25/03/2024

Le Docteur Jivago, Boris Pasternak (par Patryck Froissart)

Le Docteur Jivago, Boris Pasternak (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 08.09.23 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRomanRussieGallimard

Le Docteur Jivago, Boris Pasternak, Gallimard, mai 2023, trad. russe, Hélène Henry, 704 pages, 26 €

Edition: Gallimard

Le Docteur Jivago, Boris Pasternak (par Patryck Froissart)

 

Quelle belle et opportune incitation à relire (ou à lire) une œuvre figurant, à juste titre, au patrimoine universel de la littérature que cette réédition par Gallimard au prétexte justifié d’une nouvelle traduction ! Il serait sans doute fort intéressant, pour un universitaire, pour un fieffé lettré, pour un critique érudit, tous fins connaisseurs de l’œuvre et capables de lire le texte original, de comparer cette version française à celles qui l’ont précédée, en particulier et en priorité à la plus courante, celle parue, déjà, chez Gallimard en août 1958, non signée mais dont les quatre traducteurs qui en avaient assumé la charge sont identifiés.

L’objectif du présent article est infiniment plus modeste : il ne s’agit que de recenser dans notre magazine cette nouvelle édition, présentée dans son beau volume, afin de susciter ou de ressusciter chez tout lecteur de la rubrique l’envie de se laisser emmener, emporter, transporter :

- Dans un étonnant, étourdissant, passionnant voyage de sept cents pages au long, en large et au travers des immensités russes, dans la profonde intimité de leurs paysages changeant au fil des descriptions, savoureusement poétiques, de variations saisonnières continues ;

– au sein de scènes de vie quotidienne représentées dans leurs détails les plus intimes, les plus triviaux aussi, dans leurs aspects folkloriques encore, l’auteur se livrant à une observation quasiment ethnologique des éléments socio-culturels qui permettent au lecteur d’appréhender, de vivre en toute proximité, voire en prenante promiscuité, les us domestiques propres à chacune des situations locales auxquelles se trouvent confrontés les personnages et d’en suivre l’évolution sur un demi-siècle ;

– dans le cours de l’existence mouvementée, erratique, désorientée, d’acteurs dont les traits de caractère sont à ce point précis et attachants que leurs portraits prennent et gardent immanquablement place dans le cercle des familiers du lecteur ;

– dans le contexte mouvant et tragique de l’Histoire politique et sociale d’une Russie en proie à des bouleversements et renversements incessants depuis la Révolution de 1905 jusqu’aux lendemains de la deuxième guerre mondiale, contexte dans lequel sont ballottés au jour le jour les protagonistes qui n’en contrôlent pas, n’en saisissent même plus ni le sens présent ni celui de perspectives obscures qui se bousculent, se contredisent, s’annihilent au hasard des décisions arbitraires ;

– dans le fil de l’intrigue amoureuse, passionnée et passionnante, douloureuse, fiévreuse, compliquée, hasardeuse, intermittente, comportant de-ci de-là des tranches de vie conjugale tantôt quasiment apaisées, « normalisées », tantôt pleinement idylliques, qui unit, réunit, désunit, dans ce contexte dont l’embrouillamini et l’absurdité sont magistralement rendus, le docteur Jivago et son amante Lara, lesquels se trouvent, se perdent, se retrouvent, disparaissent totalement l’un de la vue et de l’existence de l’autre au point de se résoudre à plusieurs stades du récit à la cruelle conviction que l’autre est mort(e) jusqu’à ce qu’il, ou elle, ressurgisse lors de l’un des multiples croisements de chemin dont l’auteur, suprême démiurge, organise, comme autant de coups de théâtre, les circonstances extraordinaires ;

– dans le « système de pensée » propre à Jivago qui, soit au gré de ses intimes convictions dévoilées par un narrateur omniscient, soit en les multiples conversations que le docteur entretient avec Lara, avec des proches, avec des collègues, soit lors des interrogatoires à quoi il est soumis à l’occasion de ses arrestations récurrentes, soit dans la correspondance épistolaire qu’il est parfois amené à rédiger, révèle une observation critique raisonnée, humaniste, pondérée des tenants et aboutissants du régime soviétique, pesant lucidement le pour et le contre des éléments sociologiques ayant abouti à la première révolution, puis à la chute du tsar, puis aux différentes phases politico-économiques qu’a connues l’URSS.

C’est, on le sait, cette analyse autant implacable, autant perspicace, autant lucide qu’incontestable, qui a valu à Pasternak, de la part du régime soviétique, son excommunication en tant « qu’agent de l’Occident capitaliste, anti-communiste et anti-patriotique », et la mise à l’index de son œuvre littéraire. Cette posture idéologique s’accompagnant de considérations, d’interrogations, d’argumentations philosophiques, existentielles, théologiques, sociologiques, éthiques, métaphysiques, l’ensemble, outre son intérêt romanesque, constitue un « objet » métalittéraire unique, en quoi, justement, s’insère un questionnement récursif sur l’écriture, la création, la fonction et le statut de l’art poétique en particulier, de la littérature en général.

Jivago en train de composer ou de corriger fébrilement ses poèmes et de se demander simultanément : « Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrire ? A quoi bon écrire ? », voilà par exemple un autre moment de lecture inoubliable. A noter que cette édition, comme les précédentes, inclut après la fin du roman quarante pages des « poèmes du docteur Jivago », ce qui n’est pas le moindre atout de ce précieux volume.

Peut-on oublier par ailleurs ce personnage central, pittoresque, capricieux, à l’erre imprévisible, qu’est le train ?

Il y aurait tant à dire encore… Mais tout n’a-t-il pas déjà été dit par d’autres ?

Qu’importe ?

Ne retenons que ceci :

Lire et relire Le Docteur Jivago est une incontournable et renouvelable obligation intellectuelle.

 

Patryck Froissart

 

Boris Leonidovitch Pasternak, né le 10 février 1890 à Moscou et mort le 30 mai 1960 à Peredelkino, près de Moscou, est un poète, traducteur et romancier russe, lauréat du Prix Nobel de Littérature en 1958.

  • Vu : 1062

15:18 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Et le jour sera pour moi comme la nuit, Françoise Grard (par Patryck Froissart)

Et le jour sera pour moi comme la nuit, Françoise Grard (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 17.05.23 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRomanEditions Maurice Nadeau

Et le jour sera pour moi comme la nuit, Françoise Grard, Editions Maurice Nadeau, Les Lettres Nouvelles, février 2023, 135 pages, 18 €

Edition: Editions Maurice Nadeau

Et le jour sera pour moi comme la nuit, Françoise Grard (par Patryck Froissart)

 

Dans la série des romans autobiographiques, l’autrice narratrice livre le récit intime, intimiste, de son existence de mal-voyante, de la brutale perte totale de la vue vers l’âge de soixante ans et des interventions cliniques qui lui permettront de recouvrer une vision très partielle mais cruciale pour un retour à une vie à peu près « normale ».

Le roman a pour repère temporel un certain 5 septembre. Ce jour-là, alors que, exerçant la profession d’enseignante en surmontant le handicap de la malvoyance, elle se rend à son lycée, se produit un décollement de rétine qui la rend complètement aveugle.

Le récit s’articule entre l’avant et l’après de cet événement tragique, sans toutefois qu’il y ait passage narratif marqué de l’un à l’autre, passé, présent et futur s’imbriquant tout du long.

Avant, c’est l’évocation d’une enfance pénombreuse, au cours de laquelle tout est rendu compliqué par une faiblesse visuelle congénitale, par la nécessité d’adapter une vision réduite à chaque situation, familiale, ludique, relationnelle, scolaire, par les espoirs parfois insupportables d’une mère tantôt avide de découvrir chez sa fille un surdon remarquable propre à compenser l’infirmité, tantôt déterminée à l’en guérir par le recours à de vaines opérations de chirurgie olfactive.

L’aube de ma vie a été trouble. En ouvrant les yeux, j’ai atterri dans un monde incertain et fumeux, fait de pastels mêlés et d’ombres mouvantes.

[…]

Je viens donc d’un brouillard originel. Dans un fondu des lignes, dans une composition de taches colorées de tailles variables, j’ai fait mes premiers pas. Ce monde était plein de séductions et d’embuscades…

Avant, c’est l’obligation de développer des capacités alternatives, de faire appel à des ressources dont la mise en œuvre demande incommensurablement plus d’efforts que n’ont besoin d’en user « les autres », ceux qui voient bien. C’est conséquemment, dans le cas de la narratrice, la nécessité de faire montre d’un courage, d’une énergie, d’une volonté d’exception pour « rester dans la course » tout au long d’un itinéraire scolaire difficile (marqué parfois douloureusement par les moqueries et quolibets des condisciples ciblant son strabisme), puis étudiant, puis professionnel qui lui permet, malgré son handicap, de décrocher un CAPES et de devenir enseignante de lettres.

Avant, ce sont donc aussi les conditions dans lesquelles elle est amenée à exercer sa profession face à des élèves qui pourraient profiter de sa déficience visuelle, ce qui ne se produit guère.

Le regard perçant, « l’œil du maître », me faisant défaut, il me fallait lui substituer un autre mode de contrôle. Je commençai à trouver un peu de ce qui fait en partie l’autorité, à savoir l’art d’inverser les rôles voir/être vu.

Et puis survient le drame charnière, alors que, ne se sentant pas bien, elle avise de son absence prévisible la proviseure et qu’elle se retrouve à la terrasse d’un café face à sa fille.

Soudain, par moitié, ce visage s’obscurcit. Comme si on l’avait tranché de haut en bas […]. Dans le tramway qui me ramène, un calme sec me tient debout, comme une cuirasse […]. C’est sans réfléchir et toujours portée par cet élan de conservation vitale que j’arrive chez moi. Je jette à tâtons quelques affaires dans un sac et passe devant une glace. Et m’arrête.

Cette fois, j’ai disparu.

Après, ce sont l’hospitalisation et les interventions d’ultime recours, à l’issue incertaine, et la lente remontée du fond de la caverne, par une pente escarpée, vertigineuse, aléatoire, vers un peu de jour, puis un peu plus de lumière… jusqu’au retour d’une acuité visuelle faible mais suffisant à entretenir le regain de l’optimisme et du plaisir de jouir, encore, du temps qu’il reste à vivre.

En amorçant la pente descendante, on ne souhaite que durer. A mesure que se rétrécit la marge restante, la vie redouble de chatoiement et de mystère, elle s’irise des mille nuances d’une calme jouissance potentielle.

Texte sensible, sensitif pourrait-on dire, procédant par petites touches pour brosser en un tableau expressif, sans misérabilisme, les mille et une petites difficultés que provoque la déficience partielle ou totale d’un sens crucial, mais aussi les mille et une petites satisfactions qu’apportent les victoires, quotidiennes ou ponctuant les grandes étapes de la vie, sur le manque sensoriel, d’une écrivaine lettrée qui résume ainsi la perception singulière qu’a son personnage de son environnement :

Comme nous sommes tous otages de nos perceptions incommunicables, chaque individu porte en lui sa norme solitaire ; la mienne était « impressionniste ».

 

Patryck Froissart

 

Ecrivaine française, Françoise Grard est née en 1957 au Maroc. Après une enfance passée à parcourir le monde, elle s’installe à Paris pour suivre des études de lettres. Elle devient professeur de lettres, profession qu’elle exerce toujours en région parisienne. Françoise Grard a su conquérir un public amateur de belles histoires. Ses écrits sont quelquefois jugés peu accessibles, mais ils traitent avec justesse de sujets profonds tels que la complexité des relations familiales, la trahison, etc. Elle est notamment l’autrice du Loup de Manigod Le Silence de Solveig Un Éléphant dans la neige Le plus beau rôle de ma vie La boiteuse ; etc.

  • Vu : 759

15:17 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

La Dernière Colonie, Philippe Sands (par Patryck Froissart)

La Dernière Colonie, Philippe Sands (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 26.05.23 dans La Une LivresLes LivresAlbin MichelRecensionsIles britanniquesRoman

La Dernière Colonie, Philippe Sands, Albin Michel, septembre 2022, trad. anglais, Agnès Desarthe, 240 pages, 21,90 €

Edition: Albin Michel

La Dernière Colonie, Philippe Sands (par Patryck Froissart)

 

Philippe Sands, avocat international franco-britannique, relate dans cet ouvrage très documenté le combat qu’il a mené aux côtés et au nom des habitants de l’archipel des Chagos déportés avec une extrême brutalité au début de la nuit du 27 avril 1973 par les autorités anglaises vers l’île Maurice. Son dessein, à la fois documentaire et littéraire, est explicite :

Ceci est une histoire vraie, livrée pour la première fois lors d’une série de conférences que je donnai à l’Académie de droit international de La Haye au cours de l’été 2021. Ayant pris part à certains des événements relatés ici, j’ai conscience de n’être pas un observateur impartial, et je comprendrai que les faits, examinés sous un autre angle, puissent donner lieu à des interprétations différentes. J’ai essayé d’élaborer un récit personnel et néanmoins aussi juste et équitable que possible.

Entremêlant rappels des faits historiques, description détaillée des procédures, réactions officielles des délégations des pays ayant partie prenante à l’ONU, à la CIJ et devant moultes autres instances, reconstitution de la vie de Liseby Elisé, une des habitantes natives de l’île de Peros Banhos chassée de façon inhumaine, embarquée comme ses ancêtres esclaves dans un navire surpeuplé à l’âge de vingt ans pour une destination inconnue, avec une unique valise, de son île où elle doit abandonner sa maison et tous ses biens, l’auteur, exprimant en outre, avec une petite dose de subjectivité assumée, tout au long des procès, ses propres émotions, espoirs, déceptions, satisfactions, et son indéfectible résolution à obtenir que justice soit rendue aux Chagossiens, rend magistralement vivant un ouvrage dont le contenu axé sur un processus juridique complexe eût pu paraître a priori aride et inintelligible au lecteur lambda.

Préambule du discours émouvant de Liseby devant la Cour Internationale de Justice :

Je m’appelle Liseby Elisé. Je suis née le 24 juillet 1953 à Peros Banhos. Mon père est né à Six Iles. Ma mère est née à Peros Banhos. Mes grands-parents aussi […]. Je suis venue raconter toutes mes souffrances depuis que j’ai été arrachée de mon île paradis. Je suis contente que la Cour Internationale nous écoute aujourd’hui. Et je suis sûre que je retournerai sur l’île où je suis née.

Ainsi le document se fait-il par moments roman réaliste, poignant et captivant, chaque fois qu’apparaît le personnage de Liseby et que l’auteur transcrit, par fragments judicieusement répartis dans l’évolution globale des évènements, les paroles, les souvenirs, les discours et interventions de Liseby et les éléments narratifs et descriptifs, biographiques, qu’il introduit ici et là, concernant cette authentique héroïne portant haut le drapeau de la revendication légitime du retour d’une population sur sa terre natale.

[Historique : Jusqu’en 1968, Maurice, anciennement nommée Île de France, décor naturel tropical où Bernardin de Saint-Pierre situe l’histoire idyllique de Paul et Virginie, est une colonie britannique. Pris dans le mouvement irrésistible des décolonisations, le gouvernement anglais, qui admet paradoxalement le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, promet l’indépendance à Maurice si le gouvernement insulaire accepte de scinder le territoire mauricien en en dissociant l’archipel des Chagos. Le 12 mars 1968 Maurice devient ainsi un pays indépendant amputé d’une partie de ses possessions territoriales terrestres et océaniques. Le gouvernement anglais s’empresse de confirmer et conforter l’appartenance des Chagos à la Couronne en les regroupant sous l’appellation officielle de TBOI (Territoire Britannique de l’Océan Indien). La Grande-Bretagne créait ainsi une nouvelle colonie au moment même où elle clamait haut et fort son « adhésion » au principe de la décolonisation globale. Cette opération évidemment malhonnête cachait un accord avec les USA, concernant l’installation d’une base militaire américaine sur Diego Garcia. Ce qui se fit dans la foulée. Le consentement à la scission, accepté à contre gré, douloureusement, par Maurice en échange de l’indépendance, marchandage en soi déloyal, ne stipulait cependant aucunement le départ des insulaires. Les Anglais, sous le fallacieux prétexte que les personnes présentes sur les îles n’y étaient que de manière saisonnière (alors que Liseby et les autres habitants y étaient établis en permanence depuis des générations) décidèrent arbitrairement, unilatéralement, la dépopulation forcée des Chagos].

Exilée depuis maintenant cinquante ans à Maurice, Liseby se bat sans répit, soutenue juridiquement par l’auteur, pour retrouver le droit de vivre sur sa terre natale. Autre personnage important de cette saga judiciaire internationale, son neveu Olivier Bancoult, âgé de quatre ans lors de la déportation, s’est rendu célèbre par les actions qu’il a intentées sans relâche contre le gouvernement britannique.

Grâce à eux, le digne et noble combat des Chagossiens semble être en 2023 sur le point d’aboutir.

A suivre…

Cet ouvrage passionnant est à associer, parmi tous ceux qui ont été consacrés à cette affaire, au très beau récit-témoignage de l’écrivaine mauricienne, Shenaz Patel, intitulé Le silence des Chagos, paru en 2005 aux Editions de l’Olivier.

 

Patryck Froissart

 

Philippe Sands, juriste international franco-britannique de grand renom, écrivain, est également professeur de droit à l’University College de Londres. Il est l’auteur de Retour à Lemberg (2017), Prix du Livre Européen, mention spéciale du jury, Prix spécial du jury du Livre Géopolitique, Prix Montaigne, et de La Filière (2020), publiés aux éditions Albin Michel.

  • Vu : 1134

15:16 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Entre soleils et pluies, Pascal Lecordier (par Patryck Froissart)

Entre soleils et pluies, Pascal Lecordier (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 15.06.23 dans La Une LivresLes LivresRecensionsPoésie

Entre soleils et pluies, Pascal Lecordier, Editions Flammes Vives, 2018, 115 pages, 15 €

Entre soleils et pluies, Pascal Lecordier (par Patryck Froissart)

 

L’auteur de ce recueil de poésie d’une centaine de pages, Pascal Lecordier, vice-président de la Société des Poètes et Artistes de France, y délivre, entre diverses publications antérieures constituant une liste fournie, et d’autres ouvrages édités depuis 2018 après celui-ci, un ensemble de textes dont la principale qualité stylistique semble être la recherche constante de la simplicité, de la clarté, d’une expression refusant toute forme forcenée d’hermétisme.

L’ouvrage, comme toutes les autres œuvres du poète, a à la fois pour contenant spatio-temporel et pour contenu thématique général une période définie de la vie de l’auteur, en l’occurrence la fin de la tranche quarantenaire. Le poète exprime de manière concomitante sa vision de l’évolution, de la métamorphose, liées à l’âge, de sa propre personne ainsi que sa perception des changements, mutations, transformations que subissent son entourage proche, les paysages naturels et urbains au sein desquels il s’insère et existe, et les caractères sociaux, technologiques, voire politiques du monde au sein de quoi s’inscrit cette tranche de vie.

La structure globale est faite, avec application, d’une succession, d’un assemblage, qui se tient, de formes poétiques diverses, alternant des sonnets de facture classique, des compositions plus ou moins libérées des contraintes formelles traditionnelles bien que présentant une prédominance de vers réguliers parmi quoi règne sa majesté l’alexandrin, et construites, à quelques exceptions près, en quatrains réguliers, l’auteur s’étant donné le plus souvent comme consigne permanente l’alignement de rimes généralement conformes aux règles de l’art.

Cependant, comme pour trancher avec cette relative soumission à la versification et à la prosodie académiques, surgissent ici et là des termes « modernes », puisés dans le corpus lexical du siècle, du chewing-gum à l’euro en passant par Vigipirate, Prozac, World Trade Center, poste de radio, syndicat, pépère, zapper, bookmaker, ou Croix-Rousse rimant avec… Larousse !

Cela peut surprendre le lecteur mais fonctionne plutôt bien : l’expressivité recherchée fait mouche.

La survenue de la cinquantaine est dans le cours des textes, en référence au symbolisme courant, tantôt assimilée à celle de l’automne, cette saison intermédiaire, transitoire qui se caractérise par un temps variable, « entre soleils et pluies », tantôt au crépuscule à venir, lui-même prélude à la nuit, l’auteur semblant surpris que le temps ait passé si vite, presque sans transition, entre les années d’enfance et le demi-siècle, et paraissant atteint de vertige lorsque, se retournant, il perçoit l’infini tournis des ans.

 

« J’accueille un mot fragile au soir de mon enfance »

 

« Lorsque joue le frimas, comme un temps à l’envers

L’école buissonnière et tous ses tournevires »

 

Cette étape dans sa trajectoire personnelle n’empêche pourtant pas, constate et concède volontiers l’auteur, la terre de tourner ni les cycles saisonniers de se suivre, ce qu’il exprime par les titres qu’il attribue à celles de ses pièces qu’il consacre à la reprise de cette thématique universelle.

Exemples :

Il a neigé sur Ecully Soleil d’hiver Avril ; Les heures de l’été Le coquelicot ; Novembre ; Aux portes de l’hiver ; J’attends le soleil ; Au fil des jours ; La brume.

Mais au fil des pages émergent d’autres sujets récurrents :

– Tableaux du quotidien : Un jour ordinaire ; Le battant ; Lyon en fête

– Instantanés de l’existence : L’instant de miel ; Un je

– Visions impressives de paysages, nature, écologie : Brûle le ciel ; Le poète effrayé

– Revue lucide de l’évolution sociale : Regards sur le grand vingtième siècle, texte acrostiche de A à Z ; La jungle ; Viré ; La rumeur

– Interrogations métaphysiques : Tantra ; Dimanche soir ; Dialogue entre le corps et l’esprit

– Phases de prospective pessimiste : Lâcher prise ; S’il me fallait choisir ; J’attends

– Amours, absence, manque : Un amour plein soleil ; Arc-en-ciel ; Redis-moi

– Spiritualité : Approche-toi de moi ; Un corps qui prie ; Donne sens à ma vie ; Je te confie ; Plus bas ; Le génie ; Plus loin que toi

 

Je te confie la mer et sa fragile écume

Sa vague sur la dune emmitouflée de brume

 

A noter par ailleurs, en guise de jeu poétique, une série originale de cinq lipogrammes que l’auteur appelle « pascalines », commençant par « un poème sans a » et se terminant par « un poème sans u ».

Pour conclure, voilà un opus qui mérite que les amateurs de poésie, s’il en est encore, devraient appréhender avec intérêt.

En appendice :

Brefs propos recueillis de la bouche de l’auteur lui-même, rencontré à La Réunion en mai 2023 :

« Le thème de cet ouvrage est l’entre-deux. Il s’inscrit dans une saga d’ouvrages autobiographiques et touche à la mi-temps de la vie. Plus généralement, il alterne les instants heureux, nourriture motivante, et les difficultés qui nous construisent ».

Avec « Entre soleils et pluies » Pascal Lecordier dit poursuivre une recherche textuelle de poésie contemporaine et régulière à la fois par son vocabulaire et par sa forme.

« On peut regretter que les règles prosodiques de la poétique classique établies par Boileau soient considérées aujourd’hui comme désuètes et qu’elles aient fait place à une expression poétique “moderne” qui s’en est “libérée” mais la langue et l’art étant vivants, ils évoluent, et c’est très bien ainsi ».

« Pour moi une poésie contemporaine serait une composition conservant une rythmique syllabique régulière, qui cherche à émouvoir le cœur et l’esprit en passant par l’œil et l’oreille. La disposition des mots sur la page, les sonorités intégrant le corpus linguistique en usage, la petite musique rythmique provoquée par le caractère régulier des vers et strophes, la présence de rimes sonores et visuelles en sont les critères fondamentaux ».

Dont acte.

 

Patryck Froissart

 

Pascal Lecordier, né à St-Adresse en Seine Maritime en 1956, est Ingénieur physicien, diplômé de l’Institut National Polytechnique de Grenoble, il est sociétaire des Poètes Français et membre agrégé de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France). Ses recueils (Les routes capitalesLa fugitivePetites et pépins) ont été plusieurs fois primés. Il est membre des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens.

  • Vu : 876

15:15 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

L’affaire Cherkassky, Aurélie Ramadier (par Patryck Froissart)

L’affaire Cherkassky, Aurélie Ramadier (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 22.06.23 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRoman

L’affaire Cherkassky, Aurélie Ramadier, Editions Balland, décembre 2022, 452 pages, 25 €

L’affaire Cherkassky, Aurélie Ramadier (par Patryck Froissart)

 

Roman policier, roman d’espionnage, roman initiatique, il y a de tout cela dans cet ouvrage volumineux.

La narratrice, Camille, jeune étudiante plus ou moins intermittente en lettres classiques, qui, détail essentiel pour l’intrigue, a passé une partie de son enfance à Moscou où résidaient ses parents pour des raisons professionnelles, a décidé, sans attendre la fin de son cursus universitaire, sans passer par une des écoles dédiées à cet effet, de devenir journaliste en brûlant toutes les étapes de la formation. Présentée, par l’entremise d’un ami de ses parents, au directeur d’un grand organe de presse préparant un numéro spécial sur la Russie, elle décide de consacrer un dossier rétrospectif à l’affaire Farewell (qui a défrayé la chronique dans les années 80) et à son protagoniste principal, Vladimir Vetrov.

Mais, très vite, ses recherches documentaires rencontrent le nom et croisent l’itinéraire d’un mystérieux Nicolas Cherkassky, dont elle apprend qu’il s’agit d’un Français de parents russes qui, communiste ayant rejoint l’URSS en 1945 y aurait été retenu de force, décrété apatride par le régime soviétique, avec quelques séjours dans les goulags les plus éprouvants, pendant 37 ans avant de réussir à s’évader vers l’occident natal.

Camille, de plus en plus intriguée par cette histoire, abandonne bientôt son projet initial et se lance dans une enquête qui sera semée de surprises, de fausses pistes, de rebondissements, de phases de découragement, et de périodes d’emballement, à dessein de reconstituer le parcours de ce personnage et d’explorer les zones d’ombre de son officielle biographie.

D’obstinée, sa quête devient quasiment obsessionnelle. Plus elle fouille, plus elle s’embrouille. Les rares témoins vivants qu’elle réussit à retrouver et à rencontrer, parmi lesquels Danielle Hébert, une romancière qui a connu l’homme et lui a consacré un roman, se montrent tantôt réticents, peu loquaces sur le sujet, tantôt apparemment disposés à coopérer mais semant le doute et affirmant ce qui apparaît a posteriori comme mensonger ou orienté vers de décevantes impasses. Elle tombe de haut lorsqu’elle découvre qu’au nombre des « faux amis » qui lui mentent ou qui tentent de la dissuader de poursuivre ses investigations figurent ici un proche de ses parents, un membre du personnel de l’ambassade de France à Moscou qui a été impliqué dans l’affaire Cherkassky et là son ami-amant Xavier ou son amie Nour…

Monte en elle la désagréable impression que chacun des protagonistes dont elle réussit à retrouver la trace et qu'elle parvient à rencontrer, ainsi que chaque membre de son entourage au courant de sa démarche, connaît et lui cache telle ou telle des pièces qui lui manquent pour reconstituer le puzzle.

Et quel puzzle !

Jusqu’à ne plus savoir si Cherkassky est bien Cherkassky, si son histoire officielle ne dissimule pas une vaste opération d’espionnage, de contrespionnage, de contre contrespionnage, jusqu’à voir apparaître ça et là l’ombre du KGB, l’action de la DST, le rôle du SDECE puis celui de la DGSE, les interventions de la CIA… Et d’abord, qu’est devenu Cherkassky depuis son exfiltration rocambolesque vers la France ? Est-il toujours vivant ? Si oui, où et comment le retrouver ?

L’auteure sait ainsi instaurer le suspense. Les indices, ceux qui font avancer, ceux qui arrêtent, et ceux qui provoquent un retour en arrière ou un changement de voie, ceux qui obligent la journaliste en herbe à se dire : « J’efface et je recommence », sont habilement semés, jouant leur fonction de rebondissements propres à relancer l’appétence du lecteur, à intervalles sciemment ménagés dans le cours d’une narration à la première personne, laquelle permet à l’enquêtrice de se mettre en scène, d’insérer ses recherches dans une vie personnelle elle-même racontée dans les détails du quotidien, d’exprimer de manière immédiate ses réactions, ses colères, ses hésitations, ses interrogations, ses découragements, ses échecs, sa volonté de relever le défi qu’elle s’est donné.

L’écriture est alerte, le registre de langue digne d’une agrégée de lettres, même si on peut déplorer l’intrusion, heureusement rare, dans quelques dialogues, et dans quelques monologues intérieurs, de quelques termes grossiers qui dissonent, ce qui constituerait l’unique bémol à porter à une appréciation toute positive de ce qui fait de ce récit « un bon roman » à partir d’une extraordinaire « histoire vraie ».

 

Patryck Froissart

 

Agrégée de lettres classiques, Aurélie Ramadier a passé son enfance à l’étranger (URSS, Allemagne, Israël), avant d’étudier puis d’enseigner à Paris. Elle vit actuellement à Singapour, où elle se consacre à l’écriture.

  • Vu : 924

15:14 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Flamboyants au crépuscule, Christian Dufourquet (par Patryck Froissart)

Flamboyants au crépuscule, Christian Dufourquet (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 29.06.23 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanEditions Maurice Nadeau

Flamboyants au crépuscule, Christian Dufourquet, Editions Maurice Nadeau, Les Lettres Nouvelles, mai 2023, 110 pages, 16 €

Edition: Editions Maurice Nadeau

Flamboyants au crépuscule, Christian Dufourquet (par Patryck Froissart)

Un homme, dont on apprend en suite de lecture qu’il est écrivain, allongé, sur un lit : telle est la position initiale du narrateur qui se dédouble en un IL qu’il met en scène dans la rétrospection, par une succession d’analepses dénuées d’ordre chronologique, de ce qui lui revient aléatoirement, de façon décousue, des moments les plus signifiants du cours de sa vie, flamboyants au crépuscule. Il gît là immobile, plausiblement incapable de bouger, sauf peut-être pour écrire, transcrire ce que perçoit son esprit seul pouvant se mouvoir au travers de l’espace et du temps. On appréhende qu’il plane entre la vie et la mort.

Il ouvre les yeux et se voit coincé à mi-hauteur d’une échelle qui paraît s’agrandir dans les deux directions. En haut, un plafond démesurément étréci où pend peut-être une ampoule à atteindre. En bas, un monde d’ombres qui se chevauchent, les vagues d’une mer irréelle. Et lui, au milieu ou à peu près, un insecte à la carapace chitineuse, qui se demande, si tant est que ses antennes recroquevillées autour de son corps embrumé lui procurent une conscience a minima de son environnement, ce qu’il fait là, en suspens entre deux mondes…

L’extrait, dans lequel s’insère cette réminiscence de la Métamorphose de Kafka, est représentatif de la projection ininterrompue d’images mouvantes qui constitue la matière romanesque du texte, dans laquelle s’inscrivent de façon récurrente tantôt l’ampoule symbolique qui ici oscille en un lointain inatteignable, ailleurs se retrouve dans la main du personnage (mais est-ce la même ?) tantôt cette échelle au long de quoi le personnage a l’impression que son être en cours de désincarnation monte et descend au gré des niveaux alternatifs de conscience, selon l’évolution de la morbidité, selon la nature des souvenirs qui se succèdent.

Domine dans le texte cependant l’impression de la chute.

Tomber à une vitesse infinitésimale. L’exact négatif de la vitesse de la lumière. Combien d’atomes d’espace peut-il, à cette non-vitesse, courber autour de lui ? Un ? La moitié d’un ? L’embryon d’une pensée peut-être ? Une phrase écrite par un corps dont la température avoisine le zéro absolu ?

A plusieurs reprises, émergent des associations narratives fugitives entre l’échelle, cette ampoule qu’il tient en main et celle qu’il voit tout là-haut, et des allusions à une ampoule défaillante à remplacer. En corrélation, le titre de la première partie, Tomber, laisserait à entrevoir un accident domestique ayant provoqué la catalepsie dans laquelle est plongé le personnage, annonçant logiquement le titre de la deuxième partie : S’effacer, et ses premières phrases :

« Tombé ? Pas tombé ? Que reste-t-il de ses amours, ses passions, ses désirs ? Finies les lectures fiévreuses, finies les amours et les amitiés, les longues heures passées à contempler sous toutes les latitudes la misère et la beauté du monde ».

Qu’importe ?

L’écriture est couramment d’élégante et impressive facture poétique, faite le plus souvent d’un flot continu de phrases longues, au phrasé agréable à la lecture et au lyrisme en concordance avec les multiples références, parfois incantatoires, à Lautréamont.

Les résurgences d’écrits et d’éléments des biographies d’Artaud, Rilke, Kafka, Proust, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Celan, entre autres, concourent à mailler le roman dans un réseau intertextuel, dans un canevas de culture littéraire qui ne peuvent que plaire au lecteur ayant fréquenté les géants.

Quand il relit Artaud aujourd’hui, à des années-lumière de celui qu’il fut, ne partageant plus les angoisses les peines ni les rêves de cette ombre d’autrefois, c’est comme si ses paupières s’enflammaient à nouveau au contact d’une comète traçant un arc de feu dans un abîme que lui seul perçoit. Car ce qui importe, et c’est là le cilice qui brûle la poitrine et coupe en l’étreignant le souffle de tout lecteur, c’est moins la beauté d’un monde neuf qui se déploie que la réalité d’une phrase qui se hausse au niveau d’une vérité possible…

A d’autres moments on assiste aux intrusions de Bruno Schulz, d’André Hardellet, ou… de Bouvard et Pécuchet, du compositeur Dowland, ou encore, dans un moment de spiritualité, à celle du Dieu de Qohélet.

Ces évocations bienvenues de champs culturels, philosophiques, métaphysiques ayant marqué et influencé l’existence et l’écriture du narrateur sont autant de traits qui, s’ajoutant à celles, parfois intimistes, de relations sociales, amoureuses (en particulier son histoire douloureuse avec Ada), à des remontées de sensations éprouvées lors de voyages vécus, en particulier d’un séjour à Tamatave, et à des réflexions intéressantes sur l’utilité ou la vanité d’écrire, contribuent à faire du personnage un intime dont le lecteur suit et accompagne avec empathie les ultimes méandres de la conscience en voie d’extinction exprimant une vision globalement pessimiste du monde et assurément négative de soi.

Tout lui échappe. Tout s’échappe. Continuer ou pas. Tout est factice et dégoûtant, mensonges et lubies, grimaces d’un visage accroché un temps à un crâne aligné avec d’autres dans les catacombes du Temps.

 

Patryck Froissart

 

Christian Dufourquet est né en 1947, à Oloron Sainte-Marie. Ingénieur de formation, poète et écrivain, après de nombreuses années passées en Afrique, il vit actuellement à Chinon. Chez le même éditeur il a publié : Nous ne cessons de nous dire adieu (en 2000), Mourir dormir tuer peut-être (en 2003), Franz et Mania (en 2005), Un chapeau dans la neige (en 2011) ; et aux Editions Soupirail, A la cave comme au ciel (en 2015).

  • Vu : 747

15:13 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Janine 1982, Alasdair Gray (par Patryck Froissart)

Janine 1982, Alasdair Gray (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 21.04.23 dans La Une LivresLes LivresCritiquesIles britanniquesRomanLe Cherche-Midi

Janine 1982, Alasdair Gray, Le Cherche-Midi, mars 2023, trad. anglais (Ecosse), Claro, 397 pages, 23 €

Edition: Le Cherche-Midi

Janine 1982, Alasdair Gray (par Patryck Froissart)

 

Ce livre étonnant, détonnant, d’Alasdair Gray, écrivain qualifié « d’illusionniste écossais aussi insaisissable que le monstre du Loch Ness », est introduit, préfacé par l’auteur anglais Will Self qui n’hésite pas à le présenter comme « l’un des meilleurs romans de langue anglaise ».

Le personnage central, l’Ecossais John Mc Leish, alias Charlie, alias Frank, alias Jock (petit nom pouvant évoquer, par auto-dérision, le terme « joke », ce qui s’inscrirait dans la tonalité foncière d’un ouvrage littéraire dont une des facettes semble être de ne pas prendre au sérieux la création… littéraire), se dédouble au fil du récit (ou plutôt des récits, très fragmentés) tantôt en un Max démiurge, metteur en scènes de situations imaginaires issues de ses fantasmes érotiques parfois les plus déréglés, tantôt en un narrateur racontant plus « sagement » sa « vraie » vie professionnelle, sociale, relationnelle, amoureuse.

Les différentes intrigues, qui se succèdent ou s’entremêlent, les unes rêvées en un demi-sommeil au cours de quoi l’insomniaque perd, puis reprend confusément, un fil narratif bigrement, savoureusement, rocambolesquement décousu, les autres présumées réelles, sortent tout droit du cerveau du narrateur personnage, immobile sur un lit, quelque part, dans une chambre d’hôtel, attendant que fassent effet des cachets dont on ne connaît pas la nature.

C’EST TRES AGREABLE. Pas de suée, aucun souci, tout va bien. Le cœur qui s’emballe tels de petits étalons au galop dradadum dradadum mais je me prélasse comme un duc dans son carrosse […] ça ne saurait durer, hélas. Combien de temps encore avant le coma et le zéro ?

Tout au long des deux cents premières pages, on suit avec étonnement, avec intérêt, avec plaisante perplexité la rêvasserie de plus en plus délirante en laquelle il se « prélasse » et se laisse dériver. Il s’y incarne généralement en Max, destinateur d’un schéma actanciel qui insère dans des intrigues erratiques, souvent au bord extrême d’un sadisme et d’une pornographie dans lesquels il ne tombe toutefois vraiment pas (sauf peut-être par la crudité du lexique) parfois inachevées, rompues par l’intrusion abrupte d’autres fils narratifs dont le lecteur doit démêler l’écheveau, des personnes/personnages, des femmes, pour la plupart, que John a connues en divers chapitres de sa vie. Apparaît aussi de façon intermittente le sinistre maître d’école Hislop, un instituteur sadique de la part de qui le narrateur a eu à subir maintes humiliations.

La nature onirique de cette première partie du roman est marquée, de façon croissante, comme si le narrateur s’enfonçait, se laissait emporter dans un courant narratif de plus en plus chaotique dont il ne maîtriserait plus ni le sens ni la direction, par une mise en page et une typographie d’une rare originalité, qualifiée par la critique d’écriture expérimentale, jusqu’à culminer (par une organisation spatiale de la page traduisant le désordre, ou plutôt l’ordre singulier de l’inconscient, cet ordre apparemment incohérent mais probablement porteur de sens occulte, à déchiffrer) dans l’exemple en encart ci-contre, la page 218, annonçant la fin du récit débridé pour une narration linéaire plus « romanesquement conventionnelle ».

« De nouveau réveillé, encore une heure avant qu’il fasse jour, encore deux heures avant le petit déjeuner. Que vais-je faire de mon esprit ? Quel récit me reste-t-il à faire ? ».

En effet, dorénavant, le narrateur, apparemment sorti des égarements du rêve éveillé, redevenu lucide bien que rechutant par intermittence dans de courtes phases de trouble onirique, restitue dans une écriture spatialement et temporellement restructurée l’itinéraire qui l’a amené à rencontrer, à fréquenter, à plus ou moins aimer et détester ces femmes qu’il a enrôlées arbitrairement en maintes situations scabreuses de domination/soumission dans les pages précédentes.

Sontag, Superb, Helen, Denny, Big Mama (référence explicite à la mère) sont tour à tour, parfois réunies par les circonstances, après avoir été les actrices involontaires, manipulées par un narrateur omnipotent, de scènes de théâtre porno dans les rêves primordiaux, les partenaires d’une vie familiale, sociale et amoureuse plutôt ratée et elle-même aléatoire, alors que surgit ici et là le caractère flou d’une mystérieuse Janine qui donne son titre au roman et qui semble être pour le narrateur l’archétype féminin, ou le personnage syncrétique fusionnant les susdites.

« Je ne dois penser qu’à Jane Russel, je veux dire à Superb, et à maman, je veux dire Big Mama, pourquoi est-ce que j’ai confondu ma mère avec Mama, il n’y a AUCUN RAPPORT, ma mère était une femme respectable (avant qu’elle se barre de chez nous) et pas une lesbienne (elle s’est barrée avec un homme), elle était grande et pas du tout grosse, le corps de Mama provient de la serveuse de Glasgow et de la pute sous le pont ET LA PERSONNE DE MAMA N’EST INSPIREE D’AUCUNE PERSONNE REELLE […]. Elle n’a jamais aimé humilier des gens comme je le fais. J’en suis sûr à presque cent pour cent. Donc je n’en suis pas certain à cent pour cent ? ».

On apprécie les passages où le narrateur s’interroge ou prend position sur la nature de la création romanesque et sur le statut de l’écrivain.

« JE SUIS L’ŒIL PAR LEQUEL L’UNIVERS SE CONTEMPLE ET SAIT QU’IL EST DIVIN ».

« Je devrais réaliser des films. Je peux imaginer exactement ce que je veux ».

En arrière-plan est développée la vision politique d’un Ecossais amoureux de son Ecosse et de sa culture, exprimant une antipathie latente envers l’Anglais, et favorable de cœur et d’esprit à l’autonomie.

Une lecture aux lacs de laquelle on n’échappe guère du début à la fin du livre.

« Janine 1982, le deuxième roman d’Alasdair Gray, est un texte qui résiste radicalement à l’interprétation […]. Non seulement ce livre se retrouve sur le banc fictionnel des accusés […] mais en outre il résiste absolument à son lecteur.

[…]

Faites-moi confiance : vous en ressortirez meurtri et nauséeux, et n’aurez besoin que d’une chose : vous passer un peu de pommade après un petit vomi ».

Cet extrait de l’introduction de Will Self peut paraître d’une expressivité excessive, mais il donne une idée de la singulière tonalité de cette œuvre dense, riche, inclassable, anti-conventionnelle qu’il importe de découvrir.

 

Patryck Froissart

 

Alasdair Gray, né le 28 décembre 1934 à Glasgow et mort dans la même ville le 29 décembre 2019, est un romancier, poète, dramaturge et peintre écossais. Son premier roman, Lanark, fut publié en 1981 et connut un immense succès critique.

  • Vu : 826

15:12 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Le Corsaire Rouge, James Fenimore Cooper (par Patryck Froissart)

Le Corsaire Rouge, James Fenimore Cooper (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 07.04.23 dans La Une LivresLes LivresRecensionsFolio (Gallimard)RomanUSA

Le Corsaire Rouge, James Fenimore Cooper, Gallimard, Folio Classique, juin 2021, trad. anglais, Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret, 690 pages, 11,50 €

Edition: Folio (Gallimard)

Le Corsaire Rouge, James Fenimore Cooper (par Patryck Froissart)

Présentée, préfacée et commentée par Philippe Jaworski, cette édition, magnifiquement servie par la traduction, dans un français d’une magistrale pureté classique, de Defauconpret de Thulus, permet à tout lecteur, au prix modeste du format Poche, d’embarquer pour une odyssée marine prodigieuse et conséquemment inoubliable.

L’action commence en 1759, précisément le jour où les habitants du lieu, fidèles sujets de la monarchie anglaise, célèbrent la victoire de l’Angleterre sur la France, laquelle perdait là ses colonies américaines et canadiennes, à Newport, alors petit port de Rhode Island, où mouillent deux navires, le Dauphin et la Royale Caroline, dont la présence, la nature, l’équipage, les qualités opératives, l’élégance, la provenance, la destination, l’activité hypothétique constituent, ponctués d’allusions répétées sur les faits et gestes d’un pirate quasi légendaire qui sillonne et écume l’océan en accumulant prises, massacres et autres forfaits, le sujet principal des conversations qui se nouent sur terre, à l’occasion récurrente de rencontres aux circonstances provoquées ou semblant relever du hasard, entre des personnages qui vont et viennent, en un chassé-croisé dont l’intrigante durée narrative suscite une attente croissante d’il ne sait quoi chez le lecteur littéralement (littérairement) captivé.

Ainsi se croisent et se recroisent en observant et en évaluant, des hauteurs du port, les deux navires à l’ancre :

– le tailleur Homespun, un personnage vantard et cupide,

– un mystérieux étranger vêtu de vert qui se dit avocat,

– un groupe de femmes dont la jeune et gracieuse Gertrude, sa gouvernante Mrs Wyllys, et leur suivante noire, Cassandra, et la tante de Gertrude, Mme de Sacey, veuve d’un illustre commandant de marine,

– le personnage principal, Wilder, un jeune officier marin de la Couronne britannique apparemment momentanément dépourvu de charge, officiellement en quête d’un ré-enrôlement marin, secrètement chargé de provoquer la capture du flibustier tristement fameux, et généralement accompagné de deux fidèles matelots, l’un répondant au nom de Dick Fid, l’autre un noir d’Afrique appelé Scipion l’Africain. A noter : Wilder est amoureux de Gertrude, ce qui constitue une intrigue secondaire, latente et platonique,

– d’autres protagonistes de moindre importance pour la suite de l’histoire mais dont les caractères ajoutent au récit une série de touches pittoresques.

Il ne se passe rien d’autre que ces rencontres et conversations, discussions, voire disputes au fil des deux-cent-cinquante premières pages, et pourtant agit un charme étrange et croît une tension magique et, irrésistiblement, saisissante.

Wilder est amené à retrouver sur le Dauphin, présenté comme un navire négrier, l’étranger en vert, qui se révèle être le commandant du vaisseau sous le nom de Heidegger, qui lui offre le poste de second, et qui lui dévoile, contre serment de garder le secret, sa véritable identité : le Corsaire Rouge, c’est lui ! Le jeune aventurier signe, et est enrôlé sur-le-champ avec ses deux matelots et le tailleur en goguette. Gertrude et ses deux compagnes doivent dans le même temps embarquer sur la Royale Caroline pour aller retrouver le père de la jeune fille en Caroline du Nord.

A peine ces dames ont-elles rejoint leur embarcation que brusquement l’intrigue se tend et que le scénario se met en branle : le commandant de la Royale Caroline étant subitement mis hors service suite à un accident inexplicable, les armateurs ont souci de lui adjoindre, pour la traversée, un officier expérimenté. Le Corsaire Rouge enjoint Wilder de se présenter pour solliciter le poste.

Chose faite, la Royale Caroline appareille donc sous les ordres de Wilder. Après plusieurs heures de navigation, celui-ci constate avec angoisse que son voilier est suivi de près ou de loin, par le Dauphin, qui apparaît et disparaît ici et là comme un inquiétant bateau fantôme. Alors s’enchaînent les péripéties en un rythme narratif devenu rapide :

– une terrible tempête, dont les phases aux conséquences désastreuses constituent un récit poignant, à quoi les manœuvres de l’équipage rapportées par un auteur narrateur dont les connaissances en la matière sont évidentes confèrent un réalisme puissamment impressif,

– une mutinerie sur la Royale Caroline dans une mise en scène aux ressorts intensément dramatiques suivie d’un abandon par les mutins du navire démâté et prenant l’eau,

– le lent naufrage de la Royale Caroline puis une longue dérive en une chaloupe en laquelle ont pu se réfugier Wilder et les dames, narration théâtralement agencée en une succession de rebondissements,

– le sauvetage, par l’équipage du Corsaire Rouge, du petit groupe de rescapés,

– une seconde rébellion, fomentée par une partie de l’équipage du Dauphin, contre Wilder à qui le Corsaire a rendu son titre de commandement,

– une impressionnante bataille navale entre le voilier du Corsaire et un vaisseau armé de la Marine Royale,

– et cetera.

Habilement disséminés dans l’action de ces représentations spectaculaires, le narrateur glisse des indices qui, à mesure qu’avance le récit, font croître la perplexité du lecteur quant aux liens secrets, inconnus d’eux-mêmes, qui unissent les protagonistes (le Corsaire, Mme de Sacey, Wilder, Gertrude) jusqu’aux révélations finales qui font référence à des événements remontant du fin fond d’un passé trouble dont nos personnages parviennent enfin à rattacher tous les fils, ce qui donne lieu à des renouements/dénouements mélodramatiques pouvant provoquer la larme à l’œil chez le lecteur sensible.

Ces sept cents pages se boivent comme petit lait.

Hors sa taille, Le Corsaire Rouge est considéré comme un monument littéraire.

Extraits de la préface, à propos de l’auteur et de l’œuvre :

– Si l’histoire et la préhistoire de son pays n’ont pas d’épisodes remarquables à lui offrir en pâture, du moins le moment colonial lui suggère-t-il un type d’aventurier et un décor. Car ce corsaire chevaleresque, c’est son capitaine Heidegger dont le personnage littéraire est Conrad, le flamboyant pirate misanthrope du poème de Byron, en guerre contre le monde qui l’a déçu. Cooper place en face de lui un jeune officier de la marine royale chargé de le capturer. Le chasseur est rusé, intelligent, honnête, intègre ; mais le redoutable hors-la-loi est, lui, un « homme extraordinaire qui à l’âme d’un géant », et ce monstre exerce sur son antagoniste une singulière fascination. Il n’en faut pas plus à Cooper pour nouer son intrigue… ».

– Cooper installe pour longtemps dans le roman anglo-américain la dramaturgie maritime des récits, légendes et poèmes anciens, tout en situant l’action dans un cadre historique précis.

– Le Corsaire Rouge invente un type de scénario qui, de Richard Henry Dana à Malcolm Lowry, en passant par Melville, Jack London, Joseph Conrad et bien d’autres, ne variera guère.

Aux lecteurs/lectrices de sept à soixante-dix-sept ans et plus de donner dans leur galerie de portraits littéraires la place qui revient à ce Corsaire Rouge, personnage complexe, paradoxal et saisissant, sombre, amer, cruel, élégant, gentilhomme, érudit, rebelle…

 

Patryck Froissart

 

James Fenimore Cooper, né le 15 septembre 1789 à Burlington, dans le New Jersey, et mort le 14 septembre 1851 à Cooperstown, dans l’État de New York, est un écrivain américain. Il est surtout connu pour son roman Le Dernier des Mohicans.

  • Vu : 717

15:11 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 3, Les années « Quinzaine littéraire » 1966-2013, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 3, Les années « Quinzaine littéraire » 1966-2013, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 22.03.23 dans La Une LivresLes LivresRecensionsEssaisEditions Maurice Nadeau

Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 3, Les années « Quinzaine littéraire » 1966-2013, Maurice Nadeau, Ed. Maurice Nadeau, novembre 2022, 1824 pages, 49 €

Edition: Editions Maurice Nadeau

Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 3, Les années « Quinzaine littéraire » 1966-2013, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

Ce volume impressionnant de 1824 pages est la dernière partie d’une somme réunissant en trois tomes l’ensemble des articles, éditoriaux, portraits, chroniques sociales, biographies d’artistes et critiques littéraires de Maurice Nadeau. Le tome premier, paru en novembre 2018, sous-titré « Les années combat », recueillait les publications de Nadeau de 1946 à 1952. Le second, sous-titré « Les années Lettres Nouvelles », présenté dans le magazine de La Cause Littéraire sous ce lien reprenait les écrits publiés de 1952 à 1965.

Le tome tiers est consacré à la suite de l’œuvre du journaliste littéraire, publiée entre 1966 et 2013, année de sa disparition. Avec l’édition de ce troisième volume, l’intégrale, soigneusement et magistralement reconstituée par Gilles Nadeau, fils du critique, avec l’assistance de Laure de Lestrange, couvre donc désormais l’œuvre d’une vie.

Laissons Gilles Nadeau présenter cette troisième période :

« Ce recueil de 1824 pages offre au lecteur plus de six cents œuvres chroniquées ainsi que cent soixante études et portraits d’écrivains où l’on peut distinguer les noms d’Aragon, Baby, Beauvoir, Blanchot, Breton, Céline, Chalamov, Douassot, Le Clézio, Leiris, Miller, Simon, Sartre, Wolfe. Ils côtoient ceux de Bourdieu, Chamoiseau, Deleuze, Derrida, Eco, Finkielkraut, Girodias, Gracq, Houellebecq, Kundera, Primo Levi, Magris, Mascolo, Michon, Modiano, Samoyault, Schulz, Sciascia, Semprun, Siniavski, Soljenitsyne, Sollers, Spianti, Tabucchi, Zinoviev. Avec les deux premiers tomes parus de Soixante ans de journalisme littéraire, l’ensemble prend la dimension d’un véritable monument littéraire ».

Le présent tome est introduit par une préface très documentée de Tiphaine Samoyault intitulée fort justement « L’autonomie ». Ce titre exprime en effet le statut, la posture éditoriale que se donne Maurice Nadeau lorsqu’il fonde, avec François Erval, La Quinzaine Littéraire, après les années « Lettres Nouvelles » (Tome 2) qui ont été déjà, rappelle la préfacière, « celles d’une libération de la parole, dans tous les champs qui forment le territoire de l’intellectuel : l’écriture, la politique, la prise de position et la prise de risque. Il a gagné son indépendance dans un milieu qui n’aime pas les hommes libres ».

Homme libre, Nadeau le fut jusqu’à sa mort.

L’œuvre fait l’homme autant que l’homme fait l’œuvre.

C’est sans doute ce qui explique que tout ce qu’il a pensé, observé, critiqué, découvert, tout ce qu’il en a écrit, qui traverse la deuxième moitié du XXe siècle et les treize premières années du XXIe, tout ce qui grave textuellement dans le marbre l’histoire littéraire quasiment mondiale de cette vaste période, et dont la somme impressionnante est listée, pour l’ensemble des trois volumes, dans le Sommaire des œuvres chroniquées classées par auteur, figurant à la fin de ce tome trois reste et restera d’une pertinence, d’une authenticité, d’une honnêteté et d’un intérêt qui ne peuvent que perdurer.

« Les temps changent, Nadeau reste.

La longévité de Nadeau ne tient pas seulement à l’âge qu’il avait quand il est mort, mais à cette présence absolue au temps présent qu’il maintient active dans la longue durée. Ses engagements antérieurs – ceux dont témoignent les deux premiers volumes de ses œuvres complètes – en font une référence morale, et sa mémoire prodigieuse ajoute encore à cette valeur de grand témoin. C’est lui que l’on rejoint, au moins autant que son journal, et on accepte de lui la sorte de despotisme éclairé par laquelle il conduit son entreprise, très à l’écoute mais décidant de tout… » (Tiphaine Samoyault).

Nadeau, journaliste et historien, aussi…

Outre ses innombrables chroniques littéraires, sont reproduites dans ce tome et les précédents les analyses, évidemment subjectives mais d’un précieux intérêt, que par son esprit critique et parfois visionnaire il effectue de la société dont il est partie prenante, et dont il suit, accompagne, et observe avec acuité l’actualité et les évolutions morales, politiques, philosophiques, technologiques, ce qui n’est pas sans rappeler les Choses vues, de Hugo.

Quelques exemples dans ce troisième tome :

La France en révolution (1968)

La liberté – Prague (1968)

Qu’est-ce qu’un intellectuel ? (1973)

Sa Majesté le sexe, éditorial (1976)

Le Président de la République et les intellectuels de gauche (1977)

Une « nouvelle philosophie », vraiment ? (1977)

Changement de cap ? Le livre et l’informatique (2000)

Les caricatures du Prophète (2006)

Et, parmi ce foisonnement, extrait du numéro 997, N° spécial de l’été 2009 consacré à « La critique littéraire en question », l’article intitulé « Qu’est-ce qu’écrire ? » en référence à l’interrogation de Mallarmé.

En conclusion, car il faut bien se limiter, on ajustera la fin de la recension du tome 2, publiée dans La Cause Littéraire en 2020 :

Ce tome 3 devra donc forcément figurer, à côté des deux premiers, sur le bureau ou sur les rayons de la bibliothèque personnelle de toute personne s’intéressant à la littérature, à la critique littéraire, à l’histoire littéraire, à l’histoire des idées au XXe siècle.

Annexe : Nadeau, la postérité éditoriale.

Outre le travail remarquable que réalise Gilles Nadeau en recueillant et publiant les œuvres de son père et en perpétuant son travail d’éditeur, on retrouve par ailleurs dans la revue EAN quelque chose de l’esprit et de la lettre de l’œuvre de Maurice.

En attendant Nadeau (EAN)

Le premier numéro d’En attendant Nadeau paraît le 13 janvier 2016. La direction éditoriale, d’abord assurée par Jean Lacoste, Pierre Pachet et Tiphaine Samoyault, est depuis septembre 2022 assurée par Jeanne Bacharach, Pierre Benetti et Hugo Pradelle. À travers En attendant Nadeau, les collaborateurs cherchent à promouvoir une parole critique libre et indépendante, l’objectif étant de parler du monde et de la société de manière réfléchie et argumentée. Pour cela, le magazine réunit des collaborateurs spécialisés dans des disciplines différentes mais conservant un lien étroit avec la littérature. La revue organise, soutient et participe à des évènements en lien avec ses activités littéraires tels que le Salon de la revue ou les Rencontres de MEET (Maison des écrivains étrangers et traducteurs).

Le comité de rédaction est composé d’anciens collaborateurs de La Quinzaine littéraire. Le nom du journal est une référence directe à Maurice Nadeau et à la pièce de Samuel Beckett, En attendant Godot (Wikipédia).

 

Patryck Froissart

 

Maurice Nadeau, né à Paris le 21 mai 1911 et mort dans la même ville le 16 juin 2013, est un instituteur, écrivain, critique littéraire, directeur littéraire de collections, directeur de revues et éditeur français. Il est le père de l’actrice Claire Nadeau et du réalisateur et éditeur Gilles Nadeau.

  • Vu : 1012

15:10 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Pas la défaite, de Gilles Moraton, par Patryck Froissart

Pas la défaite, Gilles Moraton (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 16.03.23 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRomanEditions Maurice Nadeau

Pas la défaite, Gilles Moraton, Editions Maurice Nadeau, janvier 2023, 240 pages, 18 €

Edition: Editions Maurice Nadeau

Pas la défaite, Gilles Moraton (par Patryck Froissart)

 

Faire d’un déserteur un héros, ce peut paraître un paradoxe, une gageure, une boutade, ou un contresens. Il n’en est rien en ce roman de Gilles Moraton faisant du franco-espagnol Paco un personnage on ne peut plus sympathique qui, se retrouvant seul dans la tourmente et le chaos de la débâcle de 1940, aux environs de Noyon, son régiment ayant été décimé par les Allemands, jette l’uniforme aux orties et le fusil au fossé et tente de rentrer chez lui, dans le sud, en se cachant à la fois des forces ennemies qui avancent sur la même ligne que lui, voire devant lui, des autorités françaises qui pourraient le condamner pour désertion ou le remettre aux forces d’occupation par zèle pétainiste, et de villageois xénophobes enclins en ces temps troublés à agresser tout étranger de passage.

Quant à lui, « Il ne se considère pas comme un déserteur mais comme un vaincu en fuite ».

« Enlever l’uniforme, c’est déjà mettre fin symboliquement à la guerre. A la sienne en tout cas ».

Animé par un narrateur omniscient qui se coule intégralement dans la peau, l’esprit et les sens de son personnage, le récit est intégralement en focalisation interne, y compris lorsque la troisième personne se substitue, ici et là, au jeu du JE/TU auquel se livre constamment Paco, qui s’interpelle, s’apostrophe, se questionne, se répond, se morigène, s’invective, se morfond, se reproche, se fait honte, invoque Lénine, se fait enguirlander par cet autre soi qu’il appelle « L’autre »…

Ah ben, tant pis, hein, on ne peut pas faire la guerre et vendanger. Tu devrais penser à autre chose au lieu de ruminer ces évidences, parce qu’après avoir dit ça, t’es aussi couillon qu’avant. Tu crois qu’on va te demander de donner ton avis ? Alors pense à autre chose. C’est ça, penser à autre chose alors qu’on peut partir sur le front à tout moment, il en a de bonnes, l’autre. Tu sais ce qu’il te dit, l’autre ? D’accord, d’accord, laisse tomber…

Paco, ce communiste invétéré, a « fait » la guerre d’Espagne dans les rangs, évidemment, des Républicains. Immigré en France avec sa famille six ans avant l’entrée en guerre de notre pays, il est naturalisé français et, conséquemment, mobilisé dans l’armée française en 1939. Le fil narratif s’articule sur la succession des étapes quotidiennes d’une lente et périlleuse traversée de la France, de la région de Noyon jusqu’aux environs de Perpignan, à la progression marquée par le décompte qu’effectue régulièrement Paco des cigarettes qu’il lui reste à fumer dans son havresac.

Tout au cours des phases rythmées de cette pérégrination dans la descente d’un pays dont il ne perçoit que de façon bien floue la géographie, Paco, a contrario, remonte en mémoire, et à rebours, l’enfilade des circonstances qui l’ont amené à cette ultime bataille qui a consacré la déroute des forces armées françaises, où ont été tués devant ses yeux les deux amis avec qui il s’était lié dès leur conjointe incorporation. Ce procédé narratif, de nature à retenir le lecteur, instaure un double mouvement dont la boucle est bouclée au moment où d’une part Paco retrouve sa famille, et au point où d’autre part le lecteur a fini d’apprendre tout ce qui importe de son passé, de son engagement politico-syndical et de sa vision marxiste inébranlée, inébranlable d’un monde où paradoxalement les certitudes collectives sont mises à mal.

Ainsi sont reconstituées les conversations de bivouac entre Paco et ses amis Jules, et Miguel, un autre franco-espagnol ayant lui-même « fait » sa guerre d’Espagne. Leurs disputes fraternelles, en particulier celles qui ont pour objet les positions controversées de Staline dans le déroulement de la guerre d’Espagne, reviennent hanter la marche hasardeuse de Paco, ponctuées par des extraits du journal de Jules, que notre homme a récupéré sur le cadavre de son camarade.

25 mai. Paco et Miguel sont toujours en bisbille avec leur guerre. C’est sans doute une douleur pour eux mais ils me font rire, c’est plus fort que moi. Paco voudrait élever une statue à Staline alors que pour Miguel ils ont perdu la guerre [d’Espagne] à cause de lui. Je ne m’en mêle pas, ce serait indécent, d’ailleurs je ne sais pas où est la vérité.

Ainsi se recomposent, par intercalations récurrentes dans le récit principal, les péripéties, parfois comiques, parfois tragiques, de la lutte syndicale menée avant la mobilisation générale par notre Paco, journalier dans une grande propriété vinicole, lutte qui s’achève par une victoire cinglante des ouvriers agricoles contre le patronat local, victoire que porte haut le héros entre la défaite de son camp républicain en Espagne et celle, tout fraîchement douloureuse, de son pays d’adoption contre l’Allemagne. Pas la défaite, en l’occurrence, à l’issue de ce combat dont certaines scènes ne sont pas sans avoir quelques accents du Germinal de Zola.

Ainsi s’écrit, en d’autres intervalles, l’histoire qui rapproche Pilar, la sœur de Paco, de José, autre compagnon de la guerre d’Espagne, resté là-bas dans une résistance acharnée aux milices fascistes jusqu’aux massacres extrêmes qui contraignent les rescapés à la Retirada vers une France leur ayant ouvert, non sans réticence, in extremis, sa frontière pyrénéenne où Paco est allé clandestinement le récupérer pour lui éviter l’internement forcé dans les camps où les réfugiés espagnols, qualifiés de « Rouges », seront traités de façon fort peu hospitalière par les autorités françaises.

Ainsi sont mises en scène la naissance et l’évolution de la relation affective, née au village peu avant la mobilisation, entre Paco et Margot et scellée par la promesse du mariage qui doit advenir dès le retour du soldat. Cette perspective heureuse est le moteur premier de la marche du déserteur, bien que l’aiguille figée de la boussole qu’il se donne ainsi soit un temps désorientée par la rencontre, dans une ferme isolée sur la route menant à Auxerre, de Jeanne, jeune femme seule, propriétaire, bourgeoise à l’attraction de qui il ne peut réussir à échapper, après plusieurs jours d’une halte qui tend à s’éterniser dans une ambiance de confusion amoureuse, qu’en se répétant obstinément des formules toutes faites extraites ou adaptées de son idéal communiste.

L’amour est un concept bourgeois.

La Révolution est une affaire sérieuse.

La lutte des classes interdit le mélange des classes.

Les circonstances particulières d’une rencontre ne font pas de cette rencontre le creuset d’une histoire possible.

Il n’y a rien à attendre du hasard.

Un révolutionnaire ne court pas après les femmes.

Le lecteur est dans le mouvement permanent, dans le mouvement physique aléatoire de la marche du fuyard et de la marche du temps, dans le mouvement des pensées contradictoires et du dialogue intérieur face aux événements concomitants et à ceux du passé, dans le mouvement de la remémoration, et, ponctuellement, dans le mouvement prospectif, projectif du récit que Paco prévoit de faire, à son retour, de ses aventures, avec ses variantes, ses omissions volontaires, ses fioritures, ses enjolivures, ses outrances héroïques.

Plus tard il dira peut-être qu’il a failli se noyer dans le fleuve, emporté vers le fond par un tourbillon, ou qu’il a croisé un requin, le Loch Ness, un contre-torpilleur allemand, va savoir ce qu’il dira, plus tard.

Tout cela, finalement, ce ne sont que des histoires.

Eh bien, de celles-ci, on ne peut que se régaler !

Un sacré personnage, le camarade déserteur Paco ! Merci à Gilles Moraton de nous avoir permis de faire sa connaissance et de l’accompagner dans ses périples.

 

Patryck Froissart

 

Gilles Moraton, né en 1958, est bibliothécaire à la Médiathèque André Malraux de Béziers. A partir de 1990 il a commencé à publier des nouvelles dans diverses revues (Nouvelles Nouvelles, Noir et Blanc, Décharge/Polder, etc.). En 1995, la rencontre avec Christian Molinier des Editions de l’Anabase déclenche la publication de deux romans, Le magasin des choses probables, et La promiscuité des vaches est mauvaise pour la santé des jeunes filles. Un autre roman, écrit avec Fabrice Combes, Trois heures trente à feu vif, a été publié en 2002 chez Gallimard.

  • Vu : 1187

15:09 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |