18/07/2022
Red Voluption, Roman ultra-sensoriel, Hélène Chabaud
Red Voluption, Roman ultra-sensoriel, Hélène Chabaud
Red Voluption, Roman ultra-sensoriel, Edition BoD, mai 2017, 261 pages, 14,50 €
Ecrivain(s): Hélène Chabaud

Dans le domaine de la lecture, il est des rencontres déconcertantes. Le livre d’Hélène Chabaud en est un remarquable exemple…
L’auteure le classe en sous-titre dans le genre du roman. Provocation ? Incitation à réfléchir sur ce qu’est un roman ? Quoi qu’il en soit, on pourrait parodier Magritte et affirmer que « ceci n’est pas un roman ».
Quoique…
Justement…
Depuis Robbe-Grillet…
Tranchons ! Ceci est un roman, puisque son auteure en a voulu ainsi.
Red Voluption a bien son « héroïne », Elvire Aurouge d’Amarante.
Elvire est présente, ultra-présente, archi-présente tout au long du roman. Red Voluption est le roman d’Elvire, qui en est le seul personnage, ou presque. Les protagonistes potentiels n’apparaissent que vagues, flous, quasiment inexistants, et pour cause : ils n’ont guère d’importance pour Elvire.
Red Voluption est somme toute un portrait, un « caractère » qui s’étale sur deux-cent-soixante et une pages. Tout est centré sur Elvire, tout tourne autour d’Elvire, dont la prime présentation annonce et résume dès la deuxième page la personnalité :
Elle, c’est Elvire. Ecrivaine touchante et sexy qui appréhende la vie avec beauté, rire et flambées de folie.
L’action est simple, l’intrigue est réduite, le lieu en est Paris, et le temps celui d’un retour à la maison à la fin de la journée : unité presque théâtrale. Car, avant toute chose, Elvire est parisienne. Paris et elle sont indissociables. C’est le prétexte, pour l’auteure-narratrice, à une plongée délirante et sensuelle dans un Paris by night en symbiose totale avec son Elvire.
Elle a l’impression de bouffer la vie toute crue, de copuler avec la poésie haletante de l’Île de la Cité…
Elvire est belle, séductrice, pourvue d’une puissance d’attraction phénoménale.
Nous sommes en train de parler de rien de moins qu’une bombe. […]. Bref, le genre de poupée à consommer sur place […]. Une ligne haute tension.
Elvire est une jouisseuse. Avec elle, Hélène Chabaud jouit de faire monter au fouet les thèses d’Epicure à la puissance dix. Car il ne s’agit pas ici d’un hédonisme passif, mais d’une recherche décidée, objectivée, de « ce qu’il y a de plus beau, de plus haut, de plus fort ».
Elvire, par exemple, se délecte des visions, des couleurs, des odeurs qu’offre la nature en plein Paris, et s’en enivre au point d’en savourer les subtilités les yeux fermés et de percuter un chêne…
Elvire en marche dans Paris pense à ce qu’elle est, à ce qui est, à ce qui doit être ou ne pas être (c’est la question essentielle dans l’analyse, ou plutôt la psychanalyse, à laquelle l’auteur soumet son personnage).
Comme vous le savez maintenant, pour en arriver à ses conclusions de haute voltige philosophique […], notre Miss s’est penchée très sérieusement sur la profondeur de son âme.
Elvire, écrivaine en marche dans Paris, pense à ce qu’elle écrit, à sa raison d’écrire, à sa façon d’écrire, à son besoin d’écrire.
Si Elvire écrit de toute sa fièvre, c’est parce qu’une sacrée tentation l’envahit de souffler la bourrasque de la vérité.
L’écriture est l’une de ses sources de jouissance.
Alors, ne pouvant pas faire l’amour vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elle écrit.
Poursuivant sa marche, Elvire philosophe, rêve, se souvient, évoque Freud, jusqu’à son arrivée à sa destination, la grande maison où elle est née et réside, l’Isolela, « son Palais Royal ».
Son retour en cet ombilic donne lieu à une délirante reconstitution de l’arbre généalogique de l’héroïne, sous la forme d’une galerie hallucinante de portraits d’ascendants excentriques, tous et toutes aussi décalés, chacun dans son époque, les uns que les autres.
La description détaillée du lieu renforce le caractère d’Elvire. Tout y est en effet en accord avec l’égocentrisme voluptueux du personnage. Le moindre détail de la « capiteuse Isilela » concourt à procurer à sa propriétaire les sensations voluptuaires que réclame son tempérament.
Les splendides tapis persans, chinois ou indiens qui ornent le parquet en déployant leurs cieux damasquinés fracassants de roses extatiques, de violines lévitants, d’oranges lubriques ou d’absinthes vertigineux sont dignes des palais des maharadjahs…
Tout est à l’avenant.
« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté ».
Boissons, mets, couleurs, mobilier, bibliothèque, et, de façon centrale, le lit luxueux où s’accomplissent les ébats conjugaux avec un mari au physique évidemment parfait (correspondant à un poil près aux critères contemporains de la beauté masculine cinématographique), tout, absolument tout, est idéalement fait pour Elvire.
Il est temps d’aller s’embusquer, grâce quel lit, sur le terrain d’atterrissage velouté qui lui sert de pieux. A poil. Histoire d’aérer un peu sa remarquable anatomie. Il faut dire que l’impudeur lui va à ravir. Et de se lover dans un guet-apens de draps de soie nacrés, aussi doux que de la poudre de lin…
On aura remarqué dans cet extrait le jeu de mot, l’humour, et l’expression poétique. Le livre fourmille de calembours, de quiproquos, de boutades, de concettis, de traits d’esprit, qui jaillissent comme pétarades au milieu d’un style volontairement composite associant expressions populaires à la mode des jeunes d’aujourd’hui et écriture classique à plusieurs registres.
Parce qu’il faut bien conclure, on dira, en se demandant jusqu’à quel point Elvire est le double schizophrénique d’Hélène, qu’on assiste à un feu, à un jeu, à un déferlement d’artifices stylistiques ayant pour finalité de mettre une distance là où il n’y en a pas entre ce qu’est et ce que voudrait être l’auteure…
Patryck Froissart
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Nana à l’aube, Park Hyoung-su
Nana à l’aube, Park Hyoung-su
Nana à l’aube (Saebyokui Nana), trad. coréen Jeong Hyun-joo, Fabien Bartkowiak, 446 pages, 19 €
Ecrivain(s): Park-Hyoung-Su Edition: Decrescenzo Editeurs

Léo, un jeune Coréen en escale en Thaïlande alors qu’il doit se rendre en Afrique pour y mettre en pratique ses connaissances universitaires toutes fraîches, se retrouve à Nana.
Nana est un lieu chaud de la prostitution à Bangkok. C’est là qu’opèrent Ploy, considérée comme la reine de cette véritable cour des miracles, et ses amies, qui cohabitent dans la promiscuité d’une chambre sordide au sein d’un immeuble délabré d’un quartier tout proche ayant pour nom Sukumvit Soi 16. Léo rencontre Ploy (nom signifiant « stratagème »), tombe immédiatement et définitivement amoureux d’elle et s’incruste dans cet espace crapuleux dont il contribue, en dépensant jour après jour le pécule initialement destiné à son voyage africain, à entretenir les besoins quotidiens des occupantes en nourriture, cigarettes, boissons, yaba (drogue locale) et autres produits de consommation courante en tous genres, bien que Ploy lui ait à jamais interdit de la toucher.
Relation singulière s’il en est qui s’inscrit dans une vaste peinture romanesque populeuse, grouillante, fourmillant de détails intimistes, jalonnée des mille et un gestes, paroles, incidents, accidents, événements de la vie diurne de cette communauté de Sukumvit et de la vie nocturne du lieu de racolage qu’est Nana.
L’auteur brosse une chronique hyper-réaliste des moindres moments que passe Léo dans Sukumvit, la plupart du temps à se morfondre dans l’adoration qu’il voue à Ploy en dépit du mépris que lui témoigne sa maîtresse, et à fumer la yaba dans le huis clos de ce taudis et dans la glauque intimité de son icône et de ses compagnes, à d’autres moments à boire en compagnie du propriétaire de l’immeuble, un allemand définitivement immobile dont le corps monstrueux occupe la presque totalité d’une pièce du rez-de-chaussée, et, à intervalles réguliers, à faire les courses pour toute la troupe dans le quartier interlope.
Si Ploy tient une place centrale dans l’intrigue, Nana à l’aube est d’abord le roman de Léo. L’auteur campe là un personnage complexe qui suscite chez le lecteur à la fois la sympathie, la pitié, et le désarroi.
Léo est en effet un homme dont les traits dominants semblent être la veulerie et le masochisme, sous l’effet d’un amour passionné, d’un attachement passionnel, d’une totale soumission à Ploy… mais chez qui apparaissent également la générosité, la compassion, le dévouement, le désintéressement, le sens de l’amitié, du don de soi…
Cet asservissement dans lequel il se complaît avec une évidente jubilation, Léo se l’explique et se le justifie par le don qu’il possède de voir dans chaque personne qu’il croise à Sukumvit la révélation de ce qu’elle était dans une existence antérieure. Lors de leur rencontre initiale dans Nana, Léo a ainsi immédiatement renoué un lien rompu entre Ploy et lui cinq siècles auparavant, en Inde.
L’histoire se déroule à Mandav, dans la région de Nangar, en Inde, il y a environ cinq cents ans. Léo est un jeune chasseur orphelin, et Ploy la princesse d’un petit royaume inconnu dans la vallée de Kullu […] Un jour où Léo vient au marché pour y vendre de la viande de lapin, il y rencontre pour la première fois Ploy y faisant des courses. Ils ont le coup de foudre l’un pour l’autre…
Cette histoire dans l’histoire, Léo la raconte à Ploy, ce qui provoque aussitôt la colère et la tristesse de la jeune femme, qui mesure ainsi sa déchéance du statut de princesse à celui de prostituée. Quelles mauvaises actions a-t-elle perpétrées dans cette existence-là pour être ainsi punie dans l’actuelle ?
L’intrigue connaît plusieurs époques.
La première couvre une période de cinq années du premier séjour de Léo dans le galetas des prostituées. La seconde un retour du jeune homme totalement ruiné dans sa Corée natale où il se reconstruit dans le cadre d’une vie relationnelle normale, d’un parcours professionnel réussi, et d’un mariage. La troisième est un retour impulsif à Nana, où il retombe dans sa servitude volontaire à l’endroit de Ploy, dans le même gourbi. C’est alors qu’il fait la connaissance de l’enfant Lano, la toute jeune fille d’un des premiers commerçants établis dans le quartier, à qui il donne des cours d’anglais. Ce séjour s’achève sur la mort violente de Ploy et sur la supplique que Lano adresse à son professeur le jour que celui-ci lui annonce son départ.
– Tu reviendras, n’est-ce pas ?
Sa question rendit triste Léo. Il ne s’était jamais demandé s’il allait revenir ou non, mais au moment où elle le lui demanda il eut l’impression qu’il ne remettrait plus jamais les pieds dans ce quartier.
– Emm… je ne sais pas. Ploy n’est plus là […]
– Mais moi, je suis là, Léo, reviens pour moi.
Léo reviendra-t-il pour Lano, dont l’inéluctable destin est de devenir à son tour l’une des prostituées de Nana ? La réponse se trouve dans les toutes premières pages du roman.
La galerie des personnages que côtoie intimement Léo lors de ses séjours à Nana est impressionnante par sa diversité, sa crudité et son impressivité. On n’en présentera ici que les plus présents.
Dans le gourbi de Ploy vivent par intermèdes ou en permanence :
Lisa : admirant le métier de prostituée depuis l’enfance, elle avait décidé que, dès qu’elle serait en âge de porter un soutien-gorge, elle deviendrait une catin d’exception à Bangkok…
Kaï : elle avait quinze ans et on lui voyait les côtes […] Kaï était quelqu’un de très avare. Pour elle-même elle ne dépensait pas un sou. Elle envoyait l’essentiel de l’argent qu’elle gagnait en se prostituant à sa mère.
Yon : violée et défigurée par son oncle à sept ans, cet incident lui avait laissé non seulement le visage horriblement difforme, mais aussi de graves séquelles mentales. Une femme qui voyait la vie avec simplicité. Sa devise : boire, fumer et papoter.
Au rez-de-chaussée, végète Uhe, qui devient le confident et le conseiller de Léo.
Uhe, allemand, est le propriétaire de l’immeuble. Aiguilleur du ciel, l’homme a autrefois provoqué par négligence le crash d’un avion dans lequel se trouvait sa propre fille. Depuis il vit reclus dans cet immeuble acheté à Bangkok. Pour les habitants de Soy 16, Uhe restait une personne mystérieuse. La plus grande raison était qu’il ne faisait jamais ses besoins… Uhe ne mangeait jamais et ne faisait jamais ses besoins. Toujours vêtu uniquement d’un énorme T-shirt et d’un caleçon, il ne faisait que boire. De ce fait, son corps coincé entre les murs de la résidence avait progressivement enflé avec le temps, jusqu’à remplir toute la pièce.
Le roman, et c’est là son immense richesse, entremêle les détails les plus réalistes avec des éléments narratifs fantastiques, par exemple par l’insertion de pans de vies antérieures sur le thème de la transmigration des âmes, par exemple lorsque Léo dialogue avec un lézard, ou quand Som, la mère de la petite Lanto, morte en couches, revient dorloter ou corriger sévèrement sa fille, ou lorsqu’on retrouve le père de Lanto lui-même, après sa mort, replanté dans un grand pot de fleurs d’où il continue à régenter la vie de ses enfants.
Humour, dérision, expression de pitié ou de tendresse vis-à-vis de ses personnages, narration brutale de scènes d’une cruauté parfois inouïe, description scabreuse d’une misère morale ou matérielle propre à provoquer la nausée, réflexions philosophiques, commentaires sociologiques, réalisme, fantastique, superstition, insertion de détails immondes pouvant aller jusqu’à la scatologie sont les éléments narratifs qui constituent la liste non exhaustive des ingrédients faisant de ce roman à part une fresque vivante et prenante du quotidien d’un des endroits du monde concentrant de manière extrême les vices et vertus qui caractérisent l’homme d’aujourd’hui.
Enorme !
Patryck Froissart
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Le Prophète, Khalil Gibran
Le Prophète, Khalil Gibran
Le Prophète, mars 2017, trad. de l'arabe par Anne Wade Minkowski, Préface d’Adonis, 131 pages, 2,50 €
Ecrivain(s): Khalil Gibran Edition: Folio (Gallimard)

Quelle bonne idée que de republier en poche Folio ce texte des plus précieux et de le mettre ainsi à la portée de tous ! Quatre-vingts pages de sagesse et d’invitation à une relecture philosophique du monde et de l’être, encadrées en préface par une superbe présentation de l’œuvre par le poète Adonis et en postface par une analyse auteur/texte de la traductrice Anne Wade Minkowski dont il faut souligner l’excellent travail réalisé pour cette traduction nouvelle.
Une nouvelle traduction du Prophète de Khalil Gibran ? Pourquoi ? On dit parfois qu’un grand texte ne peut être épuisé par une traduction unique, si bonne soit-elle…
Le Prophète, personnage essentiel de l’œuvre, c’est Al-Mustafa, qui vit, dans la situation narrative initiale, depuis douze ans dans la ville d’Orphalèse, dans l’attente du retour du navire qui doit le ramener à son île natale.
Le récit commence à l’instant qu’apparaissent les voiles du navire attendu, et s’achève au moment qu’Al-Mustafa embarque et que son navire lève l’ancre. La scène initiale est théâtrale : le Prophète est debout au sommet d’une colline, scrutant l’horizon, lorsqu’il aperçoit le bateau. Il en descend lentement, plongé dans ses pensées, faites à la fois du regret de quitter ceux qui l’ont accueilli pendant tant d’années, et du désir nostalgique de rejoindre les siens. Dilemme bien connu de l’exilé…
Entre cette apparition sur un sommet, qu’on peut percevoir comme une théophanie, et le départ assimilable à une ascension, le Prophète parle.
Son premier discours, il l’adresse en pensée à ses compatriotes tout en effectuant solennellement sa descente, jusqu’au moment qu’il se retrouve au niveau de la foule qui s’est amassée aux portes de la ville à l’annonce de l’arrivée du navire, triste signal, pour tous, du départ imminent du sage.
Son deuxième discours s’adresse à l’ensemble des personnes rassemblées, sous la forme de réponses aux interpellations et aux questions successives des anciens, puis des prêtres et prêtresses, puis d’autres, anonymes, puis d’une voyante du nom d’al-Mitra dans une mise en scène messianique : le Prophète est ainsi interpellé en marche, entouré et accompagné par la foule, jusqu’à la grande place, devant le temple, lieu symbolique de jonction entre le sacré (templum) et le profane (agora). Le choix du lieu de cette deuxième harangue et des échanges qui la suivent situe ainsi les propos du Prophète dans un contexte intermédiaire entre le religieux et le civil, ce qui confère à leur locuteur le double statut de messager (justifiant le titre) et de maître en philosophie à l’image des philosophes du Lycée d’Athènes ou de l’Ecole péripatétique…
C’est là que se déroulent les échanges suivants, chacun d’entre eux ayant une structure similaire : une personne de l’assistance pose une question se rapportant généralement à un thème en relation avec sa corporation, son état, ou son statut social, et le Prophète y répond longuement par une série de versets poétiques.
Ainsi :
– La voyante et prêtresse Al-Mitra sur la question du Mariage, puis, bien plus tard, sur la Mort
– Une femme qui tenait un nouveau-né contre son sein au sujet des Enfants
– Un homme riche à propos du Don
– Un vieil aubergiste sur la Boisson et la Nourriture
– Un laboureur sur le thème du Travail
– Une femme sur la Joie et la Tristesse
– Un maçon sur les Maisons (ici Gibran met en opposition la notion de propriété qu’il présente comme égoïste, individualiste, de repli sur soi et sur la protection jalouse de biens matériels illusoires, et la liberté du nomade que rien ne retient ni n’entrave)
– Etc…
Autres sujets successivement introduits : le Vêtement, la Vente et l’Achat, le Crime et le Châtiment, les Lois, la Liberté, la Raison et la Passion, la Douleur, la Connaissance de Soi, l’Enseignement, l’Amitié, la Parole, le Temps, le Bien et le Mal, la Prière, le Plaisir (question posée par… un anachorète), la Beauté (question d’un poète), la Religion.
Cette mise en scène dramatique, dont la tonalité est marquée par la tension d’une fin d’exil, d’un départ imminent, d’adieux douloureux et qui prend la forme de répliques encadrées de didascalies réduites, d’un message poético-philosophique quasiment monologique, assure au personnage la stature, le statut, la grandeur sacerdotale de l’émissaire qui vient et s’en va après avoir délivré la parole de sagesse.
Quelques maximes, parmi les milliers que délivre le Prophète sur cette scène grandeur nature, dans ce décor olympien :
Cette belle conception du mariage :
Aimez-vous l’un l’autre, mais ne faites pas de l’amour un carcan :
Qu’il soit plutôt mer mouvante entre les rives de vos âmes.
Remplissez chacun la coupe de l’autre, mais ne buvez pas à la même.
[…]
Et dressez-vous ensemble, mais pas trop près l’un de l’autre :
Car les piliers du temple se dressent séparément,
Et le chêne et le cyprès ne peuvent croître dans leur ombre mutuelle.
A propos de la dualité Joie et Tristesse :
Certains parmi vous disent : « La joie est plus grande que la tristesse » et d’autres disent : « Non, c’est la tristesse qui est la plus grande ».
Moi je vous dis qu’elles sont inséparables.
Elles viennent ensemble, et si l’une est assise avec vous, à votre table, rappelez-vous que l’autre est endormie sur votre lit.
Sur le Vêtement, ces paroles à mettre en lien avec la brûlante actualité du débat sur le voile :
Vos vêtements dissimulent une grande part de votre beauté. Ils ne peuvent cacher ce qui n’est pas beau.
Bien qu’en eux vous recherchiez la liberté de votre intimité, il se peut que vous y trouviez aussi un harnais et une chaîne.
C’est la peau plus nue et moins parée que je voudrais vous voir aller à la rencontre du soleil et du vent.
Car le souffle vital est dans le rayonnement du soleil et la main de la vie est dans le vent.
Sur La Connaissance de soi :
Ne dites pas : « J’ai trouvé la Vérité », mais plutôt : « J’ai trouvé une Vérité ».
Ne dites pas : « J’ai trouvé le chemin de l’âme ». Dites plutôt : « J’ai rencontré l’âme marchant sur mon chemin ».
Pour conclure cette modeste présentation d’un message d’une profondeur et d’une portée aussi sublimes, il convient de s’adresser au lecteur parvenant à la fin de l’ouvrage de la même façon que le fait Al-Mustafa à la fin de sa harangue :
Adieu, gens d’Orphalèse.
Ce jour a pris fin.
Il se referme sur nous tel le nénuphar sur son lendemain.
Ce qui nous a été donné ici, nous le garderons.
Puissent en effet garder en eux et mettre en œuvre ne serait-ce qu’une infime part de cette infinie sagesse tous ceux à qui il sera donné d’en prendre connaissance !
Patryck Froissart
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Alma, J-M G. Le Clézio
Alma, J-M G. Le Clézio
Alma, octobre 2017, 343 pages, 21 €
Ecrivain(s): J-M G. Le Clézio Edition: Gallimard

Alma s’inscrit dans le droit fil de la plupart des romans de J-M G. Le Clézio, dans leur thématique obsédante, celle du voyage, de la quête, de la trace perdue de ce qu’il faut retrouver. Lire Alma, c’est se replonger dans cette atmosphère à la fois intime et étrangement décalée au sein de l’espace-temps du Chercheur d’or ou plus particulièrement du Voyage à Rodrigues, longue pérégrination solitaire sur les pas effacés/reconstitués du grand-père de l’auteur, ce grand-père lui-même chercheur solitaire sur les chemins secrètement parcourus par les pirates de l’Océan Indien dont la légende veut qu’ils aient enterré leur fabuleux butin dans cette petite île des Mascareignes perdue dans l’océan.
Alma, c’est cette autre île des Mascareignes, Maurice, pays où ont migré au XXVIIe siècle, où ont vécu, où ont procréé les ancêtres de J-M G. Le Clézio, où résident toujours bon nombre de leurs descendants, d’où sont repartis, au fil des générations, d’autres membres de la lignée, les uns vers d’autres horizons, les autres pour un retour en France, terre des origines.
C’est donc une histoire ressemblant de près ou de loin à celle de sa parentèle que raconte ici J-M G. Le Clézio, le destin d’une famille à qui l’auteur a attribué le patronyme de Felsen.
Le récit reconstitue, de façon non linéaire, très fragmentée, l’ascension sociale puis la décadence des Felsen, du premier du nom qui a débarqué à l’Île Maurice, Île de France à l’époque, jusqu’à la disparition présumée du dernier Felsen franco-mauricien.
Le caractère plurivoque de la narration permet la juxtaposition, voire la confrontation des points de vue, au travers des époques et des lieux. Deux narrateurs à la première personne dominent dans une alternance régulière de voix :
– Jérémie Felsen, né en France d’un grand-père qui a fait le chemin inverse, de Maurice pour une re-transplantation dans la terre originelle.
– Dominique Felsen Laroche, dit Dodo, ultime représentant des Felsen vivant à Maurice.
Jérémie Felsen, poussé par le besoin de retrouver l’endroit où son grand-père a ramassé, avant son exil inversé, une roche étrange qu’il lui a léguée, une « pierre de gésier » sensée être un des rares vestiges du dodo, l’oiseau emblématique des Mascareignes exterminé par les premiers colons, découvre l’île.
Dodo, le personnage le plus marquant, le plus attachant du roman, est un sans domicile fixe itinérant considéré comme un simple d’esprit. Horriblement défiguré à l’adolescence par une maladie que lui a transmise une prostituée, Dodo, devenu orphelin après que ses parents ruinés ont été chassés du domaine familial par un nouveau riche qui s’en est emparé, erre dans ses souvenirs, rejoue, avec talent, chaque fois qu’il le peut, sur des pianos de hasard, les pièces qu’il a apprises avant sa maladie, foule en boucle interminable les mêmes sentiers, et veille à ce que ne disparaissent pas, sous l’usure du temps, les noms de ses ancêtres gravés sur une stèle isolée dans un cimetière en partie à l’abandon. Son récit, fortement caractérisé en focalisation interne, transcrit de façon très personnalisée par sa syntaxe, par l’usage ici et là du créole mauricien, et par ses références culturelles, sa représentation confuse du monde insulaire qu’il arpente de manière circulaire jusqu’au jour où il émigre en France.
« Maman Laros est allée au cimetière Saint-Jean, et bien sûr à cause de tout ça Papa est mort, il a eu sa crise au cerveau et il est tombé par terre dans sa chambre en ronflant et en faisant ses bruits d’eau qui coule. Il met plusieurs jours à partir, alors il est tout blanc sur son lit et sa barbe qui pousse encore ».
Bien que ces deux-là ne se rencontrent jamais, leurs chemins s’entrecroisent, se suivent, s’éloignent, dans un entrelacement de trajets, d’itinéraires, de marches, dont le point centripète, ombilical, maternel, est tout naturellement l’ancienne maison Felsen, opportunément nommée Alma, appellation reprise dans le titre qui l’étend à l’île tout entière.
L’identité du petit nom gâté de Dominique – Dodo – et de l’appellation vulgaire donnée au dronte solitaire éteint met en jeu une similitude tragique de destin. Dominique, dernier de son espèce, n’existe plus en tant que Felsen : quasiment tout le monde a oublié son vrai nom, dont le seul fait de se prévaloir lui vaudrait d’être confirmé dans la posture du simple d’esprit que la société lui attribue et lui attirerait maintes railleries (de la même façon, les chasseurs colons se moquaient de la prétendue niaiserie et de la démarche maladroite du dronte…).
Le destin tragique de l’oiseau emblématique se rejoue en ce Dodo Felsen qui, en quelque sorte, le réincarne.
Jérémie ne connaît pas l’existence de ce cousin.
Se rencontreront-ils ?
L’auteur joue sur cette éventualité en entretenant un flou artistique sur les temps respectifs des deux narrations, non datées.
Dans la trame de ces trajectoires narrativement entrelacées apparaît de façon récurrente une fascination pour les toponymes et les patronymes, pour ces noms importés de France et d’Europe, d’Inde, de Madagascar, d’Asie, et surtout pour ces noms donnés par les maîtres aux esclaves dépossédés de leur identité originelle… Sous la forme d’inventaires classés, dans le prologue, ou de jaillissements au hasard des itinéraires respectifs des personnages, ces noms réactivent la mémoire socio-historique de Maurice par leurs multiples résonnances.
« Les noms apparaissent, disparaissent, ils forment au-dessus de moi une voûte sonore, ils me disent quelque chose, ils m’appellent, et je voudrais les reconnaître, un par un, mais seule une poignée me parvient […] Ils sont la poussière cosmique qui recouvre ma peau […] De tous ces noms, de toutes ces vies, ce sont les oubliés qui m’importent davantage, ces hommes, ces femmes que les bateaux ont volés de l’autre côté de l’océan, qu’ils ont jetés sur les plages, abandonnés sur les marches glissantes des docks, puis à la brûlure du soleil et à la morsure du fouet ».
Interrompent le cours de la double narration d’autres voix, celles de personnages symboliques de l’histoire locale, à qui J-M G. Le Clézio donne (redonne) la parole et qui se racontent : Histoire de Topsie, Histoire de Marie Madeleine Mahé, Histoire d’Ashok, Histoire de Saklavou… Chacune de ces vies rappelle l’origine, l’arrivée, libre ou forcée, d’une des grandes composantes ethniques du peuple arc-en-ciel mauricien.
Au gré des chemins se font les rencontres, bonnes ou mauvaises.
Les pas de Dodo le conduisent toujours aux mêmes endroits, familiers aux lecteurs connaissant l’île (Saint-Paul, La Louise, la rue Saint-Jean, le cimetière du même nom, Rose-Hill…), sa ronde sans fin le ramène vers les mêmes personnes (Mme Honorine, Missié Zan, Yaya, Béchir…). Parmi les rencontres inattendues, celles de bandes de voyous qui le tabassent, et celle de Vicky qui va rompre les lignes et l’emporter en France.
« J’imagine que je pars là-bas en France, dans le grand avion, et j’ai peur. C’est un trou devant moi comme si je tombe en marchant la nuit dans les cannes. Chaque jour depuis que je gagne le pari de Missié Hanson, je vais à pied et en bus pour voir ces endroits que je ne vais plus voir, je crois que c’est ça qu’on doit faire au moment de mourir ».
Les routes de Jérémie croisent, entre autres, celle d’Emmeline, une lointaine parente qui remue pour lui les histoires de famille, celle d’Aditi, une fille sauvage qui a fait le choix de vivre la vie libre de ses aïeux marrons dans les lambeaux de forêt encore préservés en suivant l’exemple de Damayanti partie à la recherche de son mari le roi Nala, celle d’une présumée descendante de Surcouf, et celle, saillante, douloureuse, de Krystal, jeune prostituée de qui s’éprend le jeune Felsen, Krystal qui apparaît et disparaît au grand désespoir du visiteur dans un jeu de piste qui inscrit dans le récit de nouveaux itinéraires.
« J’ai décidé de partir à sa recherche. Remonter tous les chemins qu’elle a parcourus, à Flacq, à Phoenix, à Bagatelle, au Caudan… »
Quelle richesse romanesque ! Quelle plaisante complexité d’écheveaux narratifs ! Quelle variété de personnages ! Quelle puissance créatrice dans la construction des caractères des principaux d’entre eux ! Quel pouvoir d’évocation dans la description des lieux ! Quelle érudition dans la reconstitution des faits historiques contextuels ou passés ! Quelle lucidité dans l’approche sociologique de l’île ! Quelle aisance dans les sauts et ruptures de points de vue ! Quel humanisme, mais aussi quel réalisme sans indulgence benoîte dans la vision globale de ce microcosme social !
C’est du J-M G. Le Clézio.
Quoi d’autre ?
Patryck Froissart
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19:45 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |
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Le vertige des étreintes, Albert Bensoussan
Le vertige des étreintes, Albert Bensoussan
Le vertige des étreintes, octobre 2017, 259 pages, 19 €
Ecrivain(s): Albert Bensoussan Edition: Editions Maurice Nadeau

Il y a mille façons de vivre l’exil, le déracinement, la transplantation. Il y a mille façons d’exprimer la nostalgie, de faire remonter les souvenirs, de les trier, de leur redonner cohérence et d’en reconstituer scènes et tableaux correspondant peu ou prou à la réalité d’un passé dont on croit avoir conservé les faits et l’atmosphère.
Ce livre traite le sujet en mêlant souci de réalisme, humour, émotion et subjectivité. Albert Bensoussan, né en 1935 en Algérie où il a grandi et vécu jusqu’en 1961 au confluent de trois cultures, juive, arabo-musulmane, chrétienne, entrecroise en ce roman qu’on sent fortement autobiographique d’une part ses souvenirs de sa période algérienne et d’autre part des éléments intimistes de sa vie en France, et particulièrement en Bretagne, après l’exode familial consécutif à la guerre d’indépendance, avec sa première épouse Dores, hispanophone, et, suite au décès de celle-ci, avec Leah, sa deuxième femme, anglophone.
Les premiers émois amoureux, les primes manifestations de la libido, le baiser primordial, puis les amours de rencontre suivies ou non d’une liaison émaillent le long cours de toute la vie d’un narrateur vieillissant, comme autant d’incrustations dans le récit de sa relation avec ses deux épouses.
Ainsi remonte, comme autant de bulles scintillantes, le « vertige » vécu de chacune de ces étreintes, les unes fugaces bien que passionnées et ayant laissé une empreinte ardente dans la mémoire d’Albert, les autres, occultes, n’ayant eu d’existence que dans les désirs restés secrets du vieil homme.
Elle s’enlisait en moi et c’était doux et parfumé […] Son ventre rond de mère épousait le mien, j’avais tout loisir de happer un sein, mordiller un téton, jouer le gourmand, le goulu, le glouton, et c’est de concert que nous halions notre folle nef à bon port. Jusqu’à nous échouer sur le carrelage de la salle de bains…
Se superpose à cette galerie d’amours ponctuelles, pour certaines ardemment sensuelles et pour d’autres purement platoniques voire virtuelles, l’histoire conjugale vécue avec Dores puis avec Leah. Les épisodes, les faits marquants, les résurgences du pire et du meilleur de ces deux relations de premier plan s’intercalent, s’imbriquent, se succèdent de belle manière dans un cours narratif aléatoire, non linéaire, sous forme d’anecdotes, de paroles rapportées, de moments émouvants ou drôles.
La longue, lente, effroyable dégradation de l’état de santé de Dores la Galicienne est décrite sans fausse pudeur, dans ses détails les plus morbides, jusqu’au dernier râle. L’auteur-narrateur-personnage, tout en opérant ici et là quelque distanciation, probablement psychologiquement nécessaire, exprime le plus souvent avec une intensité qui atteint le lecteur en partage les souffrances de son épouse malade et sa propre douleur lancinante au souvenir de l’évolution dévastatrice de la maladie. Entre les lignes d’humour, sous les phrases de dérision se lisent le désespoir, la colère, le tragique sentiment d’impuissance du mari qui voit se détruire et dépérir de jour en jour la femme aimée.
Un tremblement essentiel, rien d’autre, tel fut le verdict lorsque je la menai à la consultation du CHU […] Mais pour l’essentiel c’était plus stupeur que tremblement. Il suffisait de voir ce masque d’hébétude qui peu à peu collait à ses traits, naguère si vifs…
Hier encore, et puis le ciel lui est tombé sur la tête, en entraînant ses molaires, ses incisives, peu à peu dépeuplant sa bouche…
La vérité, c’est que nous vivions cernés par la maladie, enfermés l’un dans l’autre, comme dans un œuf fêlé […], d’autant plus sévèrement qu’elle répondait à mes minauderies d’ex-amoureux transi par de rauques monosyllabes qui avaient remplacé chez elle ce velours de timbre…
Comment faire comprendre à Leah, la seconde épouse, la remplaçante, l’intensité de la poignante prégnance de cette relation antérieure ? Le faut-il, au fond ? Est-ce communicable ? Garder, ou non, pour soi, en soi, les radieux et les tristes jours de cette vie-là ? L’auteur-narrateur se pose ces questions. Le quotidien, avec Leah, qui semble fait de légèreté, de complicité, de bonheurs simples, cautérise la plaie, sans en faire disparaître les stigmates, et atténue le deuil, sans en tarir les constantes résurgences.
L’auteur entremêle le « vertige des étreintes » amoureuses et ses souvenirs nostalgiques d’une Algérie perdue, qu’il ranime en une fresque vivante et pittoresque de la vie des quartiers d’Alger où il a vécu. Sur ces scènes tragi-comiques flottent toutefois les nuages de plus en plus sombres de la guerre civile qui s’installe, avec son lot meurtrier d’attentats et de représailles et la désagrégation des relations entre les différentes communautés. Albert traduit en ces occurrences avec une sombre rancœur sa perception, proche de celle qu’a souvent exprimée Camus, des événements dramatiques de la guerre d’Algérie qui ont d’abord provoqué l’exil de la famille, et auxquels il lui a fallu ensuite prendre part au titre d’appelé, mobilisé et incorporé dans les rangs des forces françaises engagées dans la répression.
La guerre, toujours la guerre […] L’enfer est au milieu de cette joute farouche […] La dérive se poursuit, le monde entier bascule […] L’Algérie disparue, nous la portons en notre chair comme une paupière béante…
La cicatrice de l’exil se rouvre lorsque l’auteur retourne, bien des années plus tard, dans sa ville natale.
Qu’a-t-elle à voir avec la mienne, cette ville que j’ai revue vingt ans après ? Alger n’est plus.
Reste l’irréductible :
Nos traditions judéo-arabo-berbères, la musique, la cuisine et les youyous, non, personne ne pourra m’en défaire.
Albert Bensoussan offre, avec ce retour sur vie, un récit riche, intense, constellé d’histoires, et chargé d’Histoire.
Patryck Froissart
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L’Arbre et le Béton, De la nature des choses, Des choses de la nature (dialogue), Margo Ohayon & Michel Host
L’Arbre et le Béton, De la nature des choses, Des choses de la nature (dialogue), Margo Ohayon & Michel Host
L’Arbre et le Béton, De la nature des choses, Des choses de la nature, février 2017, 108 pages, 12 €
Ecrivain(s): Margo Ohayon & Michel Host Edition: Rhubarbe

Deux voix qui s’interrogent, se répondent, s’interpellent, jouent la provocation sympathique, la séduction subtile…
Deux visions poétiques du monde qui s’entrecroisent, se contredisent, se superposent, se complètent, se réunissent par endroits pour n’en faire plus qu’une… puis se disjoignent…
Telle est la joute amicale et originale en vingt manches plus une prolongation à quoi se sont livrés Margo Ohayon et Michel Host dans ce recueil mêlant prose poétique et poésie formelle, souvenirs et impressions intimes, histoires et anecdotes.
L’Arbre et le Béton…
De ces deux voix, l’une serait celle de L’Arbre, de la Nature, et l’autre celle du Béton, de la Ville ? Ce serait trop simple !
Lorsque Michel Host affirme : « Les balades en forêt pas plus que de la boue à mes semelles ne sont faites pour moi », ce n’est pas sans une immédiate note nostalgique d’une époque révolue où, en son enfance, toute la vie se déroulait à la campagne. Mais ce temps-là n’est plus, l’homme est devenu citadin et préfère le trottoir aux sentiers.
C’est ainsi.
C’est ainsi mais rien n’est définitif. L’homme passera, la nature reprendra la place qui lui a été prise, et qui est foncièrement la sienne.
C’est ainsi, mais, quoi qu’il en dise, cette nature, Michel Host la porte en soi. S’il ne s’y reconnaît pas, il en est partie prenante, il en est aussi partie prise. Il assume cette contradiction.
Je suis partie involontaire de ce que, à défaut d’imagination, la philosophie appelle la nature en général, segment du monde physique donc.
Puis-je affirmer […] que j’ai plaisir à la Nature, à me trouver chez elle ? Pas vraiment… Mais parfois oui, lorsque les conditions sont confortables […]. La terre ? J’aime son odeur, ni mâle ni femelle, mais puissante, singulière. Surtout dans le vin (Le voyageur anglais).
A quoi répond immédiatement avec jouissance, avec sensualité, presque avec dévotion, Margo Ohayon :
L’odeur de la terre, la contourner, la prendre entre ses paumes, d’un souffle la ranimer, la porter de bouche en bouche sous les anciens pampres rouges devenus vigne-vierge sauvage au cœur de la jachère… (La source).
Le thème est repris dans les échanges qui suivent celui-là. Les mots de l’une infléchissent la perception de l’autre, suscitent interrogations et variations, les positions se rapprochent. L’intrusion du béton dans le duel amical, de ce béton qui semble devoir anéantir tout espace naturel, met les deux poètes en accord : la suprématie de l’homme sur la Nature n’est qu’un règne provisoire.
Dans l’asphalte de la ville, ou entre deux pavés figés dans le dur ciment, je l’ai vue moi aussi, l’épée d’herbe réfractaire, l’ultime résistante, l’humble sœur muette… (Mon humble sœur muette).
La nature poétique reprend alors elle aussi le dessus, et l’imaginaire s’invite en force. Oubliée la dure réalité du béton, rêverie et divagation redeviennent possibles, l’érotisme, rival immémorial du trivial, efface la morne et insensible, insensée dureté de l’asphalte, et le poète Host s’introduit dans la scène du Déjeuner sur l’herbe, dont il devient le cinquième acteur. Joli coup de théâtre !
Paysages remémorés, souvenirs résurgents de tableaux de peintres (Corot, Sisley, Cranach), galerie animalière où le frelon, la libellule, la fouine, le lérot, la corneille, l’écureuil, jalonnent le cours de l’enfance, la Nature, à défaut d’être encore en mesure de ré-envahir la ville, s’impose en puissance évocatrice dans le va-et-vient épistolaire.
Comment passe-t-on de la réminiscence d’une buse blessée, soignée, guérie et relâchée à un débat sur Marmontel ? C’est là qu’est tout le charme de ces conversations à bâtons rompus qui permettent, par associations, de savoureux coq-à-l’âne…
La Nature, source et lieu de tous les mythes… Evidemment surgit sans tarder, et réapparaît de façon récurrente, pointant sa gueule dans le tac-au-tac, l’animal mythique par excellence, le serpent originel, lequel connote fatalement… l’origine du monde, d’où un à-propos sur le tableau de Courbet.
Les deux muses s’amusent, et nos poètes musent, et se faufilent entre des fantômes, puis passent du macabre, du thanatos, à l’éros, comme par hasard, et le dialogue s’enfièvre, et nos auteurs, oserait-on dire, « s’acoquinent » de manière plus intime, car le serpent tentateur est bien présent, à peine dissimulé, dans le jardin poétique et secret qui s’est créé là.
Trois jouvencelles laissent à peine entrevoir leur mont de Vénus glabre sous un voile diaphane, et deux pommes d’or (Les pommes d’or, Margo Ohayon).
Ce qui provoque, inévitablement, sur le même registre, la répartie galante de Michel Host :
Ô Margo, voulez-vous me rendre fou ?
M’égarer dans les sables du désert où s’est englouti le jardin ?
Me voir m’élancer jusqu’au prochain mirage, et de mirage en mirage me perdre en rêveries insolites, si ce n’est ithyphalliques ?
Comme vous y allez, n’est-ce pas… Trois jouvencelles ? Et avec ça tentées, sous leurs mines pudiques, par quelque diable caché ?
Et le jeu continue, et par moments le jeu s’emballe, et « emballe » le lecteur.
Poésie parfois prosaïque, prose toujours poétique pour des compositions souvent plaisamment ludiques, souvent agréablement bucoliques, tantôt simplement mais délicatement nostalgiques, tantôt quelque peu théâtrales, parfois puissamment lyriques, parfois concrètement « sociétales », tantôt foncièrement philosophiques…
De rerum natura…
L’ensemble, à situer dans la tradition des belles-lettres, est charmant, et bien plus encore : charmeur.
Patryck Froissart
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19:42 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |
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17/07/2022
Borborygmes - Valéry Larbaud
Valéry Larbaud
Quand un poète s’exprime avec ses tripes, cela donne ceci :
Borborygmes ! Borborygmes !...
Grognements sourds de l'estomac et des entrailles,
Plaintes de la chair sans cesse modifiée,
Voix, chuchotements irrépressibles des organes,
Voix, la seule voix humaine qui ne mente pas,
Et qui persiste même quelque temps après la mort physiologique...
Amie, bien souvent nous nous sommes interrompus dans nos caresses
Pour écouter cette chanson de nous-même ;
Qu'elle en disait long, parfois,
Tandis que nous nous efforcions de ne pas rire !
Cela montait du fond de nous,
Ridicule et impérieux,
Plus haut que tous nos serments d'amour
Plus inattendu, plus irrémissible, plus sérieux -
Oh l'inévitable chanson de l'oesophage !...
Gloussement étouffé, bruit de carafe que l'on vide,
Phrase très longuement, infiniment modulée ;
Voilà pourtant la chose incompréhensible
Que je ne pourrais jamais nier
Voilà pourtant la dernière phrase que je dirai
Quand, tiède encore, je serai un pauvre mort « qui se vide ! »
Borborygmes ! Borborygmes !...
Y'en a-t-il aussi dans les organes de la pensée,
Qu'on n'entend pas, à travers l'épaisseur de la boîte crânienne ?
- O. Barnabooth. Ses œuvres complètes
Editions de la Nouvelle Revue Française, 1913
15:44 Écrit par Patryck Froissart dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |
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08/07/2022
Un oiseau bleu et rare vole avec moi, Youssef Fadel
Un oiseau bleu et rare vole avec moi, Youssef Fadel
Un oiseau bleu et rare vole avec moi, mars 2017, trad. arabe marocain Philippe Vigreux, 394 pages, 23,80 €
Ecrivain(s): Youssef Fadel Edition: Sindbad, Actes Sud

Bouleversant !
La lecture de ce roman hors du commun est une plongée en enfer.
Aziz, issu d’un milieu rural pauvre où il a vécu une enfance difficile, violente, douloureuse avant d’être recueilli par une communauté religieuse qui lui permet de faire des études, devient aviateur.
Zina, qui a eu elle aussi un parcours d’enfance et d’adolescence ponctué de violence paternelle, est prise en charge et protégée par sa sœur aînée Khatima, que le dénuement contraint, après qu’elle et Zina ont fui nuitamment les violences de leur père, et après maintes vicissitudes, à la prostitution à Azrou sous le joug brutal du proxénète Jojo.
Rien de très original, si on s’en tient à ce résumé de la première partie du récit.
Mais l’histoire a pour contexte très particulier le Maroc des années de plomb…
Aziz, affecté à la base de Kenitra, rencontre Zina dans le bar d’Azrou où, s’étant émancipée de Jojo, Khatima a été embauchée comme serveuse par la propriétaire française. La rencontre a lieu juste au moment où l’odieux Jojo tente de mettre l’emprise sur Zina, candide et belle adolescente, pour l’intégrer dans son cheptel à la place laissée vacante par la défection de sa grande sœur.
Une belle intrigue commence, un mariage se prépare, le bonheur, après des années de souffrances, semble s’offrir aux deux personnages.
Le 16 août 1972, le commandant de la base aérienne de Kenitra donne l’ordre à ses pilotes de décoller et de tirer sur l’avion qui ramène d’un voyage en France le roi Hassan II…
Tous les éléments de la vie des deux personnages se situant avant et après cette date sont donnés par tranches, de manière achronologique par les voix alternées de chaque narrateur.
Il y a la voix de Zina, l’héroïne, et celle d’Aziz.
Il y a la voix de Baba Ali, l’un des gardiens de la « casbah », la prison où est enfermé Aziz, et celle du sergent Benghazi, son chef.
Il y a la voix de Khatima, la sœur-mère de Zina.
Il y a la voix de Hinda, la chienne, racontant sa propre histoire, laquelle va croiser celle d’Aziz.
Au fil de la lecture se reconstitue progressivement pour le lecteur la linéarité de chacun des parcours complexes de ces six narrateurs exprimant et commentant à la première personne la vision à focalisation réduite de leur quotidien et de son contexte.
En effet, l’Histoire, celle du Maroc des années de plomb, ici n’est pas le cadre réaliste, objectif, ni d’ailleurs militant, du récit. Elle n’est évoquée que par ce qu’en connaissent et en subissent les protagonistes, par ce qu’ils en perçoivent, de manière distante et floue, et peu intelligible, dans leurs vies qui se déroulent très loin des événements agitant des médias dont le bruit et la fureur ne les atteignent pas dans leurs aspects purement politiques.
Les récits des deux gardiens sont glaçants. Est effarant, est effrayant le degré d’inhumanité qui les possède et les blinde après qu’ils ont passé des années à voir mourir, à laisser mourir, voire à faire mourir à petit feu ou dans un accès de violence, en détournant les maigres sommes que l’administration leur octroie pour les nourrir, des cohortes de prisonniers politiques devenus des « disparus » qui n’ont plus d’existence légale, des êtres annihilés dont personne, officiellement, ne sait plus rien, des barbaques vivantes sur lesquelles ils prélèvent des organes pour les vendre.
Dès le matin levé, on sera débarrassé de lui. Si au moins j’avais vendu son œil […] Quatre mille dirhams la pièce…
Je comprends aussi quand (le commandant) refuse de les nourrir avec l’argent de l’Etat. Ce qu’il y a par contre, c’est que je ne le comprends pas quand il construit des maisons avec cet argent-là. Des quartiers entiers qu’il fait construire à Meknès…
La narration que fait Hinda, la chienne, de sa chienne de vie tout aussi misérable, douloureuse, erratique, ballottée, que celle des autres protagonistes, traduit, par le biais de son point de vue d’animal non dénué de sensibilité mais qui ne comprend ni ce qui lui arrive ni quelles en sont les raisons, le brouillard et le caractère insaisissable, aléatoire du régime arbitraire dans lesquels évoluent à l’aveuglette les sujets du royaume.
Hinda échoue un jour à la casbah. Et elle aussi témoigne.
J’étais dans la cour quand, tout d’un coup, qu’est-ce que je vois ? Le Rifain sortir nu comme un ver en riant aux éclats et en tournant dans la cour, l’air de s’amuser. Là-dessus, les deux gardes arrivent en courant, ils commencent à le poursuivre avec des pelles […]. D’un seul coup, la pelle de Benghazi s’abat sur sa tête, il tombe par terre et le sang commence à lui gicler du crâne. Puis ils se mettent tous les deux à le rouer de coups et à l’insulter jusqu’à ce qu’il ne bouge plus. Depuis cet épisode, je ne dors plus comme avant.
Par la voix de Khatima, la grande sœur protectrice de Zina, l’auteur brosse la rude existence des familles rurales dans le Maroc des années soixante et met en lumière la douloureuse alternative offerte aux jeunes campagnardes refusant le diktat du mariage arrangé :
J’avais quatorze ans quand nous sommes parties, Zina et moi. Or, qu’est-ce que vous voulez que fasse une fille de quatorze ans qui n’a jamais quitté son village ? Et qui, par-dessus le marché, traîne avec elle une gamine de dix ans ?
Zina et Aziz inversent le mythe orphique. Après avoir cherché, inlassablement mais vainement, d’abord dans les méandres d’une administration sourde et muette, ensuite en parcourant le pays dès qu’une rumeur, un soupçon d’indice lui parvenaient, son mari précipité dans les enfers occultes des divers Tazmamart, Zina attend toujours.
J’avais seize ans quand j’ai commencé à le chercher, j’en ai trente-quatre aujourd’hui et je continuerai jusqu’à soixante, soixante-dix et même plus s’il le faut. Je pense que je finirai par le retrouver.
Le roman commence d’ailleurs lorsque Zina, dix-huit ans après la disparition d’Aziz, est contactée par un mystérieux visiteur qui lui laisse un message sibyllin.
Zina reprend la route, obstinément, vers la montagne du village où se déroule chaque année une « fête des roses où les filles célibataires vont pour se marier » et où il y a « une casbah où vont aussi les veuves et les femmes qui ont perdu leur mari dans le coup d’état »…
Son périple ressemble à un jeu de piste interminable, au cours duquel alternent de façon cyclique espoir et résignation.
La voix d’Aziz est celle qui marque, qui étreint, qui tourmente le lecteur, voix d’un moribond rongé par les rats, la fièvre, la faim, plongé de façon permanente dans une obscurité quasi totale, privé de soins, sujet aux hallucinations, à des moments de démence, ayant tout oublié de son passé, de son identité, de la raison même de sa présence dans cette oubliette.
Tonalité morbide, détails macabres, description crue des signes de lente décomposition d’un mort-vivant…
Comme une cloche qui n’arrête pas de sonner, le pus rampe sur le reste de mon corps.
Je regarde le sol à mes pieds. Eau. Humidité. Mort. A ce stade, le mal ne se limite plus à tel pied ou à tel autre. Il s’étend à tout le corps […]. A cause de la morsure, il a commencé tôt cette nuit, comme si on m’écrasait les doigts de la main l’un après l’autre…
L’histoire de chacun des personnages se construit ainsi par le canal intime d’un monologue intérieur, dans le texte de quoi s’inscrivent les quelques dialogues rapportés. Le procédé installe une proximité, voire une totale promiscuité avec le lecteur, contraint d’appréhender la réalité-fiction par différents points de vue, et amené, par la force d’une expressivité poussée à l’extrême par un auteur révélant ici un talent remarquable, à sentir et à vivre ce que sentent et vivent tour à tour les protagonistes.
Témoignage ou reconstitution, ce livre poignant jusqu’à la limite voulue de l’écœurement dénonce avec une virulence rare le sort des prisonniers politiques voués à l’anéantissement dans un pays donné à une époque circonstanciée et, par extension, attaque tous les régimes totalitaires avec une violence inouïe.
Roman à rapprocher de l’œuvre d’Abdellatif Laâbi (Le règne de barbarie) et de celle de Mohamed El Khotbi (Bribes d’une décennie à l’ombre) présentées ailleurs dans La Cause Littéraire.
Patryck Froissart
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14:53 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |
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L’île au poisson venimeux, Barlen Pyamootoo
L’île au poisson venimeux, Barlen Pyamootoo
L’île au poisson venimeux, août 2017, 174 pages, 17 €
Ecrivain(s): Barlen Pyamootoo Edition: L'Olivier (Seuil)

L’île, c’est Maurice, que les cartes postales, les émissions de voyages et découvertes, et les agences de tourisme présentent comme un endroit paradisiaque, et que, dit une légende, Dieu aurait créé comme essai et maquette de l’Eden à faire.
Le roman de Barlen Pyamootoo, auteur mauricien reconnu, se situe dans l’île à l’époque contemporaine.
Anil, commerçant en saris et étoffes de soie, mène à Flacq une vie tranquille avec son épouse Mirna, avec qui il a deux enfants, jusqu’au jour où il disparaît brusquement.
Sa dernière matinée est racontée, en focalisation interne, d’abord dans son contexte conjugal, puis dans celui de son cheminement vers sa boutique, enfin dans le déroulement normal des activités de son magasin en compagnie de ses deux vendeuses, jusqu’à midi, heure à laquelle Mirna vient le remplacer pour lui permettre d’aller déjeuner avec son ami Rakesh.
Le cheminement du personnage s’accompagne du cheminement de ses pensées, avec ses coq-à-l’âne, aucun indice n’y laissant prévoir la cause de sa volatilisation.
Il a traversé la rue en se frayant un passage parmi des piétons qui arpentaient le bitume sans souci des véhicules qu’ils esquivaient par des sauts de cabri, c’était désormais une danse à la mode, appelée le cabriolet, que des femmes exécutaient dans des bals populaires, les hommes singeaient à la perfection les chauffeurs et leurs bolides, s’en vantaient-ils, et sans surprise les accrochages étaient nettement plus élevés que sur les routes.
Arrive l’heure habituelle de son retour à la boutique : Anil ne revient pas.
Mirna et les amis de son époux le cherchent durant des heures, durant des jours, puis attendent son hypothétique réapparition, tout en ressassant tous les possibles cas de figure : accident, noyade, suicide, enlèvement, fugue, maîtresse… Les mois passent, puis les années, jusqu’au moment où, certaine de ne jamais le revoir, succombant à la cour que lui fait assidûment le député de la région, Mirna vend boutique et maison et s’installe, remariée, avec ses enfants chez ce dernier, de qui elle deviendra l’assistante parlementaire.
Tout au long de l’intrigue, le narrateur, par les yeux de ses personnages, par leurs pensées et leurs propos, brosse la vie quotidienne de la communauté indo-mauricienne de cette grosse bourgade de l’est de l’île, en un tableau vivant, grouillant, attentif, souvent tendre, constitué d’une succession de petites scènes intimes et publiques.
L’indifférence des policiers qui reçoivent de Mirna la déclaration initiale de disparition fait place à l’enquête organisée, consciencieuse menée par le sergent Ram Siparsad, ce qui permet à l’auteur de décrire des lieux différents, d’exprimer la perception personnelle qu’a l’enquêteur de l’environnement naturel et social, d’esquisser celle de diverses personnes ayant connu Anil, et de préciser au fil des entretiens certains aspects de la personnalité du disparu.
Ram Siparsad devient un personnage de l’histoire parmi les autres.
Le sergent Ram Siparsad était d’humeur joviale en quittant le poste de police, d’abord parce qu’il était habillé en civil, il pouvait arpenter les rues de Flacq sans qu’on le regarde de travers […] mais surtout parce qu’il avait toute la journée pour étoffer son rapport sur la disparition d’Anil, malgré les réticences de l’inspecteur qui voulait classer l’affaire…
Regards croisés sur le microcosme local, promenades rêveuses solitaires ou déambulations à deux avec échanges d’impressions ou d’observations sur les lieux ou à propos des autres protagonistes, conversations décousues ou dialogues orientés, souvenirs, commentaires intérieurs ou directement rapportés, moments d’intimité familiale, relations entre époux, entre beaux-parents et bru, et entre parents et enfants, séquences sensuelles, séance amoureuse ou explicitement sexuelle, rapports entre patrons et employés, regards sur le passé esclavagiste, clientélisme politique, récit d’un instant de vie scolaire, nostalgie des usages qui se perdent… le tableau est riche, mais toujours fait par petites touches subtiles.
Court florilège :
Il lui avait parlé des jeunes filles d’aujourd’hui, ça le contrariait, leur façon de s’habiller et de tortiller de la croupe en public…
Mademoiselle Adler a consacré le dernier quart d’heure de la journée à apprendre à ses élèves à prononcer correctement les noms des cinq fleuves les plus longs du monde et autant de déserts les plus vastes et de montagnes les plus hautes…
Elle a regretté d’avoir oublié ses lunettes de soleil […] et s’est rappelée que dans son enfance, quand seuls les touristes en portaient, on les appelait des boites de conserve, sans doute parce que ça conservait la vue, et boites parce que c’était alors le seul objet qu’on connaissait qui pouvait conserver…
L’auteur, ceci étant, n’est jamais agressivement critique. On ressent, très fortement, son attachement, son affection, son indulgence pour cette matrice socio-culturelle dont il est issu.
Le dénouement du roman, qu’on ne dévoilera pas ici, non plus que ce que désigne le « poisson venimeux » du titre, est un formidable coup de théâtre et une remarquable leçon de sagesse…
Le lecteur mauricien, le lecteur étranger qui connaît Maurice ou qui veut connaître notre île autrement que par la fenêtre étroite de ses hôtels de luxe fermés sur eux-mêmes, et d’une façon générale tout lecteur ayant envie de vivre de l’intérieur la réalité mauricienne quotidienne trouveront dans ce roman plus qu’un roman : un retour sur eux-mêmes et sur leur société pour les uns, une intense immersion culturelle pour les autres.
Patryck Froissart
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14:52 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |
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Poésies non hallucinées, Alain Marc
Poésies non hallucinées, Alain Marc
Poésies non hallucinées, Editions du Petit Véhicule, Coll. La Galerie de l’or du temps, mars 2017, 130 pages, 25 €
Ecrivain(s): Alain Marc

Le titre complet de ce bel ouvrage est à lui seul tout un poème : Poésies non hallucinées, et rescapées, éveillées, zen, Poésies et notes, Anonymes calcinés de Christian Jaccard.
Le poète réalise là une étrange alliance entre les toiles de peintres anonymes du XIXe siècle partiellement détruites par Christian Jaccard dans un processus volontaire de combustion lente, et ses propres textes dont les mots souventement épars sur la page semblent être eux-mêmes des bribes d’une composition plus vaste, qui seraient restées visibles sur des feuillets jetés au feu et imparfaitement consumés.
Le titre annonce les cinq parties du recueil.
Poésies non hallucinées :
Le poète entremêle trois récurrences. L’une évoque un auteur spectateur face à une ouverture sur l’extérieur, sur le monde. Les occurrences, très nombreuses, du champ sémantique de la fenêtre, outre les apparitions de ce terme lui-même, reposent sur un lexique du réel et sur des expressions et périphrases objectives. Ainsi, par exemple : de l’autre côté du balcon, écran, devant mes yeux, ouverture, j’ouvre… Ces représentations du réel sont poétisées ponctuellement par des impressions telles que : vision, halos, au-delà, pellicule fendue qui rouvre la porte…
Le poète est voyeur, au sens strict du mot. Ce que son imagination lui donne à voir est un vaste espace, souvent marin, parfois forestier, caractérisé par l’absence. Sur la mer aperçue, erre une barque vide, une sorte de vaisseau fantôme, et la viduité est si prégnante que l’espace lui-même devient une mer abandonnée.
Le spectacle est en rapport avec l’état de désillusion, ou de désenchantement dans lequel semble se trouver le spectateur, qui ressent en lui vide, blessure, et sueur, et surtout fatigue du désir, constat de ce qui n’est pas et de ce qui n’est plus, exprimé par la répétition, reprise d’une chanson populaire : Nous n’irons plus aux bois.
Poésies rescapées :
Registre tout différent, tonalité tout autre dans cette seconde (re)composition. On retrouve ici l’Alain Marc chantre de la poésie du CRI. L’absence est ressentie comme violente. Au leitmotiv obsédant « Pourquoi aujourd’hui es-tu si loin ? », fait écho un champ lexical funeste dans un chant poétique tragique parsemé de bouquets noirs, comme, entre autres, ceux-ci : Ce feu me tue, meurtres, meurtrier, gouttes de sang, peurs, incinération, et de multiples occurrences du CRI, et du verbe CRIER sous diverses formes, exprimant la douleur.
« Cri
Cri qui crie »
« CRI rentré
au creux du ventre »
Cependant, les thèmes des Poèmes non hallucinés reparaissent au mitan de ces clameurs, en particulier celui de l’ouverture, ici plus intime, forcée, plus proche d’Eros :
Fente
Cachant Montrant
CACHANT ET MONTRANT
le Dedans
DU CRI
De temps en temps
UNE PORTE
Porte
enjeu
voile éventré
Comme un phare sur la mer noire
Le poète voyeur semble alors souffrir de ne pouvoir sortir de soi pour transgresser l’ouverture, comme en témoignent le champ de l’enfermement forcé (clef, barreaux, carcan…) et l’adresse à Abdellatif Laâbi, poète de l’internement, de l’isolement, de l’incarcération.
Poésies éveillées :
Le poète se recentre-concentre sur soi, sur sa naissance, son enfance, sa mère. Les textes sont plus écartelés, plus déchiquetés que les précédents. Les mots sont coupés, saucissonnés, les syllabes tronçonnées. La lecture-diction en devient forcément hachée. C’est voulu. Les images coupées aux ciseaux portent sur la chair, le corps physique, l’intimité crûment mise à nu. Cela se lit-dit vite et percute.
Les Jambes
sont un peu Ecar
tées
Un Bruit de Gifle
Touffe de mousse
sur un Triangle
de Lumière
Une Mouette grise
Passe
LE VOYEUR
VOIT Tout
Poésies zen :
L’auteur est là au centre du cercle, au milieu de son lieu d’écriture. Tout est prétexte à poésie : les chats, le fil électrique, la plinthe, l’interrupteur, le papier peint, la toile de jute. Evidemment, entre ces descriptions poétiques d’éléments prosaïques, viennent au poète souvenirs et images vues, et par la fenêtre, toujours s’ouvrant soudain, s’oppose l’infinitude du dehors à la circularité « confortable » de la chambre.
Par la fenêtre
vagabonde l’infini
Et l’objet trivial, par la magie de l’imaginaire poétique, évoque, connote, mue.
Rencontre
d’un couvercle
et d’une tache
de peinture
Avec soudain
naissance de poils
formant toison
Le recueil se termine par une dizaine de pages de « notes », de réflexions (au sens premier du terme) du poète sur sa pratique et sur sa vision de la poésie.
Qui a lu les Chroniques pour une poésie publique et/ou Il n’y a pas d’écriture heureuse reconnaîtra le talent-style très particulier d’Alain Marc dans les poésies du présent recueil et, dans les notes qui y figurent, sa théorie (ou son théorème) poétique qui constitue un quasi manifeste.
Lecture conseillée à tous ceux pour qui la poésie a un sens, une existence, une fonction nécessaire, un avenir…
Patryck Froissart
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14:51 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |
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