06/06/2022

Désirable, Yann Queffélec

Désirable, Yann Queffélec

Ecrit par Patryck Froissart 05.09.14 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanLe Cherche-Midi

Désirable, juin 2014, 286 pages, 18,50 €

Ecrivain(s): Yann Queffélec Edition: Le Cherche-Midi

Désirable, Yann Queffélec

 

Désirable !

Le titre, éponyme du prénom d’une des héroïnes, peut s’appliquer à la qualité intrinsèque de ce roman d’amour, de bruit, de fureur, de violence, de souffrance et de dérision.

Désirable, en effet, c’est ce que devient immédiatement le texte, pour tout lecteur inévitablement pris de l’irrépressible faim dès qu’il a lu les premières lignes de lire les suivantes, de page en page, de chapitre en chapitre, jusqu’à la fin, jusqu’à cet instant frustrant où le cours s’arrête, où naît cette autre envie, prévisible, de replonger, de reprendre à la source, à l’amont du fleuve, et de se laisser à nouveau entraîner dans les tourbillons que connaît la vie de Nidivic en l’an 2015, temps du récit.

Nidivic et son épouse Yolanda trimballent un lancinant sentiment de culpabilité depuis que leur enfant a été emporté par une vague en 2004 alors qu’ils s’envoyaient en l’air derrière la dune…

Après onze années à traîner la savate et son boulet de remords dans une existence sans but, sans futur, sans saveur, emplie de brume, uniquement sous-tendue par des pulsions sexuelles ponctuelles et par les dessins du poisson parlant Chob’s, possible réincarnation de son fils avalé par l’océan, dont un éditeur peu connu publie des albums en série, Nidivic fait une drôle de rencontre au milieu des bois.

C’est à partir de là que sa putain de long fleuve de vie tranquillement douloureux va s’emballer et traverser de tumultueux et dangereux rapides.

En 2015…

Désirable et sa sœur Noëlle, une sacrément belle paire de jumelles nymphomanes, vont saccager ses jours, et compromettre abruptement le « plan cul » qu’il est sur le point de mener à bien avec Alison, la serveuse du Cygne d’Argent… Son copain Jef, un homosexuel qui voudrait bien connaître enfin la femme après avoir perdu son amant, se met en tête de cocufier notre Nidivic avec Yolanda, qui, à la réflexion, ne dirait pas non, puisque son couple fait chambre à part depuis la mort du petit… Le promoteur Krenn, au passé louche, au présent trouble et au futur fumeux, veut lui racheter Chob’s… mettre fin aux aventures du poisson à bulles, et obtenir de Nidivic une série d’albums faisant la promotion, par le jeu du personnage d’Eolia, de son projet grandiose d’installation près du village du plus grand parc d’éoliennes du monde. Du vent…

« Une bonne bouille d’éolienne, c’est ça dont le public a besoin… Ils ont aimé la locomotive à vapeur, cette machine de crasse et de boucan, ils aimeront la bonne mère Eolia. A vous d’en faire un totem bon enfant, un menhir de grâce aux ailes profuses, jamais lasses de tourner, de faire de l’or avec du vent ».

Les événements s’enchaînent, incroyables, dans la démesure. C’est rabelaisien puissance dix. On s’éberlue. On hallucine. On suffoque. Tous les acteurs, à un moment ou à un autre, ont leur heure de délire. L’enfant mort intervient à la première personne dans la narration, y jette son grain de sel, crée ou accroît, ici ou là, la confusion. Les autres personnages s’en mêlent à leur tour, confisquent la parole, se font narrateurs, se racontent, se confessent, accusent.

Telles scènes sont tout à la fois barbares et burlesques, telles autres se vivent acerbes par les dialogues et tendres par les actes, et inversement, d’autres encore mêlent fantômes et fantasmes, rêves, cauchemars, et, peut-être bien, quand même, quelquefois, mais on en est rarement sûr, quelque réalité. Intérieurement, le lecteur peut en même temps hurler d’effroi, avoir la nausée, et se tordre de rire. Il y a des quartiers d’Orange Mécanique là-dedans… L’auteur, c’est manifeste, s’est régalé, a joué, a joui à faire de chaque personnage le tourmenteur de l’autre.

La langue de Queffélec, une des plus ragoutantes qui soient, tantôt plaisante macédoine, tantôt aigre fricassée, tantôt zambrocal pimenté, toujours mélange abruptement inattendu d’éléments soutenus, poétiques, familiers, vulgaires, chambarde le lecteur, le chamboule, le précipite dans un mouvement narratif échevelé, l’affole… et le ravit, forcément.

« J’suis en manque d’homme, ça t’arrive jamais ? Il a fallu que je tombe sur toi, laideron, tu dis quoi ?

– Je…

– C’est quoi ton problème ? C’est les filles, ton problème ? T’es puceau ? T’as jamais vu une blonde à cheveux noirs ? Il te faut un poil témoin ?

– En fait, j’attends un ami, je…

Il n’eut pas le temps de finir.

– …Moi je pense que t’as un grain, dit la fille, t’as les cheveux sales, le teint gris, t’es rasé comme une merde et j’aime pas tes yeux tombants… Fais voir ton haleine de chacal ?… T’as évacué, ce matin ? »

Proprement succulent, n’est-ce pas ?

On en reveut, on en reprend, l’œil brillant de convoitise.

Désirable !

 

Patryck Froissart

 

 

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Du sexe, Boris Le Roy

Du sexe, Boris Le Roy

Ecrit par Patryck Froissart 12.09.14 dans La Une LivresActes SudLa rentrée littéraireLes LivresCritiquesRoman

Du sexe, août 2014, 235 pages, 20 €

Ecrivain(s): Boris Le Roy Edition: Actes Sud

Du sexe, Boris Le Roy

Boris Le Roy délivre ici un roman étonnant, voire détonnant.

La distribution des rôles est réduite : quatre personnages, Eliel et Simon (les frères Jacq !), leur mère, malade, qui idolâtre Simon et accorde peu d’importance à Eliel, et Hana Qabil, la fille bâtarde du Président de la République, initialement inconnue du grand public.

L’intrigue est relativement simple : Eliel et Simon rencontrent Hana dans une soirée mondaine, et projettent aussitôt, chacun pour soi, de nouer une relation intime avec la fille quasiment secrète du chef de l’état.

Leurs motivations sont toutefois totalement divergentes.

Simon, homme politique, élu récemment, déchu pour s’être livré à des malversations devenues ordinaires et banales dans un régime en voie accélérée de dégradation et de dépravation, ayant été déclaré par décision de justice inéligible pour cinq ans, cherche avec affairement le moyen de conserver un maximum de notoriété en attendant de pouvoir se représenter devant ses électeurs. Il voit immédiatement en Hana la personnalité à instrumentaliser pour se retrouver à nouveau dans la lumière des projecteurs médiatiques.

Eliel, son cadet, bientôt quadragénaire, sorte d’hypocondriaque moderne obsédé par l’hygiène corporelle et le maintien de sa ligne, pratique un hédonisme effréné (régimes en tous genres, exercices physiques à effets spécifiques sur la silhouette, multiples médications bio du dernier cri…). Il aime les femmes, toutes les femmes. Séducteur, il est facilement séduit. Il aime le sexe, tout le sexe. Il voit donc en Hana l’amante, l’amie, l’amour, peut-être un peu la mère qu’il a le sentiment de ne pas avoir eue.

« […] il ingère tous les soirs : vingt milligrammes d’ézoméprazole qui inhibe la pompe à protons pour que ses refoulements gastriques ne lui fragilisent pas les muqueuses internes […], cinq cents milligrammes de valaciclovir antiherpétique contre son bouton de fièvre (latent), cinq cents milligrammes d’un décongestionnant associé à un antihistaminique pour éviter que son écoulement nasal ne produise des infections curables à coups d’efficaces mais désagréables suppositoires […] A peine couché, il se relève souvent parce qu’il a oublié ses six injections de minoxydil qui ralentissent la chute de cheveux… ».

Simon convainc Hana de fonder un nouveau parti politique en vue de l’élection présidentielle à venir. Leur objectif est de se présenter au premier tour comme parti d’opposition à la réélection du père d’Hana, et de récolter suffisamment de voix pour que le président sortant soit contraint de contracter avec eux une alliance objective pour remporter le second tour.

Trois forces dynamiques se conjuguent donc, le temps d’une campagne électorale : celle qui résulte de la manipulation machiavélique à laquelle se livre Simon sur Hana, celle qui naît du désir inconscient, pour Hana, de tuer le père, et en même temps, paradoxalement, de se faire reconnaître par lui, et celle qui se dégage de l’amour qu’éprouve très vite Eliel pour Hana.

Le trio fonde son programme politique sur le projet de remplacer chaque poste individuel de travail, à tous les échelons du paysage professionnel et à tous les niveaux des corps étatiques jusqu’à la présidence de la République, par un binôme homme-femme constitué d’hétérosexuels, ou par une équipe duelle homme-homme ou femme-femme composée d’homosexuels. Le chômage serait ainsi d’un coup supprimé du paysage social, et, selon leur théorie, la complicité, et/ou la jalousie, et/ou la volonté de plaire à l’autre, et/ou tout autre de ces sentiments naturels qui ne pourraient manquer de s’installer au sein de ces « couples » accroîtraient mathématiquement la productivité nationale sur ce principe suffisant : un plus un ensemble feraient plus et mieux que deux séparément.

La partie se déroule, jeu complexe où se mêlent argent, machinations, coups médiatiques, réseaux d’influence, quête obsessionnelle du pouvoir socio-politique (mais aussi recherche subtile ou brutale de posséder l’adversaire ou le partenaire, ou de le déposséder de sa part congrue).

Sens du titre « Du sexe » ? Le « du » introductif peut être compris de deux façons : on peut y voir soit l’article partitif, ce qui donne un sens cru à l’expression, soit la préposition héritée du latin (à la manière du de natura rerum) induisant l’ablatif dit « de propos », ce qui est plus en accord avec le contenu du livre, qui, en arrière-plan de la trame romanesque, pose la question philosophique du rôle du sexe dans la vie socio-politique d’aujourd’hui.

« Sujet préféré d’Eliel ! […] Il est question de sexe et de sexualité. L’homme caresse le cerveau de la demoiselle avant de lui caresser les fesses. C’est une tradition respectable. Il n’y voit aucun inconvénient. Elle non plus, d’ailleurs ».

Le sexe, dans cette marche forcée qu’entreprennent Simon et Hana vers la conquête du pouvoir, est tout à la fois moteur et véhicule, fin et moyen, destinateur et adjuvant, l’auteur le pointant d’un index réaliste comme étant la substantifique moelle, le système nerveux, le fondement, oserait-on dire, de notre société.

L’auteur ne se prive pas d’illustrer son « De sexū » de quelques scènes de circonstance, offrant au lecteur qui ne devrait pas s’en plaindre quelques savoureux tableaux dont la crudité verbale et le réalisme juteux valent bien certains de ceux que nous a légués notre divin marquis national.

De cette société l’auteur analyse d’une plume lucide, savante et acerbe les modes visibles et invisibles de fonctionnement, dissèque d’un scalpel minutieux les travers des individus qui la composent et dont ses personnages représentent quelques archétypes, décortique méthodiquement les antivaleurs qui gangrènent notre république.

Car le récit, et c’est là un autre de ses points forts, s’inscrit intégralement et foncièrement dans une contemporanéité française dont Boris Le Roy, de toute évidence, connaît tous les tenants, dans une actualité dont il suit et observe attentivement tous les développements, dans un tissu événementiel dont il saisit avec acuité toutes les causes et tous les effets. On retrouve par exemple en filigrane dans le roman la controverse très actuelle autour de la « théorie du genre »…

Mais la cible principale, permanente, obsédée, obstinée de l’auteur est le capital, la finance, le scandale de l’emprise totale de l’argent sur le monde. La satire est directe, féroce, sans concession, et pourrait passer pour un véritable appel à la révolution.

« Ça fait partie de l’élite financière, mais ça bâillonne l’intellectuelle, qui pourrait lui faire de l’ombre […]Ça n’est que pulsion de posséder ou de détruire […] Ça se ruine souvent, mais ça n’est jamais pauvre […] Ça crée de l’emploi, mais ça le détruit aussi sec […] Ça aime la géopolitique : la guerre pour les armes, la reconstruction pour l’immobilier, et la paix pour la surconsommation […] Ça spécule sur l’alimentaire en faisant prendre des vessies chevalines pour des lanternes bobines […] Ça s’appelle “grande délinquance”, une jolie litote pour “bouchers de la finance” […] Ça oublie qu’une tête, ça se tranche, et que l’Histoire pourrait se répéter ».

Humour noir, rire jaune, sexe, rapports de force, violente critique sociale, diatribe incisive contre les mœurs politico-politiciennes du temps, originale beauté de la langue et du style… voilà quelques-uns des éléments essentiels de ce roman particulièrement percutant.

 

Patryck Froissart

 

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Les Ongles, Mikhaïl Elizarov

Les Ongles, Mikhaïl Elizarov

Ecrit par Patryck Froissart 17.09.14 dans La Une LivresLa rentrée littéraireLes LivresCritiquesRomanRussieSerge Safran éditeur

Les Ongles (Nogti), août 2014, traduit du russe par Stéphane A. Dudoignon, 170 pages, 16,50 €

Ecrivain(s): Mikhaïl Elizarov Edition: Serge Safran éditeur

Les Ongles, Mikhaïl Elizarov

 

Dans un orphelinat de l’Ukraine post-soviétique en plein délitement politique et social, où sont entassés des enfants nés difformes et atteints de troubles mentaux, grandissent vaille que vaille un bossu, de père et mère inconnus, à qui les nurses ont donné comme état civil le nom de Gloucester, et son étrange ami Bakatov, dont l’essentielle raison de vivre est de se laisser pousser les ongles des mains et des pieds jusqu’à ce qu’ils atteignent la taille suffisante pour être rongés à l’occasion d’un cérémonial occulte très précis qui pourvoit pendant toute sa durée leur propriétaire de puissants et dangereux pouvoirs.

Le narrateur est Gloucester lui-même, la narration se faisant à la première personne, ce qui permet à Elizarov de décrire le monde tel que le voit le bossu, avec sa subjectivité d’innocent, à la manière des personnages de Faulkner.

La description du pensionnat et de l’abjection de sa vie quotidienne, sous cet angle de vue, est banalement terrifiante, puisque pour Gloucester il s’agit du monde normal. Les pratiques que le lecteur tiendrait comme éminemment horrifiantes sont rapportées sur une tonalité le plus souvent neutre, parfois avec une pointe d’amusement totalement déphasée par rapport à la réaction que pourrait, que devrait avoir un observateur « normal », ou teintée d’un soupçon d’autodérision, mais jamais sur le mode de la plainte, de la contestation, encore moins sur celui d’une inconcevable révolte.

« Moi, c’est Ignat Borissovitch, dit le principal. On fait amis ? Ici, je suis le directeur et tous, tous, tous les enfants doivent m’obéir, sinon, hop, c’est une petite piquouse dans le popotin ! »

La mortalité étant galopante chez les pensionnaires, la mort fait partie du paysage, et les enfants la considèrent avec indifférence.

« Ils mouraient en silence, sans se faire remarquer. […] Le cimetière, c’était la fierté domestique d’Ignat Borissovitch… »

Lorsque Gloucester raconte la « fête » du nouvel an, le sang du lecteur ne peut que se glacer.

« Cela dit, les jours où la mort faisait relâche, c’était plutôt joyeux chez nous, surtout au nouvel an. […] En fin d’après-midi, Ignat Borissovitch apportait de son bureau une télé, il l’allumait et la fête commençait. Avant le carillon de Moscou, nous avions le temps de faire une ronde autour du sapin, de nous distraire un peu nous-mêmes et le personnel médical avec des numéros de notre cru, y compris des jeux de rôle du genre : “Qui va porter le premier les courses de maman ?”, le jeu préféré d’Ignat Borissovitch. Il rigolait horriblement en nous regardant nous cogner le crâne… »

A mesure que les années passent, et jusqu’au jour où le gouvernement « émancipe » les deux amis et les considère comme définitivement aptes à se prendre en charge hors de l’institut, les événements déviants auxquels ils assistent et ceux auxquels ils sont mêlés dans ce milieu carcéral, où le directeur et ses sbires détiennent un pouvoir absolu sur leurs pensionnaires, deviennent plus horribles. Avec l’adolescence naissent et croissent chez Gloucester et chez Bakatov d’irrépressibles pulsions sexuelles alors que le bossu développe, sans se rendre compte de ses limites et des conséquences que son usage peut entraîner, une extraordinaire force physique, et, parallèlement, un talent inouï de pianiste autodidacte qui lui vaudra, quelque temps après sa sortie du pensionnat, une éphémère célébrité et une provisoire aisance matérielle.

Dénonciation acerbe des univers concentrationnaires où ont été reclus dans des conditions atroces des milliers d’enfants et d’adolescents handicapés physiques et mentaux dans les pays de l’Est, avant et longtemps après la chute de certains régimes totalitaires, le roman brosse, par le discours du bossu qu’on devine affreusement réaliste sous l’aspect fantastique que lui confère l’innocence du narrateur, un tableau précis, qui n’est pas sans rappeler ceux de Jérôme Bosch, d’institutions laissées scandaleusement à elles-mêmes où les geôliers, pour qui les ingénus qui leur sont abandonnés sont des monstruosités n’ayant aucune raison d’exister, se conduisent eux-mêmes avec leurs pensionnaires des deux sexes de façon monstrueuse et assouvissent impunément tous les vices et toutes les cruautés dont seule est capable l’espèce humaine.

Mais le monde « normal » dans lequel sont plongés ensuite les deux inséparables n’est guère plus amène. L’étrange don musical inné de Gloucester, sitôt repéré, est exploité d’autant plus facilement par un digne héritier des Barnum et autres montreurs de « monstres » que le bossu ne se rend pas compte des enjeux financiers dont il fait l’objet. L’auteur démonte simultanément les mécanismes de la mode et son caractère éphémère dans une société où on est tout aussi prompt à s’enthousiasmer pour le prodige du jour qu’à l’oublier totalement pour celui du lendemain.

Saluons l’excellence de la langue du traducteur Stéphane Dudoignon.

 

Patryck Froissart

 

 

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Rue des Syriens, Raphaël Confiant

Rue des Syriens, Raphaël Confiant

Ecrit par Patryck Froissart 19.04.14 dans La Une LivresLes LivresCritiquesFolio (Gallimard)Roman

Rue des Syriens, Octobre 2013 (pour lm'édition Folio) 384 pages

Ecrivain(s): Raphaël Confiant Edition: Folio (Gallimard)

Rue des Syriens, Raphaël Confiant

 

Chaque roman de Raphaël Confiant constitue un menu des plus goûteux.

Truculence et succulence sont deux termes qui s’imposent, une fois de plus, au lecteur amené à savourer celui-ci.

Car c’est bien de langue qu’il s’agit d’abord. De cette langue pimentée que Confiant manie d’une façon inimitable, de cette langue qui est celle de son peuple, de son île, de son pays, de cette langue qu’il partage et dont il revendique fièrement l’héritage, de cette langue qu’il s’approprie, qu’il pétrit, qu’il métisse, qu’il assaisonne de condiments culturels d’origines diverses, qu’il fait sienne, et qui se révèle sous sa plume une langue au goût exquis, une langue qui fait saliver de plaisir, une langue de grande et belle littérature.

Et puis il y a l’histoire.

Il y a cette histoire, méconnue, des immigrants proche-orientaux, débarqués par hasard, parfois à leur insu, alors qu’ils se croyaient en partance vers les rivages mirifiques de l’Amérique, dans la Martinique et la Guadeloupe françaises de la fin du XIXe et du début du XXe siècles.

Wadi est de ceux-là.

Né dans la grande Syrie passée sous contrôle français après le démantèlement de l’Empire Ottoman, Wadi Abdallah El-Charkawi, à peine âgé de vingt ans, est envoyé par sa famille, tombée dans la misère, en Amérique, avec mission d’y gagner de quoi faire vivre un jour dignement les siens.

« Tu pars en Amérique, que Dieu te bénisse ! » lui lançaient les vieillards sur son passage. Des jeunes filles qui, jusque-là l’avaient ignoré, le couvaient de leurs paupières serties de khôl.

Enregistré en tant que migrant volontaire par les autorités consulaires françaises, Wadi, après un voyage mouvementé dont le récit vaudrait à lui seul anthologie, se retrouve déboussolé, éberlué sur un quai de Martinique, où il est immédiatement pris en main, d’autorité, par Fanotte, une créole à la peau aussi noire que possible.

Une femme l’apostrophait maintenant. Une femme à la membrature phénoménale qui le dépassait d’une tête… Elle lui sourit. Le prit par le bras. L’abreuva d’un charivari de paroles dont il ne saisit miette… Wadi se laissa faire. L’Amérique était vraiment trop pleine d’étrangeté…

Fanotte, second personnage de ce roman… Fanotte qui, sous ses airs fanfarons, cache un cœur gros comme un morne, Fanotte qui, de femme de mœurs légères qu’elle a été, devient la concubine aimante, attentive, maternelle, protectrice du nouvel immigrant ahuri… Fanotte, une figure attachante, un caractère noble, une personnalité émouvante que le lecteur n’oubliera plus… Fanotte grâce à qui Wadi s’acclimate, prononce ses premiers mots en créole et en français, fait ses premiers pas dans le dédale des ruelles et des communautés… Fanotte, qui enfante en quelque sorte son amant en attendant que celui-ci à son tour lui fasse l’enfant métis dont elle a toujours rêvé, au grand dam de sa voisine et ennemie, sorcière et jalouse, qui tente en vain de détourner Wadi de sa rivale :

Tu crois qu’elle t’aime ? Ha-ha-ha ! Tire-toi ça de la tête, compère ! Tout ce que cette péronnelle veut de toi, c’est que tu lui fasses un enfant avec peau claire et cheveux lisses…

Rompant à intervalles l’itinéraire narratif de ce couple singulier, dont l’union durable a quelque chose, à l’époque, de révolutionnaire, l’auteur introduit des « cercles », des sauts dans le temps et dans l’espace, à l’intérieur de quoi il situe d’autres parcours, qui finiront, à un moment ou à un autre, par rencontrer celui de Wadi et Fanotte.

Ainsi en est-il de Bachar, lointain cousin du père de Wadi, arrivé dans les mêmes conditions sur l’île une génération plus tôt, qui a défrayé la chronique et a été banni de la communauté des « Syriens » musulmans pour avoir épousé une Indienne, une Coolee, après que tous deux se sont convertis au christianisme.

L’un après l’autre, les Levantins crachèrent à ses pieds et lui tournèrent le dos…

Wadi cherchera longtemps la trace de ce parent, exilé, bien avant sa propre arrivée, dans une ville distante.

L’auteur ménage en outre dans la linéarité narrative des pauses à la première personne qui interfèrent avec le récit du narrateur. Les personnages s’y livrent à leurs réflexions, racontent eux-mêmes, de leur point de vue, des chapitres de leur histoire.

Les tiroirs narratifs portant le titre imagé Sourcillements de Fanotte sont des morceaux de choix, où se révèle, dans une langue magnifique, la cruelle réalité de la vie quotidienne de l’époque, des relations humaines, des ladi-lafé comme on dit dans cette autre terre créole qu’est La Réunion, du cloisonnement et de la différenciation imposée des classes, fondée sur les différences ethniques, de l’injustice socio-économique qu’engendre et qu’entretient ce système de castes, et du rang qu’y occupent, tout en bas de l’échelle, les femmes afro et indo-antillaises.

Naître femelle dans ce pays-là est une sacrée déveine. Non seulement on doit se battre avec la misère qui ne vous lâche pas d’un pas, mais on doit aussi supporter la scélératesse des hommes. Qu’ils vous emmiellent avec du beau français appris par cœur ou vous séduisent avec du créole grosso-modo, le résultat est égal : vous vous retrouvez à pleurer toute l’eau de votre corps sur le pas de votre case désertée.

L’ensemble est textuellement riche et complexe. Les alternances linguistiques – créole, français, arabe – contribuent à exprimer le choc des cultures qui s’y confrontent, qui s’y mélangent, et qui tendent, inéluctablement, sur ce territoire exigu, à fusionner.

Roman social, roman historique, roman de la naissance d’un peuple… Wadi fera son chemin, d’un bout à l’autre de la rue des Syriens, avec Aïcha, son épouse « syrienne », et Fanotte, sa concubine créole « officielle », qui lui donneront deux enfants, lesquels, bien qu’élevés et éduqués dans des quartiers différents, dans des cultures différentes, finiront par se ressembler, dans le lent mijotement d’un métissage en mouvement, annoncé par Wadi, qu’ont abandonné peu à peu ses velléités de retour au pays natal, dans la belle phrase qui clôt le récit :

Après tout, c’est chez moi ici aussi. La Martinique est ma terre à moi désormais, oui…

 

Patryck Froissart

 

 

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La fille, Tupelo Hassman

La fille, Tupelo Hassman

Ecrit par Patryck Froissart 30.04.14 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanUSAChristian Bourgois

La fille (Girlchild), traduit de l’anglais (USA) par Laurence Kiefé, janvier 2014, 346 pages, 20 €

Ecrivain(s): Tupelo Hassman Edition: Christian Bourgois

La fille, Tupelo Hassman

 

La fille, c’est R.D., Rory Dawn

La mère, Johanna Hendrix, c’est Maman, dans le texte

La grand-mère, c’est Grandma

Ce sont là les trois personnages principaux de ce roman, dont la plus remarquable des multiples qualités consiste en le fait que la narration est faite à la première personne par La Fille elle-même.

Le lecteur découvre donc, du point de vue de l’enfant qu’est Rory Dawn puis de l’adolescente qu’elle devient, la vie quotidienne d’un quartier oublié, défavorisé, de Reno, cité poussiéreuse du Nevada, connue pour ses casinos et pour la facilité qu’elle offre à tout couple marié de promptement divorcer.

C’est pour ces deux raisons que vient s’y établir d’abord Grandma, joueuse invétérée qui ne supporte plus Grandpa. C’est là qu’un jour la rejoint, avec La Fille, Maman, la belle hippie, après y avoir elle aussi divorcé, laissant au loin les quatre demi-frères de Rory Dawn. Les deux femmes s’installent, chacune dans sa caravane, à proximité l’une de l’autre, dans la zone péri-urbaine miséreuse de La Calle, un monde qui a ses propres lois que les autorités locales feignent soigneusement d’ignorer.

Grandma travaille le jour et s’installe au casino le soir. Maman travaille dans un snack, se saoule assidûment, et collectionne les amants. Rory Dawn rêve de devenir scoute. Vite remarquée dans son école pour être douée en rédaction et en orthographe, elle observe, subit, commente en un long monologue, lucide et naïf, avec son regard d’enfant, ses mots d’enfants, ses opinions d’enfant.

« Maman a peut-être bien été une fille facile, mais ça ne me dérange pas trop parce que, n’importe quelle fille facile vous le dira, donner l’impression que c’est facile, c’est un sacré travail ».

Quand Grandma est trop occupée à jouer pour la garder pendant que Maman est de service de soirée, La Fille est confiée au Quincailler, le père de son amie Carol.

« Voilà comment le Quincailler s’arrange pour que les lumières s’éteignent. Je dis que j’ai besoin d’aller au petit coin et il dit qu’il va m’aider, il me prend par la main et nous allons au fond du magasin… »

Alors se produit l’indicible. Alors le récit s’emplit de non-dits, et des pages toutes noires apparaissent, parsemées çà et là de sections de phrases incohérentes, plus effroyablement suggestives peut-être qu’une suite locutoire ordonnée, plus terriblement réalistes certainement qu’une ordinaire linéarité narrative. Car dans ce monde-là, on se tait.

« Je n’ai jamais vraiment parlé du Quincailler à maman. Il avait ses menaces : putain, t’avise pas de jamais raconter ça. Elle avait les siennes : je tuerai celui qui essaie… »

Pourtant, tout se sait, et la loi du quartier s’appliquera au Quincailler, sans bruit, sans esclandre, de façon feutrée, sans qu’on y mêle les autorités. L’épisode (c’est par ce mot que Maman désigne ce qui est arrivé), bien que centralement crucial dans le roman, est tragiquement banalisé, comme faisant partie des choses qui arrivent.

L’auteure possède l’art de faire retomber opportunément la tension narrative par l’insertion régulière de documents administratifs, de rapports d’assistantes sociales, d’articles de presse, d’arrêtés de verdicts judiciaires, de lettres, en en respectant le style et parfois les fautes, ce qui contribue à conférer au récit le réalisme choquant qui en fait un roman de société intensément percutant.

« 14/10/69 – Visite à domicile – Hendrix Johanna n° 310.788 : Mrs Hendrix a téléphoné à l’assistante sociale un jour férié pour rapporter qu’un incendie s’est déclaré chez elle la nuit précédente et quand la police est arrivée pour enquêter sur l’origine de cet incendie, ils ont découvert de la marijuana et arrêté Mrs Hendrix… »

D’autres insertions reproduisent les jeux solitaires et les constructions intellectuelles de La Fille, et rappellent constamment, et cruellement, au lecteur, l’âge, l’intelligence brillante et la lucidité émouvante de la narratrice.

 

Patryck Froissart

 

 

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Education d’un enfant protégé par la Couronne, Chinua Achebe

Education d’un enfant protégé par la Couronne, Chinua Achebe

Ecrit par Patryck Froissart 23.05.14 dans La Une LivresActes SudAfriqueLes LivresCritiquesBiographieRécits

Education d’un enfant protégé par la Couronne (The Education of a British-Protected Child), traduit de l’anglais nigérian par Pierre Girard, octobre 2013, 200 pages, 21,80 €

Ecrivain(s): Chinua Achebe Edition: Actes Sud

Education d’un enfant protégé par la Couronne, Chinua Achebe

 

Chinua Achebe est un immense romancier. On le sait, bien qu’on ne le sache pas encore assez.

Mais Chinua Achebe est aussi un écrivain engagé, un homme politique, un militant des droits de l’homme en général, un défenseur des droits de l’homme africain en particulier, un défenseur farouche et éclairé de cette histoire de l’Afrique et de ses peuples qu’ont si régulièrement occultée, voire niée, les personnalités politiques et les historiens « occidentaux », jusque dans certaines phrases prononcées encore en 2007 par un président de la République des Droits de l’Homme dans le tristement célèbre discours de Dakar.

Chinua Achebe avait 78 ans lorsqu’il a achevé cet ouvrage au long titre, recueil d’essais, de discours, de réflexions, et de souvenirs personnels, souvent intimistes, marquant des étapes essentielles de sa vie de personnage public et de personne privée, et repérant les événements ayant provoqué ou accompagné l’évolution de sa pensée politique, et en particulier de sa vision personnelle des rapports de l’Afrique au reste du monde.

Son premier passeport, qui lui a été délivré pour un voyage d’études en Angleterre, portait la mention « individu protégé par la Couronne ». Ce marquage ambigu, ce signe de propriété paternaliste porté sur son identité par la puissance coloniale, apparaît comme étant l’un des fondements de sa réflexion sur la relation dominant/dominé, maître/serviteur, colonisateur/colonisé, blanc/noir…

Alors, au fil des textes, l’auteur s’analyse en analysant :

– les éléments de divergence des représentations mentales et culturelles propres d’une part au peuple colonisé, d’autre part au peuple colonisateur, ces différences que, lors de leur rencontre, ici brutale et violente, là plus lente et plus insidieuse, sur la terre africaine, la puissance coloniale a caricaturées pour les ridiculiser, ou qu’il a ignorées, niées et entrepris d’annihiler par l’assimilation et l’acculturation forcées ;

– les multiples discours tenus au cours des siècles et jusqu’à ce jour par les puissances occidentales pour expliquer, voire « justifier » la traite des noirs et l’esclavagisme. Chinua Achebe démonte les mécanismes idéologiques et les instruments de conditionnement qui ont amené les populations des nations coloniales et certains de leurs penseurs les plus éclairés à considérer l’esclavage comme un état naturel pour le noir, puis la colonisation comme un devoir moral des nations civilisées à l’endroit des « pauvres sauvages » ;

– la manière ethnocentrique dont les nations coloniales ont écrit et falsifié l’Histoire du monde en occultant, jusqu’à nos jours, celle de l’Afrique et de ses peuples, voire en affirmant que l’homme africain n’a pas eu d’Histoire avant l’arrivée des Blancs.

De l’époque de la traite des esclaves jusqu’à l’époque actuelle en passant par la colonisation ; on peut dresser une longue liste et un riche catalogue de tout ce qu’on a dit que l’Afrique et les Africains n’avaient pas ou n’étaient pas…

Evidemment, dans le même temps, était gommée toute la richesse de la civilisation et des cultures africaines :

– la vision de l’homme africain qu’ont véhiculée certains auteurs occidentaux considérés comme majeurs, comme, entre autres, Joseph Conrad :

Conrad, dans « Au cœur des ténèbres », imagine pour ses personnages un ordre hiérarchique simple entre les âmes : on trouve au bas de l’échelle les Africains, qu’il appelle « les âmes rudimentaires »

– les raisons avancées par les anciennes puissances coloniales, devenues par le biais de l’économie néocoloniales, pour expliquer la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui l’Afrique en évitant le plus souvent de faire état de leur responsabilité historique et du rôle que joue leur politique économique présente :

– les causes du succès planétaire de son roman Tout s’effondre ;

– le faux dilemme, selon lui, que se posent certains écrivains africains lorsqu’ils doivent choisir la langue dans laquelle ils vont écrire.

Le titre du dernier chapitre condense le combat culturel et politique (mais l’un peut-il aller sans l’autre ?) mené inlassablement par ce grand militant de la dignité africaine,

L’Afrique, ce sont des gens !

Et le dernier paragraphe témoigne du caractère universel de sa vision de l’histoire de l’homme :

Notre humanité dépend de l’humanité de nos semblables. Aucun individu, aucun groupe ne peut être humain tout seul. Nous nous élevons tous ensemble au-dessus de l’animal, ou pas du tout. Quand nous aurons appris cette leçon, même s’il est tard, nous aurons réellement progressé d’un millier d’années.

Ce livre est une gifle pour tous ceux qui continuent d’affirmer la prétendue supériorité de leur « race », et une grande leçon pour l’humanité.

 

Patryck Froissart

 
 
 
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La malédiction d’Azazel, Youssef Ziedan

La malédiction d’Azazel, Youssef Ziedan

Ecrit par Patryck Froissart 16.06.14 dans La Une LivresLes LivresCritiquesAlbin MichelPays arabesRoman

La malédiction d’Azazel, traduit de l’arabe (égyptien) par Khaled Osman, janvier 2014, 445 p. 24 €

Ecrivain(s): Youssef Ziedan Edition: Albin Michel

La malédiction d’Azazel, Youssef Ziedan

Au Ve siècle, dans la partie proche-orientale de l’empire romain en bonne voie de christianisation forcée, Hiba, un moine copte, originaire de Haute-Egypte, rédige ses mémoires, sous le commandement d’un sombre mentor intérieur, son « ange » gardien, ou son intime démon, Azazel.

Alors Hiba conte, soi-disant à contrecœur, et commente.

Ce pieux chrétien assiste, souvent avec stupeur et consternation, à l’établissement brutal d’un christianisme conquérant qui persécute, à l’encontre du message christique de tolérance, de paix et de fraternité, tous ceux et toutes celles qui ne reconnaissent pas ses Lois, en leur faisant subir les mêmes sévices barbares que ceux qu’avaient connus précédemment les sectes chrétiennes.

Pire, à peine renversées les idoles païennes, à peine massacrés férocement des milliers de leurs adeptes, le pieux Hiba voit les chrétiens se déchirer eux-mêmes dans des luttes fratricides sur des détails du dogme naissant et sur l’interprétation des Evangiles, et se constituer à travers l’Empire en de multiples groupes rivaux, en nombre d’obédiences adverses, qui se déclarent réciproquement hérétiques et se vouent les uns les autres aux flammes de l’Enfer et bientôt à celles de leurs tribunaux religieux respectifs.

Ainsi, à peine le christianisme est-il devenu religion officielle de l’Empire que se produisent les premiers schismes et que s’allument les premiers bûchers, qui en engendreraient bien d’autres pendant plus d’un millénaire.

Ce pieux chrétien est à Alexandrie le témoin direct d’atroces massacres de païens ordonnés par le patriarche Cyrille VI, citant ces mots terribles de Jésus : « Je ne suis pas venu sur la terre pour y installer la paix mais l’épée ».

Hiba épouvanté et impuissant voit se dérouler sous ses yeux le lynchage sauvage, par une horde de chrétiens déchaînés qui se disent soldats du Seigneur, de la savante Hypathie, brillante mathématicienne avec qui il avait entamé des échanges philosophiques, et de sa disciple Octavie, aux charmes de qui le pieux moine avait succombé sans la moindre résistance.

Car ce pieux chrétien l’avoue avec une complaisance certaine, il est loin d’être insensible aux tentations de la chair, ainsi qu’en témoigne sa réaction face à la païenne Octavie qui vient de le sauver des eaux sur les rivages proches d’Alexandrie :

« Mes yeux étaient rivés à sa croupe dansante […] son corps était assurément pulpeux, et elle lui imprimait à chaque pas des ondulations dignes d’un volute d’encens […] La gêne m’a submergé quand j’ai vu mon démon en pleine érection saillir scandaleusement sous mon sarouel trempé d’eau salée… »

S’ensuivra dans la vocation monacale du pieux Hiba une ardente parenthèse érotico-amoureuse qui ne se dénouera que lorsque la belle Octavie, adoratrice, entre autres, de Poséidon, découvrira que son amant est un représentant de cette secte sauvage qui persécute ses coreligionnaires, et le chassera immédiatement : « Sors de ma maison, pauvre ordure ! ».

Ce pieux chrétien, devenu moine régulier et médecin réputé dans un monastère de la région d’Alep, vit plus tard une folle histoire d’amour avec la chanteuse Martha, pour qui il est bien près, au paroxysme de leur liaison tout autant charnelle que spirituelle, de jeter sa bure aux vents torrides du désert…

Evidemment le remords vient tourmenter Hiba :

« Je suis sorti fouiller dans le sable à la recherche d’un crin de cheval. Une fois que j’aurais lavé celui-ci méticuleusement dans l’eau de mer, je […] m’en servirais pour me ligaturer les testicules […] jusqu’à ce qu’ils tombent d’eux-mêmes et que je sois délivré à jamais ».

Cette décision restera… un vœu pieux, Hiba prenant prétexte, pour ne pas la mettre en application, de ce qui était arrivé à Origène, réprouvé par l’évêque Démétrius pour s’être infligé ce délicat traitement.

Mais tout en subissant les affres du péché de luxure, ce pieux chrétien, féru de littérature et de poésie, collectionneur passionné de manuscrits anciens, est en relation amicale et savante avec Nestorius, futur évêque de Constantinople, qui s’oppose au patriarche Cyrille, lequel soutient et cherche à imposer la thèse, qui deviendra un des dogmes de l’Eglise Catholique, selon laquelle Marie est mère de Dieu.

L’influence du pape Cyrille ne cessant de croître, le moine pieux qu’est Hiba connaît alors l’angoisse d’être déclaré hérétique comme le sera finalement son ami Nestorius lors du concile d’Ephèse.

Les rencontres régulières des deux hommes à Jérusalem, les interrogations de Hiba au spectacle des excès des chrétiens, les questions qu’il se pose malgré lui sur la légitimité de la prétendue supériorité de la religion triomphante sur les autres, qualifiées de païennes et soumises aux persécutions, le douloureux sentiment de culpabilité et de révolte qui l’accable aux moments où il se retrouve en situation de choisir entre l’état de chasteté monacale et l’amour d’une femme d’exception, sont autant d’occasions, pour l’érudit qu’est Youssef Ziedan, de faire belle et riche œuvre d’historien et d’introduire le lecteur dans les ardents débats théologiques et philosophiques qui se déroulent en cette époque primordiale de la prise de contrôle de la pensée occidentale par le christianisme.

Des thématiques terriblement actuelles dans ce livre dont Youssef Ziedan affirme avoir retrouvé et transcrit fidèlement le manuscrit, soigneusement dissimulé, pour les siècles des siècles, par le moine Hiba qui le présente lui-même dans le texte comme un écrit interdit, sulfureux, éminemment dangereux. D’ailleurs Youssef Ziedan a été condamné en 2013 pour insulte à la religion par le gouvernement égyptien dirigé par les Frères Musulmans…

Hélas !

 

Patryck Froissart

 

 

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L’ami des femmes, Diego Marani

L’ami des femmes, Diego Marani

Ecrit par Patryck Froissart 13.01.14 dans La Une LivresRivagesLes LivresCritiquesItalieRoman

L’ami des femmes (L’amico delle done), traduit de l’italien par Anna Colao, 302 pages, 9,65 €

Ecrivain(s): Diego Marani Edition: Rivages

L’ami des femmes, Diego Marani

 

Ernesto !

Un sacré personnage !

On pense d’emblée, en abordant ce roman savoureux et triste, au film de Truffaut, de titre presque éponyme, L’homme qui aimait les femmes (1977) et au personnage magnifiquement interprété par Charles Denner.

Ernesto, professeur d’italien et de latin dans une école de Trieste, « avait toujours été l’ami des femmes ».

Comment être l’ami sans être l’amant ? Est-il possible d’être à la fois l’un et l’autre ? L’amour est-il viable à partir du moment où il est tellement installé dans le quotidien que disparaît toute crainte de perdre celle qu’on aime ?

Questions lancinantes pour Ernesto, angoissantes, récurrentes dans le carrousel de ses conquêtes.

Nadia, Laura, Marisa, Lucia, Jasna…

Quand Ernesto épouse Nadia, qui est sa voisine de palier depuis leur prime enfance, l’amour est là, certes, mais très vite il manque de sel, d’imprévu, de risque de rupture, de drames, de peur. La sérénité dans le couple est insupportable. Nadia est une épouse trop parfaite, trop définitivement investie dans son rôle de compagne attentionnée, de ménagère trop incessamment dévouée.

« Au fond, le mariage d’Ernesto avait été un mariage parfait. Il avait mûri, pourri et s’était desséché avec une remarquable régularité, sans avoir eu le temps de devenir amer ni même désagréable. Le divorce avait marqué son apogée ».

Le point de vue du narrateur semble souvent épouser, de la même façon que dans ce bilan laconique et précis de l’épisode conjugal d’Ernesto, celui du personnage, apparente absence totale de distance produisant régulièrement le trouble chez le lecteur, qui se demande s’il s’agit de l’expression brute de la vision d’Ernesto ou s’il faut y lire l’antiphrase, le commentaire sarcastique, le jugement satirique que prononce le narrateur à propos du personnage. La confusion des regards, l’ambigüité narrative, la variation incessante des points de vue sont autant d’éléments qui piègent le lecteur qui est tantôt Ernesto en introspection, tantôt le même Ernesto disséquant de façon maniaque sa relation avec l’une ou l’autre de ses femmes ou exprimant crûment l’évolution de ses sentiments envers chacune d’elles, tantôt Marisa plongée dans sa propre auto-analyse, et qui, à d’autres moments du récit, voit vivre comme un observateur extérieur l’un et l’autre de ces deux personnages principaux comme c’est le plus souvent le cas pour tous les autres.

Nadia, Laura, Marisa, Lucia, Jasna…

Tourne le manège ! Vienne le vertige ! Se brouillent les images du kaléidoscope !

Ernesto aime vivre deux aventures simultanées. La double vie peut lui permettre de comparer, doit pouvoir l’aider à choisir… mais lui sert surtout à perpétuer l’indécision douloureuse dans laquelle il se complaît.

« Il sentait confusément qu’il avait besoin de deux femmes : l’une pour le guider, l’autre pour l’égarer ; l’une à aimer, l’autre à craindre ».

Nadia, Laura, Marisa, Lucia, Jasna…

Chaque caractère féminin prend au fil du récit une épaisseur remarquable. A la fin du roman, le lecteur connaît intimement chacune de ces femmes comme s’il les avait lui-même rencontrées, séduites, conquises, détestées, comme s’il était lui-même entré dans leur vie. Il sait leur vision de l’amour, le sens qu’elles donnent à la relation entre hommes et femmes, leur idéologie du couple, du mariage, de la liaison amoureuse, du sexe, de l’adultère. La focalisation narrative changeante confère à chacune une « consistance » différente.

Nadia, Laura, Marisa, Lucia, Jasna…

Ernesto coupe les cheveux en quatre, s’enferme et s’empêtre dans ses histoires d’amour, se prend dans la toile qu’il tisse autour de ses amantes.

« Pour chaque femme qu’il aimait, Ernesto inventait des univers dont il finissait par se sentir prisonnier ».

Aimer, être aimé, devient pour lui source perpétuelle de souffrance.

Il en arrive à ne se sentir, provisoirement, en paix que lors des rares moments où il n’a pas à jouer le rôle qu’il s’est composé :

« Il ne s’accordait une trêve que le mardi après le cours de peinture. A cette heure, toutes les femmes qui le tourmentaient étaient en train de travailler… ».

Et il y a Trieste, la matrice de l’histoire, Trieste, sa lumière qui fluctue au cours des saisons, ses arbres qui s’effeuillent ou bourgeonnent, ou fleurissent, son atmosphère à l’humeur mouvante, son école de peinture, son cours de danse, ses rues, ses cafés, son port, sa plage, les promenades calculées qu’y fait Ernesto avec l’une ou l’autre, le choix stratégique des itinéraires au long desquels il décline ses entreprises de séduction, les lieux où il tombe sur le beau Flavio, le mari de Laura, riche, « toujours serein et souriant, le teint hâlé par un bronzage discret et irréprochable, [qui] portait des vêtements impeccables et dessinés pour lui… », l’élégant Flavio qu’Ernesto a cocufié et qu’il considère paradoxalement comme son rival, Flavio le notable, dont il découvrira un jour le rôle qu’il aura tenu en parallèle avec chacune de ses maîtresses, révélation qui marquera pour Ernesto la fin de la quête et le retour à la situation initiale…

« L’automne avait été de courte durée. Quelques journées foudroyées par un soleil pourpre. En une nuit la bora avait emporté toutes les feuilles des arbres, et un ciel plus dense déferlait désormais du Nord. Les ombres de la ville n’étaient plus les mêmes ».

Séducteur insatisfait, angoissé, torturé… un sacré personnage en vérité que cet Ernesto, à qui Marisa pose un jour la question qui préoccupe le lecteur tout au long du récit :

« Pourquoi t’obstines-tu à fouiller au fond de toi ? Qu’est-ce que tu crois savoir de toi que tu as si peur de voir s’échapper ? »

Grâce à la traduction irréprochable d’Anna Colao, ce roman italien devient une belle œuvre littéraire française…

 

Patryck Froissart

 

 

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Amok, Stefan Zweig

Amok, Stefan Zweig

Ecrit par Patryck Froissart 29.01.14 dans La Une LivresLes LivresCritiquesFolio (Gallimard)Langue allemandeNouvelles

Amok, septembre 2013, traduit de l’allemand Bernard Lortholary, présentation et notes de Jean-Pierre Lefebvre, 140 p. 3,50 €

Ecrivain(s): Stefan Zweig Edition: Folio (Gallimard)

Amok, Stefan Zweig

 

Confession d’un désespéré, cette nouvelle de Zweig parue en 1922 plonge le lecteur dans les sombres abysses du remords et de la folie.

Le temps de l’écriture s’inscrit dans le contexte trouble et perturbé des grands bouleversements sociaux et moraux de l’immédiate après-guerre, du rayonnement des thèses de Freud, dont Zweig est un admirateur inconditionnel et avec qui il échangera pendant plus de trente ans une copieuse correspondance, et des questions posées par le surréalisme sur la relation entre le rêve et la réalité, entre le conscient et l’inconscient dans la création littéraire.

Le temps du récit est antérieur, son dénouement étant précisément daté de mars 1912.

L’espace du récit cadre est clos. Nous sommes sur un paquebot, l’Oceania, où le narrateur premier, homodiégétique selon la classification de Genette, reçoit la confession, découpée comme un feuilleton, racontée en plusieurs nuits dans l’obscurité déserte et fantomatique du pont d’avant, du narrateur second, un médecin colonial en fuite tentant de regagner clandestinement son Europe natale.

L’auteur brosse une succession de tableaux en noir et noir.

Les ténèbres enveloppant les moments du récit sont en étroite relation avec le trouble et l’obscurité qui règnent dans l’âme du narrateur second, et avec la mélancolie (au sens étymologique d’humeur noire) qui caractérise l’état d’esprit dans lequel se trouve  le narrateur premier lui-même.

L’atmosphère créée page après page rappelle celle, oppressante, angoissante, des nouvelles de Poe, des récits de Maupassant se situant dans la série du Horla, de certains textes de Mérimée, de Tieck, de Théophile Gautier…

L’art des maîtres du genre consiste, on le sait, à conter dans un total climat d’étrangeté des événements réels ou présentés comme tels.

Les apparitions spectrales, fugitives, partielles, en ombre chinoise ou dans l’éclair éphémère de l’allumage d’une cigarette, du personnage narrant sa propre histoire, l’auto-analyse qu’il fait de son état, se comparant à l’amok, cet individu que saisit, dans la culture malaise, une folie furieuse irrépressible qui le conduit à massacrer tous ceux qu’il rencontre jusqu’à être lui-même terrassé et assassiné, le doute qu’exprime pour sa part le voyageur narrataire et narrateur sur la santé mentale de son interlocuteur, entretiennent la permanente ambiguïté qui fait la particularité du genre, en lequel l’histoire chemine sur un fil ténu, fragile, périlleux que tend l’auteur entre réalité et irréalité, sens et non-sens, raison et folie.

Où est la limite entre imagination et description objective du réel, entre l’imaginaire, le rêve, les faits… ? Les surréalistes s’emparent, à l’époque de la parution d’Amok, de cette interrogation.

Qui ne s’est jamais demandé : « Est-ce que je rêve ? »

Le narrateur premier a l’impression de s’y perdre lui-même :

« J’aurais cru à un rêve ou à un phénomène dû à mon imagination, si je n’avais entre-temps remarqué parmi les passagers un homme portant un crêpe de deuil… ».

Le délire mental du médecin prend sa source dans un dilemme qu’il est incapable de surmonter après avoir refusé de pratiquer un avortement demandé par une Européenne de la haute société coloniale qui repousse avec un mépris cinglant la proposition qu’il lui soumet de se donner à lui préalablement à l’opération. A la passion délirante qu’il éprouve à partir de ce jour pour cette femme hautaine se mêlent le remords engendré par la certitude déchirante de sa culpabilité dans la mort atroce de cette dernière qui n’a en définitive d’autre recours, fatal, que de s’adresser à une faiseuse d’anges locale, et les questions en rapport avec le devoir moral, déontologique, du médecin lié envers soi-même et à l’endroit de la société par le serment d’Hippocrate qu’il a prononcé.

« Je sentais […] en moi un devoir… oui, ce fameux devoir de porter assistance, ce maudit devoir… l’idée me rendait fou qu’elle pût encore avoir besoin de moi… ».

De même que l’amok lancé dans sa course furieuse est incapable de s’arrêter pour reprendre haleine, de même le lecteur qui se jette dans la lecture de cette nouvelle ne reprend son souffle qu’après en avoir lu la dernière ligne.

On appréciera la qualité de la préface et la pertinence des annotations de Jean-Pierre Lefebvre, titulaire de la chaire de littérature allemande à l’Ecole Normale Supérieure, directeur de l’édition complète de Zweig en Pléiade, la richesse du dossier biographique et bibliographique que contient cette édition, et l’excellence de la traduction de Bernard Lortholary.

 

Patryck Froissart

 

 

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Tout s'effondre, Chinua Achebe

Tout s'effondre, Chinua Achebe

Ecrit par Patryck Froissart 06.02.14 dans La Une LivresActes SudAfriqueLes LivresCritiquesRoman

Tout s’effondre (Things fall apart), octobre 2013, trad. de l’anglais (Nigeria) Pierre Girard, 230 p. 21,80 €

Ecrivain(s): Chinua Achebe Edition: Actes Sud

Tout s'effondre, Chinua Achebe

 

Avant même de s’introduire en ce roman, il est recommandé au lecteur de se défaire de ses œillères ethnocentriques d’Européen, d’oublier la vision déformée qu’il se fait de l’Afrique et des Africains au travers du prisme de ses repères usuels, de s’extraire de ses propres critères culturels, de ne pas se conduire, surtout, en touriste textuel.

Il faut épouser le point de vue du narrateur, qui est lui-même profondément inscrit, ancré, enraciné dans le contexte « civilisationnel » du récit, et entrer dans l’univers du personnage principal, Okonkwo, membre de l’importante ethnie ibo, répartie, à l’époque de l’histoire qu’on peut situer aux XVIe/XVIIe siècles, au moment où commencent les rafles massives organisées par, ou pour, les marchands d’esclaves, et où arrivent les premiers missionnaires chrétiens, en une multitude de petites communautés villageoises autonomes sur un vaste territoire correspondant à la province orientale du Nigeria actuel.

C’est dans l’une de ces communautés constituées de neuf villages indépendants que naît Okonkwo, qui, dès qu’il est en âge de raisonner, jure de se démarquer de son père, connu pour ne pas être des plus courageux.

Le lecteur vit de l’intérieur toutes les étapes sociales que franchit, une à une, l’infatigable cultivateur d’ignames, surmonte avec lui les épreuves que représentent les saisons de piètre récolte, les mauvais sorts, les deuils, partage avec lui la satisfaction qu’engendre la lente multiplication de greniers remplis d’ignames à mesure de l’extension de la surface des terres qu’il lui est donné de cultiver, ressent avec lui la fierté de pouvoir prendre conséquemment une deuxième épouse, puis une troisième, puis une quatrième, et se réjouit de le voir acquérir l’un après l’autre les titres traditionnels, très précisément codifiés dans le contrat social du clan, qui font de lui, progressivement, un notable respecté dans la communauté. Et il souffre avec Okonkwo, tout en reconnaissant la légitimité, conforme à la coutume, de la sanction, lorsque celui-ci est exclu du clan d’Umuofia pour sept ans pour avoir provoqué accidentellement la mort du fils d’un des notables du village.

Mais l’intégration va plus loin ! L’auteur réussit à réduire extraordinairement, voire à supprimer, toute distance entre le lecteur et la vie quotidienne de la communauté : le lecteur n’est pas l’étranger, le visiteur, invité, le temps d’un livre, à être le témoin de scènes qui lui seraient contées, il y est, il y participe, il se sent Ibo car il y naît Ibo, il EST Ibo ! Tout lui est immédiatement naturel. Il n’est pas dans l’exotisme, dans le spectacle. On ne lui demande pas de comprendre, d’interpréter, de comparer. Le regard de l’ethnologue est exclu, interdit, car définitivement inconvenant.

Evidemment, l’assimilation qui s’opère ainsi l’amène à considérer, comme Okonkwo, avec méfiance, puis avec angoisse, enfin avec colère, l’intrusion brutale des missionnaires et la christianisation désastreuse de membres de plus en plus nombreux de la communauté, avec pour promptes conséquences l’acculturation et la déstructuration sociale. Et le lecteur ne peut qu’entrer en rébellion, aux côtés de son héros, contre les envahisseurs, pour un combat qui apparaît hélas rapidement comme irrémédiablement perdu.

« Okonkwo était profondément affecté. Il pleurait sur le clan, qu’il voyait mis en pièces et s’effondrer, et il pleurait sur les hommes d’Umuofia, hier si belliqueux, inexplicablement devenus mous comme des femmes ».

Il se produit là comme une espèce de revanche, une acculturation inversée, à des siècles de distance.

Pour le lecteur, comme pour Okenkwo, « le pays des vivants ne se [trouve] pas très loin de celui des morts. Il y [a] entre les deux de nombreuses allées et venues, surtout pendant les fêtes et aussi quand un vieil homme [meurt] ».

Pour le lecteur, comme pour Okenkwo, la normalité est Ibo, et la barbarie est européenne.

Alors, pour le lecteur, comme pour Okwenko, avec l’arrivée du Blanc, « tout s’effondre » !

On ne peut que féliciter Actes Sud pour cette réédition.

 

Patryck Froissart

 

 

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