05/09/2026

Des chemins pour se perdre, Claire Tencin

Des chemins pour se perdre
Claire Tencin
Editions Infimes (août 2026)
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Claire Tencin offre ici un roman à tiroirs qui, d’une manière ou d’une autre, ne peut manquer d’affecter le lecteur humaniste.
La narratrice, chargée, dans une structure d’accueil spécialisée installée au sein d’un lycée, d’enseigner à des migrants mineurs irréguliers (qu’elle appelle métaphoriquement ses albatros par référence au poème de Baudelaire) les rudiments de la langue française, orale et écrite, censés faciliter leurs démarches de demande d’asile et leur intégration professionnelle et sociale, établit une relation de bienveillance, d’écoute, d’aide avec ses « élèves » et reçoit les confidences de certaines et certains sur les itinéraires et les circonstances qui ont provoqué leur décision d’entreprendre un exil périlleux vers l’Europe.
« Mes albatros venaient de temps à autre survoler le ciel vide de mon esprit comme pour me rappeler de ne pas les abandonner. Mon imaginaire a commencé lentement à arpenter l’espace sédentaire où j’étais confinée…
Et c’est de là que j’ai commencé à écrire pour reprendre la marche avec eux ».
Le récit dominant est celui de Sali, alias Alpha, alias Amara, poète. Née dans un village africain, maltraitée par son père qui lui reproche de ne pas se comporter comme doit le faire, par l’ostension de sa féminité, toute jeune fille de la communauté afin de séduire rapidement un éventuel époux, Sali, qui, foncièrement, ressent le besoin lancinant d’assumer sa masculinité, s’enfuit lorsqu’elle pressent qu’elle va être mariée de force.
Un long périple se déroule, marqué en premier lieu par une tragique traversée du désert, ponctuée d’incidents, d’accidents, d’évènements qui embarquent le lecteur aux côtés de Sali, laquelle se fait passer pour un homme répondant au nom d’Alpha. En compagnie de Maurice, un juge ayant décidé lui aussi de tenter un exil vers la France, après avoir à plusieurs reprises frôlé la mort, Alpha parvient à obtenir un passeport sous l’identité masculine d’Amara, nom qui devient son patronyme définitif. Laissons le lecteur, sans en dévoiler davantage, vivre avec Amara, animé-e d’une volonté inébranlable en dépit des épreuves à surmonter, son errance désespérée au travers du désert, ses rencontres hostiles dans les
régions du nord du Sahel, et sa traversée chaotique et incertaine de la Méditerranée sur une embarcation de fortune.
L’histoire, reconstituée et reconstruite d’après les confidences intermittentes de Sali/Amara, rapporte une haletante, hallucinante odyssée, en focalisation interne intégrant des commentaires, réflexions et jugements personnels plus ou moins explicites exprimés par une narratrice en totale empathie avec la/le protagoniste. L’écriture est d’une tonalité qui touche, d’une expressivité poignante, sur un rythme captivant.
Le cadre narratif inclut d’autres parcours, dont la narratrice-personnage principal ne recueille souvent que des fragments. Les uns et les unes dévoilent lors de moments d’intimité avec l’enseignante des éléments d’avant et du cours de l’exil, de ce qui a provoqué le besoin de quitter la famille et le pays, des horreurs vécues, réinventant parfois, ou dissimulant sciemment ceci ou cela afin de présenter un dossier qui favoriserait l’acceptation de leur demande d’asile, des causes, des circonstances, des menaces pesant sur leur vie même sous les dictatures ou les guerres civiles locales. Tous et toutes vivent dans l’angoisse de recevoir un jour une OQTF…
Toutes ces vies mouvementées, accidentées, fracassées, celles de Fatou, de Fanta, de Mariatou, d’Allan, de Tierno et de bien d’autres, s’égrènent dans le présent narratif de l’autrice, qui les entremêle en sa propre « histoire » tout en relatant ce qui advient de ses albatros durant leur séjour à Paris dans sa classe, en faisant état de ce qu’elle apprend de leur existence en foyer d’accueil ou ailleurs, de leurs déboires, déceptions, désarrois, de leurs dérives parfois, de la difficulté pour l’une, de l’étonnante facilité pour l’autre, de l’apprentissage de la langue d’intégration, de leurs projets de vie en France.
« Il n’y aura pas de liberté pour les femmes, s’enhardit Fanta, d’où qu’elles viennent et où qu’elles aillent tant qu’il y aura des hommes sur leur chemin ».
Claire Tencin, autrice humaniste, dénonce, au gré des détails biographiques, tour à tour l’excision, le patriarcat, le masculinisme, les séquelles du colonialisme, la condition des femmes dans le monde (y compris dans les pays d’accueil), l’hypocrisie, ce qui fait, en somme, de cet ouvrage à la fois un roman passionnant, et une étude sociologique lucide illustrée d’une solide réflexion philosophique.
« Les confessions d’Allan, Tierno, Abdou et Jamal ont rempli leur mission […]. Leurs drames m’ont révélé à cru ce que notre monde douillet ne veut pas savoir : l’origine du mal ».
Patryck Froissart
Plateau Caillou (Réunion)
Jeudi 3 septembre 2026
L’autrice :
Claire Tencin vit aujourd’hui à Paris après avoir vécu des années en Inde dans le cadre de son travail de recherche en littérature. Elle est diplômée en Littérature comparée de l’Université de la Sorbonne Nouvelle et de l’Institut des Langues Orientales à Paris. Elle dirige la collection Les Ardentes aux éditions ardemment, dédiée aux femmes puissantes de l’Histoire.
Bibliographie :
* Je suis un héros, j’ai jamais tué un bougnoul, Édition du Relief, 2012
* Aimer et ne pas l’écrire, Montaigne et Marie, édition tituli, 2014
* Le silence dans la peau, édition tituli, 2016
* Alexandrine de Tencin, femme immorale du XVIIIe siècle, éditions ardemment , 2022, 2024 édition remaniée
* Affreville, éditions ardemment, 2023
* L’Étreinte amicale, éd. Infimes, janvier 2025
* Des chemins pour se perdre, éd.Infimes, août 2026
L’auteur de cette recension :
Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.
Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)
Correcteur aux Editions Maurice Nadeau
Correcteur aux Editions Constellations
Membre du Comité de Lecture de la revue Art et Poésie
Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)
Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)
Membre de la SPF (Société des Poètes Français)
Publications :
-Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)
-Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)
-L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)
-Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)
-Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations) - décembre 2025
-Le joli temps des lolitas, roman (Editions Constellations) - 4 juin 2026

11:27 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |