03/01/2026
Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa (par Patryck Froissart)
Kalila et Dimna, Abd Allah ibn al-Muqaffa, Trad. Geneviève Rossignol et Yasser Omar, Editeur : Albouraq – juin 2011, 368 pages, 17 €

La lecture de ce texte indien transcrit en arabe au VIIIe siècle est un bonheur, une découverte, une aventure intellectuelle, philosophique et poétique préfigurant, dit-on, les œuvres d’Al Farâbi et d’Avicenne (Ibn Sînâ).
Le livre commence par une quinzaine de pages racontant (ce qui constitue déjà, en soi, un véritable roman) la vie et l’œuvre de celui qui l’a traduit de l’hindi en arabe, le philosophe persan mazdéen Rawzabat ben Dazawaybe, connu dans le monde islamo-arabe sous le nom d’Abd Allah ibn al Muqaffa pour l’ensemble de son œuvre.
« Nous pouvons dire qu’Ibn al-Muqaffa est le premier réformateur social ».
Suit une introduction à Kalila et Dimna par un certain Ali Ben Eshshâh dit « le Persan », qui présente Baydabâ, philosophe hindou, chef des brahmanes, comme l’auteur initial de cet ensemble de fables qu’il aurait écrites à l’intention du roi de l’Inde Dabshalim, arrivé au pouvoir après la destitution de son prédécesseur placé sur le trône par… Alexandre le Grand (ce qui serait encore, en soi, le sujet d’un roman).
« Il s’agissait pour [Baydabâ], en mettant en scène des animaux, de dissimuler les messages subtils au grand nombre et de placer le contenu des fables à l’abri des méchants. Il voulait célébrer la sagesse sous ses différentes formes, ses attraits et ses sources, avec la conviction qu’elle ouvre sur la liberté de la pensée et de l’action… ».
Le lecteur constatera que Baydabâ a parfaitement réussi ce pari en cette suite narrative qui est souvent d’une étonnante modernité comme en témoignent entre autres, ces propos qui pourraient illustrer notre acception de la laïcité :
« Ayant cherché des excuses à la pratique de la religion de mes aïeux et n’en ayant pas trouvé, je renonçai alors à persévérer dans cette voie et voulus, au contraire, me consacrer à l’étude et à l’examen des religions ».
L’ouvrage aurait fait par la suite l’objet d’une rocambolesque histoire de la copie clandestine du manuscrit indien par Barzawayh, un envoyé secret du roi de Perse (voici toujours, en soi, un autre roman potentiel).
Ce parcours primordial romanesque du recueil est suivi d’une « Présentation du Propos du Livre » par Abd Allah ibn al Muqaffa lui-même, son traducteur :
« Voici le livre de Kalila et Dimna, qui figure parmi les œuvres composées par des savants indiens. […] Il associe la sagesse et l’amusement : les sages choisiront
la sagesse, les plus simples l’amusement ».
Le roi Dabshalim « s’avéra être un tyran ». Quand le sage Baydaba « constata l’injustice dont faisait preuve le roi vis-à-vis de ses sujets, il réfléchit à un moyen de lui faire changer de conduite… ».
Après maintes péripéties ponctuant des relations très tendues, voire périlleuses, avec le roi, qui lui valent un séjour en prison et dont la narration est elle-même illustrée déjà par de courtes fables, le philosophe est finalement chargé par le souverain souhaitant retrouver la voie de la raison politique de « composer un livre contenant toutes sortes de modèles de sagesse » d’une part et une royale biographie à la gloire éternelle du monarque d’autre part.
Baydaba réunit ses proches disciples en proposant « que chacun […] fasse une suggestion dans le domaine qui lui plaira ».
C’est dans ce contexte qu’est rédigé Kalila et Dimna.
Kalila et Dimna, deux frères chacals, sont les personnages principaux d’un « infra » dialogue fabuleux mis en scène au sein d’un « supra » dialogue, imposant de nature et de longueur, entre le roi et le philosophe.
L’entretien commence par cette sollicitation royale :
« Le roi Dabshalim dit au philosophe Baydaba, chef des brahmanes : Illustre-moi par un exemple le cas de deux personnes dont les liens d’amitié ont été rompus par un menteur rusé au point de les pousser à l’inimitié et à la haine ».
Est ainsi introduite la fable, Le vieillard et ses trois fils, première d’un long chapitre intitulé Le lion et le bœuf.
Voilà le lecteur embarqué dans une suite ininterrompue d’échanges entre Kalila et Dimna « devant » le roi et le philosophe, réflexions, questions, sentences, leçons de morale et de science politique éclairées par d’innombrables fables, courtes pour la plupart, dans une étourdissante composition dont le caractère le plus impressionnant est une mise en abyme vertigineuse de textes s’enchaînant ou s’imbriquant en implacable logique, chaque fin de fable entraînant le plus souvent une autre histoire qui survient à la fin de la précédente pour en corroborer, consolider le propos, lui ajouter du sens ou, aussi, parfois, pour présenter un exemple contraire.
Les deux chacals rivalisent d’éloquence, d’art narratif, d’imagination jusqu’au moment où, dans une nouvelle orientation du recueil, le comportement des deux frères vis-à-vis du royal interlocuteur se met à diverger et où Dimna, soudainement imbu de sa propre valeur, décide d’obtenir des privilèges indus, exorbitants, et en arrive à comploter contre les favoris du roi, puis contre le souverain lui-même, devenant alors l’illustration personnifiée des mauvais exemples qu’il a mis en scène dans le premier chapitre. C’est subtil !
Le lecteur apprendra ce qu’il advient alors des deux chacals. Dans la partie suivante, c’est Baydaba seul, en personne, qui conte.
La succession des fables est régie par un rituel immuable :
Après chaque conte, chaque thématique, « le roi Dabshalim dit à Baydaba : j’ai bien saisi le sens de la fable que tu m’as contée […] Raconte-moi maintenant le cas d’un homme… », introduisant ainsi un nouveau thème.
Notre fabuliste La Fontaine aurait bien connu et fort fréquenté Kalila et Dimna et s’en serait abondamment inspiré. Ce n’est guère surprenant. Il y a là d’ample matière…
Patryck Froissart
Plateau Caillou (La Réunion)
Jeudi 30 octobre 2025
Abd Allah ibn al-Muqaffa
Abdallah Ibn al-Muqaffa est un secrétaire de l'administration omeyyade puis abbasside, célèbre littérateur perse et premier grand prosateur de langue arabe. Il naît vers 720 à Gour, dans le Fars. Il se convertit à l'islam à l'âge adulte et meurt à 36 ans, en 756 à Basra, exécuté sur l'ordre du calife Al-Mansour (Wikipédia).
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Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar (par Patryck Froissart)
Souviens-toi des abeilles, Zineb Mekouar, Folio – 9 octobre 2025, 176 pages 9,00€
Edition: Folio (Gallimard)

Prix Henri de Régnier de l’Académie Française 2025, ce deuxième ouvrage de Zineb Mekouar plonge le lecteur dans un univers culturel alternatif où se mêlent et s’affrontent tradition, superstition et sacrilèges, interdits, violations des lois coutumières, conséquences tragiques du changement climatique, exil rural, contraintes socio-économiques et sentiment de dépravation culturelle et morale à l’évocation et au contact de la « civilisation » urbaine.
L’action se déroule en majeure partie dans le douar Inzerki, dans la province de Taroudant, et en second lieu à 80 kilomètres de là, à Agadir.
Les gens d’Inzerki, depuis des temps immémoriaux, entretiennent un site exceptionnel, l’imposant et sacré Taddart u Gerram (expression berbère qu’on traduit par Rucher du Saint), adossé à un flanc de montagne, ensemble d’une multitude de ruches empilées, accolées, contiguës, sous forme d’une construction en terre, « sur cinq étages, chacun étant composé de cases pouvant contenir plusieurs ruches de forme circulaire faites de roseaux tressés ». Le rucher d’Inzerki est réellement considéré comme le plus grand rucher collectif traditionnel du monde, et sans doute le plus ancien. C’est un véritable trésor du patrimoine du Souss Massa. Le miel produit est tenu pour l’un des meilleurs du monde.
Chaque famille possède sa partie du rucher, le vol du miel d’autrui étant considéré à la fois comme un sacrilège soumis traditionnellement à la colère et à la punition du saint protecteur, et civilement comme le plus grave des crimes, passible de châtiment pouvant aller jusqu’au bannissement définitif.
Dans le roman, la plupart des villageois ont déserté le bourg, où l’eau se raréfie, attirés par le mirage d’une existence plus aisée en ville, au Maroc ou à l’étranger, et par l’espoir d’avoir un revenu leur permettant d’améliorer la vie quotidienne des membres de leur famille restés au bled. C’est le cas d’Omar, parti travailler à Agadir contre l’avis de son père Jeddi. Omar est le père du personnage principal, le jeune garçon Anir, qui vit au village avec sa mère Aïcha et son grand-père Jeddi.
Aïcha, la mère, est devenue folle et, en tant que telle, est maudite, ostracisée et crainte par la communauté, qui n’a pas pardonné à Omar d’être allé la chercher, pour l’épouser, dans une autre tribu. Quelle est la cause de sa démence actuelle ? Elle ne sera révélée au lecteur que lors du dénouement. En attendant, on l’entend hurler sa souffrance à longueur de temps, cloîtrée dans sa chambre, et on n’est mis en sa présence que lors des visites que lui fait son fils et, plus rarement, lors des rares retours au village du mari, moments d’une poignante intensité.
« Un courant d’air ouvre brusquement la porte qui les séparait et voici que le mur ne peut plus rien pour lui. Il la regarde de tout son corps, tombe face à elle, c’est à chaque fois pareil, les retrouvailles se terminent ainsi : cet homme à genoux devant cette femme ».
Le grand-père Jeddi connaît seul le secret des circonstances tragiques dans lesquelles sa belle-fille a perdu la raison. Le récit, fragmentaire, habilement mené par un narrateur externe n’en apercevant que ce que les ténèbres peuvent lui permettre de discerner, d’une mystérieuse scène nocturne, située au tout début du roman, où Aïcha tient le rôle unique, est là pour éveiller d’entrée de texte la curiosité du lecteur et suffit à maintenir la tension narrative jusqu’à l’épilogue.
Dans ce contexte, l’existence du jeune Anir est marquée, sous le signe de la mort lente mais continue des abeilles décimées par le changement climatique, tantôt par les instants paisibles qu’il passe en la compagnie du grand-père qui veille sur lui et l’initie aux traditions locales et à la vie des abeilles, tantôt par les visites douloureuses qu’il rend quotidiennement, avec un amour filial fortement suggéré, à sa mère qui ne lui accorde la moindre attention, tantôt par les événements banals ou extraordinaires de la vie du village (en particulier un tremblement de terre qui octroie provisoirement un statut singulier à celle que tout le village appelle « la folle »), tantôt par les scènes déchirantes des retours sporadiques d’Omar qui tente de l’emmener à Agadir contre son gré…
Le lourd secret que porte en lui Jeddi, ce drame qui est à l’origine de la démence d’Aïcha et, en partie, de l’exil d’Omar, va de pair, métaphoriquement, avec la sécheresse qui s’intensifie d’année en année, avec le séisme qui détruit une grande part du rucher sacré, avec la détresse des habitants qui se mettent à se persuader de devoir quitter un jour, bientôt peut-être, la terre ancestrale sur laquelle se sera définitivement éteint le bourdonnement aimé, familier, rassurant du sanctuaire des abeilles.
"C'est tout petit, une abeille, tout petit, ça ne devrait pas mourir pour une histoire de terre qui s'assèche, ça ne devrait pas mourir, une abeille ; c'est comme un enfant malade, une mère qui ne reconnaît plus son fils, ça ne devrait pas exister, ces choses-là ; des injustices qui brisent tout à l'intérieur, qui nouent le ventre et nous laissent sans souffle. Impuissants. Comment expliquer cela à Anir ?
Patryck Froissart
Plateau Caillou, vendredi 24 octobre 2025
L’autrice :
Zineb Mekouar est née à Casablanca en 1991 et vit à Paris depuis 2009. Après être passée par Sciences-Po et HEC Paris, elle a travaillé dans le conseil en stratégie puis dans le secteur de la Tech en accompagnant des start-ups sur des sujets affaires publiques.
En 2022, elle publie son premier roman, La poule et son cumin (JC Lattès, collection La Grenade), qui dépeint les clivages sociétaux du Maroc. Le livre fait partie des finalistes du Goncourt du premier roman 2022 et figure sur la liste des « coups de cœur de l’été 2022 » de l’Académie Goncourt.
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Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau (par Patryck Froissart)
Gustave Flaubert, écrivain, Maurice Nadeau Editions Maurice Nadeau (Poche) – 12 septembre 2025. 396 pages. 12,90€
Edition: Editions Maurice Nadeau

Réédition en Poche « d'un essai qui a reçu, lors de sa parution en 1969, le Grand prix de la critique littéraire et qui a fait l'objet de nombreuses traductions ».
Pour la dernière version, revue, corrigée et publiée en 1990, Maurice Nadeau « a tenu compte des travaux critiques qui, ces dernières années, ont été suscités par la sortie du purgatoire d'un de nos plus grands romanciers. Ils confirment la place que la critique fait à Flaubert, non seulement en tant qu'initiateur du roman moderne, mais comme "écrivain exemplaire" ».
Ces lignes, extraites de la présentation de cet ouvrage monumental par les Editions Nadeau, en déterminent la ligne directrice.
En dépit de cette affirmation exprimée en préface avec modestie par le critique : « Je ne suis pas davantage doué pour le travail d’érudition ou, à l’autre pôle, la biographie romancée », le texte est bien d’un érudit, et le lecteur se prend dans la trame de la biographie comme dans les rets et le cours d’un roman.
Et Maurice Nadeau de préciser les limites de son travail, sachant que toute lecture est forcément personnelle, et que chaque lecteur se fera de Flaubert sa propre représentation et de son œuvre sa propre critique.
« C’est le lecteur qui ici fait la loi, non l’auteur […] D’où l’envie bien naturelle, mais vaine, de chercher à savoir qui était véritablement Flaubert, de vouloir caractériser sa nature, son tempérament, sa conduite afin de définir « sa personnalité ».
L’envie est d’autant plus vaine que le caractère de Flaubert est constitué (comme, somme toute, communément, celui de chacun de nous) de multiples facettes, complémentaires, ou…contradictoires.
La biographie se veut donc neutre, exempte de parti-pris, d’a priori, et de tout jugement. Sont ainsi mis à jour, pour chaque œuvre tour à tour, étape par étape, le dessein, la genèse, les douleurs, lenteurs, difficultés, aléas de la gestation puis de l’enfantement, les réactions des amis, des pairs, du public, en une construction minutieusement élaborée de quoi émergent, qu’on le veuille ou non, différant probablement d’un lecteur à l’autre, la personne, le personnage d’un Flaubert restitué, resitué dans le cadre familial, dans le réseau de ses relations pérennes ou occasionnelles, dans les mouvances de sa sexualité, dans le fil complexe de ses amours, dans la maladie, dans ses lectures, dans la réalité crue de ses problèmes financiers, dans son rapport au pouvoir en particulier et à la politique en général, dans les péripéties et les objectifs de ses voyages, et surtout le caractère d’un Flaubert écrivant, tourmenté tantôt par le doute récurrent de la pertinence de son art et de la réalité de son talent tantôt par la conviction intermittente de son destin d’écrivain connu et reconnu.
Quant à l’œuvre, d’évidence lue et relue, qui se révèle en conséquence abondamment, profondément fouillée, analysée, elle prend, sous la plume du plus grand critique littéraire du vingtième siècle, tout son sens, ou plutôt tous ses, multiples, sens. Chacun des romans est observé sous les angles de sa genèse, de son dessein, de ses sources, des difficultés avouées, voire de la souffrance que provoque chez Flaubert sa composition/décomposition/recomposition quasiment sans fin, des réflexions de l’écrivain sur le style, sur la relation entre la forme et le fond, des découragements de l’auteur, des abandons provisoires, des reprises, de la réécriture, des rééditions, des appréciations négatives, en cours d’élaboration, émises par l’entourage, par les ami-e-s, et, après publication, par les pontes contemporains de la critique et de la littérature, par les autorités jusqu’à la censure et les poursuites judiciaires, et en contrepartie, beaucoup plus rares, des appréciations élogieuses, en particulier des Victor Hugo, Théophile Gautier, Baudelaire…
« Les contemporains de Flaubert, aux oreilles assourdies par les roulades romantiques, n’étaient pas préparées à entendre ce chant subtil et, dans cette sorte de Don Quichotte femelle qu’est Emma, ils préféraient voir une gourgandine ».
Pour mener à bien cette très riche étude, Nadeau a dû compulser, étudier, décortiquer, comparer, réunir, recomposer une énorme somme documentaire, à savoir, outre l’œuvre elle-même, d’une part l’impressionnante correspondance qu’a entretenue Flaubert avec Louise Colet, George Sand, Maxime Du Camp, la princesse Mathilde, les frères Goncourt, Maupassant, Zola et bien d'autres (environ trois cent correspondants plus ou moins réguliers), d’autre part les nombreux articles de presse, les jugements et condamnations, et les écrits critiques concernant chacune de ses œuvres, pour les approuver, les conforter, les corroborer, ou les infirmer, les battre en brèche, s’y opposer ou démontrer leur inconvenance, leur caractère inapproprié, dénoncer la mauvaise foi, l’hostilité, le parti pris fielleux de dépréciations émises par les représentants de la bien-pensance bourgeoise.
« Cette création, nous en connaissons l’histoire presque jour par jour, par les lettres à Louise Colet. Elle fut longue et difficile pour des raisons qui tenaient moins au sujet lui-même qu’à ce que Flaubert voulait en faire ».
Personne, personnage, personnalité ?
On peut lire toute l’œuvre de Flaubert sans rien savoir de l’auteur, qui lui-même a écrit :
« Quand on lira Salammbô, on ne pensera pas, j’espère, à l’auteur ».
et qui aurait dit par ailleurs : « Madame Bovary, c’est moi ! ».
Se dégagera de la lecture une « idée » de la personnalité de l’écrivain, plus ou moins consciente, plus ou moins floue, plus ou moins « vraie ».
On peut approuver ou contester que la lecture d’un exposé tel que celui de Nadeau est utile, voire nécessaire à la compréhension de Madame Bovary, de Salammbô, de L’éducation sentimentale, de la Tentation de Saint-Antoine, de Bouvard et Pécuchet, des Trois Contes… La controverse existe.
On peut associer et dissocier les deux lectures, Flaubert devenant de toute façon chez Nadeau un « personnage » passionnant dont la « personnalité » complétera ou non l’image de l’auteur qui émergera de l’œuvre.
On peut tout et n’importe quoi.
Mais on ne peut pas ne pas être intéressé, si on l’est un tant soit peu par l’histoire générale de la création littéraire, par cet ouvrage de Maurice Nadeau.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, jeudi 23 octobre 2025
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L’auteur :
Maurice Nadeau, auteur d’une classique Histoire du Surréalisme et du Roman français depuis la guerre, a publié les Œuvres complètes de Flaubert (18 volumes. Éditions Rencontre, Lausanne). Il a dirigé de 1966 à 2013 la Quinzaine littéraire. Il a fondé également les éditions qui portent son nom.
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Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina (par Patryck Froissart)
Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina, L’Harmattan 9 avril 2019, 260 pages, 27 euros
Ecrivain(s): Marie-Paule Farina Edition: L'Harmattan

« Le rire de Sade ».
Que voilà un titre déroutant, dérangeant ! Volontairement provocateur ?
Associer au rire ce personnage vilipendé, voué depuis plus de deux siècles aux gémonies, accusé (à juste titre ou non, preuves à l’appui ou non, on s’en fiche) de délits sexuels mineurs, ce romancier maudit, interdit, emprisonné, interné, dont les porte-étendards de morale se sont acharnés à pilonner et brûler les écrits, ce marquis présenté comme la personnification extrême du mal, du vice, comme un individu tellement abominable qu’un terme désignant la pire monstruosité humaine a été forgé à partir de son nom… est-ce seulement imaginable ?
« L’irrésistible gaieté avec laquelle Sade raconte des « horreurs », qui en parle ? Qui en rit ? »
Le rire de Sade ? On peut encore s’interroger avant d’ouvrir le livre. On a envie de tordre la syntaxe, de lire en ce titre quelque chose comme « rire de Sade » voire « se rire de Sade ». Mais cette interprétation mettant en action autrice et lecteur/lectrice ne correspond guère, à la réflexion, à l’opinion largement partagée, relayée de génération en génération de critiques : on ne rit pas de Sade, on le censure, on l’anathémise, on le maudit, on le couvre d’opprobre, on le vêt d’ordure, on s’acharne à le jeter aux oubliettes de la littérature. Certes, par-ci, par-là, a contrario, un critique, un exégète, le « réhabilite », met en évidence un immense talent d’écrivain (Philippe Sollers, Annie Le Brun…), ou rappelle son engagement, son activisme, son radicalisme historiquement prouvés, dans les événements révolutionnaires, et en fait la raison, donc primordialement politique, de ses internements : Maurice Nadeau : Sade, l’insurrection permanente (Editions Maurice Nadeau – Les Lettres Nouvelles – février 2025).
Alors on fait l’impasse sur le titre, on entre dans le texte, et on comprend vite que Marie-Paule Farina dresse une représentation de Sade totalement nouvelle, originale, littéralement… révolutionnaire : il s’agit bien d’un Sade qui rit, d’un rire qu’il veut communicatif, comme le dit volontiers Flaubert qui conseille à ses amis de lire Sade jusqu’à la dernière page du dernier volume et de l’emporter en vacances pour s’instruire et s’amuser.
Et l’autrice ne s’en tient pas à ce coup d’éclat. S’exprimant à la première personne, prenant pour exemple sa propre expérience de lectrice, elle bouscule un autre préconçu : n’en déplaise à ceux et celles qui tiennent Sade pour un exécrable misogyne, elle affirme qu’il n’en est rien, que toute femme peut trouver plaisir à la lecture de l’œuvre sadienne, et va jusqu’à suggérer que Donatien destine à la femme certains de ses textes.
En épitaphe à La philosophie dans le boudoir :
« La mère en prescrira la lecture à sa fille »
Le chapitre premier s’intitule donc, incitatif, paraphrasant un titre de Sade lui-même (Français, encore un effort pour devenir républicains !)
« Femmes, encore un effort pour devenir sadiennes »
« Peut-être Sade ne réussira-t-il pas à nous communiquer son style, mais comment pourrions-nous résister à sa gaieté ? Comment pourrions-nous ne pas admirer le courage et la gentillesse d’un homme qui, après avoir découvert tant à Vincennes qu’à la Bastille ou à Charenton […] tous les types d’angoisse et d’inquiétude et toutes les distractions lui permettant d’échapper aux « farces » de ses bourreaux, écrit […] comme il le dit lui-même pour ses petits-neveux (que nous sommes) des histoires d’ogres et d’anthropophages, des histoires… peut-être capables, enfin, de faire s’asseoir les « méchants » pour lire et « jaser » un moment mais, à coup sûr, capables de nous faire rire de nous-mêmes, nous les « gentils », les « naïfs », les « sensibles » , et, pour tout dire, nous les « gentilles », les « naïves », les « sensibles » ? Car, doit-on le dire, Sade écrit d’abord et avant tout pour les femmes, pour les lectrices de romans, pour tous ceux ou plutôt toutes celles, éprises de « pathétique », d’«héroïque », de romanesque… »
Marie-Paule Farina va plus loin avec son sous-titre : Essai de sadothérapie joyeuse.
« Puis-je conseiller à tous, sans discrimination liée au sexe, un traitement que je nommerai la « sadothérapie ? »
« La « sadothérapie », un bain de jouvence pour les femmes… »
« Cure du corps et de l’esprit, aux effet secondaires inexistants, quel que soit le nombre de pages que l’on dévore quotidiennement, la sadothérapie fonctionne pour les amateurs de lectures philosophiques, pour les amateurs de romans érotiques, mais aussi pour ceux qu’aucun des deux genres n’attire, parce que ses dosages très particuliers provoquent une compulsion, aussi irrésistible que diabolique, mais reconnue, par les experts de tous les temps, comme bénéfiques pour la santé : le rire ».
N’est-ce pas délicieusement malicieux ?
Oui, il fallait oser. Qui n’a pas lu l’ouvrage pourra « rire » de la thèse. Mais, contre toute attente, lecture faite, elle se tient, n’est certainement pas une plaisanterie, un vaste calembour comme les aime Sade, même et surtout lorsque l’autrice précise :
« Nous ne sommes pas, quant à nous, obligés d’aimer tous les romans philosophiques ou tous les romans érotiques ou obscènes ou comiques pour aimer Sade. Personnellement, en tant que genre, je n’en choisirai aucun […]. Les romans érotiques m’ennuient, les romans philosophiques aussi, et pourtant j’aime Sade et je l’aime […] parce qu’il me traite comme quelqu’un d’intelligent, d’ouvert, de tolérant et que, pour une raison que j’ignore, quand je lis Justine ou Juliette j’ai l’impression de le devenir ».
Le deuxième chapitre porte un titre sans équivoque : « Apologie de Sade ».
En alternant et en mêlant avec une remarquable érudition éléments biographiques et bibliographiques, en multipliant, en illustration du parti pris de son exégèse, les extraits sadiens, l’autrice convainc : Sade, « obscène, burlesque, grotesque, comique » poursuit à sa manière son œuvre de révolutionnaire radical dénonçant « les abus d’une civilisation occidentale qui a l’enflure de la grenouille et veut subjuguer l’univers entier » en « utilisant le bas comique » pour des mises en scènes pouvant évoquer, selon elle, le gargantuesque rabelaisien.
Nouvelle lecture de Sade constituant une originale facette d’une œuvre dont on n’a certainement pas fini d’en découvrir d’autres, multiples, diverses, sans que jamais le champ en soit épuisé.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, Réunion, lundi 21 juillet 2025
L’autrice :
La philosophe Marie-Paule FARINA ausculte les écrits de Sade depuis les années 1980. À ce titre, elle a publié en 2012, Comprendre Sade (éditions Max Milo) et, en 2016, Sade et ses femmes. Correspondance et journal (Éditions François Bourin). Elle a participé au film de Marlies Demeulandre, Sade, monstre des lumières, diffusé par LCI le 13 décembre 2014 dans le cadre de la grande exposition homonyme.
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Bawab – Un héros de trop, François Momal (par Patryck Froissart)
Bawab – Un héros de trop, François Momal, Editeur Erick Bonnier 2025) 180 pages, 16 euros

Revoilà le bawab de qui on a partagé les petites misères, les bonheurs simples, les réflexions philosophiques de bon sens dans un précédent roman de François Momal intitulé « Le banc de la victoire », paru en 2020 chez Maurice Nadeau, et recensé dans notre magazine en janvier 2021 avec cet exergue :
Ce plaisant roman de société qui fait irrésistiblement penser à celui d’Alaa El-Aswany, L’Immeuble Yacoubian, a pour décor, lui aussi, un immeuble de cette ville du Caire, vivante, grouillante, turbulente, où se côtoient luxe affiché et misère visible, où s’exprime l’exubérance du paraître et où se refoulent les frustrations du mal-être, où fonctionne à l’époque du récit un réseau occulte mais efficace d’espions à la solde du pouvoir. Le personnage central, Tarek, est un bawab, c’est-à-dire un de ces gardiens d’immeuble devant qui et par l’intermédiaire de qui on ne peut éviter de passer lorsqu’on rend visite à des relations dans les grandes villes d’Afrique du Nord.
« Pour tous Tarek était le référent, le point fixe de l’immeuble autour duquel tout s’articule ».
Tarek, comme tous ses collègues, a en l’occurrence un statut social bien établi, dont il est fier, et dont il ne manque jamais d’étaler emphatiquement l’importance devant son épouse et ses enfants restés au village lointain, à chacune des visites fort espacées qu’il a l’occasion de leur rendre. C’est que l’immeuble de Tarek, qu’il appelle SON immeuble, le 4 Share el Nil, n’est pas un bâtiment de bas étage, mais une belle résidence bourgeoise sise sur la rive du grand fleuve…
Notre bawab, Tarek Aldarawi, passe donc toujours ses journées sur le même banc, devant l’entrée du même immeuble où se passent des choses pas toujours très… catholiques.
Pauvre bawab ! On devine que tu aimerais parfois être sourd, muet et aveugle…
Le gardien, statutairement, possède un double des clés de chaque appartement, ce qui peut être utile si un résident perd les siennes, mais qui constitue surtout un sésame indispensable pour Tarek, toujours chargé par le commissaire d’arrondissement Youssef Charif, dont la pleutrerie prend ici forte envergure, de rapporter systématiquement les faits, gestes, paroles, fréquentations, allées et venues des membres de cette société microcosmique.
Pauvre bawab ! Contraint aux basses courbettes devant le petit chef !
Sur ordre du fonctionnaire de police qui le traite comme un méprisable subordonné, le bawab fait ainsi usage du précieux trousseau, qu’il cèle ordinairement bien caché dans sa chambre de fonction, pour inspecter consciencieusement chaque appartement en l’absence de ses occupants, afin d’y récolter tout élément, tout indice, toute conjecture de nature à permettre au commissaire de compléter ses dossiers.
Pauvre bawab ! On te plaint d’être contraint à jouer l’espion malgré que tu en aies.
On retrouve parmi les résidents Matta Kassam, un héros national de la guerre du Kippour. A l’occasion d’une de ses discrètes intrusions, Tarek tombe sur une scène qu’il eût préféré n’avoir jamais découverte, et dont il s’empresse de faire part au commissaire, à partir de quoi les péripéties s’enchaînent, la tension monte, le fonctionnaire de police perd de son arrogance vis-à-vis de son humble espion, et se retrouve à son tour à trembler, à suer, à manifester la plus abjecte obséquiosité quand il est appelé à comparaître devant ses propres supérieurs.
Pauvre bawab ! Misérable acteur tout au bas de l’échelle d’un système policier !
« Tarek n’eut plus du tout ni le courage ni l’envie de porter la tasse de café à ses lèvres. Il était immobile sur sa chaise, tétanisé par le policier, se demandant quand viendrait s’abattre sur lui le dernier coup de patte fatal ».
Ce n’est pas tout. L’auteur intrigue en faisant état, sans en révéler la nature, de l’activité secrète du professeur de gymnastique italo-syrien Lorenzo, qui s’est réinstallé en Egypte après un bref séjour à Jérusalem. Dénouement inattendu, malgré quelques indices suspects semés ça et là par le romancier.
« Lorenzo Casarotti, ce lundi soir, repéra rapidement la petite enveloppe au fond de la poubelle du vestiaire des hommes ».
En parallèle, notre bawab rêve érotiquement aux charmes opulents et provoquants d’une autre habitante, madame Khattab. Qu’en adviendra-t-il ? Surprise assurée.
Pauvre bawab ! La chair a ses exigences… On te comprend.
L’auteur entretient de la sorte un suspense propre à captiver le lecteur, en entrelaçant chacune de ces intrigues, et en les entrecoupant de séjours du bawab sur le banc où son ami Younès, bawab d’un immeuble voisin, le rejoint régulièrement. Le banc reste ainsi, comme dans le premier roman de Momal, un élément primordial de l’espace narratif, poste de guet du bawab et siège régulier de ses intimes réflexions et de partages réguliers avec son collègue Younès, à la fois commensal, confident et conseilleur à la demande.
Pauvre bawab ! On sympathise. On ne t’oubliera pas.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, jeudi 24 juillet 2025
L’auteur :
Ecrivain français né en 1960, ingénieur de formation (et consultant dans le civil), François Momal a publié en 2014 un premier roman, Austin TX, Central Time (Ed. Unicité). Il est l’auteur de plusieurs textes et nouvelles parus dans la Revue littéraire en ligne, L’Inventoire, dans la Revue Rue Saint Ambroise, et dans la Gazette de la Lucarne (gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains rue de l’Ourcq 75019).
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Nous serons tempête, Jesmyn Ward (par Patryck Froissart)
Nous serons tempête, Jesmyn Ward, Traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Belfond (21 août 2025), 240 pages, 22 euros
Edition: Belfond

Les romans mettant en scènes esclaves africains et maîtres blancs dans les grandes plantations coloniales sont innombrables. Celui-ci tranche, rompt avec la tonalité générale des aventures romanesques du genre.
Annis, esclave dite « de maison », donc membre de la domesticité affectée aux travaux quotidiens de cuisine, d’entretien, de service, est la fille naturelle du maître et fruit du viol répété de sa mère elle-même esclave. Cette filiation ne lui confère aucun statut particulier. Elle fait partie des meubles, comme ses consœurs, comme sa mère qui n’a jamais été considérée par le maître autrement que comme pièce de valetaille tout juste bonne à servir ponctuellement d’objet sexuel et à exécuter sans relâche les tâches épuisantes qui lui sont dévolues.
« Ma mère m’a raconté le jour où mon maître l’a violentée. Comment il s’est planté devant elle, seule dans un des couloirs de l’étage, à la porte d’une pièce vide. Comment il l’a poussée dans cette pièce et l’a forcée à s’allonger sur le plancher ».
Annis apprend de sa mère l’histoire de sa grand-mère, Mama Aza, une des épouses d’un grand roi africain qui l’a vendue aux trafiquants d’esclaves.
« Tu es la petite-fille d’une guerrière. Elle était mariée au roi des Fons, c’est son père qui l’avait offerte […]. Le roi avait des centaines d’épouses guerrières. […]
Mama Aza aimait un soldat qui montait la garde à l’extérieur des murs du château et il est devenu son amant. Le roi les a envoyés tous les deux sur la côte, vers les Blancs et l’eau qui n’a pas de fin… »
Mama Aza, par tout ce qu’Annis en entend dire par sa mère, simplement nommée « Maman » dans le roman est la source originelle, est la terre d’Afrique et son âme et ses mânes, transportés, déportés mais vivaces, mais vivants dans l’enfer esclavagiste.
L’esprit de Mama Aza, pourvu du pouvoir de faire tomber la pluie, de lever vents, tempêtes et orages (d’où le titre annonçant le jour de la révolte), avivé, entretenu, nourri par les récits qu’en déroule indéfiniment Maman, le soir, dans le secret du bois proche de la plantation, est ainsi rendu tangiblement réel, omniprésent, ne quittant plus Annis, sorte d’ange tutélaire qu’elle appelle en ses moments de solitude, de détresse, avec qui elle dialogue, qui la guide, l’aide, la soutient et lui prodigue conseils, recommandations, interdictions, ordres voire menaces, chacune se plaignant épisodiquement de n’être pas suffisamment solidaire de l’autre.
« Je suis revenue à l’endroit de ma naissance pour souffler sur l’Eau, mais elle est restée muette. […] Nous, les esprits du vent […] on est bruyants. On se regroupe dans notre lieu de naissance et nos éclairs blanchissent le monde. Notre musique : le tonnerre. On danse… »
Le rôle théâtral, dans le schéma narratif, de ce personnage évanescent devient capital quand le maître, qui commence à s’intéresser dangereusement à la beauté métisse, virginale d’Annis, vend Maman puis, ayant découvert la relation saphique que noue la jeune fille avec Safi, une esclave de son âge, les vend toutes les deux à un ignoble marchand qui les emmène à La Nouvelle-Orléans enchaînées dans une longue colonne d’hommes et femmes à revendre qu’on fait avancer à coups de fouet.
Mama Aza accompagne sa petite-fille tout au long de cette marche interminable et infernale comportant son lot de périls naturels, de drames et de sévices, tout au cours de ce périple qui constitue la majeure partie du volume, et peut-être la plus poignante pour le lecteur, la suite, en la Nouvelle-Orléans, de la vie d’Annis n’étant certes guère plus heureuse. Mama Aza est là, qui symbolise la résistance, la rébellion, la résilience.
« Qu’est-ce que tu veux, Aza ?
_Que tu coures, répond Aza. Que tu coures dans la tempête. »
L’autrice a su, en intercalant dans le flux de l’action ces conversations empreintes, dans le discours de Mama Aza, de la poésie des traditions orales et du caractère fantastique des représentations africaines du cosmos et du divin, créer par intervalles des pauses bienvenues qui suspendent sporadiquement le cours tragique, haletant des événements narratifs.
« C’est quoi, l’Eau ?
_ Pour commencer à connaître l’Eau, dit Aza, tu devras mieux comprendre cet esprit. Et tu devras mieux comprendre le temps, l’univers. […] L’univers n’est pas une ligne droite, un sentier étroit. L’univers est une énigme ».
Le lecteur humaniste, ou tout bonnement humain, bien qu’il soit censé connaître et condamner l’horrible réalité historique de la traite négrière, de l’immonde commerce triangulaire et des conditions ignominieuses de l’esclavage de plantation, ne peut manquer d’être bouleversé, choqué, révolté par le récit d’Annis qui lui renvoie en plein cœur la tragédie subie par ses millions de congénères en une abjecte litanie de déracinements, de déchirements, d’avilissements, de déshumanisations, de travaux forcés, de souffrances physiques, d’humiliations, de privations, de révoltes suivies d’abominables châtiments.
L’empathie est d’autant plus immédiate que l’héroïne narratrice se raconte à la première personne, ce qui force le prompt établissement d’une inéluctable proximité et d’une assimilation essentielle entre le personnage et le lecteur, le JE d’Annis se confondant graduellement avec celui de ce dernier.
C’est puissant, un point c’est tout.
Patryck Froissart
Plateau Caillou (Réunion)
Samedi 2 août 2025
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Jesmyn Ward est née en 1977 à DeLisle, dans l'État du Mississippi. Issue d'une famille nombreuse, elle est la première à bénéficier d'une bourse pour l'université. Son premier roman, Ligne de fracture (Belfond, 2014 ; 10/18, 2019), a été salué par la critique. Mais c'est avec Bois Sauvage (Belfond, 2012 ; 10/18, 2019) qu'elle va connaître une renommée internationale, en remportant le National Book Award. Son mémoire, Les Moissons funèbres (éditions Globe, 2016 ; 10/18, 2019), s'est vu récompensé du MacArthur Genius Grant. Avec Le Chant des revenants, sélectionné parmi les dix meilleurs romans de l'année 2017 par le New York Times, Jesmyn Ward devient la première femme deux fois lauréate du National Book Award.
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19:30 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) |
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Une année chez les Français, Fouad Laroui (par Patryck Froissart)
Une année chez les Français, Fouad Laroui, Pocket (août 2011), 288 pages, 7,40 €
Edition: Pocket

Edité initialement chez Julliard en 2010, ce roman de Fouad Laroui, évocation romancée et romanesque de sa scolarisation dans des établissements français du Maroc, a été accueilli à sa sortie comme se situant entre Le Petit Nicolas et Le Petit Chose.
L’action commence en 1969 lorsque le jeune berbère Mehdi, ayant obtenu grâce aux démarches insistantes et dûment motivées du directeur français de l’école locale, une bourse de l’Etat français, quitte Beni Mellal (Maroc) pour l’internat du prestigieux Lycée Lyautey, un des joyaux du réseau de l’enseignement français à l’étranger.
L’auteur a judicieusement et talentueusement fait le choix de la narration à focalisation interne. Ainsi le lecteur, tout comme l’auteur durant le temps de l’écriture, retrouvant l’innocence et la naïveté de sa propre enfance
- perçoit par les yeux ébahis de Mehdi cet environnement que le personnage ressent comme énigmatique et déconcertant puisqu’il lui est totalement étranger par ses règles, par son architecture, par les codes de sens mystérieux régissant les divers lieux et moments de la vie collective, par la manière dont se comportent les adultes et les condisciples
- entend par les oreilles grand ouvertes de l’enfant le langage, pour lui nouveau, inouï, dans lequel s’expriment pions, enseignants, personnels divers, camarades de classe et de dortoir, un niveau de langue familier, parfois argotique, parfois grossier, parfois aussi volontairement exagérément châtié, dont il a du mal à saisir les nuances, souvent loin du français « normé » auquel il a été habitué dans son milieu d’origine, auquel aussi il se confronte dans le cours ininterrompu des lectures d’œuvres classiques dont il se nourrit insatiablement
- découvre par le palais dépaysé et par les narines perturbées de Mehdi le fumet singulier, la texture et la saveur indéfinissables, absolument surprenantes de la nourriture de l’internat, en premier temps celles du hachis parmentier, plat de référence de la cantine, et les arômes et effluves d’autres mets de la cuisine des cambuses scolaires françaises qui lui sont totalement exotiques : « Mehdi plongea sa cuiller dans la boule jaune et goûta avec précaution ».
- pâtit, en vive empathie avec Mehdi, d’humiliations de circonstance (l’affaire du pyjama rose), de crises passagères d’angoisse et de découragement, et de pénibles séquences de difficultés de compréhension et de communication qui l’amènent à se demander à plusieurs reprises : « Qu’est-ce que je fais ici ? »
- prise la bonté et la générosité des parents français d’un des condisciples de Mehdi qui proposent de le prendre en charge le samedi et le dimanche et le traitent alors comme leur propre fils
Fouad Laroui a su mettre en évidence, sans se soucier de quelques anachronismes (en 1969 les écoles primaires au Maroc n’étaient plus dirigées par des personnels français), certes en grossissant parfois le trait lors de la reprise amusante des clichés (la farce des dindons), en usant quelque peu, toujours avec un humour bon enfant, de la caricature, en faisant fi de certaines invraisemblances, les clivages culturels, les difficultés potentielles d’intégration sociale, mais aussi en contrepartie les formidables capacités d’adaptation dont peuvent faire montre des enfants coupés de leurs racines, de leur famille, des coutumes et traditions de leur communauté natale.
Allons, recouvrer le temps d’une lecture nos yeux et notre âme d’enfant ne peut nous être que salutaire…
Patryck Froissart
Plateau Caillou, dimanche 17 août 2025
Fouad Laroui est un économiste et écrivain marocain, né à Oujda en 1958.
Après des études au Lycée Lyautey à Casablanca, il passe par l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées en France, dont il sort ingénieur. Après avoir travaillé dans une usine de phosphates à Khouribga (Maroc), il retourne en France et obtient un doctorat en sciences économiques. Il part pour le Royaume-Uni, où il passe quelques années à Cambridge et à York et part vivre à Amsterdam où il enseigne l'économétrie puis les sciences de l'environnement à l'Université. Parallèlement, il se consacre à l'écriture.
Auteur prolifique, en mai 2013 il reçoit le prix Goncourt de la nouvelle pour L’Étrange Affaire du pantalon de Dassoukine. En octobre 2014, il reçoit le grand prix Jean-Giono pour Les Tribulations du dernier Sijilmassi…
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19:28 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) |
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Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke (par Patryck Froissart)
Nu & continu, Textes et illustrations : Christoph Bruneel & José Vandenbrouke Editions de l’Âne qui butine - 1er juillet 2025, 166 pages, 22 Euros

Après Pubers, pietenpakkers, Pubères, putains de Jean-Pierre Verheggen, Quand le merle blanc d’Anne Letoré, Quemhrf en manège de Christoph Bruneel, Moby Dark de Jacques Cauda, ouvrages hors normes édités chez L’Âne qui butine, recensés dans La Cause Littéraire, voici NU&continu (sic), de Christoph Bruneel et José Vandenbroucke publié chez le même éditeur butineur aux grandes oreilles.
Sont-ce braiements d’ongulés que les auteurs déclinent poétiquement et prolifiquement sur plus de cent trente pages ?
On peut l’admettre, sous condition de vouloir bien reconnaître que les ânes ne sont pas des ânes, mais des êtres doués de la remarquable faculté de percevoir avec acuité, tout en butinant le pissenlit dans leurs pâtures, la folle sarabande des paysages et le délirant tournicotis de l’agitation humaine.
Alors les prétendus brayeux sont reconnus comme talentueux aèdes, certes souvent tonitruants, mais capables d’exprimer avec toute la puissance de leurs hi-hans l’intime et indéfectible relation qui unit l’homme NU (sic) à la nature, qui lie l’homme animal social en contiNU (re sic) à la cité, qui l’inscrit crûment dans l’apparente banalité du quotidien, qui le ramène à sa condition et qui le définit dans son rapport intime avec autrui et avec soi.
Le poète ici est incontinent. Il ne se force pas à produire, à composer selon quelque norme, selon des règles quelconques de prosodie, selon même la définition admise de la poésie dite libre, c’est son verbe qui flue, qui déborde, en une folle et jouissive logorrhée, en toute autonomie, en totale liberté, en absolue fantaisie. Le poète laisse couler, se soulage, en une miction impétueuse, moussante, éclaboussante comme la drache de l’âne qui pisse. On est bien dans la poésie gaiement délirante du saut de l’âne, on passe de l’âne au coq, chaque mot en appelle un autre, de chaque image en naît immédiatement une autre, par connotation de hasard, par interconnexion phonique, par l’évocation, la suggestion, le calembour, ou par…rien. On va de l’avant, on retourne en arrière, on prend le chemin qui vient sans se soucier de prévoir où il mène, on erre, et on se laisse emporter dans un vagabondage poétique plaisamment chaotique, drôlement cahotique, ponctué de multiples sauteries.
[et les mots m’emportent vers leur folie paralysée
réfléchissons-nous conjuguons-nous sans faute
commençons la revalidation infernale
le tralala-rouge des mots posés
soyons le chambellan chambardant la chamelle chambrée
à la page nonante autrement dit soixante-dix
avec son préfixe prostré, en vue de prostituer ma poésie]
Pour dire les choses de manière plus « académique », ce jet contiNU (sic) pourrait parfois passer pour une expérience d’écriture automatique. Ce n’est pas aussi simple.
Dans le cours d’une lecture aussi débridée qu’elle soit (car un tel texte se doit d’être parcouru au trot, au galop, à bride abattue), sans qu’on ait besoin de se livrer consciemment à une analyse du discours, les synapses s’activent : des relations intratextuelles surgissent, des récurrences significatives apparaissent, des thèmes obsédants émergent, romantiques, bucoliques, idéologiques, historiques, mystiques, cosmologiques, linguistiques, psychanalytiques…
[je suis celui qui confond
son Soi avec son Autre]
… surviennent en un désarçonnant bric-à-brac des références à des éléments culturels divers, volontairement hétéroclites, dans le domaine de la musique, de la chanson, de la littérature, de l’actualité socio-politique, du bilinguisme belge dont on retrouve l’illustration en maints mélanges de français et de flamand, du multilinguisme avec des intrusions de néerlandais, d’anglais, d’italien…et des réflexions métalinguistiques sur l’arcane de la création poétique…
[l’autre ‘Autre’
trouvère de la con-ti-NU-a-tion
n’a pas dit son dernier mot
un poème sans fin lui sied bien
il fait mouche à chaque fois
aucun style d’écriture
aucun amphigouri ou babélisme
ne lui échappent
ne lui résistent
dans son conservatoire
et pourtant
le silence]
… se nouent des affirmations répétées d’attachement, sans chauvinisme au demeurant, au terroir, au village, à la cité, à ce petit coin de vie où l’âne butine à la frontière belgo-française… et l’incohérence paradoxalement s’organise.
[être nu comme un Flamand dragonesque
chantons cet hymne sans parti ni patrie
près de chez nous près de la gare
sous le pont à Mouscron]
… des allusions récidivistes à leur complice en écriture littéraire déjantée, le poète éditeur Jacques Cauda, à qui est dédiée, par son titre, la dernière grande partie de l’ouvrage :
Coda (-DA)
Lequel Cauda, sans nul doute, ne désavouera pas l’écoulement exubérant de cette prose poétique d’une vingtaine de pages, vertigineuse dès les premières lignes :
[contrer tout intrus et imposteur afin d’avancer dans une fin d’histoire sans Sainte Immaculée Conception ni coronanana où la NUe Sainte Druuna, maîtresse stripteaseuse, fée du néant & gamahucheuse du bienséant, se laisse cabrioler à sa demande et de plein gré par les harengs de Pasiphaé…]
On voudrait pouvoir citer tout le livre.
Allons, une dernière lichette, pour le plaisir :
[j’ai regardé les feux d’artifice au bord du fleuve à Warcoing
war is over
art ne rat
art intro guerre exit
le roi Dagobert enfin dans son fritkot
pour servir des half & half
mais je n’ai plus faim
je n’ai plus soif
s’il te plaît
plus de couques de Saint-Nicolas]
Au terme de cent-vingt pages de divagation d’un lyrisme frénétique, on a droit au texte original, en flamand, d’un poème de Guido Gezelle (1830-1899) : Het Schrijverke, dont une traduction par Bruneel figure au sein du livre, et une présentation des deux auteurs par eux-mêmes.
Et ce n’est pas tout : en prime, sept superbes collages de José Vandenbroucke et…gâteau sur le gâteau, une recette d’Anne Letoré pour fabriquer soixante UbuSpeculoos.
[Forme du biscuit : sur un carton épais dessiner le contour du Père Ubu, couper cette forme qui servira d’emporte-pièce].
Le livre, tiré à 317 exemplaires numérotés, est d’une facture esthétiquement réussie, comme tous ceux publiés par l’Âne qui butine.
De la belle ouvrage donc, dans cette collection dont le nom, Amphisbène, porte en soi toutes les promesses d’une poésie énigmatique, proprement… ubuesque dont les clés se trouvent possiblement dans ces deux définitions :
- L'amphisbène est représenté avec la partie lumineuse ailée et la partie ténébreuse membrée (avec une paire de pattes écailleuses). Sa symbolique est celle de la victoire du Bien sur le Mal.
- L'amphisbène est un reptile fouisseur d'Amérique tropicale, dont la tête et la queue sont très ressemblantes et qui peut se déplacer dans les deux sens.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, mardi 16 septembre 2025
19:26 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) |
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12/10/2025
Mon lexique chti, par Patryck Froissart
Lexique des parlers de ch'coin-là
Abanner (s'): s'abandonner, se laisser aller, se prostituer
Abéqui: bouche bée (bec ouvert)
Abille, abile : vite, dépêche-toi, dépêchez-vous !
Abusieux: séducteur
Acali : plein de cals
Acater : acheter
Achitoter (s'): se parer avec affectation
Accorchu, écourcheux : tablier
Accourché : raccourci
Acoitir (s'): se tapir
Acruir : mouiller
Affiert : adroit, habile
Affique: épingle
Aflatter : caresser, câliner
Affuter (s'): se débrouiller
Affutiaux : petits ornements ; parties naturelles de l’homme
Afolure: contusion, blessure
Agache : pie
Agaïant: salamandre
Agarchonner (s'): fréquenter les garçons
Agazoulier un enfant: le pousser à babiller
Agligner (s'): s'agenouiller
Agobiles: objets qui n'ont ni usage ni valeur
Agneuse: acariâtre
Agriner(s’) : devenir mauvais, en parlant du temps
Agripard : patron avare
Agroulier : griffer, égratigner
Agroyer: agripper
Aheuré : dont les horaires sont strictement réglés
Ahoquer : accrocher, faire un accroc
Aïon : échoppe non couverte
Ajouque : jeune effrontée
Ajouquer (s’) : s’accroupir
Alboidier : insulter, injurier violemment
Albran : voyou, vaurien
Allourder: séduire
Amelle : grosse armoire
Amicloter : langer, dorloter, pouponner
Amitieux: affectueux
Anaine : chenille
Ancher : respirer mal, avoir le souffle court
Antipane: voile, rideau qui habille l'autel
Anusse: médaille pieuse qu'on porte au cou
Aplaidier: vanter les qualités de ses marchandises
Apotager: salir, abîmer
Applommé : épuisé, accablé de fatigue
Arambiles : vieilles choses sans valeur
Arménaches : gravats, décombres
Arbotter (s’) : se rhabiller
Arbraquette : binette
Arche-noé: salle de cabaret
Archelles : baguettes de saule, ou d’osier
Archiner (substantif) : goûter (substantif)
Archiner : manger son goûter
Arlander: lambiner, s'attarder
Arlaque : enfant bruyant, tapageur
Arlicotter: secouer, branler, agiter
Arlocher : secouer, branler, agiter
Armontière : début d’après-midi, moment où on reprend le travail après le dîner
Arnitoiles : toiles d’araignées
Arnu : orage
Arpassure : café de deuxième ou troisième passage
Arpillant: cupide, âpre au gain
Arsaquache ou rassaquache : ce qu’on retire de la soupe pour une préparation à part
Arsaquer : retirer
Arsarcir : raccommoder
Arsoule : ivrogne
Artau: grand repas
Artoils : orteils
Arvoyure(à l’) : au revoir
Arwétier : regarder
Atapir (s'): se cacher, se tapir
Atargète: cabaret où on s'attarde
Attriau, atériau: gorge, poitrine
Aveule : aveugle
Avitin: legs, héritage
Babeluttes :bonbons tendres au goût de caramel et de cannelle.
Babotte : petite lucarne de pignon
Bacatiau: voir basse-campe
Badine(à l’) : bras dessus, bras dessous
Badoulette : femme qui a beaucoup d’embonpoint
Bafiousse : baveuse
Bager: embrasser
Baiou: qui regarde bouche bée, autant avec les yeux qu'avec la bouche
Baisse : baiser de salutation sur la joue (il convient d’en échanger quatre dans le Nord)
Balon: bonbon commun
Balouffes : grosses joues, bajoues
Baquetée:os et déchets de viande que le boucher vend à bas prix
Baraquins : forains, gens du voyage, habitants d’une caravane
Barlicot: sexe masculin
Barou : tombereau
Barziner : bruiner
Basse-campe : cabinet, lieu d’aisances
Basse-danse : jeu amoureux
Batinse : poutre
Baudelée: charge que porte un baudet
Baudesse: féminin de baudet
Béfeler : baver
Bébelle: (faire bébelle): caresser le visage d'un enfant en disant « fais belle » ou « fais bébelle » pour le faire sourire.
Béber: sein
Bénache : heureux, content
Berdéler : marmonner
Berdouille : boue du Nord
Berlaffe : claque, gifle
Berlière: lambeau d'étoffe – à berlières: en lambeaux
Berlinque : fille facile
Berloquer : baller, balancer
Berquinné: contrefait, qui a les jambes tournées
Bertonner : rouspéter
Bèrziner : se remuer
Beubeux : frères de la Miséricorde qui consolaient et encourageaient les suppliciés
Beuter : regarder sans être vu
Biblot : sexe masculin
Biecquebos : pivert
Biéquer: se dresser naturellement, bander
Bigorgner : regarder en louchant
Bilonbaines : testicules
Bilteux : joueur, passionné des jeux de hasard
Binuber : se marier en secondes noces
Birlongeoire : balançoire
Bisbisse : conflit
Biscaïen : grosse bille en fer
Bistoque : cadeau, récompense
Bistouille : café très chaud auquel on a ajouté une dose d’alcool de genièvre
Blache : pâle, blafard, blême
Blandir: flatter, caresser (ancien français)
Blèfer: baver (de plaisir, de gourmandise)
Bleusse: histoire sans fondement, carabistoule
Bofe : cave
Bondi : pli fait au bas d’un vêtement pour le raccourcir
Boquet : écureuil
Borègne : habitant du Borinage
Boreine : pipe grossière
Boudaine : nombril
Boudinette, boutinette : ventre, nombril
Bouleusse : grande bassine à lessive, qui servait aussi pour le bain du samedi soir
Bourlotte, ou bourbotte : jeune fille grasse
Bouriauder: torturer
Bouserer: couvrir de bouse
Bowète : galerie, trou, boyau de mine
Bradé : gâté, dorloté
Brain : merde
Brayette: braguette
Brayou, brayousse : pleureur, pleureuse
Brèle : bon, bonne à rien
Briquet : désigne deux tranches de pain collées l’une sur l’autre et fourrées de divers composants. Terme beaucoup plus beau que l’horrible anglicisme « sandwich »...
Brissaudage, brissodage : gaspillage - Brissoder : gaspiller, perdre – Brissodeux, brissodeuse
Broquer :beugler
Broudier : derrière, cul
Brousé : sale, sali
Buot: buisson
Buresse: lessiveuse, laveuse
Burne: excroissance, nodosité sur les branches d'un arbre
Busette: bec de bouilloire, ou de cafetière
Busier : penser, réfléchir, méditer
Caberdouche: cabaret louche
Cachaloques : terme chti pour désigner des collecteurs de vieux chiffons
Cache : chasse
Cachifs : chassies matinales
Cado : chaise pour bébés
Cafotin: partie naturelle de la femme
Cahuler: criailler
Calauder: bavarder, caqueter
Calo : bille
Camanette: cancanière
Camoufliache: restes de viandes qu'on fricasse
Camousser : moisir
Campe : pétard – camper : exploser
Campernouille: salope, putain
Camuche : niche à chien
Candroule: chandelle
Cantiaux : fesses
Capageoire: femme dépensière
Carabistoules : histoires à dormir debout, fadaises, mensonges
Carée: grande quantité
Carmène: viande de basse qualité
Carnasse: cartable
Carrette : charrette, voiture, automobile
Cartoufles : pommes de terre
Catibés :mûres (baies)
Catimurons: baies du roncier
Catoulles : chatouilles
Caudron: renoncule
Caufourer:s'échauffer, fermenter, démanger
Cazéye : asticot, larve servant d’appât pour la pêche
Chanonesse : débauchée
Chenique : alcool fort
Chicklet : chewing-gum
Chiler: siffler (vapeur)
Chine: grimace
Chirloute : mauvais café
Choler: bousculer
Cholette : boule en bois
Chouiner: fesser
Chuchette : boire sin jus al chuchette : boire son café à petites gorgées en laissant fondre le morceau de sucre le plus lentement possible sur la langue. C’est un art difficile.
Cinsier : fermier
Claquart: pétard
Codin : jeune coq
Comodieux: riche
Convers: retraite, abri. Commerce amoureux (ancien français)
Cotron : cotillon, jupe
Cotronner : avoir une relation charnelle avec une femme
Cougnolles ou coquiles : brioches traditionnelles de la Saint Nicolas ou de Noël
Coule : couille
Coulonneux : terme chti désignant un éleveur de pigeons voyageurs à concours
Counette : sexe de la femme
Courtil : jardin
Coyette (être à s’): être bien
Crane : beau, bien arrangé, bien habillé
Crape : salissure; femme malpropre
Crapé : sale, terreux, crasseux
Craque: mensonge
Cras-nez : morveux
Cron, cronque : contrefait, contrefaite
Croupette (à) : accroupi
Cru, crute : mouillé(e)
Cruauder : arracher les cruaux, les mauvaises herbes ; sarcler
Cufarte : grosse femme paresseuse qui aime s’avachir au coin du feu
Cul païelle (à): à la gredindelle
Cutourniaux :culbutes, pirouettes
Dache, dachette : clou
Dal : cochon, verrat
Dallache : désordre – Queu dallache ! Quel désordre ! Quel gâchis !
Débauché: attristé, malheureux
Décafoter : fouiller, gratter
Décampe: étage
Décarocher : raconter n’importe quoi, délirer
Déconcané : décontenancé
Défiquier: décolleter, découvrir la gorge
Déflinquée : maigre
Défunquer : mourir
Dégavarlé : qui a la poitrine découverte
Déglaminter (se) : se lamenter
Dégrivaler: dégringoler
Déguène: allure, comportement
Dékerquer: décharger
Délaque(cha quéiot al) : il pleuvait des trombes
Déloufer : vomir
Démaflié: mal en point, en particulier un lendemain de fête trop arrosée
Démandibuler : casser la mâchoire
Démaquache: vomissure
Démousquinage: démolition, destruction
Dénorter : changer d’avis
Desbotter (se) : se déshabiller
Desgoncé: déçu, désappointé
Destriver : nier
Détricher: séparer, trier
Dévérinner (se) : se déhancher, comme si on est monté sur un vérin
Dévirouler: dégringoler
Déwanner : sortir qqch d’un orifice étroit, dégainer
Djèter: bourgeonner
Drache : pluie
Dringuelle : pourboire, étrenne
Drisse : diarrhée
Droule : femme de mauvaise vie
Droulion : servante sale, souillon
Ducasse : fête foraine communale annuelle
Eauffe (ou auffe, hauffe, wauffe): gaufre
Ebeulé : ahuri
Escafiotte: cosse des pois, fèves, haricots...
Ecafure : pourboire – Voir aussi dringuelle
Echuché d’Bermerain : avare
Eclette : éclat d’ail
Eclites : éclairs
Ecloi: urine
Ecour : entrecuisse
Ehancé : hors d’haleine, essoufflé
Ehure, hayure ou haïure: haie
Emberdouiller, imberdouller : couvrir de boue, de berdouille
Embroquer (s'): s'endormir
Enfunquer : empuantir, s’agissant particulièrement de fumées
Erloqueter: wassinguer
Ennoeiller: regarder une chose avec l'envie de se l'approprier
Ensacquer: mettre en un sac
Epardre: répandre, épandre
Epautrer : écraser, aplatir
Epoquer: acculer contre un mur
Epoufer (s'): s'étouffer (de rire)
Equette : copeau
Escafoter : gratter, tisonner, tripoter
Escamiau: partie surélevée d'une grange
Esclachoire: lanière
Espiture : éclaboussure
Esquinté : fatigué, fourbu
Estabrique: partie naturelle de la femme
Estoquer(s’) : s’étrangler, s’étouffer
Etole, étolette : petite construction annexe, en jardin ou attenante au corps de logis, débarras, pièce à charbon. Pouvait être l’abri nocturne d’une chèvre, ou d’un mouton
Fache : couche, lange
Fafiéler : bredouiller, en bavant ; parler avec difficulté
Farcé : en retard, pour ne s’être pas réveillé à l’heure
Fiche: suppositoire
Fième: mucosité
Flatte : bouse de vache
Fonc, foque, foncques : seulement, rien que…
Fouan : taupe
Fricadelles : boulettes frites de pain (trempé dans le lait et la bière) et de hachis de bœuf et de porc
Frimaire : homme grand et maigre au caractère flegmatique
Frioler: frémir (eau sur le point de bouillir)
Fronchiner: tortiller
Froucheler: tripoter, peloter (une femme)
Fucheau : putois
Gadroulier: toucher, caresser
Gadrouliète: mijaurée, précieuse
Gaïette, ou gaillette : morceau de minerai de houille, qui se ramassait sur les terrils
Gailler, gaille: noyer, noix
Gaiole : cage
Galatasse : cabinet de verdure
Gardin: jardin
Gaudinette: jeune fille vive, qui aime le plaisir
Glaine : poule
Godain: braises sous la cendre
Gogue: noix
Grisir : devenir gris
Groéte : petite fille méchante, qui se conduit comme une furie
Grognou, grognousse : grognon, pleurnichard, pleurnicharde
Grolle : espèce de corneille qui a un cri fort désagréable
Gruger : avoir froid
Guernoter: grelotter
Guerziller: grelotter
Guerzin: grésil, petite grêle
Gueulette : petite bouche
Guife : figure, visage
Guignette: œillade
Guiler: avoir peur, fuir le combat
Guince : cuite, ivresse – Queune guince ! Quelle cuite !
Guinse (faire el) : faire la noce
Halau : saule
Hogéneries : violences sexuelles contre femme
Hoguiner: se livrer à des hogéneries
Huche : porte, huis – Va-t-in à l’huche : sors d’ici ! Prends la porte !
Huchelet: petite porte qui s'ouvre dans une plus grande
Hurion: hanneton
Imberner: enduire
Infliquer(s’) : se faufiler
Infuter: enfoncer
Ingrinquer (s’) : se coincer
Inquenne: échine
Inraquer : embourber
Inrasasiape : insatiable
Joquer : s'arrêter, stopper
Laitison : pissenlit blanchi dans une taupinière
Lamplumu : compote de pommes repassée au four
Langreux, langreuse : squelettique
Leu : loup
Libouli : sorte de crème pâtissière
Louchet : bêche rectangulaire
Louppe : lèvre – Faire s’louppe : faire la grosse lèvre, bouder
Loute, biloute, louloute : termes pour désigner le sexe masculin; apostrophes affectueuses : viens chi, m’loute : viens ici, mon enfant…
Lumechon : limace
Machuqué : abîmé, piqué
Maclotes : grumeaux
Magonion : soufflet, gifle, claque
Maguet : bouc
Malo : taon
Malotter : disputer, corriger
Mangoniser:donner bonne apparence à ses marchandises
Manoque : panier dans lequel on fait nicher les pigeons
Manoqueux : paresseux, pédant
Mappe : bille
Maquée: fromage blanc
Marale : gamin sans expérience
Margnoufe : coup
Marie-madou : femme obèse
Marmouser: marmonner
Marouner: courir les filles (ou les garçons)
Matte : fatiguée
Mayète : menu bois pour allumer le poêle
Méquène : servante; jeune fille
Michorelle : pince-oreille, forficule
Miler : guetter, épier
Miroulle : richard
Misseron : moineau
Miue ! Mange ! du verbe mier, manger
Mofler: recaler (à un examen)
Molettes (faire des): faire des manières
Mordreux : méchant, prêt à mordre
Mouflu: synonyme de auflu
Moulon : asticot
Mouser : faire la moue
Moussoile : belette
Moute-li : montre-lui
Mouter : traire
Mouviar : merle
Muchette : cache-cache – se mucher : se cacher
Muterne : motte de terre couvrant une taupinière
Nactieux : qui fait le difficile, le dégoûté
Naquer : renifler, humer – Substantif : naque : malpropre
Naquetout : mêle-tout
Nasse : morve
Négresse : poêle à charbon
Niflette : nez qui coule
Nique doule : couillon
Noirglache: verglas
Noncalieux: paresseux
Nonuches : choses sans valeur
Noulle : nouille
Osielle: femme qui n'a pas très bonne presse
Ossiaux : os
Pallée : pelletée
Panchelot : ventru, pansu
Pane: tuile
Patacons :rondelles frites de pommes de terre
Paterliqueux: dévot qui perd son temps à prier
Paterliquier: réciter (des prières)
Patiau : 1- boue 2- emmerdement – Queu patiau ! Quel ennui, quelle merde !
Patriquer: patauger
Peineux: honteux
Pennetières, peimes-tierre, pétotes : pommes de terre
Péoule : coureuse
Pépette : derrière, cucul (enfantin)
Perchèle : bleuet, barbeau
Pertéloir: anus
Perziais : nom rouchi de Préseau (près de Valenciennes)
Pétote : pomme de terre
Pétrole: conte, mensonge
Pévèle: pâture
Piessinte : petit sentier
Pipioter: piailler comme un oisillon
Pis : puis
Pleumer: éplucher
Plousse: coureuse
Pluquer: manger lentement, à petites bouchées, sans appétit
Polir: repasser (le linge)
Polissage: action de polir (cf ci-dessus)
Poquettes volantes : varicelle
Pourcheau de mur : cloporte
Pourrisse: féminin chti de pourri
Praute: blague
Prone ( avoir s’) : être soûl
Prones : prunes
Pureler : épandre sur un jardin le contenu de la fosse d’aisances
Purière : fosse à purin
Quéière : chaise
Quéïr : tomber, choir
Quénèque : bille
Querpillon : trottoir
Querre : chercher
Quervé (être): être soûl
Queuette (faire) : faire l’école buissonnière
Queule : chiendent
Queveau d'l'apocalisse: le cheval de l'Apocalypse (femme grande et maigre)
Quier : chier
Racoufter (se) : se rhabiller
Rafantir: retomber en enfance
Ragrigner (se): se ratatiner
Ramoncheler (se) : se recroqueviller
Randouiller : frapper fort
Rapiat : avare, grippe-sou
Raquion : crachat
Rasiner : racler un plat, une casserole..., y ramasser ce qui y reste, avec un morceau de pain, par exemple.
Raton : gifle
Ratons : crêpes
Rébulé : son de blé
Reculot : dernier-né d’une fratrie
Réhu : fatigué
Renculoter : pousser, acculer dans un coin
Répamer, rispamer : rincer
Rhabillures : habits neufs
Rigaudaine : rossée
Rigodée : averse abondante
Rimée : gelée blanche
Rinflinquer : répliquer vertement
Robiner : glaner
Roïette : petit sillon
Romatiques : rhumatismes
Roupieux: honteux
Rouselant: rougissant, rouge de bonne santé
Ruque: motte
Russes (avoir des): avoir des difficultés, des problèmes
S’agriner : devenir mauvais, en parlant du temps
Saint Quertophe: saint Christophe
Saisissure: frayeur vive
Saquer : tirer, prendre – Expression : « Saque d’dins, ch’est du bège » : Sers-toi, prends-en, c’est du belge (ce n’est pas cher, c’est du produit de contrebande)
Sauret d’étalache : personne très maigre
Sauret : hareng saur
Sécral : personne très maigre
Seille, seilleau : seau
Souglou ou seglou : hoquet
Sourite: souris
Taïon : bisaïeul
Tape-daches : pied de cordonnier
Taques d’antile : taches de rousseur
Taudion : logement étroit et sale
Tchier : chier
Tertousses : tous
Tianbernant (daller in) : marcher les jambes écartées, comme si on a quelque chose qui pèse dans la culotte
Tignon : chiendent
Tioire: femme ayant la mine pâle
Tiot, tiotte : petit, petite
Tiot bite: s'emploie pour apostropher un jeune garçon à qui on veut signifier qu'il n'est encore qu'un enfant
Tirlibibis : jeux de hasard dans les ducasses
Torsélion: trognon
Tortiner : perdre du temps, traîner
Tototes : seins – Synonyme : gougouttes
Toubac: tabac
Toudis : toujours
Tourbisions: vertige
Tourpiner: mijoter, comploter
Toutoule : fofolle
Toutoute: chienne de compagnie
Tranenne : luzerne
Trottement: tout de suite, vite
Troule : femme de mauvaise vie
Troussepète: fillette dont le jupon est retroussé à l'arrière, pour éviter qu'il se salisse
Truches : pommes de terre
Truiette : petite cochonne
Tubin : petit seau
Tuter : sucer
Vingt diousses : vingt dieux (juron)
Vir (verbe) : voir
Vitrot: grand-mère vitrot (dont on attend la mort et l'héritage)
Warlouque : qui regarde de travers (au propre et au figuré)
Wandroule : coureuse, prostituée
Wiche : biloute
Yard: liard, sou
Yoïche : visqueux
Yoyotte : ingénue
Zièpe: savon mou
11:43 Écrit par Patryck Froissart dans Chti, Mes ouvrages publiés | Lien permanent | Commentaires (2) |
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31/07/2025
La mémoire délavée, Nathacha Appanah, par Patryck Froissart
La mémoire délavée, Nathacha Appanah (par Patryck Froissart)
La mémoire délavée, Nathacha Appanah, Mercure de France, collection Folio, 6 février 2025, 150 pages, 7,60 €
Ecrivain(s): Nathacha Appanah Edition: Mercure de France
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15:54 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) |
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