intrusion dans son existence du commissaire de quartier, qui le somme de lui rendre compte régulièrement des faits, gestes et dires des habitants de son immeuble, et particulièrement d’un officier copte occupant l’un des appartements, dans le contexte plus ou moins palpable des préparatifs secrets de l’offensive surprise de l’armée égyptienne dite guerre du Kippour en 1973. Dans ce climat soudain devenu trouble pour le bawab, le contraste entre ses conditions de vie et celles des habitants de son immeuble fait jaillir tout à coup chez lui le sentiment d’une injustice sociale, accompagné corollairement de la montée d’une frustration sexuelle jusqu’alors contenue.
Ces éléments narratifs, qui viennent bousculer la tranquille situation initiale, provoquent, on s’en doute, une succession de péripéties censées donner au récit toute la tension susceptible de tenir le lecteur en attente. C’est réussi.
L’écriture exprime une forte relation entre le narrateur et le personnage, faite à la fois d’affection, d’amusement, et de dérision. Malgré les défaillances de Tarek, ou grâce à elles, le lecteur est très vite saisi à son tour d’empathie à l’endroit du pauvre homme tiraillé entre son honorabilité de bawab intègre, remplissant dignement et consciencieusement sa fonction et estimé de tous, et les fautes professionnelles et morales qu’il est amené à commettre jusqu’au déclenchement éclair de la nouvelle guerre qui, malgré la défaite, permettra à l’Egypte de récupérer le Sinaï et aux Egyptiens de recouvrer honneur et dignité. La simultanéité de ce que le peuple entier tient pour épopée nationale, et des humbles, obscures, honteuses et piteuses mésaventures de Tarek, fait contraste, évidemment, mais permet au personnage de refermer cet épisode regrettable de sa vie sous les couleurs et les vivats de la victoire (d’où le titre du roman).
Ambiance assurée !
Patryck Froissart
Ecrivain français né en 1960, ingénieur de formation (et consultant dans le civil), François Momal a publié en 2014 un premier roman, Austin TX, Central Time (Ed. Unicité). Il est l’auteur de plusieurs textes et nouvelles parus dans la Revue littéraire en ligne, L’Inventoire, dans la Revue Rue Saint Ambroise, et dans la Gazette de la Lucarne (gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains rue de l’Ourcq 75019).
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La vérité sort de la bouche du cheval, Meryem Alaoui (par Patryck Froissart)
La vérité sort de la bouche du cheval, Meryem Alaoui (par Patryck Froissart)
La vérité sort de la bouche du cheval, Meryem Alaoui, 303 pages, 21 €
Edition: Folio (Gallimard)

« Qu’est-ce qu’écrire ? », « Pourquoi écrire ? », « Pour qui écrit-on ? », demandait Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?
Si on applique ces trois questions à ce roman de Meryem Alaoui, on peut répondre :
Ecrire, pour Meryem Alaoui, c’est peindre au couteau, à grands traits, à mots tranchants, sans retenue, hors de toutes les lois du genre, sa vision d’un microcosme social à l’intérieur de quoi, justement, les lois du pays, et les règles morales qu’il affiche, sont totalement caduques.
Pourquoi écrire ? Ici, c’est pour dénoncer, pour dévoiler, pour témoigner, pour mettre en scène, voire en obscène, sous la lumière violente d’une
écriture crue, impitoyable, la cruauté quotidienne de l’existence couramment occulte de communautés marginalisées.
Pour qui ? Pour tous ceux et toutes celles qui ne connaissent rien de ce qui est une réalité scabreuse, pour tous ceux et toutes celles qui n’en veulent rien savoir, pour tous ceux et toutes celles qui savent et qui nient, pour tous ceux et toutes celles qui en profitent d’une manière ou d’une autre sans aucun scrupule.
L’histoire couvre huit années, de 2010 à 2018.
Jmiaa, narratrice et héroïne, a été abandonnée dans un quartier chaud de Casablanca par son mari qui l’a mise au tapin peu après leur mariage, l’a exploitée autant que faire se pouvait, puis a émigré en Espagne où il s’est remarié tout en continuant à exiger d’elle l’envoi d’un mandat mensuel sous peine de lui prendre la fille qu’ils ont eue durant leur vie commune.
Sans ressource, Jmiaa n’a d’autre possibilité que de continuer à exercer le « métier » que lui a appris son ex-mari afin de subvenir à ses besoins, à ceux de sa fille, à ceux de son lointain proxénète, à ceux de sa mère qui ignore évidemment tout de ses activités.
La première partie du roman consiste en une chronique réaliste de sa vie de prostituée, et en une description, sans en exclure les détails les plus triviaux, jusqu’aux plus sordides, des faits, des gestes, des dires, du quotidien des habitants de l’immeuble et du quartier.
L’écriture est directe, oralisée, imagée, expressive. La narratrice se met en scène, se met à nu, se vide, s’expose, voire s’exhibe. Mais ce qui fait la puissance et la singularité du récit, c’est l’humour constant, l’auto-dérision permanente, seule façon de faire face, de résister, de supporter. Jmiaa se regarde et se dépeint, se moque de son image en mouvement, rit de se voir contrainte aux pires turpitudes, fait irrésistiblement rire le lecteur par la drôlerie des tableaux, la cocasserie des tournures de langue, la hardiesse spontanée du style, l’absence apparente de toute pudeur.
« Quand j’y pense, je ralentis et je fais comme ça. Je me déhanche lentement, je regarde à droite et à gauche ; je m’appuie sur ma jambe gauche, puis sur la droite, comme un dromadaire. De derrière, ça fait un mouvement lent mais nerveux : quand mes fesses montent, c’est en saccades. Et quand elles descendent, c’est pareil. C’est appétissant, comme la Danette au caramel que j’achète à ma fille ».
Survient brusquement dans cette routine ponctuée de violence, de débauches, de rixes, de sexe, de drogue et d’alcool, une réalisatrice qui a pour projet de tourner un film sur la prostitution locale.
« Elle est debout devant la porte et elle nous regarde en souriant. Plein de grandes dents. Bouche de cheval ! Je la regarde. Elle continue de sourire. J’ai envie de rire. Et moi qui me l’imaginais comme Nassimah Lhour : blanche, bien portante, bien habillée, coiffée, avec du maquillage, qui prend soin d’elle. En un peu plus jeune, bien sûr, mais, enfin, une vraie journaliste ! A la place, devant moi, j’ai un balai qui s’est teint les poils en marron…
Bouche de Cheval ! Le surnom, qui a donné son titre au roman, est immédiat, et restera jusqu’à la fin le nom du personnage, de la fée qui va changer du tout au tout le destin de Jmiaa.
A partir du jour de cette rencontre, Jmiaa découvre petit à petit un autre monde, d’abord par sa relation avec Bouche de Cheval par l’entremise de qui elle sort de son bocal aux eaux troubles et est amenée à fréquenter un autre milieu. Puis, ce qui n’avait initialement pour objet que de lui faire raconter sa vie pour en faire le scénario d’un film devient l’apprentissage difficile de castings de plus en plus récurrents qui transforment peu à peu la jeune femme jusqu’à ce que, incroyablement, lui soit proposé de tenir elle-même le rôle de l’héroïne du film.
Dans cette deuxième partie, la narratrice raconte, toujours d’une manière hilarante, avec une candeur et une naïveté savoureuses, sa lente et difficile transformation, jusqu’à la naissance inattendue, après chrysalide et mue, d’un personnage nouveau qui ne renie toutefois rien de son passé.
« La deuxième chose qui m’a plu, et là je me suis dit que ces gens du cinéma, vraiment, ils savent vivre, c’est la salle de bains. Une baignoire, une douche, des serviettes, des savons, des shampoings, du lait pour le corps. La vérité, si tu ne te laisses pas tenter avec tout ça, il n’y a qu’une conclusion possible : la crasse, c’est ton truc !
Moi je n’y ai pas réfléchi à deux fois. Je suis allée dans la chambre et je me suis mise comme Dieu m’a créée… »
La suite et la fin ne seront pas dévoilées ici. On invite les lecteurs à se délecter de l’ensemble d’un récit qui, tout en portant un éclairage brutal sur la misère sociale et morale dans laquelle se débattent les laissés pour compte, les réprouvés, les exploités, réussit à faire rire de bout en bout.
Patryck Froissart
Meryem Alaoui est une écrivaine marocaine. Son premier roman, La vérité sort de la bouche du cheval, aux éditions Gallimard, a fait partie de la sélection des titres en lice pour le prix Goncourt 2018. Elle est née et a grandi à Casablanca, et vit aujourd’hui à New York. Elle est la fille de Driss Alaoui Mdaghri, poète, universitaire, et homme politique marocain, qui a été ministre à plusieurs reprises dans divers gouvernements marocains.
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Ce qui n’existe plus, Krishna Monteiro (par Patryck Froissart)
Ce qui n’existe plus, Krishna Monteiro (par Patryck Froissart)
Ce qui n’existe plus, Krishna Monteiro, Le Lampadaire, février 2020, trad. portugais (Brésil) Stéphane Chao, 100 pages, 10 €

Un recueil de sept nouvelles de longueur inégale, le titre de la première étant éponyme de celui du livre.
Ce qui n’existe plus
La première fois que je t’ai vu après ta mort, tu te tenais debout dans le salon.
Cet incipit annonce, en accord avec le titre, ce qui sera le fil infra-textuel de l’ensemble des sept nouvelles. Le narrateur personnage de ce premier texte, à partir de cette vision initiale, remonte, en un erratique et onirique voyage dans le temps, les années jusqu’à son enfance et sa relation bibliophile avec un père lettré dans la bibliothèque de la grande et labyrinthique maison familiale de style colonial de la rue Varzea, dont les décors apparaîtront plus ou moins furtivement dans d’autres nouvelles.
Les croisements du docteur Rosa
Voici que la voix d’un médecin, d’un simple médecin, surgissait de la nuit, sûre d’elle-même, et me réveillait, dense, impérieuse : « Viens ».
Le même personnage narrateur répond à l’appel nocturne d’un mystérieux médecin qui l’invite à une étrange randonnée à dos de cheval et qui ne se sépare jamais, jusqu’à ce qu’ils arrivent tous deux au sommet d’une montagne, d’une mystérieuse mallette contenant les mystérieux feuillets d’un texte à l’intérieur de quoi ledit narrateur finira par s’insérer, par se fondre, jusqu’à devenir texte lui-même.
Vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre !
Quand tu dormiras, je chanterai
C’est sans doute la nouvelle qui désoriente (au sens fort du mot) le plus le lecteur. Ici le récit est à la 3e personne mais le narrateur s’exprime en totale focalisation interne. Le lecteur, placé dans la peau, les sens et la tête du personnage, croit entrer avec lui dans la lice d’un combat médiéval de chevaliers. L’illusion est parfaitement entretenue. Ce n’est que progressivement qu’on devine, qu’on suppute, puis qu’on comprend de quoi il ressort. La manipulation du lecteur est magistrale. Le trompe-l’œil, expression la plus appropriée en l’occurrence, est optimal.
Un enclos fermé comme un rêve
Le narrateur/personnage est… un chat qui s’exprime à la première personne. Et, par la magie, renouvelée, de la focalisation interne intégrale, voici que le lecteur se fait chat, voit chat, pense chat, hume chat, raconte chat, exprime ses sentiments de chat.
Les scènes que Chat raconte baignent dans un champ visuel et sensoriel qui semble irréel, autour de la mort d’une femme au terme d’un itinéraire narratif qui la mène de la maison à la plage puis à la noyade pour finir au cercueil. Accident ? Suicide ? C’est flou, c’est déformé, c’est irrationnel, c’est partiel, c’est chat.
Monte Castello
La plus longue des nouvelles a pour sujet principal la participation du grand-père, enrôlé dans les rangs du corps expéditionnaire brésilien, à la bataille de Monte Castello, verrou stratégique opposé par l’armée allemande à la libération de l’Italie. L’évocation de cet épisode sanglant qui vit, s’étalant sur trois mois, les Brésiliens prendre aux Allemands et reperdre aussitôt le sommet du mont au prix, de part et d’autre, d’énormes pertes humaines, est jalonné de courtes scènes exprimant toute l’horreur de la guerre. En toile de fond, le récit, dont le narrateur extérieur est redevenu celui des deux premières nouvelles, se dédouble et met en parallèle à la guerre mondiale une autre guerre, celle que se livrent sans répit sa mère et sa grand-mère à la grande souffrance du grand-père démobilisé et de l’enfant narrateur dont la relation est symbolisée, avant et après le temps passé au combat, par de sibyllines pièces de monnaie que l’aïeul a montrées un jour à son petit-fils…
Le suaire
Si j’étais toi, je lâcherais cette arme, je poserais ce revolver sur le sol, je jetterais par terre la balle en acier destinée à te détruire le crâne.
Ainsi commence la plus courte des nouvelles. En deux pages d’un flot impétueux, tumultueux, volontiers désordonné, d’images apparemment sans lien les unes avec les autres, s’élève un long cri de protestation, avec la récurrence obsédante de « si j’étais toi », contre ce qu’on imagine être le suicide d’un être aimé, peut-être le grand-père dont le fantôme hante, tantôt au premier plan, tantôt loin en arrière du récit, chacune des nouvelles.
Une âme en travers du corps
Le dernier texte est consacré par le narrateur primordial à des fragments de son souvenir lointain d’une femme, appelée simplement « la femme », une femme qui racontait aux enfants (dont le narrateur) des histoires qu’elle inventait, soir après soir, jusqu’au soir où…
Une femme dont on ignore la nature du lien qui les unit, elle et lui, hormis par cette allusion énigmatique :
Ou bien encore, elle relatait la tristesse sans fin de l’homme dont la fille s’était mariée avec son propre fils, même si elle faisait remonter sa mélancolie au temps où il avait combattu en Italie.
Une femme qui était présente dans le champ de vision du personnage narrateur de la troisième nouvelle, et qui, vers la fin de sa vie, ne se sépare jamais d’un coq de combat qu’elle serre étroitement dans ses bras pour lui éviter l’arène sanglante et potentiellement mortelle, comme une autre femme, ou elle-même, aurait voulu retenir dans son étreinte l’homme qui est allé combattre en Italie.
Le narrateur revient sur les lieux primitifs : « Je regarde autour de moi, je suis tout seul, debout dans une cuisine vide… ».
J’entends une nouvelle fois les histoires racontées non pas par sa bouche, son corps, ses mains et son visage mais par ses objets et ce qu’elle a laissé en héritage […] canthares où pendant des années coulait sans que l’on s’en aperçoive la mémoire de ce que l’on disait et interprétait entre ces murs ; car les objets racontent des histoires…
Indices. Hypothèses. Questions. Fragments. Puzzle. Ruptures narratives. Bribes. Flou artistique. Rêverie plaisamment erratique. Echos. Miroirs déformants. Voix brouillées. Souvenirs qui s’effilochent.
Ce qui subsiste.
Ce qui a survécu.
Ce qui n’existe plus.
C’est fort !
Patryck Froissart
Krishna Monteiro est brésilien. Il a été finaliste du Prix Jabuti 2016 pour O que não existe mais, Ce qui n’existe plus.
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Le Peintre et le Gouverneur, Jean-François Laguionie (par Patryck Froissart)
Le Peintre et le Gouverneur, Jean-François Laguionie (par Patryck Froissart)
Le Peintre et le Gouverneur, Jean-François Laguionie, mars 2021, 118 pages, 17 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

C’est un roman tout en couleurs.
Dans une région sans nom soumise à un régime totalitaire, Zoltan, un jeune peintre, est chassé de l’Académie des Beaux-Arts au motif que sa peinture est soudain considérée comme dangereusement subversive : elle ne correspond pas aux règles de l’art fixées par les idéologues au pouvoir, elle est vivante, elle tend à exprimer la réalité, la vraie réalité, celle que voient ses yeux, ce qui est intolérable dans un état où la seule réalité qui vaille, qui puisse être visible, vue et reproduite, est celle, artificielle, normée, dont la perception est imposée par les autorités.
Ce que vous faites n’est pas acceptable… Et représente même… comment dirais-je ?… un danger ! – Un danger ?… – Entre nous, mon ami… que désirez-vous montrer en peignant cette toile ?… On dirait que vous voulez peindre la vie !… Je ne comprenais pas. Je ne voulais rien montrer du tout. Bien sûr que la peinture doit peindre la vie. Que peut-elle peindre d’autre ?
Emportant pour tout bagage quelques victuailles, ses tubes de peinture, son chevalet et une unique toile, Zoltan embarque sur un radeau où s’entassent des Bohémiens s’en allant faire les vendanges dans le sud. Se déroule sur quelques jours le voyage étrange de celui qui n’est plus, comme ses compagnons de hasard, qu’un étranger, et qui, obéissant à une subite inspiration, se fait débarquer dans un lieu solitaire, effectue une longue marche au travers d’une végétation sauvage et, tout d’un coup, s’arrête, plante son chevalet et se met à peindre avec ivresse.
J’allais me remettre en chemin lorsqu’en levant la tête, je m’aperçus que j’étais arrivé !…
Le paysage qui s’offre à lui le comble. Un étang, « un grand saule au tronc mangé par le lierre », un remblai, des roseaux, le soleil, un hangar abandonné en arrière-plan « avec un toit de tôle rouillée », des couleurs mouvantes, une lumière fluctuante, des nuances changeantes, des reflets, des friselis, des ondoiements, des ombres fuyantes, des feuilles qui volent, qui tombent, qui dérivent sur la mare.
Le peintre du réel est à la fête.
Car son art est celui du mouvement, du changement perpétuel. Zoltan « fixe » sur sa toile ce qui fuit, ce qui est mais qui ne sera plus dans quelques minutes, dans quelques secondes, l’instantané, l’impermanent, ce qui l’oblige à modifier incessamment son tableau, à rajouter un oiseau puis à l’effacer dès qu’il s’est envolé…
Un dernier rayon pose une goutte d’or sur les tuiles du hangar. Je me dépêche de la peindre. Elle est déjà partie ! Vite, je la fais partir aussi… Et c’est de plus en plus beau. Si beau que j’ai envie de m’arrêter un instant. Mais le pinceau s’y refuse. Les choses vont plus vite encore : l’eau de l’étang devient noire comme de l’encre. Le gris de Payne, puis le sépia !… Je dois enlever le reflet des roseaux qui m’ont donné tant de mal, puis les roseaux eux-mêmes, on ne les voit plus.
Après s’être installé précairement dans un vieux wagon à proximité, Zoltan peint, inlassablement, du même point de vue, jour après jour, de l’aurore au crépuscule, non pas le paysage mais ses mutations, son inconstance, ses alternances, la volatilité de ses teintes, la versatilité de ses moirures, l’évanescence de ses reliefs.
Le ciel en profite pour se teinter de rouge. Je réussis à en saisir à peu près l’intensité, mais le temps de prendre de l’huile au bout du pinceau, le rouge est devenu un sombre orangé… puis un bordeaux toujours difficile à traiter… Tout est devenu si sombre ! Je ne parviens plus à distinguer la moindre forme… L’étang a disparu… Alors je regarde ma toile : elle est presque entièrement noire.
Cette activité passionnée, pour le moins extravagante, est brusquement interrompue par des miliciens venus de la ville proche. Alors commence la deuxième partie du roman. Du monde de l’étrange dans lequel baigne la folie créatrice de Zoltan, le lecteur est entraîné dans un univers de l’absurde qui ne manquera pas de lui rappeler celui des romans de Kafka. Le peintre, après des dédales administratifs au cours de quoi il fait la connaissance de la fonctionnaire Véra qui devient sa maîtresse avec un dessein qui se dévoilera plus tard, et à l’issue d’obscures démarches en vue d’obtenir un vague et aléatoire permis de séjour, est emmené, par un parcours labyrinthique, au palais du gouverneur, lequel lui ordonne de faire son portrait officiel.
– Et mon permis de séjour ? – Il dépend d’un autre service.
Tout au long des interminables poses qui se poursuivent alors durant des mois et des mois, évidemment, l’expression du visage du potentat local change, les traits diffèrent légèrement d’une heure à l’autre, les yeux n’ont pas toujours le même éclat, la fatigue du jour remplace la bonne forme de la veille et n’est pas comparable avec l’air maladif du lendemain… au point qu’on en vient à se demander s’il n’existe pas plusieurs sosies du gouverneur qui se succèdent devant Zoltan.
L’affaire prendra une tournure totalement inattendue.
On ne peut que savoir gré aux Editions Maurice Nadeau de surprendre leurs lecteurs à chaque nouvelle publication.
Patryck Froissart
Jean-François Laguionie est un réalisateur de films d’animation et écrivain français, né le 4 octobre 1939 à Besançon. Il est considéré comme l’un des meilleurs cinéastes d’animation en France.
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Chroniques de la boîte noire, Alain Joubert (par Patryck Froissart)
Chroniques de la boîte noire, Alain Joubert (par Patryck Froissart)
Chroniques de la boîte noire, Alain Joubert, février 2021, 168 pages, 19 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

A la mémoire d'Alain Joubert qui nous a quittés le 23 avril dernier
Cet ouvrage, illustré d’éclatantes « Images-échos en noir et blanc » de Nicole Espagnol, compile dix-sept critiques de choc écrites par Alain Joubert de 2002 à 2004 et publiées dans La Quinzaine Littéraire, le bimensuel fondé par Maurice Nadeau et François Erval.
Pourquoi les présenter ici comme des critiques « de choc » ?
Primo peut-être parce que Joubert s’y exprime à la première personne, en un flux expressément personnel dont la subjectivité est clairement affirmée.
Secundo sans doute parce que cette volonté de mettre le soi dans l’analyse s’appuie sur une expression qui dépasse de très loin la simple impression de lecture pour se faire puissamment impressive.
Tertio parce que cette liberté qu’il s’octroie de dire le lire se veut sans limite, jusqu’à la mauvaise foi avouée, ce qui peut avoir pour conséquence une vraie crudité, voire une relative cruauté d’appréciation de tel ouvrage ou de tel auteur, toujours toutefois modérées par l’humour, autre marque de sa « fabrique ».
Sa marque de fabrique, sa subjectivité, justement, il en revendique malicieusement l’origine :
Car c’est précisément mon passé surréaliste, tout comme mon présent et mon futur, qui m’autorisent à invoquer « la bonne foi ».
Ainsi commence par exemple le premier article, consacré au roman policier, titré de façon provocatrice « De l’artiste en criminel » :
Je n’ai jamais aimé le mot « polar ». Certes, je fais comme tout le monde, je l’utilise à l’occasion, pour aller vite, pour être compris sans détour. Mais c’est là faire preuve de trop de légèreté, car cette façon d’être « compris », bien loin d’accomplir son office, entraîne aussitôt toute une série de malentendus, de confusions, de méprises qui font passer illico dans la colonne des pertes le peu de profit que l’on attendait de l’usage en question. « Polar », donc, relève à mes yeux de la fausse monnaie du vocabulaire.
Plus loin, dans une Petite anatomie de l’information, Joubert s’intéresse (intéresse le lecteur) au militantisme des membres de la SOAW qui, à partir du milieu des années 90, ont dénoncé par des actions d’éclat les agissements supranationaux de la SOA, « l’école » américaine dite des assassins formant des ressortissants sud-américains chargés de fomenter des coups d’état fascistes en Amérique Latine (entre autres, Manuel Noriega et Omar Torrijos au Panama, Leopoldo Galtieri et Roberto Viola pour l’Argentine, Juan Velasco Alvarado au Pérou et Guillermo Rodriguez en Équateur…). Après avoir donné son opinion idéologique sur ces éléments factuels, l’auteur aborde, découlant de ces informations liminaires, le sujet de son article, le genre spécifique des thrillers politiques, et il en cite et commente de façon précise et originale quelques exemples, dont La Muraille invisible de Henning Mankell, mise en scène d’un sombre complot cybernétique international anticapitaliste ayant pour but un chaos financier global ou La Ville des Ombres de James Grady.
La ville des ombres, de James Grady, en est un récent, et fascinant exemple. Vous avez certainement encore en tête (si vous en avez l’âge !) ce coup de tonnerre politique des années soixante-dix – le Watergate – qui entraîna la chute de la maison Nixon, et un sacré désordre dans la diplomatie spectaculaire intégrée…
Pour Joubert, c’est là prétexte à une interprétation politique personnelle de l’actualité, parmi quoi sa vision, entre autres, des dessous stratégico-économiques de l’intervention des puissances occidentales contre Saddam Hussein.
Ailleurs, celui qui fut ami et collaborateur de Maurice Nadeau sort de sa boîte noire une série (noire) de monstres modernes en tous genres, et, autour de sa critique du roman La Belle dormit cent ans, de l’auteur norvégien Gunnar Staalesen, pose la problématique littéraire du monstre en littérature.
Le choix savamment éclectique qui a été fait des chroniques recueillies ici est remarquable par le foisonnement des thématiques : outre le thriller, le roman policier, le monstre, la typologie des romans noirs, on passe en revue la poésie, les mythes, le situationnisme, Dada, le surréalisme, le féminisme, l’obsolescence programmée, les superstitions, l’image de la mort en littérature, le suicide, les impostures messianiques (en chronique du Traité des Trois Imposteurs), le cinéma noir, la bande dessinée, le dessin animé ou… la musique, noire, évidemment.
Simple chrestomathie des textes les plus saillants d’un chroniqueur littéraire ? Oh que non ! La lecture en retient tout autant l’attention que, justement, un bon roman policier. Car l’écriture est élégante, l’érudition littéraire est évidente, l’expression est fluide, le propos plein d’humour et de provocation sans excès, le discours franc, le jugement prononcé sans ambages.
Exemples :
A propos de la féminisation du lexique : Je parle donc d’un auteur, pas d’une auteure, d’un écrivain, pas d’une écrivaine ; je réfute la « tendance » au profit du talent.
S’agissant d’auteurs en vogue : Christine Angot peut bien compter ses sous, Catherine Millet peut bien compter ses coups, jamais elles n’atteindront à la vérité de Dominique Mainard (« La Maison des fatigués »), je veux dire à la vérité de l’imaginaire…
Humour : « Le lézard lubrique de Melancholy Cove », un réjouissant et délirant roman de Christopher Moore, auteur connu pour sa passion des crackers au fromage.
Affirmation effrontée : ce sont des livres libres, où il n’est pas important de savoir si tout est « vrai » puisque tout est « juste ».
Franchise et jeu de mots : Moi qui suis athée comme une tasse, Coltrane aura beau me bassiner avec ses inquiétudes primaires, jamais il ne me fera entendre autre chose que ce que mes oreilles et mon esprit reçoivent : une violence poétique portant très au-delà de son baratin religieux.
Et, surprise jaillissant de la boîte noire, évoquant les surréalistes desquels il a été proche, dans une chronique intitulée Mais c’est sur nous qu’ils tirent, dit Breton en levant son arme, on a droit à une savoureuse et intimiste Lettre à Ecusette de Noireuil, en écho à celle qu’écrivit ledit André Breton à sa propre fille.
Il y en a des choses, dans la boîte noire…
Patryck Froissart

Alain Joubert a découvert le surréalisme en 1952 et, après sa rencontre avec André Breton trois ans plus tard, il participa aux activités du groupe jusqu’à sa dissolution en 1969. C’est dans ce mouvement qu’il trouva le mieux à exprimer sa révolte et à lui donner tout son sens dans de multiples directions, littéraire, artistique, politique et autres. Il en a vécu les passions, les combats, les enthousiasmes et les querelles. Il a continué jusqu’aujourd’hui d’en porter l’esprit, faisant sienne cette nécessité d’une « refonte radicale de l’entendement humain » souhaitée par Breton. Alain Joubert nous a quittés le 23 avril dernier.
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L’amour égorgé, Patrice Trigano (par Patryck Froissart)
L’amour égorgé, Patrice Trigano (par Patryck Froissart)
L’amour égorgé, septembre 2020, 236 pages, 18 €
Ecrivain(s): Patrice Trigano Edition: Editions Maurice Nadeau

Certaines vies sont des romans qu’aucun écrivain n’aurait pu inventer, ou n’aurait osé mettre en œuvre. Patrice Trigano s’est intéressé à celle, passionnante, passionnée, sombre en de multiples parts, lumineuses par nombre d’autres, de René Crevel.
Qu’on ne sache rien de René Crevel, qu’on n’ait jamais rien lu de lui n’est pas rédhibitoire : on se le campera en ce récit tel un personnage romanesque attachant au destin singulier.
Qu’on connaisse un tant soit peu le mouvement dada, le surréalisme, et les principaux protagonistes de cette période extraordinairement turbulente de créativité littéraire sera néanmoins un plus. Il est toujours fascinant de voir s’animer et évoluer dans une atmosphère de fiction des célébrités telles que Breton, Aragon, Eluard, Gala, Dali, Cocteau, Gide, Nancy Cunard, Tzara, Giacometti, Eugene McCown, Duchamp, Jouhandeau, Man Ray, Zweig et tant d’autres.
Il est forcément captivant de les voir s’animer et évoluer dans une mise en scène, certes fictionnelle mais construite sur un travail pointilleux de reconstitution, sur une remarquable recherche de documentation historique ayant sans conteste valeur de thèse extrêmement fouillée.
Ainsi s’inscrit dans le récit la réalité, tout au moins celle qui est donnée comme telle par l’auteur, des faits et gestes, des propos, des références à l’œuvre littéraire en ébauche, en écriture, ou définitivement publiée, des caractères, des inclinations sexuelles, des inter-relations, des mondanités, des manies, des amours, des querelles, des excès, des problèmes de santé, des petits et grands malheurs, des faiblesses, des mesquineries, des bassesses intimes et occultées autant que des moments de grandeur publique, des traits d’éclat autant que des taches de noirceur de tel ou tel de ces illustres créateurs, tout au long cours tumultueux de la mouvance dadaïste et surréaliste marquée par l’alternance d’attraction, d’adhésion, d’engagement, de reniement et d’éloignement que ces personnages-personnalités ont exprimée collectivement et individuellement à l’endroit du communisme, du soviétisme, voire du stalinisme, avec pour corollaire le combat, celui-ci sans réserve, contre le fascisme et le nazisme.
Mais c’est d’abord l’histoire poignante de René, qui portera toute sa vie le traumatisme de la découverte, à l’âge de quatorze ans, du corps de son père pendu, et qui est durant toute son enfance maltraité, humilié, battu, psychologiquement démoli par une mère à double visage dont il essaiera toujours, mais en vain, de rechercher l’origine de la haine qu’elle lui porte.
« On la trouve charmante, prévenante, attentionnée. Qui pourrait imaginer ce qui se passe dès que la porte de la maison se referme ? Quelle est donc la cause de cette détestation qui ne la lâche pas ? ».
Cependant le jeune Crevel est introduit dès son adolescence dans les cercles mondains et mouvants de la littérature grâce à un condisciple de lycée, Marc Allégret, le futur célèbre réalisateur et photographe de cinéma, qui le présente à Gide avec qui il entretient une relation trouble.
Entré ainsi dans la ronde des grands, il ne la quittera plus.
Pris dans le manège extraordinaire de ce kaléidoscope socio-artistique sur lequel tente de régner de façon tyrannique André Breton, le « héros » de notre roman y apparaît tantôt comme un maillon faible, tantôt comme un élément fort faisant lien entre les divers protagonistes qui s’échangent ou se volent leurs partenaires amoureux, tant féminins que masculins, dans un quadrille en perpétuel mouvement marqué par la fête permanente, l’alcool, les stupéfiants, l’amour libre, l’homosexualité et la bisexualité.
Sous l’affichage public exacerbé d’une révolution sexuelle, d’une « pansexualité » (sic) revendiquée, allant de pair avec une libération tout aussi voulue que prônée des règles de la création artistique, René Crevel, résolument engagé dans le dadaïsme puis dans le surréalisme, vit une succession cruelle de liaisons, de ruptures et d’échecs sentimentaux et amoureux, ponctuée de séjours déprimants de sanatoriums en hôpitaux où il subit traitements douloureux et interventions chirurgicales éprouvantes, allant ainsi de rechute en rechute tant dans le domaine affectif que dans celui d’une tuberculose chronique et incurable. Heureusement, il y a l’écriture…
« C’est par l’écriture que Crevel consentait à s’accepter, à composer avec son passé douloureux, son corps malade, son homosexualité […]. L’écriture était l’espace de liberté qui lui permettait de fuir la méchanceté, la bêtise, la tartufferie, l’intolérance, l’hypocrisie. Mais aussi le moyen de réparer ses fêlures. Il écrivait avec une facilité déconcertante ».
L’intrigue, complexe, dans les entrelacs de quoi se succèdent, tenant le lecteur en suspens, violents coups de foudre, ruptures brutales, blessures brûlantes, événements artistiques, embrouilles de salon, apparence et réalité, être et paraître, grandeur et décadence, est idéalement enrichie, étayée, étoffée, entre des conversations et scènes de salon à la Proust ou à la Somerset Maugham, par une somme d’éléments historiques sur cette trépidante période artistique de l’entre-deux guerres habilement introduits soit en de savoureux dialogues entre les personnages, soit en des interventions directes de l’auteur dans la narration.
« Et Crevel se lança dans un compte rendu détaillé, qui de la description des tenues fantasques des Noailles le mena à l’élégance recherchée de Paul Morand, le seul à avoir refusé de jouer le jeu du travestissement, puis à l’exquise toilette conçue par Paul Poiret pour la sémillante Misia Sert, ainsi qu’à celle de Marie Laurencin qui, flottant au milieu de voiles aux couleurs suaves, semblait sortir de l’un de ses tableaux ».
Allons ! Patrice Trigano a parfaitement réussi un multiple pari : celui de nous entraîner dans le roman passionnant du destin d’un personnage hors du commun, celui de nous faire partager les mille et une facettes des membres illustres et des composantes multiformes d’un mouvement artistique foisonnant et unique, et celui de nous inciter à découvrir ou à redécouvrir René Crevel.
Lisons ou relisons Crevel !
Patryck Froissart
Patrice Trigano, né le 4 octobre 1947 à Paris, est un expert en tableaux, collectionneur, galeriste et écrivain français. Il a publié, aux Éditions de la Différence, Une vie pour l’art (2006), À l’ombre des flammes : Dialogues sur la révolte (avec Alain Jouffroy, 2009), Rendez-vous à Zanzibar (correspondance en double aveugle avec Fernando Arrabal, 2010). La Canne de saint Patrick a été son premier roman, publié chez Leo Scheer en 2010.
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Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 2, Les années Lettres Nouvelles, 1952-1965, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)
Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 2, Les années Lettres Nouvelles, 1952-1965, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)
Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 2, Les années Lettres Nouvelles, 1952-1965, Maurice Nadeau, octobre 2020, 1600 pages, 39 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

La somme monumentale des travaux, jalonnant l’histoire littéraire française et internationale s’étendant de 1945 à 2013, de Maurice Nadeau, critique littéraire, éditeur, découvreur et promoteur très souvent avant-gardiste d’auteurs et de textes qui se sont inscrits de façon pérenne dans le corpus d’éminence de la littérature contemporaine, méritait bien d’être elle-même rassemblée en plusieurs livres qui sont autant de « monuments » littéraires. C’est ce devoir de « réunir ce qui était épars » que Gilles Nadeau, fils de Maurice, et Laure de Lestrange, se sont donné à cœur et à tâche de mener à bien. L’ensemble de l’édifice comprendra, une fois l’édition complète, trois imposants volumes qui, outre leur puissant intérêt littéraire, traduisent l’évolution de la pensée politique du journaliste.
Le tome premier, ayant pour sous-titre Les Années Combat, recueillant les écrits de Maurice Nadeau publiés entre 1945 et 1951, est paru en novembre 2018. C’est le second, intitulé Les années Lettres Nouvelles, préfacé par Tiphaine Samoyault, couvrant la période de 1952 à 1965, qui fait l’objet de la présente chronique. En mars 1953 est créée la revue Les Lettres Nouvelles, dont le premier éditorial, signé par Maurice Nadeau lui-même, définit le projet sous la forme d’un véritable manifeste :
« La revue Les Lettres Nouvelles veut servir avant tout la littérature. Écrasée sous les idéologies et les partis pris, arme de propagande ou échappatoire, assimilée le plus souvent à un discours pour ne rien dire, la littérature est pourtant autre chose qu’un souci d’esthète, qu’une forme plus ou moins distinguée de distraction, qu’un moyen inavouable pour des fins qui la ruinent. Maintenir la littérature dans sa dignité peut suffire à notre dessein […] La littérature est un art et, à ce titre, elle ne peut pas être instrumentalisée. Pourtant, elle tient son importance sociale à la capacité qu’elle a d’ouvrir les consciences ».
La revue est d’abord mensuelle, puis hebdomadaire de mars à décembre 1959, avant de devenir bimestrielle. Elle définit, numéro après numéro, les exigences littéraires, les prises de positions politiques, les orientations intellectuelles de ses auteurs tout en faisant la promotion de nouveaux écrivains, francophones ou traduits, romanciers, poètes, essayistes émergeant avec peine de la masse éditoriale ou jaillissant brusquement sous les projecteurs médiatiques de l’époque, en tous les points du monde.
Maurice Nadeau est l’une des plumes les plus actives, les plus lucides, les plus visionnaires mais aussi les plus acérées de la revue. Les critiques et analyses littéraires, les articles et contenus de conférences et de réunions de cercles et congrès d’écrivains, les positions militantes qu’il exprime en toute franchise et en toute combativité, les réflexions auxquelles il se livre et les doutes qu’il ressent sur l’objet premier de ses travaux (la critique littéraire), « liant littérature, art et politique», constituent la somme du présent volume. Journaliste littéraire, faisant l’exégèse d’une œuvre, il sait se libérer à l’occasion de l’œuvre elle-même pour aborder en observateur et analyste critique les questions qu’elle soulève, qui se posent dans les années 50, sociales, politiques, historiques, artistiques, philosophiques, humanistes. Ici, par exemple, à propos de Gide, Nadeau se penchant sur les rapports entre l’auteur, l’œuvre et les personnages, se demande si on peut, s’il est légitime, s’il est utile de dresser un portrait de l’auteur par l’étude de son œuvre.
Là, autre exemple, à propos d’un ouvrage de Dionys Mascolo sur le Communisme, il expose son point de vue sur la relation entre littérature et engagement politique, et pose la question, et y répond, de la place de l’intellectuel communiste dans la création littéraire, du rapport entre Poésie et Révolution, au moment où le stalinisme désoriente maints auteurs, romanciers et poètes, d’obédience marxiste. Il publie de nombreux articles sur Trotski, l’homme politique, son action, son rôle historique et son œuvre littéraire. Ailleurs, il débat contre la Guerre d’Algérie, fait le tour des prises de position des intellectuels sur cette question, exprime sa propre vision, puis se demande, en évoquant les auteurs qui prennent parti, en quoi l’écriture est ou peut être action. De même, à propos de la Correspondance entre Gide et Valéry, il questionne : qu’est-ce que la littérature ? Que peut-elle ? Quel lien établir, constater ou créer entre la littérature française contemporaine, la France, les Français, leur mode de vie, leurs aspirations, leurs opinions dominantes ? Sortant du cadre de l’art littéraire, il délivre ses réflexions, plus largement, sur l’art, sur la création.
Découvreur de nouveaux talents, il est en particulier le premier à discerner en Le Clézio, dès la parution de Procès-verbal, l’étoffe d’un grand écrivain. Analysant l’œuvre de Leiris dans une série de cinq études qu’il intitule « L’âge d’homme et la littérature de confession », il interroge sur les limites de l’auto-mise en scène, de la mise à nu de soi, du dévoilement de l’intime. Quand l’écrivain s’expose, quand il expose l’homme qu’il est dans une dangereuse recherche de « la vérité », jusqu’où peut donc aller l’exhibitionnisme, jusqu’où peut mener la volonté de l’écrivain de procéder à l’édification, par-delà, voire par-dessus sa propre personne « réelle », par-dessus sa propre véritable personnalité, du personnage public qui figurera dans les biographies « officielles », ce qui semble être le dessein littéraire de Leiris ?
« Mettre à nu certaines obsessions d’ordre sentimental ou sexuel, confesser publiquement certaines des déficiences ou des lâchetés qui lui font le plus honte, tel fut pour l’auteur le moyen – grossier sans doute, mais qu’il livre à d’autres en espérant le voir amender – d’introduire ne fût-ce que l’ombre d’une corne de taureau dans une œuvre littéraire ».
Initiateur, organisateur, acteur et membre participant de la Rencontre de Zurich en 1956 entre écrivains de l’Ouest et de l’Est sur le thème de la liberté d’expression littéraire, il en rend compte de façon passionnante, en témoin et en historien critique.
Il est de toutes les causes justes.
Il s’élève contre l’instauration de la « monarchie gaullienne ». En 1960, en plein procès des « porteurs de valises » du réseau Jeanson, la publication en septembre du Manifeste des 121 pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie déchaîne la répression des pouvoirs publics. Avec 28 autres signataires, Maurice Nadeau est inculpé « d’incitation à l’insoumission et à la désertion » tandis qu’une répression frappe les signataires, révoqués de l’enseignement ou interdits sur les antennes de radio et télévision.
Il revendique haut et fort sa couleur politique, qui apparaît, sans équivoque, en fond de page de tous ses textes :
« Ne reculant pas devant les formulations hardies nous irons jusqu’à dire qu’à quelques exceptions près, il n’est pas de grand écrivain qui ne soit de gauche, pour peu qu’il ne transige ni avec son projet ni avec lui-même, à commencer par Balzac, exemple trop fameux. Parmi nos aînés immédiats, Gide, Valéry, Martin du Gard sont de gauche. Breton, Bernanos, Malraux appartiennent à la gauche et, horreur ! le Céline du Voyage, le Giono de Que ma joie demeure, le Marcel Aymé de La table aux crevés. De gauche encore, tels écrivains de notre génération dont le glissement insensible à droite ou “au milieu” correspond à une telle baisse de talent qu’ils survivront seulement grâce à leurs premières œuvres. Peu importe qu’ils soient nihilistes, partisans de l’absurde, mystiques, défenseurs de “l’art au-dessus de tout”, s’ils ont découvert un jour la voie qui mène aux autres hommes et si ces hommes se sont reconnus en eux, s’ils ont vibré ensemble sur la même onde. La droite ne communique pas, elle compartimente : entre races, religions, patries, philosophies, conditions sociales ; elle se parle à elle-même ; au fond elle est muette.. ».
Parce qu’il faut en finir dans le cadre contraint de cette présentation, laissons la parole à Tiphaine Samoyault, auteur de la riche préface à cette compilation :
« Maurice Nadeau ne se départit jamais d’une chose, pendant toutes ces années de travail intense : sa considération du lecteur. Il est bon de le rappeler à l’orée d’un volume qui réclame du temps à ses lectrices et à ses lecteurs. Ils s’y sentiront accueillis parce que cette considération traverse les temps, ne se limite pas à l’actualité d’une production. Ainsi, il propose régulièrement des enquêtes pour recueillir l’avis des abonnés : il répond, il montre qu’il tient compte des remarques qui lui sont faites. Mais c’est l’honnêteté de son engagement et la sincérité de son expression qui assurent le passage dans le temps. Ces écrits ne sont pas simplement des documents pour l’histoire littéraire ou pour l’histoire en général. Ils tissent des liens forts entre littérature, pensée et politique. Ils sont aussi des appels encore vifs à la conscience et à la sensibilité. Ils entrent en dialogue avec chacun et chacune d’entre nous.
Ce tome 2 devra donc forcément figurer, à côté du premier, déjà paru, et du troisième, à paraître, sur le bureau ou sur les rayons de la bibliothèque personnelle de toute personne s’intéressant à la littérature, à la critique littéraire, à l’histoire littéraire, à l’histoire des idées au XXe siècle.
Patryck Froissart
Maurice Nadeau, né à Paris en 1911 et mort dans la même ville en 2013, est un instituteur, écrivain, critique littéraire, directeur littéraire de collections, directeur de revues et éditeur français. Il est le père de l’actrice Claire Nadeau et du réalisateur et éditeur Gilles Nadeau.
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Le Jardin du Lagerkommandant, Anton Stoltz (par Patryck Froissart)
Le Jardin du Lagerkommandant, Anton Stoltz (par Patryck Froissart)
Le Jardin du Lagerkommandant, Anton Stoltz, Les Lettres Nouvelles, octobre 2020, 200 pages, 19 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

« Depuis plus de 75 ans rien ni personne n’a donné une explication convaincante de la Shoah. Les tentatives d’analyse sont toutes restées parcellaires, partiales, parfois erratiques. La question demeure entière dans son horreur : comment le peuple allemand, dans sa quasi-totalité, a-t-il pu adhérer et se rendre complice de la pire barbarie du XXème siècle ? La question est sans réponse car elle échappe à toute raison ».
N’oublions jamais la Shoah.
Léon-Marc Lévy, directeur du magazine La Cause Littéraire, FB, le 14 septembre 2020
La question demeure entière, lancinante, oppressante, dès que, et autant de fois qu’on se la pose et re-pose. Il se trouve qu’au moment où Léon-Marc Lévy se la re-posait, publiquement, en s’adressant à nos lecteurs, était en lecture ce « roman » d’Anton Stoltz, dont la narratrice est Anna, l’épouse de Hans Nebel (nom évidemment connoté), qui s’est fait enrôler dans le corps des SS avant même l’arrivée de Hitler au pouvoir.
Chaque page, chaque ligne, chaque mot posent en filigrane cette atroce interrogation :
Comment ?
Premier élément non satisfaisant de réponse : comment la « chose » a commencé.
Je me suis rappelée le jour où Hans m’a annoncé son entrée dans la SS et les circonstances de son adhésion. Il avait rencontré une bande de jeunes gens dans une rue du quartier des pêcheurs. Ils étaient là, plus ou moins désœuvrés, attroupés, et ils ont accosté Hans. Ils l’ont convaincu d’assister à une réunion où un représentant du NSDAP devait faire un discours. Hans n’était pas très enthousiaste au début. Il est néanmoins allé à la réunion, du côté de la Gerberstrasse. L’orateur fut médiocre, mais les idées que Hans entendit lui parurent intéressantes. Il y était question d’honneur, de fierté, d’élan national, de réparation pour les erreurs historiques commises à l’endroit du peuple allemand à la suite du Traité de Versailles. Ensuite, tout s’est enchaîné très vite. Un beau jour, Hans est revenu avec un uniforme sous le bras et m’a annoncé qu’il s’était enrôlé. On lui payait ses frais de scolarité et d’une manière ou d’une autre on lui permettait de poursuivre ses études. C’est ainsi que Hans m’avait présenté la chose.
Plus tard, devenu officier SS, Hans est affecté à Auschwitz, où il s’installe avec Anna et leurs deux enfants dans une villa du quartier réservé. C’est le début du journal d’Anna Nebel (à opposer au Journal d’Anne Franck ?).
La narratrice rapporte les petites occupations et préoccupations domestiques quotidiennes de sa gestion de l’emménagement, de l’entretien de la maison et du jardin, ce pour quoi elle obtient d’avoir à son service d’abord deux jeunes déportées, l’une qu’elle n’appelle jamais autrement que « la Juive », l’autre étant une Bibelforscherin (membre des Témoins de Jéhovah), puis un jardinier, Kreiz, un déporté juif ancien condisciple et ami de jeunesse de Hans qui fut témoin de leur mariage et à qui Hans a évité momentanément, mais momentanément seulement, de figurer sur les interminables listes monstrueuses des morts d’Auschwitz que l’officier a pour fonction macabre d’actualiser méticuleusement jour après jour en falsifiant les causes de décès.
Le dessein et l’art de l’auteur consistent alors tout au cours du texte à exprimer l’horrible décalage entre les petits soucis, dont celui de faire naître près de sa villa un jardin tropical, d’Anna Nebel obnubilée par la confiance sans réserve qu’elle éprouve et clame à l’endroit du régime, du Führer, de son objectif « naturellement naturel » d’épuration ethnique, mais qui ne veut ni voir, ni entendre, ni savoir, ni même concevoir par quels moyens s’opère près de sa maison l’immonde « solution finale », même quand elle se plaint de l’odeur des fumées qui s’échappent des cheminées du camp, même quand cette odeur lui rappelle précisément celle d’un crématorium près de quoi elle a précédemment vécu, parce que l’explication « hygiénique » que son mari lui en donne est la seule qui puisse, dans son univers mental conditionné, être en harmonie avec les « nobles intentions humanistes » du Troisième Reich. Des années après la chute du régime, devant les images d’un documentaire sur la Shoah, elle restera dans le déni en y voyant une propagande mensongère antiallemande.
Dans une ambiance totalement décalée, sous l’odeur perpétuelle des fumées des crématoires, Anna Nebel se donne pour mission d’organiser la vie sociale du quartier résidentiel réservé, en invitant les officiers SS du camp à des soirées culturelles dans le déroulement artificiellement mondain desquelles n’est jamais évoquée l’abomination de ce qui se passe à proximité, dont les bourreaux, ceux qui savent, taisent la hideuse réalité à leurs femmes et à ceux et celles qui ne doivent pas savoir.
Deuxième élément non satisfaisant de réponse :
Les fragments de la biographie de Hans Nebel, donnés par bribes par la narratrice, révèlent que l’homme n’était pas antisémite, qu’il a été de ceux qui ont combattu l’antisémitisme croissant, avant son entrée, dont on a vu les raisons ci-dessus, dans le Corps des SS, dans le Corps de la Bête.
Le rôle de comptable funèbre et de faussaire des statistiques des causes de décès qu’il est amené à jouer dans le processus de l’extermination dont il est à la fois le témoin et le complice, d’emblée ne lui plaît pas, puis lui donne une image dégradée de soi qui progressivement l’écœure, jusqu’au dégoût. On pourrait imaginer qu’à ce stade il démissionne et demande à être envoyé au front. Mais non ! Hans Nebel reporte alors sur les Juifs la responsabilité, au seul motif qu’ils sont coupables d’exister en tant que victimes obligées de leur anéantissement. Et dans une suite « logique » atrocement absurde, il cristallise en la personne de la Juive qu’il a embauchée comme domestique, et avec qui il a une relation adultère, ce « crime d’exister », en fait la cause fondamentale, par le fait que les circonstances l’ont amené à participer lui-même indirectement à l’holocauste, de sa propre déchéance morale, de sa lâcheté, de son incapacité croissante à supporter devant son miroir le visage de l’être qu’il est devenu. Alors, puisqu’il est désormais tel, il commettra à son tour avec une fureur extrême, lors d’une scène dont le récit est quasiment insoutenable, l’acte bestial, l’abattage que perpètrent inlassablement, systématiquement, les bouchers froidement fonctionnaires et fonctionnels que sont ses compagnons SS.
Je suis entré dans le Corps totalement innocent. Cela me permettait de ne pas avoir à acquitter les droits d’inscription à l’université. Né quelques années plus tôt, j’aurais pu appartenir aussi à un Corps franc. Chaque parti à cette époque avait son service d’ordre. J’aurais pu devenir un tout autre homme, tu sais. Je n’en voulais pas aux Juifs personnellement. Je n’avais aucune raison de leur en vouloir. L’un de mes professeurs de droit était juif. Je n’ai toujours eu que de bons rapports avec les Juifs, rien de désagréable jamais. Les Juifs, Anna, ne m’ont jamais rien fait.
Alors ? Non, la réponse n’est pas dans le roman d’Anton Stoltz. Elle ne peut y être. Elle « échappe à la raison », tout simplement, tout horriblement simplement, parce que la Shoah n’a aucune raison d’avoir été. Mais il faut lire ce récit. Il faut le lire en raison même du fait qu’il pose, encore et toujours, à sa façon, la question, et du degré de malaise que son auteur provoque et entretient par la mise en parallèle implicite entre les futilités des préoccupations d’Anna Nebel et sa candeur obstinée d’une part et l’hallucinant hécatombe d’à côté. Ce malaise, cette nausée, ce trouble, ce vertige, ces haut-le-cœur du lecteur devant cette nouvelle évidence du caractère inexplicable du génocide sont nécessaires. Ils participent du devoir de mémoire.
Patryck Froissart
Anton Stoltz est un écrivain canadien né à Sherbrooke. Après des études en histoire et en économie, il a passé un certain nombre d’années à l’étranger, où il a travaillé à titre de traducteur au sein de diverses entreprises et organisations. Le Jardin du Lagerkommandant est son premier roman.
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09:49 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) |
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