03/01/2026

Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 27.11.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsContes

Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa, Trad. Geneviève Rossignol et Yasser Omar, Editeur : Albouraq – juin 2011, 368 pages, 17 €

Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa (par Patryck Froissart)

 

La lecture de ce texte indien transcrit en arabe au VIIIe siècle est un bonheur, une découverte, une aventure intellectuelle, philosophique et poétique préfigurant, dit-on, les œuvres d’Al Farâbi et d’Avicenne (Ibn Sînâ).

Le livre commence par une quinzaine de pages racontant (ce qui constitue déjà, en soi, un véritable roman) la vie et l’œuvre de celui qui l’a traduit de l’hindi en arabe, le philosophe persan mazdéen Rawzabat ben Dazawaybe, connu dans le monde islamo-arabe sous le nom d’Abd Allah ibn al Muqaffa pour l’ensemble de son œuvre.

 

« Nous pouvons dire qu’Ibn al-Muqaffa est le premier réformateur social ».

Suit une introduction à Kalila et Dimna par un certain Ali Ben Eshshâh dit « le Persan », qui présente Baydabâ, philosophe hindou, chef des brahmanes, comme l’auteur initial de cet ensemble de fables qu’il aurait écrites à l’intention du roi de l’Inde Dabshalim, arrivé au pouvoir après la destitution de son prédécesseur placé sur le trône par… Alexandre le Grand (ce qui serait encore, en soi, le sujet d’un roman).

 

« Il s’agissait pour [Baydabâ], en mettant en scène des animaux, de dissimuler les messages subtils au grand nombre et de placer le contenu des fables à l’abri des méchants. Il voulait célébrer la sagesse sous ses différentes formes, ses attraits et ses sources, avec la conviction qu’elle ouvre sur la liberté de la pensée et de l’action… ».

 

Le lecteur constatera que Baydabâ a parfaitement réussi ce pari en cette suite narrative qui est souvent d’une étonnante modernité comme en témoignent entre autres, ces propos qui pourraient illustrer notre acception de la laïcité :

 

« Ayant cherché des excuses à la pratique de la religion de mes aïeux et n’en ayant pas trouvé, je renonçai alors à persévérer dans cette voie et voulus, au contraire, me consacrer à l’étude et à l’examen des religions ».

 

L’ouvrage aurait fait par la suite l’objet d’une rocambolesque histoire de la copie clandestine du manuscrit indien par Barzawayh, un envoyé secret du roi de Perse (voici toujours, en soi, un autre roman potentiel).

Ce parcours primordial romanesque du recueil est suivi d’une « Présentation du Propos du Livre » par Abd Allah ibn al Muqaffa lui-même, son traducteur :

 

« Voici le livre de Kalila et Dimna, qui figure parmi les œuvres composées par des savants indiens. […] Il associe la sagesse et l’amusement : les sages choisiront

la sagesse, les plus simples l’amusement ».

 

Le roi Dabshalim « s’avéra être un tyran ». Quand le sage Baydaba « constata l’injustice dont faisait preuve le roi vis-à-vis de ses sujets, il réfléchit à un moyen de lui faire changer de conduite… ».

Après maintes péripéties ponctuant des relations très tendues, voire périlleuses, avec le roi, qui lui valent un séjour en prison et dont la narration est elle-même illustrée déjà par de courtes fables, le philosophe est finalement chargé par le souverain souhaitant retrouver la voie de la raison politique de « composer un livre contenant toutes sortes de modèles de sagesse » d’une part et une royale biographie à la gloire éternelle du monarque d’autre part.

Baydaba réunit ses proches disciples en proposant « que chacun […] fasse une suggestion dans le domaine qui lui plaira ».

C’est dans ce contexte qu’est rédigé Kalila et Dimna.

Kalila et Dimna, deux frères chacals, sont les personnages principaux d’un « infra » dialogue fabuleux mis en scène au sein d’un « supra » dialogue, imposant de nature et de longueur, entre le roi et le philosophe.

L’entretien commence par cette sollicitation royale :

« Le roi Dabshalim dit au philosophe Baydaba, chef des brahmanes : Illustre-moi par un exemple le cas de deux personnes dont les liens d’amitié ont été rompus par un menteur rusé au point de les pousser à l’inimitié et à la haine ».

Est ainsi introduite la fable, Le vieillard et ses trois fils, première d’un long chapitre intitulé Le lion et le bœuf.

Voilà le lecteur embarqué dans une suite ininterrompue d’échanges entre Kalila et Dimna « devant » le roi et le philosophe, réflexions, questions, sentences, leçons de morale et de science politique éclairées par  d’innombrables fables, courtes pour la plupart, dans une étourdissante composition dont le caractère le plus impressionnant est une mise en abyme vertigineuse de textes s’enchaînant ou s’imbriquant en implacable logique, chaque fin de fable entraînant le plus souvent une autre histoire qui survient à la fin de la précédente pour en corroborer, consolider le propos, lui ajouter du sens ou, aussi, parfois, pour présenter un exemple contraire.

Les deux chacals rivalisent d’éloquence, d’art narratif, d’imagination jusqu’au moment où, dans une nouvelle orientation du recueil, le comportement des deux frères vis-à-vis du royal interlocuteur se met à diverger et où Dimna, soudainement imbu de sa propre valeur, décide d’obtenir des privilèges indus, exorbitants, et en arrive à comploter contre les favoris du roi, puis contre le souverain lui-même, devenant alors l’illustration personnifiée des mauvais exemples qu’il a mis en scène dans le premier chapitre. C’est subtil !

Le lecteur apprendra ce qu’il advient alors des deux chacals. Dans la partie suivante, c’est Baydaba seul, en personne, qui conte.

La succession des fables est régie par un rituel immuable :

Après chaque conte, chaque thématique, « le roi Dabshalim dit à Baydaba : j’ai bien saisi le sens de la fable que tu m’as contée […] Raconte-moi maintenant le cas d’un homme… », introduisant ainsi un nouveau thème.

Notre fabuliste La Fontaine aurait bien connu et fort fréquenté Kalila et Dimna et s’en serait abondamment inspiré. Ce n’est guère surprenant. Il y a là d’ample matière…

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou (La Réunion)

Jeudi 30 octobre 2025

 

Abd Allah ibn al-Muqaffa

 

Abdallah Ibn al-Muqaffa est un secrétaire de l'administration omeyyade puis abbasside, célèbre littérateur perse et premier grand prosateur de langue arabe. Il naît vers 720 à Gour, dans le Fars. Il se convertit à l'islam à l'âge adulte et meurt à 36 ans, en 756 à Basra, exécuté sur l'ordre du calife Al-Mansour (Wikipédia).



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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 20.11.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsFolio (Gallimard)Roman

Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar, Folio – 9 octobre 2025, 176 pages 9,00€

Edition: Folio (Gallimard)

Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar (par Patryck Froissart)

 

Prix Henri de Régnier de l’Académie Française 2025, ce deuxième ouvrage de Zineb Mekouar plonge le lecteur dans un univers culturel alternatif où se mêlent et s’affrontent tradition, superstition et sacrilèges, interdits, violations des lois coutumières, conséquences tragiques du changement climatique, exil rural, contraintes socio-économiques et sentiment de dépravation culturelle et morale à l’évocation et au contact de la « civilisation » urbaine.

 

L’action se déroule en majeure partie dans le douar Inzerki, dans la province de Taroudant, et en second lieu à 80 kilomètres de là, à Agadir.

Les gens d’Inzerki, depuis des temps immémoriaux, entretiennent un site exceptionnel, l’imposant et sacré Taddart u Gerram (expression berbère qu’on traduit par Rucher du Saint), adossé à un flanc de montagne, ensemble d’une multitude de ruches empilées, accolées, contiguës, sous forme d’une construction en terre, « sur cinq étages, chacun étant composé de cases pouvant contenir plusieurs ruches de forme circulaire faites de roseaux tressés ». Le rucher d’Inzerki est réellement considéré comme le plus grand rucher collectif traditionnel du monde, et sans doute le plus ancien. C’est un véritable trésor du patrimoine du Souss Massa. Le miel produit est tenu pour l’un des meilleurs du monde.

 

Chaque famille possède sa partie du rucher, le vol du miel d’autrui étant considéré à la fois comme un sacrilège soumis traditionnellement à la colère et à la punition du saint protecteur, et civilement comme le plus grave des crimes, passible de châtiment pouvant aller jusqu’au bannissement définitif.

 

Dans le roman, la plupart des villageois ont déserté le bourg, où l’eau se raréfie, attirés par le mirage d’une existence plus aisée en ville, au Maroc ou à l’étranger, et par l’espoir d’avoir un revenu leur permettant d’améliorer la vie quotidienne des membres de leur famille restés au bled. C’est le cas d’Omar, parti travailler à Agadir contre l’avis de son père Jeddi. Omar est le père du personnage principal, le jeune garçon Anir, qui vit au village avec sa mère Aïcha et son grand-père Jeddi.

 

Aïcha, la mère, est devenue folle et, en tant que telle, est maudite, ostracisée et crainte par la communauté, qui n’a pas pardonné à Omar d’être allé la chercher, pour l’épouser, dans une autre tribu. Quelle est la cause de sa démence actuelle ? Elle ne sera révélée au lecteur que lors du dénouement. En attendant, on l’entend hurler sa souffrance à longueur de temps, cloîtrée dans sa chambre, et on n’est mis en sa présence que lors des visites que lui fait son fils et, plus rarement, lors des rares retours au village du mari, moments d’une poignante intensité.

 

« Un courant d’air ouvre brusquement la porte qui les séparait et voici que le mur ne peut plus rien pour lui. Il la regarde de tout son corps, tombe face à elle, c’est à chaque fois pareil, les retrouvailles se terminent ainsi : cet homme à genoux devant cette femme ».

 

Le grand-père Jeddi connaît seul le secret des circonstances tragiques dans lesquelles sa belle-fille a perdu la raison. Le récit, fragmentaire, habilement mené par un narrateur externe n’en apercevant que ce que les ténèbres peuvent lui permettre de discerner, d’une mystérieuse scène nocturne, située au tout début du roman, où Aïcha tient le rôle unique, est là pour éveiller d’entrée de texte la curiosité du lecteur et suffit à maintenir la tension narrative jusqu’à l’épilogue.

 

Dans ce contexte, l’existence du jeune Anir est marquée, sous le signe de la mort lente mais continue des abeilles décimées par le changement climatique, tantôt par les instants paisibles qu’il passe en la compagnie du grand-père qui veille sur lui et l’initie aux traditions locales et à la vie des abeilles, tantôt par les visites douloureuses qu’il rend quotidiennement, avec un amour filial fortement suggéré, à sa mère qui ne lui accorde la moindre attention, tantôt par les événements banals ou extraordinaires de la vie du village (en particulier un tremblement de terre qui octroie provisoirement un statut singulier à celle que tout le village appelle « la folle »),  tantôt par les scènes déchirantes des retours sporadiques d’Omar qui tente de l’emmener à Agadir contre son gré…

 

Le lourd secret que porte en lui Jeddi, ce drame qui est à l’origine de la démence d’Aïcha et, en partie, de l’exil d’Omar, va de pair, métaphoriquement, avec la sécheresse qui s’intensifie d’année en année, avec le séisme qui détruit une grande part du rucher sacré, avec la détresse des habitants qui se mettent à se persuader de devoir quitter un jour, bientôt peut-être, la terre ancestrale sur laquelle se sera définitivement éteint le bourdonnement aimé, familier, rassurant du sanctuaire des abeilles.

 

"C'est tout petit, une abeille, tout petit, ça ne devrait pas mourir pour une histoire de terre qui s'assèche, ça ne devrait pas mourir, une abeille ; c'est comme un enfant malade, une mère qui ne reconnaît plus son fils, ça ne devrait pas exister, ces choses-là ; des injustices qui brisent tout à l'intérieur, qui nouent le ventre et nous laissent sans souffle. Impuissants. Comment expliquer cela à Anir ?

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, vendredi 24 octobre 2025

 

 

L’autrice :

 

 

Zineb Mekouar est née à Casablanca en 1991 et vit à Paris depuis 2009. Après être passée par Sciences-Po et HEC Paris, elle a travaillé dans le conseil en stratégie puis dans le secteur de la Tech en accompagnant des start-ups sur des sujets affaires publiques.

En 2022, elle publie son premier roman, La poule et son cumin (JC Lattès, collection La Grenade), qui dépeint les clivages sociétaux du Maroc. Le livre fait partie des finalistes du Goncourt du premier roman 2022 et figure sur la liste des « coups de cœur de l’été 2022 » de l’Académie Goncourt.

 



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Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 14.11.25 dans La Une LivresLes LivresRecensionsEssaisEditions Maurice Nadeau

Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau Editions Maurice Nadeau (Poche) – 12 septembre 2025. 396 pages. 12,90€

Edition: Editions Maurice Nadeau

Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)

 

Réédition en Poche « d'un essai qui a reçu, lors de sa parution en 1969, le Grand prix de la critique littéraire et qui a fait l'objet de nombreuses traductions ».

Pour la dernière version, revue, corrigée et publiée en 1990, Maurice Nadeau « a tenu compte des travaux critiques qui, ces dernières années, ont été suscités par la sortie du purgatoire d'un de nos plus grands romanciers. Ils confirment la place que la critique fait à Flaubert, non seulement en tant qu'initiateur du roman moderne, mais comme "écrivain exemplaire" ».

Ces lignes, extraites de la présentation de cet ouvrage monumental par les Editions Nadeau, en déterminent la ligne directrice.

En dépit de cette affirmation exprimée en préface avec modestie par le critique : « Je ne suis pas davantage doué pour le travail d’érudition ou, à l’autre pôle, la biographie romancée », le texte est bien d’un érudit, et le lecteur se prend dans la trame de la biographie comme dans les rets et le cours d’un roman.

Et Maurice Nadeau de préciser les limites de son travail, sachant que toute lecture est forcément personnelle, et que chaque lecteur se fera de Flaubert sa propre représentation et de son œuvre sa propre critique.

 

« C’est le lecteur qui ici fait la loi, non l’auteur […] D’où l’envie bien naturelle, mais vaine, de chercher à savoir qui était véritablement Flaubert, de vouloir caractériser sa nature, son tempérament, sa conduite afin de définir « sa personnalité ».


L’envie est d’autant plus vaine que le caractère de Flaubert est constitué (comme, somme toute, communément, celui de chacun de nous) de multiples facettes, complémentaires, ou…contradictoires.

La biographie se veut donc neutre, exempte de parti-pris, d’a priori, et de tout jugement. Sont ainsi mis à jour, pour chaque œuvre tour à tour, étape par étape, le dessein, la genèse, les douleurs, lenteurs, difficultés, aléas de la gestation puis de l’enfantement, les réactions des amis, des pairs, du public, en une construction minutieusement élaborée de quoi émergent, qu’on le veuille ou non, différant probablement d’un lecteur à l’autre, la personne, le personnage d’un Flaubert restitué, resitué dans le cadre familial, dans le réseau de ses relations pérennes ou occasionnelles, dans les mouvances de sa sexualité, dans le fil complexe de ses amours, dans la maladie, dans ses lectures, dans la réalité crue de ses problèmes financiers, dans son rapport au pouvoir en particulier et à la politique en général, dans les péripéties et les objectifs de ses voyages, et surtout le caractère d’un Flaubert  écrivant, tourmenté tantôt par le doute récurrent de la pertinence de son art et de la réalité de son talent tantôt par la conviction intermittente de son destin d’écrivain connu et reconnu.

Quant à l’œuvre, d’évidence lue et relue, qui se révèle en conséquence abondamment, profondément fouillée, analysée, elle prend, sous la plume du plus grand critique littéraire du vingtième siècle, tout son sens, ou plutôt tous ses, multiples, sens. Chacun des romans est observé sous les angles de sa genèse, de son dessein, de ses sources, des difficultés avouées, voire de la souffrance que provoque chez Flaubert sa composition/décomposition/recomposition quasiment sans fin, des réflexions de l’écrivain sur le style, sur la relation entre la forme et le fond, des découragements de l’auteur, des abandons provisoires, des reprises, de la réécriture, des rééditions, des appréciations négatives, en cours d’élaboration, émises par l’entourage, par les ami-e-s, et, après publication, par les pontes contemporains de la critique et de la littérature, par les autorités jusqu’à la censure et les poursuites judiciaires, et en contrepartie, beaucoup plus rares, des appréciations élogieuses, en particulier des Victor Hugo, Théophile Gautier, Baudelaire…

« Les contemporains de Flaubert, aux oreilles assourdies par les roulades romantiques, n’étaient pas préparées à entendre ce chant subtil et, dans cette sorte de Don Quichotte femelle qu’est Emma, ils préféraient voir une gourgandine ».

 

Pour mener à bien cette très riche étude, Nadeau a dû compulser, étudier, décortiquer, comparer, réunir, recomposer une énorme somme documentaire, à savoir, outre l’œuvre elle-même, d’une part l’impressionnante correspondance qu’a entretenue Flaubert avec Louise Colet, George Sand, Maxime Du Camp, la princesse Mathilde, les frères Goncourt, Maupassant, Zola et bien d'autres (environ trois cent correspondants plus ou moins réguliers), d’autre part les nombreux articles de presse, les jugements et condamnations, et les écrits critiques concernant chacune de ses œuvres, pour les approuver, les conforter, les corroborer, ou les infirmer, les battre en brèche, s’y opposer ou démontrer leur inconvenance, leur caractère inapproprié, dénoncer la mauvaise foi, l’hostilité, le parti pris fielleux de dépréciations émises par les représentants de la  bien-pensance bourgeoise.

 

« Cette création, nous en connaissons l’histoire presque jour par jour, par les lettres à Louise Colet. Elle fut longue et difficile pour des raisons qui tenaient moins au sujet lui-même qu’à ce que Flaubert voulait en faire ».

 

Personne, personnage, personnalité ?


On peut lire toute l’œuvre de Flaubert sans rien savoir de l’auteur, qui lui-même a écrit :

« Quand on lira Salammbô, on ne pensera pas, j’espère, à l’auteur ».

 

et qui aurait dit par ailleurs : « Madame Bovary, c’est moi ! ».

 

Se dégagera de la lecture une « idée » de la personnalité de l’écrivain, plus ou moins consciente, plus ou moins floue, plus ou moins « vraie ».

On peut approuver ou contester que la lecture d’un exposé tel que celui de Nadeau est utile, voire nécessaire à la compréhension de Madame Bovary, de Salammbô, de L’éducation sentimentale, de la Tentation de Saint-Antoine, de Bouvard et Pécuchet, des Trois Contes… La controverse existe.

On peut associer et dissocier les deux lectures, Flaubert devenant de toute façon chez Nadeau un « personnage » passionnant dont la « personnalité » complétera ou non l’image de l’auteur qui émergera de l’œuvre.

On peut tout et n’importe quoi.

Mais on ne peut pas ne pas être intéressé, si on l’est un tant soit peu par l’histoire générale de la création littéraire, par cet ouvrage de Maurice Nadeau.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, jeudi 23 octobre 2025

 

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L’auteur :

 

Maurice Nadeau, auteur d’une classique Histoire du Surréalisme et du Roman français depuis la guerre, a publié les Œuvres complètes de Flaubert (18 volumes. Éditions Rencontre, Lausanne). Il a dirigé de 1966 à 2013 la Quinzaine littéraire. Il a fondé également les éditions qui portent son nom.



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Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 27.08.25 dans La Une LivresLes LivresCritiquesEssaisL'Harmattan

Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina, L’Harmattan 9 avril 2019, 260 pages, 27 euros

Ecrivain(s): Marie-Paule Farina Edition: L'Harmattan

Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina (par Patryck Froissart)

 

« Le rire de Sade ».

Que voilà un titre déroutant, dérangeant ! Volontairement provocateur ?

Associer au rire ce personnage vilipendé, voué depuis plus de deux siècles aux gémonies, accusé (à juste titre ou non, preuves à l’appui ou non, on s’en fiche) de délits sexuels mineurs, ce romancier maudit, interdit, emprisonné, interné, dont les porte-étendards de morale se sont acharnés à pilonner et brûler les écrits, ce marquis présenté comme la personnification extrême du mal, du vice,  comme un individu tellement abominable qu’un terme désignant la pire monstruosité humaine a été forgé à partir de son nom… est-ce seulement imaginable ?

 

« L’irrésistible gaieté avec laquelle Sade raconte des « horreurs », qui en parle ? Qui en rit ? »

 

Le rire de Sade ? On peut encore s’interroger avant d’ouvrir le livre. On a envie de tordre la syntaxe, de lire en ce titre quelque chose comme « rire de Sade » voire « se rire de Sade ». Mais cette interprétation mettant en action autrice et lecteur/lectrice ne correspond guère, à la réflexion, à l’opinion largement partagée, relayée de génération en génération de critiques : on ne rit pas de Sade, on le censure, on l’anathémise, on le maudit, on le couvre d’opprobre, on le vêt d’ordure, on s’acharne à le jeter aux oubliettes de la littérature. Certes, par-ci, par-là, a contrario, un critique, un exégète, le « réhabilite », met en évidence un immense talent d’écrivain (Philippe Sollers, Annie Le Brun…), ou rappelle son engagement, son activisme, son radicalisme historiquement prouvés, dans les événements révolutionnaires, et en fait la raison, donc primordialement politique, de ses internements : Maurice Nadeau : Sade, l’insurrection permanente (Editions Maurice Nadeau – Les Lettres Nouvelles – février 2025).

 

Alors on fait l’impasse sur le titre, on entre dans le texte, et on comprend vite que Marie-Paule Farina dresse une représentation de Sade totalement nouvelle, originale, littéralement… révolutionnaire : il s’agit bien d’un Sade qui rit, d’un rire qu’il veut communicatif, comme le dit volontiers Flaubert qui conseille à ses amis de lire Sade jusqu’à la dernière page du dernier volume et de l’emporter en vacances pour s’instruire et s’amuser.

Et l’autrice ne s’en tient pas à ce coup d’éclat. S’exprimant à la première personne, prenant pour exemple sa propre expérience de lectrice, elle bouscule un autre préconçu : n’en déplaise à ceux et celles qui tiennent Sade pour un exécrable misogyne, elle affirme qu’il n’en est rien, que toute femme peut trouver plaisir à la lecture de l’œuvre sadienne, et va jusqu’à suggérer que Donatien destine à la femme certains de ses textes.

 

En épitaphe à La philosophie dans le boudoir :

« La mère en prescrira la lecture à sa fille »

 

Le chapitre premier s’intitule donc, incitatif, paraphrasant un titre de Sade lui-même (Français, encore un effort pour devenir républicains !)

 

« Femmes, encore un effort pour devenir sadiennes »

 

« Peut-être Sade ne réussira-t-il pas à nous communiquer son style, mais comment pourrions-nous résister à sa gaieté ? Comment pourrions-nous ne pas admirer le courage et la gentillesse d’un homme qui, après avoir découvert tant à Vincennes qu’à la Bastille ou à Charenton […] tous les types d’angoisse et d’inquiétude et toutes les distractions lui permettant d’échapper aux « farces » de ses bourreaux, écrit […] comme il le dit lui-même pour ses petits-neveux (que nous sommes) des histoires d’ogres et d’anthropophages, des histoires… peut-être capables, enfin, de faire s’asseoir les « méchants » pour lire et « jaser » un moment mais, à coup sûr, capables de nous faire rire de nous-mêmes, nous les « gentils », les « naïfs », les « sensibles » , et, pour tout dire, nous les « gentilles », les « naïves », les « sensibles » ? Car, doit-on le dire, Sade écrit d’abord et avant tout pour les femmes, pour les lectrices de romans, pour tous ceux ou plutôt toutes celles, éprises de « pathétique », d’«héroïque », de romanesque… »

 

Marie-Paule Farina va plus loin avec son sous-titre : Essai de sadothérapie joyeuse.

« Puis-je conseiller à tous, sans discrimination liée au sexe, un traitement que je nommerai la « sadothérapie ? »

 

« La « sadothérapie », un bain de jouvence pour les femmes… »

 

« Cure du corps et de l’esprit, aux effet secondaires inexistants, quel que soit le nombre de pages que l’on dévore quotidiennement, la sadothérapie fonctionne pour les amateurs de lectures philosophiques, pour les amateurs de romans érotiques, mais aussi pour ceux qu’aucun des deux genres n’attire, parce que ses dosages très particuliers provoquent une compulsion, aussi irrésistible que diabolique, mais reconnue, par les experts de tous les temps, comme bénéfiques pour la santé : le rire ».

 

N’est-ce pas délicieusement malicieux ?

Oui, il fallait oser.  Qui n’a pas lu l’ouvrage pourra « rire » de la thèse. Mais, contre toute attente, lecture faite, elle se tient, n’est certainement pas une plaisanterie, un vaste calembour comme les aime Sade, même et surtout lorsque l’autrice précise :

 

« Nous ne sommes pas, quant à nous, obligés d’aimer tous les romans philosophiques ou tous les romans érotiques ou obscènes ou comiques pour aimer Sade. Personnellement, en tant que genre, je n’en choisirai aucun […]. Les romans érotiques m’ennuient, les romans philosophiques aussi, et pourtant j’aime Sade et je l’aime […] parce qu’il me traite comme quelqu’un d’intelligent, d’ouvert, de tolérant et que, pour une raison que j’ignore, quand je lis Justine ou Juliette j’ai l’impression de le devenir ».

 

Le deuxième chapitre porte un titre sans équivoque : « Apologie de Sade ».

En alternant et en mêlant avec une remarquable érudition éléments biographiques et bibliographiques, en multipliant, en illustration du parti pris de son exégèse, les extraits sadiens, l’autrice convainc : Sade, « obscène, burlesque, grotesque, comique » poursuit à sa manière son œuvre de révolutionnaire radical dénonçant « les abus d’une civilisation occidentale qui a l’enflure de la grenouille et veut subjuguer l’univers entier »  en « utilisant le bas comique » pour des mises en scènes pouvant évoquer, selon elle, le gargantuesque rabelaisien.

 

Nouvelle lecture de Sade constituant une originale facette d’une œuvre dont on n’a certainement pas fini d’en découvrir d’autres, multiples, diverses, sans que jamais le champ en soit épuisé.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, Réunion, lundi 21 juillet 2025

 

 

L’autrice :

 

La philosophe Marie-Paule FARINA ausculte les écrits de Sade depuis les années 1980. À ce titre, elle a publié en 2012, Comprendre Sade (éditions Max Milo) et, en 2016, Sade et ses femmes. Correspondance et journal (Éditions François Bourin). Elle a participé au film de Marlies Demeulandre, Sade, monstre des lumières, diffusé par LCI le 13 décembre 2014 dans le cadre de la grande exposition homonyme.

 



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Marie-Paule Farina

Marie-Paule Farina

 

Marie-Paule Farina a été professeur de philosophie. C’est son premier livre

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Bawab – Un héros de trop, François Momal (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 05.09.25 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRoman

Bawab – Un héros de trop, François Momal, Editeur Erick Bonnier 2025) 180 pages, 16 euros

Bawab – Un héros de trop, François Momal (par Patryck Froissart)

Revoilà le bawab de qui on a partagé les petites misères, les bonheurs simples, les réflexions philosophiques de bon sens dans un précédent roman de François Momal intitulé  « Le banc de la victoire », paru en 2020 chez Maurice Nadeau, et recensé dans notre magazine en janvier 2021 avec cet exergue :

Ce plaisant roman de société qui fait irrésistiblement penser à celui d’Alaa El-Aswany, L’Immeuble Yacoubian, a pour décor, lui aussi, un immeuble de cette ville du Caire, vivante, grouillante, turbulente, où se côtoient luxe affiché et misère visible, où s’exprime l’exubérance du paraître et où se refoulent les frustrations du mal-être, où fonctionne à l’époque du récit un réseau occulte mais efficace d’espions à la solde du pouvoir. Le personnage central, Tarek, est un bawab, c’est-à-dire un de ces gardiens d’immeuble devant qui et par l’intermédiaire de qui on ne peut éviter de passer lorsqu’on rend visite à des relations dans les grandes villes d’Afrique du Nord.

« Pour tous Tarek était le référent, le point fixe de l’immeuble autour duquel tout s’articule ».

 

Tarek, comme tous ses collègues, a en l’occurrence un statut social bien établi, dont il est fier, et dont il ne manque jamais d’étaler emphatiquement l’importance devant son épouse et ses enfants restés au village lointain, à chacune des visites fort espacées qu’il a l’occasion de leur rendre. C’est que l’immeuble de Tarek, qu’il appelle SON immeuble, le 4 Share el Nil, n’est pas un bâtiment de bas étage, mais une belle résidence bourgeoise sise sur la rive du grand fleuve…

Notre bawab, Tarek Aldarawi, passe donc toujours ses journées sur le même banc, devant l’entrée du même immeuble où se passent des choses pas toujours très… catholiques.

Pauvre bawab ! On devine que tu aimerais parfois être sourd, muet et aveugle…

Le gardien, statutairement, possède un double des clés de chaque appartement, ce qui peut être utile si un résident perd les siennes, mais qui constitue surtout un sésame indispensable pour Tarek, toujours chargé par le commissaire d’arrondissement Youssef Charif, dont la pleutrerie prend ici forte envergure, de rapporter systématiquement les faits, gestes, paroles, fréquentations, allées et venues des membres de cette société microcosmique.

Pauvre bawab ! Contraint aux basses courbettes devant le petit chef !

Sur ordre du fonctionnaire de police qui le traite comme un méprisable subordonné, le bawab fait ainsi usage du précieux trousseau, qu’il cèle ordinairement bien caché dans sa chambre de fonction, pour inspecter consciencieusement chaque appartement en l’absence de ses occupants, afin d’y récolter tout élément, tout indice, toute conjecture de nature à permettre au commissaire de compléter ses dossiers.

Pauvre bawab ! On te plaint d’être contraint à jouer l’espion malgré que tu en aies.

On retrouve parmi les résidents Matta Kassam, un héros national de la guerre du Kippour. A l’occasion d’une de ses discrètes intrusions, Tarek tombe sur une scène qu’il eût préféré n’avoir jamais découverte, et dont il s’empresse de faire part au commissaire, à partir de quoi les péripéties s’enchaînent, la tension monte, le fonctionnaire de police perd de son arrogance vis-à-vis de son humble espion, et se retrouve à son tour à trembler, à suer, à manifester la plus abjecte obséquiosité quand il est appelé à comparaître devant ses propres supérieurs.

Pauvre bawab ! Misérable acteur tout au bas de l’échelle d’un système policier !

« Tarek n’eut plus du tout ni le courage ni l’envie de porter la tasse de café à ses lèvres. Il était immobile sur sa chaise, tétanisé par le policier, se demandant quand viendrait s’abattre sur lui le dernier coup de patte fatal ».

Ce n’est pas tout. L’auteur intrigue en faisant état, sans en révéler la nature, de l’activité secrète du professeur de gymnastique italo-syrien Lorenzo, qui s’est réinstallé en Egypte après un bref séjour à Jérusalem. Dénouement inattendu, malgré quelques indices suspects semés ça et là par le romancier.

« Lorenzo Casarotti, ce lundi soir, repéra rapidement la petite enveloppe au fond de la poubelle du vestiaire des hommes ».

En parallèle, notre bawab rêve érotiquement aux charmes opulents et provoquants d’une autre habitante, madame Khattab. Qu’en adviendra-t-il ? Surprise assurée.

Pauvre bawab ! La chair a ses exigences… On te comprend.

L’auteur entretient de la sorte un suspense propre à captiver le lecteur, en entrelaçant chacune de ces intrigues, et en les entrecoupant de séjours du bawab sur le banc où son ami Younès, bawab d’un immeuble voisin, le rejoint régulièrement. Le banc reste ainsi, comme dans le premier roman de Momal, un élément primordial de l’espace narratif, poste de guet du bawab et siège régulier de ses intimes réflexions et de partages réguliers avec son collègue Younès, à la fois commensal, confident et conseilleur à la demande.

Pauvre bawab ! On sympathise. On ne t’oubliera pas.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, jeudi 24 juillet 2025

 

L’auteur :

Ecrivain français né en 1960, ingénieur de formation (et consultant dans le civil), François Momal a publié en 2014 un premier roman, Austin TX, Central Time (Ed. Unicité). Il est l’auteur de plusieurs textes et nouvelles parus dans la Revue littéraire en ligne, L’Inventoire, dans la Revue Rue Saint Ambroise, et dans la Gazette de la Lucarne (gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains rue de l’Ourcq 75019).



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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

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Nous serons tempête, Jesmyn Ward (par Patryck Froissart)

Nous serons tempête, Jesmyn Ward, Traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Belfond (21 août 2025), 240 pages, 22 euros

Edition: Belfond

Nous serons tempête, Jesmyn Ward (par Patryck Froissart)

 

Les romans mettant en scènes esclaves africains et maîtres blancs dans les grandes plantations coloniales sont innombrables. Celui-ci tranche, rompt avec la tonalité générale des aventures romanesques du genre.

Annis, esclave dite « de maison », donc membre de la domesticité affectée aux travaux quotidiens de cuisine, d’entretien, de service, est la fille naturelle du maître et fruit du viol répété de sa mère elle-même esclave. Cette filiation ne lui confère aucun statut particulier. Elle fait partie des meubles, comme ses consœurs, comme sa mère qui n’a jamais été considérée par le maître autrement que comme pièce de valetaille tout juste bonne à servir ponctuellement d’objet sexuel et à exécuter sans relâche les tâches épuisantes qui lui sont dévolues.

« Ma mère m’a raconté le jour où mon maître l’a violentée. Comment il s’est planté devant elle, seule dans un des couloirs de l’étage, à la porte d’une pièce vide. Comment il l’a poussée dans cette pièce et l’a forcée à s’allonger sur le plancher ».

Annis apprend de sa mère l’histoire de sa grand-mère, Mama Aza, une des épouses d’un grand roi africain qui l’a vendue aux trafiquants d’esclaves.

 

« Tu es la petite-fille d’une guerrière. Elle était mariée au roi des Fons, c’est son père qui l’avait offerte […]. Le roi avait des centaines d’épouses guerrières. […]

Mama Aza aimait un soldat qui montait la garde à l’extérieur des murs du château et il est devenu son amant. Le roi les a envoyés tous les deux sur la côte, vers les Blancs et l’eau qui n’a pas de fin… »

 

Mama Aza, par tout ce qu’Annis en entend dire par sa mère, simplement nommée « Maman » dans le roman est la source originelle, est la terre d’Afrique et son âme et ses mânes, transportés, déportés mais vivaces, mais vivants dans l’enfer esclavagiste.

 

L’esprit de Mama Aza, pourvu du pouvoir de faire tomber la pluie, de lever vents, tempêtes et orages (d’où le titre annonçant le jour de la révolte), avivé, entretenu, nourri par les récits qu’en déroule indéfiniment Maman, le soir, dans le secret du bois proche de la plantation, est ainsi rendu tangiblement réel, omniprésent, ne quittant plus Annis, sorte d’ange tutélaire qu’elle appelle en ses moments de solitude, de détresse, avec qui elle dialogue, qui la guide, l’aide, la soutient et lui prodigue conseils, recommandations, interdictions, ordres voire menaces, chacune se plaignant épisodiquement de n’être pas suffisamment solidaire de l’autre.

 

« Je suis revenue à l’endroit de ma naissance pour souffler sur l’Eau, mais elle est restée muette. […] Nous, les esprits du vent […] on est bruyants. On se regroupe dans notre lieu de naissance et nos éclairs blanchissent le monde. Notre musique : le tonnerre. On danse… »

 

Le rôle théâtral, dans le schéma narratif, de ce personnage évanescent devient capital quand le maître, qui commence à s’intéresser dangereusement à la beauté métisse, virginale d’Annis, vend Maman puis, ayant découvert la relation saphique que noue la jeune fille avec Safi, une esclave de son âge, les vend toutes les deux à un ignoble marchand qui les emmène à La Nouvelle-Orléans enchaînées dans une longue colonne d’hommes et femmes à revendre qu’on fait avancer à coups de fouet.

 

Mama Aza accompagne sa petite-fille tout au long de cette marche interminable et infernale comportant son lot de périls naturels, de drames et de sévices, tout au cours de ce périple qui constitue la majeure partie du volume, et peut-être la plus poignante pour le lecteur, la suite, en la Nouvelle-Orléans, de la vie d’Annis n’étant certes guère plus heureuse. Mama Aza est là, qui symbolise la résistance, la rébellion, la résilience.

 

« Qu’est-ce que tu veux, Aza ?

_Que tu coures, répond Aza. Que tu coures dans la tempête. »

 

L’autrice a su, en intercalant dans le flux de l’action ces conversations empreintes, dans le discours de Mama Aza, de la poésie des traditions orales et du caractère fantastique des représentations africaines du cosmos et du divin, créer par intervalles des pauses bienvenues qui suspendent sporadiquement le cours tragique, haletant des événements narratifs.

 

« C’est quoi, l’Eau ?

_ Pour commencer à connaître l’Eau, dit Aza, tu devras mieux comprendre cet esprit. Et tu devras mieux comprendre le temps, l’univers. […] L’univers n’est pas une ligne droite, un sentier étroit. L’univers est une énigme ».

 

Le lecteur humaniste, ou tout bonnement humain, bien qu’il soit censé connaître et condamner l’horrible réalité historique de la traite négrière, de l’immonde commerce triangulaire et des conditions ignominieuses de l’esclavage de plantation, ne peut manquer d’être bouleversé, choqué, révolté par le récit d’Annis qui lui renvoie en plein cœur la tragédie subie par ses millions de congénères en une abjecte litanie de déracinements, de déchirements, d’avilissements, de déshumanisations, de travaux forcés, de souffrances physiques, d’humiliations, de privations, de révoltes suivies d’abominables châtiments.

 

L’empathie est d’autant plus immédiate que l’héroïne narratrice se raconte à la première personne, ce qui force le prompt établissement d’une inéluctable proximité et d’une assimilation essentielle entre le personnage et le lecteur, le JE d’Annis se confondant graduellement avec celui de ce dernier.

 

C’est puissant, un point c’est tout.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou (Réunion)

Samedi 2 août 2025

 

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Jesmyn Ward est née en 1977 à DeLisle, dans l'État du Mississippi. Issue d'une famille nombreuse, elle est la première à bénéficier d'une bourse pour l'université. Son premier roman, Ligne de fracture (Belfond, 2014 ; 10/18, 2019), a été salué par la critique. Mais c'est avec Bois Sauvage (Belfond, 2012 ; 10/18, 2019) qu'elle va connaître une renommée internationale, en remportant le National Book Award. Son mémoire, Les Moissons funèbres (éditions Globe, 2016 ; 10/18, 2019), s'est vu récompensé du MacArthur Genius Grant. Avec Le Chant des revenants, sélectionné parmi les dix meilleurs romans de l'année 2017 par le New York Times, Jesmyn Ward devient la première femme deux fois lauréate du National Book Award.



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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

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- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

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- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Une année chez les Français, Fouad Laroui (par Patryck Froissart)

Une année chez les Français, Fouad Laroui, Pocket (août 2011), 288 pages, 7,40 €

Edition: Pocket

Une année chez les Français, Fouad Laroui (par Patryck Froissart)

 

Edité initialement chez Julliard en 2010, ce roman de Fouad Laroui, évocation romancée et romanesque de sa scolarisation dans des établissements français du Maroc, a été accueilli à sa sortie comme se situant entre Le Petit Nicolas et Le Petit Chose.

L’action commence en 1969 lorsque le jeune berbère Mehdi, ayant obtenu grâce aux démarches insistantes et dûment motivées du directeur français de l’école locale, une bourse de l’Etat français, quitte Beni Mellal (Maroc) pour l’internat du prestigieux Lycée Lyautey, un des joyaux du réseau de l’enseignement français à l’étranger.

L’auteur a judicieusement et talentueusement fait le choix de la narration à focalisation interne. Ainsi le lecteur, tout comme l’auteur durant le temps de l’écriture, retrouvant l’innocence et la naïveté de sa propre enfance

- perçoit par les yeux ébahis de Mehdi cet environnement que le personnage ressent comme énigmatique et déconcertant puisqu’il lui est totalement étranger par ses règles, par son architecture, par les codes de sens mystérieux régissant les divers lieux et moments de la vie collective, par la manière dont se comportent les adultes et les condisciples

- entend par les oreilles grand ouvertes  de l’enfant le langage, pour lui nouveau, inouï, dans lequel s’expriment pions, enseignants, personnels divers, camarades de classe et de dortoir, un niveau de langue familier, parfois argotique, parfois grossier, parfois aussi volontairement exagérément châtié, dont il a du mal à saisir les nuances, souvent loin du français « normé » auquel il a été habitué dans son milieu d’origine, auquel aussi il se confronte dans le cours ininterrompu des lectures d’œuvres classiques dont il se nourrit insatiablement

- découvre par le palais dépaysé et par les narines perturbées de Mehdi le fumet singulier, la texture et la saveur indéfinissables, absolument surprenantes de la nourriture de l’internat, en premier temps celles du hachis parmentier, plat de référence de la cantine, et les arômes et effluves d’autres mets de la cuisine des cambuses scolaires françaises qui lui sont totalement exotiques : « Mehdi plongea sa cuiller dans la boule jaune et goûta avec précaution ».

- pâtit, en vive empathie avec Mehdi, d’humiliations de circonstance (l’affaire du pyjama rose), de crises passagères d’angoisse et de découragement, et de pénibles séquences de difficultés de compréhension et de communication qui l’amènent à se demander à plusieurs reprises : « Qu’est-ce que je fais ici ? »

-  prise la bonté et la générosité des parents français d’un des condisciples de Mehdi qui proposent de le prendre en charge le samedi et le dimanche et le traitent alors comme leur propre fils

Fouad Laroui a su mettre en évidence, sans se soucier de quelques anachronismes (en 1969 les écoles primaires au Maroc n’étaient plus dirigées par des personnels français), certes en grossissant parfois le trait lors de la reprise amusante des clichés (la farce des dindons), en usant quelque peu, toujours avec un humour bon enfant, de la caricature, en faisant fi de certaines invraisemblances, les clivages culturels, les difficultés potentielles d’intégration sociale, mais aussi en contrepartie les formidables capacités d’adaptation dont peuvent faire montre des enfants coupés de leurs racines, de leur famille, des coutumes et traditions de leur communauté natale.

Allons, recouvrer le temps d’une lecture nos yeux et notre âme d’enfant ne peut nous être que salutaire…

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, dimanche 17 août 2025

 

Fouad Laroui est un économiste et écrivain marocain, né à Oujda en 1958.

Après des études au Lycée Lyautey à Casablanca, il passe par l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées en France, dont il sort ingénieur. Après avoir travaillé dans une usine de phosphates à Khouribga (Maroc), il retourne en France et obtient un doctorat en sciences économiques. Il part pour le Royaume-Uni, où il passe quelques années à Cambridge et à York et part vivre à Amsterdam où il enseigne l'économétrie puis les sciences de l'environnement à l'Université. Parallèlement, il se consacre à l'écriture.

Auteur prolifique, en mai 2013 il reçoit le prix Goncourt de la nouvelle pour L’Étrange Affaire du pantalon de Dassoukine. En octobre 2014, il reçoit le grand prix Jean-Giono pour Les Tribulations du dernier Sijilmassi…



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- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

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Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke (par Patryck Froissart)

Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke Editions de l’Âne qui butine - 1er juillet 2025, 166 pages, 22 Euros

Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke (par Patryck Froissart)

 

Après Pubers, pietenpakkers, Pubères, putains de Jean-Pierre Verheggen, Quand le merle blanc d’Anne Letoré, Quemhrf en manège de Christoph Bruneel,  Moby Dark de Jacques Cauda, ouvrages hors normes édités chez L’Âne qui butine, recensés dans La Cause Littéraire, voici NU&continu (sic), de Christoph Bruneel et José Vandenbroucke publié chez le même éditeur butineur aux grandes oreilles.

Sont-ce braiements d’ongulés que les auteurs déclinent poétiquement et prolifiquement sur plus de cent trente pages ?

On peut l’admettre, sous condition de vouloir bien reconnaître que les ânes ne sont pas des ânes, mais des êtres doués de la remarquable faculté de percevoir avec acuité, tout en butinant le pissenlit dans leurs pâtures, la folle sarabande des paysages et le délirant tournicotis de l’agitation humaine.

Alors les prétendus brayeux sont reconnus comme talentueux aèdes, certes souvent tonitruants, mais capables d’exprimer avec toute la puissance de leurs hi-hans l’intime et indéfectible relation qui unit l’homme NU (sic) à la nature, qui lie l’homme animal social en contiNU (re sic) à la cité, qui l’inscrit crûment dans l’apparente banalité du quotidien, qui le ramène à   sa condition et qui le définit dans son rapport intime avec autrui et avec soi.

Le poète ici est incontinent. Il ne se force pas à produire, à composer selon quelque norme, selon des règles quelconques de prosodie, selon même la définition admise de la poésie dite libre, c’est son verbe qui flue, qui déborde, en une folle et jouissive logorrhée, en toute autonomie, en totale liberté, en absolue fantaisie. Le poète laisse couler, se soulage, en une miction impétueuse, moussante, éclaboussante comme la drache de l’âne qui pisse. On est bien dans la poésie gaiement délirante du saut de l’âne, on passe de l’âne au coq, chaque mot en appelle un autre, de chaque image en naît immédiatement une autre, par connotation de hasard, par interconnexion phonique, par l’évocation, la suggestion, le calembour, ou par…rien. On va de l’avant, on retourne en arrière, on prend le chemin qui vient sans se soucier de prévoir où il mène, on erre, et on se laisse emporter dans un vagabondage poétique plaisamment chaotique, drôlement cahotique, ponctué de multiples sauteries.

 

[et les mots m’emportent vers leur folie paralysée

réfléchissons-nous conjuguons-nous sans faute

commençons la revalidation infernale

le tralala-rouge des mots posés

soyons le chambellan chambardant la chamelle chambrée

à la page nonante autrement dit soixante-dix

avec son préfixe prostré, en vue de prostituer ma poésie]

 

Pour dire les choses de manière plus « académique », ce jet contiNU (sic) pourrait parfois passer pour une expérience d’écriture automatique. Ce n’est pas aussi simple.

Dans le cours d’une lecture aussi débridée qu’elle soit (car un tel texte se doit d’être parcouru au trot, au galop, à bride abattue), sans qu’on ait besoin de se livrer consciemment à une analyse du discours, les synapses s’activent :  des relations intratextuelles surgissent, des récurrences significatives apparaissent, des thèmes obsédants émergent, romantiques, bucoliques, idéologiques, historiques, mystiques, cosmologiques, linguistiques, psychanalytiques…

 

[je suis celui qui confond

son Soi avec son Autre]

 

… surviennent en un désarçonnant bric-à-brac des références à des éléments culturels divers, volontairement hétéroclites, dans le domaine de la musique, de la chanson, de la littérature, de l’actualité socio-politique, du bilinguisme belge dont on retrouve l’illustration en maints mélanges de français et de flamand, du multilinguisme avec des intrusions de néerlandais, d’anglais, d’italien…et des réflexions métalinguistiques sur l’arcane de la création poétique…

 

[l’autre ‘Autre’

trouvère de la con-ti-NU-a-tion

n’a pas dit son dernier mot

un poème sans fin lui sied bien

 

il fait mouche à chaque fois

aucun style d’écriture

aucun amphigouri ou babélisme

ne lui échappent

ne lui résistent

dans son conservatoire

et pourtant

 

le silence]

 

… se nouent des affirmations répétées d’attachement, sans chauvinisme au demeurant, au terroir, au village, à la cité, à ce petit coin de vie où l’âne butine à la frontière belgo-française… et l’incohérence paradoxalement s’organise.

 

[être nu comme un Flamand dragonesque

chantons cet hymne sans parti ni patrie

près de chez nous près de la gare

sous le pont à Mouscron]

 

… des allusions récidivistes à leur complice en écriture littéraire déjantée, le poète éditeur Jacques Cauda, à qui est dédiée, par son titre, la dernière grande partie de l’ouvrage :

Coda (-DA)

Lequel Cauda, sans nul doute, ne désavouera pas l’écoulement exubérant de cette prose poétique d’une vingtaine de pages, vertigineuse dès les premières lignes :

 

[contrer tout intrus et imposteur afin d’avancer dans une fin d’histoire sans Sainte Immaculée Conception ni coronanana où la NUe Sainte Druuna, maîtresse stripteaseuse, fée du néant & gamahucheuse du bienséant, se laisse cabrioler à sa demande et de plein gré par les harengs de Pasiphaé…]

 

On voudrait pouvoir citer tout le livre.

 

Allons, une dernière lichette, pour le plaisir :

 

[j’ai regardé les feux d’artifice au bord du fleuve à Warcoing

war is over

art ne rat

art intro guerre exit

le roi Dagobert enfin dans son fritkot

pour servir des half & half

mais je n’ai plus faim

je n’ai plus soif

s’il te plaît

plus de couques de Saint-Nicolas]

 

Au terme de cent-vingt pages de divagation d’un lyrisme frénétique, on a droit au texte original, en flamand, d’un poème de Guido Gezelle (1830-1899) : Het Schrijverke, dont une traduction par Bruneel figure au sein du livre, et une présentation des deux auteurs par eux-mêmes.


Et ce n’est pas tout : en prime, sept superbes collages de José Vandenbroucke et…gâteau sur le gâteau, une recette d’Anne Letoré pour fabriquer soixante UbuSpeculoos.

[Forme du biscuit : sur un carton épais dessiner le contour du Père Ubu, couper cette forme qui servira d’emporte-pièce].

 

Le livre, tiré à 317 exemplaires numérotés, est d’une facture esthétiquement réussie, comme tous ceux publiés par l’Âne qui butine.

 

De la belle ouvrage donc, dans cette collection dont le nom, Amphisbène, porte en soi toutes les promesses d’une poésie énigmatique, proprement… ubuesque dont les clés se trouvent possiblement dans ces deux définitions :

 

  • L'amphisbène est représenté avec la partie lumineuse ailée et la partie ténébreuse membrée (avec une paire de pattes écailleuses). Sa symbolique est celle de la victoire du Bien sur le Mal.

 

  • L'amphisbène est un reptile fouisseur d'Amérique tropicale, dont la tête et la queue sont très ressemblantes et qui peut se déplacer dans les deux sens.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, mardi 16 septembre 2025

19:26 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

12/10/2025

Mon lexique chti, par Patryck Froissart

 

Lexique des parlers de ch'coin-là

 

 

Abanner (s'): s'abandonner, se laisser aller, se prostituer

Abéqui: bouche bée (bec ouvert)

Abille, abile : vite, dépêche-toi, dépêchez-vous !

Abusieux: séducteur

Acali : plein de cals

Acater : acheter

Achitoter (s'): se parer avec affectation

Accorchu, écourcheux : tablier

Accourché : raccourci

Acoitir (s'): se tapir

Acruir : mouiller

Affiert : adroit, habile

Affique: épingle

Aflatter : caresser, câliner

Affuter (s'): se débrouiller

Affutiaux : petits ornements ; parties naturelles de l’homme

Afolure: contusion, blessure

Agache : pie

Agaïant: salamandre

Agarchonner (s'): fréquenter les garçons

Agazoulier un enfant: le pousser à babiller

Agligner (s'): s'agenouiller

Agobiles: objets qui n'ont ni usage ni valeur

Agneuse: acariâtre

Agriner(s’) : devenir mauvais, en parlant du temps

Agripard : patron avare

Agroulier : griffer, égratigner

Agroyer: agripper

Aheuré : dont les horaires sont strictement réglés

Ahoquer : accrocher, faire un accroc

Aïon : échoppe non couverte

Ajouque : jeune effrontée

Ajouquer (s’) : s’accroupir

Alboidier : insulter, injurier violemment

Albran : voyou, vaurien

Allourder: séduire

Amelle : grosse armoire

Amicloter : langer, dorloter, pouponner

Amitieux: affectueux

Anaine : chenille

Ancher : respirer mal, avoir le souffle court

Antipane: voile, rideau qui habille l'autel

Anusse: médaille pieuse qu'on porte au cou

Aplaidier: vanter les qualités de ses marchandises

Apotager: salir, abîmer

Applommé : épuisé, accablé de fatigue

Arambiles : vieilles choses sans valeur

Arménaches : gravats, décombres

Arbotter (s’) : se rhabiller

Arbraquette : binette

Arche-noé: salle de cabaret

Archelles : baguettes de saule, ou d’osier

Archiner (substantif) : goûter (substantif)

Archiner : manger son goûter

Arlander: lambiner, s'attarder

Arlaque : enfant bruyant, tapageur

Arlicotter: secouer, branler, agiter

Arlocher : secouer, branler, agiter

Armontière : début d’après-midi, moment où on reprend le travail après le dîner

Arnitoiles : toiles d’araignées

Arnu : orage

Arpassure : café de deuxième ou troisième passage

Arpillant: cupide, âpre au gain

Arsaquache ou rassaquache : ce qu’on retire de la soupe pour une préparation à part

Arsaquer : retirer

Arsarcir : raccommoder

Arsoule : ivrogne

Artau: grand repas

Artoils : orteils

Arvoyure(à l’) : au revoir

Arwétier : regarder

Atapir (s'): se cacher, se tapir

Atargète: cabaret où on s'attarde

Attriau, atériau: gorge, poitrine

Aveule : aveugle

Avitin: legs, héritage

Babeluttes :bonbons tendres au goût de caramel et de cannelle.

Babotte : petite lucarne de pignon

Bacatiau: voir basse-campe

Badine(à l’) : bras dessus, bras dessous

Badoulette : femme qui a beaucoup d’embonpoint

Bafiousse : baveuse

Bager: embrasser

Baiou: qui regarde bouche bée, autant avec les yeux qu'avec la bouche

Baisse : baiser de salutation sur la joue (il convient d’en échanger quatre dans le Nord)

Balon: bonbon commun

Balouffes : grosses joues, bajoues

Baquetée:os et déchets de viande que le boucher vend à bas prix

Baraquins : forains, gens du voyage, habitants d’une caravane

Barlicot: sexe masculin

Barou : tombereau

Barziner : bruiner

Basse-campe : cabinet, lieu d’aisances

Basse-danse : jeu amoureux

Batinse : poutre

Baudelée: charge que porte un baudet

Baudesse: féminin de baudet

Béfeler : baver

Bébelle: (faire bébelle): caresser le visage d'un enfant en disant « fais belle » ou « fais bébelle » pour le faire sourire.

Béber: sein

Bénache : heureux, content

Berdéler : marmonner

Berdouille : boue du Nord

Berlaffe : claque, gifle

Berlière: lambeau d'étoffe – à berlières: en lambeaux

Berlinque : fille facile

Berloquer : baller, balancer

Berquinné: contrefait, qui a les jambes tournées

Bertonner : rouspéter

Bèrziner : se remuer

Beubeux : frères de la Miséricorde qui consolaient et encourageaient les suppliciés

Beuter : regarder sans être vu

Biblot : sexe masculin

Biecquebos : pivert

Biéquer: se dresser naturellement, bander

Bigorgner : regarder en louchant

Bilonbaines : testicules

Bilteux : joueur, passionné des jeux de hasard

Binuber : se marier en secondes noces

Birlongeoire : balançoire

Bisbisse : conflit

Biscaïen : grosse bille en fer

Bistoque : cadeau, récompense

Bistouille : café très chaud auquel on a ajouté une dose d’alcool de genièvre

Blache : pâle, blafard, blême

Blandir: flatter, caresser (ancien français)

Blèfer: baver (de plaisir, de gourmandise)

Bleusse: histoire sans fondement, carabistoule

Bofe : cave

Bondi : pli fait au bas d’un vêtement pour le raccourcir

Boquet : écureuil

Borègne : habitant du Borinage

Boreine : pipe grossière

Boudaine : nombril

Boudinette, boutinette : ventre, nombril

Bouleusse : grande bassine à lessive, qui servait aussi pour le bain du samedi soir

Bourlotte, ou bourbotte : jeune fille grasse

Bouriauder: torturer

Bouserer: couvrir de bouse

Bowète : galerie, trou, boyau de mine

Bradé : gâté, dorloté

Brain : merde

Brayette: braguette

Brayou, brayousse : pleureur, pleureuse

Brèle : bon, bonne à rien

Briquet : désigne deux tranches de pain collées l’une sur l’autre et fourrées de divers composants. Terme beaucoup plus beau que l’horrible anglicisme « sandwich »...

Brissaudage, brissodage : gaspillage - Brissoder : gaspiller, perdre – Brissodeux, brissodeuse

Broquer :beugler

Broudier : derrière, cul

Brousé : sale, sali

Buot: buisson

Buresse: lessiveuse, laveuse

Burne: excroissance, nodosité sur les branches d'un arbre

Busette: bec de bouilloire, ou de cafetière

Busier : penser, réfléchir, méditer

Caberdouche: cabaret louche

Cachaloques : terme chti pour désigner des collecteurs de vieux chiffons

Cache : chasse

Cachifs : chassies matinales

Cado : chaise pour bébés

Cafotin: partie naturelle de la femme

Cahuler: criailler

Calauder: bavarder, caqueter

Calo : bille

Camanette: cancanière

Camoufliache: restes de viandes qu'on fricasse

Camousser : moisir

Campe : pétard – camper : exploser

Campernouille: salope, putain

Camuche : niche à chien

Candroule: chandelle

Cantiaux : fesses

Capageoire: femme dépensière

Carabistoules : histoires à dormir debout, fadaises, mensonges

Carée: grande quantité

Carmène: viande de basse qualité

Carnasse: cartable

Carrette : charrette, voiture, automobile

Cartoufles : pommes de terre

Catibés :mûres (baies)

Catimurons: baies du roncier

Catoulles : chatouilles

Caudron: renoncule

Caufourer:s'échauffer, fermenter, démanger

Cazéye : asticot, larve servant d’appât pour la pêche

Chanonesse : débauchée

Chenique : alcool fort

Chicklet : chewing-gum

Chiler: siffler (vapeur)

Chine: grimace

Chirloute : mauvais café

Choler: bousculer

Cholette : boule en bois

Chouiner: fesser

Chuchette : boire sin jus al chuchette : boire son café à petites gorgées en laissant fondre le morceau de sucre le plus lentement possible sur la langue. C’est un art difficile.

Cinsier : fermier

Claquart: pétard

Codin : jeune coq

Comodieux: riche

Convers: retraite, abri. Commerce amoureux (ancien français)

Cotron : cotillon, jupe

Cotronner : avoir une relation charnelle avec une femme

Cougnolles ou coquiles : brioches traditionnelles de la Saint Nicolas ou de Noël

Coule : couille

Coulonneux : terme chti désignant un éleveur de pigeons voyageurs à concours

Counette : sexe de la femme

Courtil : jardin

Coyette (être à s’): être bien

Crane : beau, bien arrangé, bien habillé

Crape : salissure; femme malpropre

Crapé : sale, terreux, crasseux

Craque: mensonge

Cras-nez : morveux

Cron, cronque : contrefait, contrefaite

Croupette (à) : accroupi

Cru, crute : mouillé(e)

Cruauder : arracher les cruaux, les mauvaises herbes ; sarcler

Cufarte : grosse femme paresseuse qui aime s’avachir au coin du feu

Cul païelle (à): à la gredindelle

Cutourniaux :culbutes, pirouettes

Dache, dachette : clou

Dal : cochon, verrat

Dallache : désordre – Queu dallache ! Quel désordre ! Quel gâchis !

Débauché: attristé, malheureux

Décafoter : fouiller, gratter

Décampe: étage

Décarocher : raconter n’importe quoi, délirer

Déconcané : décontenancé

Défiquier: décolleter, découvrir la gorge

Déflinquée : maigre

Défunquer : mourir

Dégavarlé : qui a la poitrine découverte

Déglaminter (se) : se lamenter

Dégrivaler: dégringoler

Déguène: allure, comportement

Dékerquer: décharger

Délaque(cha quéiot al) : il pleuvait des trombes

Déloufer : vomir

Démaflié: mal en point, en particulier un lendemain de fête trop arrosée

Démandibuler : casser la mâchoire

Démaquache: vomissure

Démousquinage: démolition, destruction

Dénorter : changer d’avis

Desbotter (se) : se déshabiller

Desgoncé: déçu, désappointé

Destriver : nier

Détricher: séparer, trier

Dévérinner (se) : se déhancher, comme si on est monté sur un vérin

Dévirouler: dégringoler

Déwanner : sortir qqch d’un orifice étroit, dégainer

Djèter: bourgeonner

Drache : pluie

Dringuelle : pourboire, étrenne

Drisse : diarrhée

Droule : femme de mauvaise vie

Droulion : servante sale, souillon

Ducasse : fête foraine communale annuelle

Eauffe (ou auffe, hauffe, wauffe): gaufre

Ebeulé : ahuri

Escafiotte: cosse des pois, fèves, haricots...

Ecafure : pourboire – Voir aussi dringuelle

Echuché d’Bermerain : avare

Eclette : éclat d’ail

Eclites : éclairs

Ecloi: urine

Ecour : entrecuisse

Ehancé : hors d’haleine, essoufflé

Ehure, hayure ou haïure: haie

Emberdouiller, imberdouller : couvrir de boue, de berdouille

Embroquer (s'): s'endormir

Enfunquer : empuantir, s’agissant particulièrement de fumées

Erloqueter: wassinguer

Ennoeiller: regarder une chose avec l'envie de se l'approprier

Ensacquer: mettre en un sac

Epardre: répandre, épandre

Epautrer : écraser, aplatir

Epoquer: acculer contre un mur

Epoufer (s'): s'étouffer (de rire)

Equette : copeau

Escafoter : gratter, tisonner, tripoter

Escamiau: partie surélevée d'une grange

Esclachoire: lanière

Espiture : éclaboussure

Esquinté : fatigué, fourbu

Estabrique: partie naturelle de la femme

Estoquer(s’) : s’étrangler, s’étouffer

Etole, étolette : petite construction annexe, en jardin ou attenante au corps de logis, débarras, pièce à charbon. Pouvait être l’abri nocturne d’une chèvre, ou d’un mouton

Fache : couche, lange

Fafiéler : bredouiller, en bavant ; parler avec difficulté

Farcé : en retard, pour ne s’être pas réveillé à l’heure

Fiche: suppositoire

Fième: mucosité

Flatte : bouse de vache

Fonc, foque, foncques : seulement, rien que…

Fouan : taupe

Fricadelles : boulettes frites de pain (trempé dans le lait et la bière) et de hachis de bœuf et de porc

Frimaire : homme grand et maigre au caractère flegmatique

Frioler: frémir (eau sur le point de bouillir)

Fronchiner: tortiller

Froucheler: tripoter, peloter (une femme)

Fucheau : putois

Gadroulier: toucher, caresser

Gadrouliète: mijaurée, précieuse

Gaïette, ou gaillette : morceau de minerai de houille, qui se ramassait sur les terrils

Gailler, gaille: noyer, noix

Gaiole : cage

Galatasse : cabinet de verdure

Gardin: jardin

Gaudinette: jeune fille vive, qui aime le plaisir

Glaine : poule

Godain: braises sous la cendre

Gogue: noix

Grisir : devenir gris

Groéte : petite fille méchante, qui se conduit comme une furie

Grognou, grognousse : grognon, pleurnichard, pleurnicharde

Grolle : espèce de corneille qui a un cri fort désagréable

Gruger : avoir froid

Guernoter: grelotter

Guerziller: grelotter

Guerzin: grésil, petite grêle

Gueulette : petite bouche

Guife : figure, visage

Guignette: œillade

Guiler: avoir peur, fuir le combat

Guince : cuite, ivresse – Queune guince ! Quelle cuite !

Guinse (faire el) : faire la noce

Halau : saule

Hogéneries : violences sexuelles contre femme

Hoguiner: se livrer à des hogéneries

Huche : porte, huis – Va-t-in à l’huche : sors d’ici ! Prends la porte !

Huchelet: petite porte qui s'ouvre dans une plus grande

Hurion: hanneton

Imberner: enduire

Infliquer(s’) : se faufiler

Infuter: enfoncer

Ingrinquer (s’) : se coincer

Inquenne: échine

Inraquer : embourber

Inrasasiape : insatiable

Joquer : s'arrêter, stopper

Laitison : pissenlit blanchi dans une taupinière

Lamplumu : compote de pommes repassée au four

Langreux, langreuse : squelettique

Leu : loup

Libouli : sorte de crème pâtissière

Louchet : bêche rectangulaire

Louppe : lèvre – Faire s’louppe : faire la grosse lèvre, bouder

Loute, biloute, louloute : termes pour désigner le sexe masculin; apostrophes affectueuses : viens chi, m’loute : viens ici, mon enfant…

Lumechon : limace

Machuqué : abîmé, piqué

Maclotes : grumeaux

Magonion : soufflet, gifle, claque

Maguet : bouc

Malo : taon

Malotter : disputer, corriger

Mangoniser:donner bonne apparence à ses marchandises

Manoque : panier dans lequel on fait nicher les pigeons

Manoqueux : paresseux, pédant

Mappe : bille

Maquée: fromage blanc

Marale : gamin sans expérience

Margnoufe : coup

Marie-madou : femme obèse

Marmouser: marmonner

Marouner: courir les filles (ou les garçons)

Matte : fatiguée

Mayète : menu bois pour allumer le poêle

Méquène : servante; jeune fille

Michorelle : pince-oreille, forficule

Miler : guetter, épier

Miroulle : richard

Misseron : moineau

Miue ! Mange ! du verbe mier, manger

Mofler: recaler (à un examen)

Molettes (faire des): faire des manières

Mordreux : méchant, prêt à mordre

Mouflu: synonyme de auflu

Moulon : asticot

Mouser : faire la moue

Moussoile : belette

Moute-li : montre-lui

Mouter : traire

Mouviar : merle

Muchette : cache-cache – se mucher : se cacher

Muterne : motte de terre couvrant une taupinière

Nactieux : qui fait le difficile, le dégoûté

Naquer : renifler, humer – Substantif : naque : malpropre

Naquetout : mêle-tout

Nasse : morve

Négresse : poêle à charbon

Niflette : nez qui coule

Nique doule : couillon

Noirglache: verglas

Noncalieux: paresseux

Nonuches : choses sans valeur

Noulle : nouille

Osielle: femme qui n'a pas très bonne presse

Ossiaux : os

Pallée : pelletée

Panchelot : ventru, pansu

Pane: tuile

Patacons :rondelles frites de pommes de terre

Paterliqueux: dévot qui perd son temps à prier

Paterliquier: réciter (des prières)

Patiau : 1- boue 2- emmerdement – Queu patiau ! Quel ennui, quelle merde !

Patriquer: patauger

Peineux: honteux

Pennetières, peimes-tierre, pétotes : pommes de terre

Péoule : coureuse

Pépette : derrière, cucul (enfantin)

Perchèle : bleuet, barbeau

Pertéloir: anus

Perziais : nom rouchi de Préseau (près de Valenciennes)

Pétote : pomme de terre

Pétrole: conte, mensonge

Pévèle: pâture

Piessinte : petit sentier

Pipioter: piailler comme un oisillon

Pis : puis

Pleumer: éplucher

Plousse: coureuse

Pluquer: manger lentement, à petites bouchées, sans appétit

Polir: repasser (le linge)

Polissage: action de polir (cf ci-dessus)

Poquettes volantes : varicelle

Pourcheau de mur : cloporte

Pourrisse: féminin chti de pourri

Praute: blague

Prone ( avoir s’) : être soûl

Prones : prunes

Pureler : épandre sur un jardin le contenu de la fosse d’aisances

Purière : fosse à purin

Quéière : chaise

Quéïr : tomber, choir

Quénèque : bille

Querpillon : trottoir

Querre : chercher

Quervé (être): être soûl

Queuette (faire) : faire l’école buissonnière

Queule : chiendent

Queveau d'l'apocalisse: le cheval de l'Apocalypse (femme grande et maigre)

Quier : chier

Racoufter (se) : se rhabiller

Rafantir: retomber en enfance

Ragrigner (se): se ratatiner

Ramoncheler (se) : se recroqueviller

Randouiller : frapper fort

Rapiat : avare, grippe-sou

Raquion : crachat

Rasiner : racler un plat, une casserole..., y ramasser ce qui y reste, avec un morceau de pain, par exemple.

Raton : gifle

Ratons : crêpes

Rébulé : son de blé

Reculot : dernier-né d’une fratrie

Réhu : fatigué

Renculoter : pousser, acculer dans un coin

Répamer, rispamer : rincer

Rhabillures : habits neufs

Rigaudaine : rossée

Rigodée : averse abondante

Rimée : gelée blanche

Rinflinquer : répliquer vertement

Robiner : glaner

Roïette : petit sillon

Romatiques : rhumatismes

Roupieux: honteux

Rouselant: rougissant, rouge de bonne santé

Ruque: motte

Russes (avoir des): avoir des difficultés, des problèmes

S’agriner : devenir mauvais, en parlant du temps

Saint Quertophe: saint Christophe

Saisissure: frayeur vive

Saquer : tirer, prendre – Expression : « Saque d’dins, ch’est du bège » : Sers-toi, prends-en, c’est du belge (ce n’est pas cher, c’est du produit de contrebande)

Sauret d’étalache : personne très maigre

Sauret : hareng saur

Sécral : personne très maigre

Seille, seilleau : seau

Souglou  ou seglou : hoquet

Sourite: souris

Taïon : bisaïeul

Tape-daches : pied de cordonnier

Taques d’antile : taches de rousseur

Taudion : logement étroit et sale

Tchier : chier

Tertousses : tous

Tianbernant (daller in) : marcher les jambes écartées, comme si on a quelque chose qui pèse dans la culotte

Tignon : chiendent

Tioire: femme ayant la mine pâle

Tiot, tiotte : petit, petite

Tiot bite: s'emploie pour apostropher un jeune garçon à qui on veut signifier qu'il n'est encore qu'un enfant

Tirlibibis : jeux de hasard dans les ducasses

Torsélion: trognon

Tortiner : perdre du temps, traîner

Tototes : seins – Synonyme : gougouttes

Toubac: tabac

Toudis : toujours

Tourbisions: vertige

Tourpiner: mijoter, comploter

Toutoule : fofolle

Toutoute: chienne de compagnie

Tranenne : luzerne

Trottement: tout de suite, vite

Troule : femme de mauvaise vie

Troussepète: fillette dont le jupon est retroussé à l'arrière, pour éviter qu'il se salisse

Truches : pommes de terre

Truiette : petite cochonne

Tubin : petit seau

Tuter : sucer

Vingt diousses : vingt dieux (juron)

Vir (verbe) : voir

Vitrot: grand-mère vitrot (dont on attend la mort et l'héritage)

Warlouque : qui regarde de travers (au propre et au figuré)

Wandroule : coureuse, prostituée

Wiche : biloute

Yard: liard, sou

Yoïche : visqueux

Yoyotte : ingénue

Zièpe: savon mou

 

11:43 Écrit par Patryck Froissart dans Chti, Mes ouvrages publiés | Lien permanent | Commentaires (2) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

31/07/2025

La mémoire délavée, Nathacha Appanah, par Patryck Froissart

La mémoire délavée, Nathacha Appanah (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 02.07.25 dans La Une LivresLes LivresCritiquesMercure de FranceRoman

La mémoire délavée, Nathacha Appanah, Mercure de France, collection Folio, 6 février 2025, 150 pages, 7,60 €

Ecrivain(s): Nathacha Appanah Edition: Mercure de France

La mémoire délavée, Nathacha Appanah (par Patryck Froissart)

 

La République de Maurice se qualifie de « nation arc-en-ciel » en référence à la pluralité, à la diversité des composantes de sa population, officiellement classée en quatre catégories de citoyens : les Sino-Mauriciens, les Musulmans, la Population Générale (dont les Cafres descendants des esclaves africains et les Franco-Mauriciens issus des colons), et les Indo-Mauriciens, catégorie à laquelle appartient Nathacha Appanah, journaliste et  romancière bien installée dans le paysage littéraire francophone.

C’est à l’occasion de l’observation des complexes, inextricables, inexplicables circonvolutions du vol migratoire d’une nuée d’étourneaux que l’autrice est saisie par la résurgence de la blessure plus ou moins refoulée, néanmoins toujours latente, de l’angoissante présence de larges zones d’ombre contrastant avec des bribes ténues, fragiles, de rares faits connus dans la chaîne nébuleuse de la migration familiale dont elle constitue l’un des maillons actuels.

« Trente-neuf ans séparent l’arrivée des premiers coolies et la naissance de mon grand-père. Si ces trente-neuf ans ressemblaient à un vide noir et opaque, j’aurais pu écrire qu’il n’y a rien et ça aurait été facile. […] Mais il existe quelques traces… ».

 

Le roman se construit dès lors dans la difficile et douloureuse tentative de raccorder entre eux les chaînons indiciels permettant de reconstituer, au mieux possible, par un subtil jeu de yo-yo, le fil ascendant/descendant des générations dont la genèse est le débarquement à Maurice en 1872 du couple ancêtre, accompagné d’un fils âgé de onze ans, dans le cadre de l’engagisme massif d’Indiens mis en oeuvre par les autorités suite à l’émancipation des esclaves africains.

 

« Je ne veux pas simplement raconter mes grands-parents, je veux dépasser le récit, de la complexité à l’envers mais de la simplicité à l’endroit. Je rêve d’un livre qui dirait le passé, le présent et tout ce qu’il y a entre ».

 

Foncièrement, logiquement, naturellement, thérapeutiquement, pour la narratrice, une meilleure connaissance du « d’où viens-je ? » devient la condition nécessaire à la construction du « qui suis-je ? ».

 

La quête, pluridirectionnelle, vise à réunir, comparer, confronter les traces administratives clairsemées de l’existence misérable des premières strates générationnelles dans les plantations coloniales

- avec la transmission mémorielle éparse, transmise des uns aux autres dans un branchage généalogique confus, de faits divers, de fragments d’histoires, d’événements plus ou moins avérés, peut-être, pour certains, fantasmés

- avec de bienvenues révélations, par l’un ou l’autre, sur un passé dont on a occulté, consciemment ou non, tel ou tel détail, par souci d’oublier l’indigence, jusqu’à la sordidité parfois d’un quasi-esclavage

 

L’autrice entretient, avec talent, un suspense efficace dans un schéma narratif, souvent poétique, empreint d’émotion, de nostalgie, d’un désir (d’un besoin) puissamment exprimé d’aboutir à un renouement satisfaisant des fils de ce canevas familial enchevêtré, troué et fragmenté, ponctué de découvertes de pistes nouvelles aboutissant tantôt à de décevantes impasses, tantôt à de réconfortantes trouvailles constituant autant de modestes pièces s’ajustant au puzzle.

Parallèlement à cette quête essentielle, la romancière se livre à une intéressante analyse rétrospective de ses œuvres, au cours de quoi se révèlent à elle, a posteriori, les empreintes, sur ses écrits, de la confusion affligeante des branches d’un arbre généalogique somme toute pas très ancien et de ce désir rémanent d’en combler l’intermittente lacune.

 

« Je me demande si on peut être étreint par une croyance ancienne qui n’est pas à proprement parler la vôtre. Je me demande si les peurs peuvent rester tapies pendant plusieurs générations et resurgir. C’est un sentiment, une incapacité, un tabou qui seraient transmis comme on transmet un trait, une manière de tenir sa cuiller, une façon de marcher ».

 

On participe sans se forcer.

 

Patryck Froissart

Jeudi 12 juin 2025

Plateau Caillou (Réunion)

 

 

 

L’autrice :

 

Nathacha Devi Pathareddy Appanah, née à Mahébourg en 1973 est une journaliste et romancière mauricienne qui vit en France.

Elle descend d'une famille d'engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah. Elle travaille d'abord à l'île Maurice comme journaliste puis, en 1998, elle vient s'installer en France, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l'édition.

Bibliographie :

Les Rochers de Poudre d'Or, sur l'histoire des engagés indiens, récompensé par le prix RFO du Livre 2003

Blue Bay Palace

Le Dernier Frère (2007) a reçu le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L'Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël.

En 2016, Tropique de la violence  reçoit le Prix Femina des lycéens 2016 ainsi que le prix France Télévisions 2017.



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A propos de l'écrivain

Nathacha Appanah

Nathacha Appanah

 

Auteur d’une dizaine de titres, dont cinq sont disponibles en Folio, Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah. Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003. En 2007, elle reçoit le prix du roman Fnac pour Le dernier frère.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

15:54 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |