08/06/2022

La Djouille, Jean Pérol

La Djouille, Jean Pérol

Ecrit par Patryck Froissart 13.12.14 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanEditions de la Différence

La Djouille, août 2014, 288 pages, 20 €

Ecrivain(s): Jean Pérol Edition: Editions de la Différence

La Djouille, Jean Pérol

 

Jean Pérol figure dans les chroniques de La Cause Littéraire en tant que poète, pour son recueil Libre livre. On le retrouve ici romancier.

La première partie du livre est un roman du crépuscule. Le narrateur, professeur retraité, retiré dans la solitude « d’un trou, à la frontière de l’Ardèche et des Cévennes », se raconte à la première personne, en une sorte de passage en revue, qui prend parfois l’air du bilan, de certains des chapitres de sa vie, de ses échecs, sur un ton désabusé, avec des accents souvent misogynes et plus généralement misanthropes, le tout empreint d’une forte dose de lucide auto-complaisance.

« […] j’étais las des femmes, de leurs querelles, de leurs becs de vautour et de leur rapacité. J’étais encore plus fatigué des hommes, qui en fait de becs et de serres, n’avaient rien à leur envier. Et finalement lassé aussi de jouer à me faire croire que je ne songeais qu’à la mort. Allez, Valéry, il fallait tenter de vivre ! »

Il fait rapidement la connaissance de Fabien, jeune homme du village, qui apprécie progressivement sa compagnie. Au fil de leurs conversations, le professeur suit le parcours de formation de Fabien et l’évolution de sa liaison avec la jeune Clara, fille du docteur du lieu, provinciale qui ne rêve que de ne plus l’être, tandis que Fabien découvre peu à peu le passé, qu’il aime à trouver aventureux, de son nouvel ami.

« J’interrogeais Fabien, visite après visite, en une série d’avancées prudentes […] Ses remarques, ses brefs commentaires, en coups de fouet, ponctuaient souvent ses propos d’un humour “acid soft”, propre à sa génération… »

Cette première partie, lente, mélancolique, alterne souvenirs d’un séjour que le narrateur, nommé au prestigieux lycée de Kaboul, a effectué en Afghanistan à l’époque de la soviétisation du pays, échanges avec Fabien, confrontations de commentaires sur le contexte du temps de l’écriture (le début du XXIe siècle), et réminiscences douloureuses de la liaison passionnée, du mariage, et de la séparation impardonnable qu’a vécus le professeur avec Justine, qu’il a connue à Kaboul.

L’écriture de Jean Pérol y est celle d’un poète, d’un amoureux des mots, du rythme, du phrasé, et n’est pas sans rappeler au lecteur la majesté, le cours tranquille autant qu’irrésistible de l’expression proustienne, alors que le narrateur ressasse cette interrogation toujours en vaine attente de réponse sur la pertinence du temps perdu et sur celle du temps qu’il reste à perdre, avec la récurrence de l’image symbolique de la Djouille, cet oued afghan qui emporte tout et se perd dans les plaines de l’oubli.

« Passé un certain âge, ce qui nous plombe et nous empêche de réaliser quoi que ce soit, c’est la perception claire, aiguë, fusillante, lancinante, crépitante, de l’inutilité de tout. Tout fut, même l’avenir. Comme ils disent ici au café du village : l’avenir, c’était bien mieux avant ».

L’avenir de Fabien va rejoindre le passé du professeur. Leurs histoires, après s’être rencontrées et avoir eu pendant quelque temps un cheminement parallèle, se croisent soudain en un chiasme narratif inattendu : Fabien s’engage dans l’armée et part en Afghanistan.

Pour le narrateur, mortifié par la trahison de Justine, la femme est couramment responsable de l’histoire de l’homme. Prenant le contre-pied de la phrase d’Aragon devenue lieu commun, il assène sa vision de la gent féminine, tout en se défendant de toute misogynie basique.

« Ce que la femme est, de l’homme, c’est bien plus souvent le malheur, c’est “la négation de son avenir”. Sa douleur. Elle en est son pourrissement, sa décomposition. Sa plaie accrochée à son flanc. Sa cruauté. Son rongement. Souvent son cancer carnassier, à petit feu, à petits pas, métastases glissées au détour des mots, des silences pires, des indifférences ».

Or c’est bien une femme qui, cruelle illustration de cette conviction, provoque le départ, la fuite en avant de Fabien, sujet dynamique de la deuxième partie du roman.

A partir de là, le narrateur s’efface.

Le récit se fait plus rapide, plus cruel, plus incisif, en prise sur l’événement, sur l’action, sur le tragique de situation, et la tension croît à mesure que se présentent à l’esprit du lecteur les possibles scénarios du dénouement.

Deux romans en un, en somme…

 

Patryck Froissart

 
 
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Le clan du sorgho rouge, Mo Yan

Le clan du sorgho rouge, Mo Yan

Ecrit par Patryck Froissart 09.01.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesAsieRomanSeuil

Le clan du sorgho rouge, septembre 2014, traduit du chinois par Sylvie Gentil, 444 pages, 23,50 €

Ecrivain(s): Mo Yan Edition: Seuil

Le clan du sorgho rouge, Mo Yan

 

Phénoménal roman de bruit et de fureur, Le clan du sorgho rouge entraîne le lecteur dans la Chine profonde, rurale, aux traditions ancestrales, du milieu du XXe siècle, à partir de l’occupation de la Chine par les armées japonaises, et le plonge dans une série d’événements chaotiques faits de guérilla contre l’envahisseur, de brigandage de grand chemin, et de guerre civile permanente entre de puissantes bandes de fripouilles, des partisans du Kuomintang, des clans villageois et des maquisards du Parti Communiste Chinois.

En toile de fond permanente, les champs de sorgho rouge.

Entre ces multiples bandes armées se font et se défont alliances et contre-alliances, défections et trahisons, au milieu de ces champs de sorgho qui constituent un élément fort, en quelque sorte un personnage immanquablement présent, doué de sentiment, dont la vie et les humeurs saisonnières accompagnent les épisodes guerriers et les entractes romantiques, ceux-ci étant d’ailleurs souvent aussi empreints de violence que ceux-là.

A l’odeur de poudre des fusils se mêle le parfum suave du sorgho rouge.

Derrière lui le sorgho s’est douloureusement débattu. Certaines tiges étaient brisées, d’autres sont restées ployées, d’autres encore se sont relevées et, dans le vent d’automne, comme victimes d’une crise de paludisme, se sont mises à trembler.

Dans ce contexte historique trouble, dans ce rude décor paysan de la région de Gaomi, où est né l’auteur, se déroule une saga familiale sur deux générations, dont les figures primordiales sont Yu Zhan’ao et Dame Dai, le grand-père et la grand-mère du narrateur, deux caractères puissants, deux personnages héroïques et, paradoxalement, humainement triviaux. Dans leur sillage évolue Douguan, le père du narrateur, qui se bat dès l’enfance dans le maquis des champs de sorgho rouge aux côtés de Yu. Le rouge âcre et poisseux des flots de sang se perd dans la rutilance nourricière et apaisante des champs de sorgho rouge.

Les scènes de guerre qui jalonnent le récit sont décrites dans les moindres détails, le sang y coule à flots, les blessures y apparaissent béantes, brutales, horribles, à vif, les pires cruautés y éclatent à la face du lecteur, jusqu’à la possible nausée. A la barbarie des militaires japonais répond celle des résistants assoiffés de vengeance. Aux exactions, sévices, tortures, viols, exécutions des membres d’une bande répliquent les atrocités des séides de l’autre. A la bestialité des hommes s’oppose celle des chiens, qui sont redevenus sauvages après avoir dévoré les cadavres dans les champs de sorgho, qui s’organisent en meutes hiérarchisées et n’hésitent plus à s’attaquer frontalement aux hordes humaines en débandade.

Stimulant les combattants, exacerbant les pulsions de violence domestique des protagonistes, coule en leur gorge, en longues goulées, l’alcool de feu produit par la distillerie de Dame Dai, sur une recette secrète, à partir des grains de sorgho rouge.

Comment le sorgho du nord-est de Gaomi devenait-il cet alcool au parfum capiteux, à l’arrière-goût suave et mielleux, qui enivrait sans faire mal à la tête ? Ma mère me l’a expliqué. Mais ainsi qu’elle ne cessait de le dire, c’était notre secret…

Le dévoilement de ce secret par le narrateur ne manquera pas de provoquer quelque haut-le-cœur chez le lecteur… C’est l’une des multiples surprises du roman.

On l’aura remarqué dans l’extrait ci-dessus, le narrateur s’exprime à la première personne, procédé narratif qui a pour résultat de donner au récit un certificat de vérité et de réalisme, et qui confère aux événements une proximité telle que le lecteur y est aspiré, et qu’il y est pris jusqu’au bout du livre dans les rapides effrayants et effrénés d’un torrent de fureurs et de haines qui ne lui ménagent que de rares répits de paix et de tendresse.

Après l’avoir embrochée de sa baïonnette, le bel adolescent envoyait la fillette dans les airs. Comme un oiseau aux ailes déployées, lentement elle plana avant de s’écraser sur le sol…

L’auteur brosse ici un effarant tableau de la nature humaine, hélas d’un réalisme terrifiant quand on pense à ce qui se passait à la même époque en Europe, hélas, hélas, hélas quand on voit ce dont les monstres humains sont capables de faire subir à leurs semblables, toujours, aujourd’hui, quasiment sous nos yeux.

A l’auteur d’en tirer sa conclusion : Il m’arrive de me dire que le déclin de l’espèce humaine est dû à l’amélioration de notre niveau de vie et à un surplus de confort. D’un autre côté, richesse et bien-être ont toujours été le but de l’humanité, sa motivation ultime. D’où cette épouvantable contradiction : elle mettrait toute son énergie à éradiquer certaines de ses plus belles qualités…

A méditer.

Ce roman a été porté à l’écran en 1986 par Zhang Yimou sous le titre Le sorgho rouge.

 

Patryck Froissart

 

 

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Le ruisseau de cristal, Dermot Bolger

Le ruisseau de cristal, Dermot Bolger

Ecrit par Patryck Froissart 17.01.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesJoelle LosfeldIles britanniquesRoman

Le ruisseau de cristal (The Woman’s Daughter), septembre 2014, traduction de l’anglais (irlandais) par Marie-Hélène Dumas, 262 pages, 21 €

Ecrivain(s): Dermot Bolger Edition: Joelle Losfeld

Le ruisseau de cristal, Dermot Bolger

 

Le moins qu’on puisse dire de ce ruisseau de cristal, c’est qu’il charrie des eaux turbides.

Quatre histoires s’entremêlent, de manière transchronique, quatre histoires de couples, troubles, dont certains éléments sont à la limite du sordide, mais dont le courant laisse apparaître ici et là, comme il advient d’en trouver dans le limon de toute rivière, à la périphérie ou au plein centre des remous nauséabonds, des pépites d’or d’amour et de noblesse.

D’abord il y a Sandra et Johnny, le frère et la sœur, et leurs jeux interdits, de ceux, fraternels et innocents, de l’enfance, à ceux, ardents et passionnés, de plus en plus accomplis, attisés par le sentiment religieux du péché et par la connaissance de la transgression du tabou culturel, de l’adolescence, dont les conséquences peuvent devenir dramatiques dans une société victorienne qui ne peut les tolérer.

Mais après je restais allongée éveillée, sachant que ce que je faisais était mal, terrifiée à l’idée que quelque chose révélerait peut-être mon péché…

Ensuite il y a Sandra, devenue femme, et sa fille, fruit de la faute, tenue recluse et ignorée du monde puritain dont elle aurait subi l’opprobre, dans le fond d’une chambre obscure. Sandra et sa fille, non voulue, aimée et haïe, cajolée et rejetée, protégée de façon obsessionnelle, jusqu’au jour que des représentants de la violence extérieure viennent détruire, lors d’une scène atroce, le cours régulier de cette occulte violence domestique.

A la fin de la semaine j’ai arrêté de travailler, de peur qu’on ne te découvre. […] Puis une nuit tu as pleuré pendant des heures et j’ai failli t’étouffer avec l’oreiller pour assourdir tes cris. […] J’étais une hors-la-loi, je savais qu’on me condamnerait…

Et puis il y a cet autre narrateur, bibliothécaire en bibliobus, qui vit une histoire d’amour débridée avec Joanie, une de ses collègues. La jeune femme, imprévisible, insaisissable lorsqu’elle ne souhaite pas être saisie, habite chez sa grand-mère, qu’elle déteste et qui le lui rend bien, avec une mystérieuse fillette, Roseanna, dont elle évoque l’existence comme étant sa sœur, mais qui est peut-être sa fille…

Une fois dehors, je voulus prendre sa main.

« Je ne donne jamais la main, dit-elle. Ça me donne l’impression d’appartenir à l’autre ».

Enfin il y a Bridget, femme de ménage, fille sauvage, simple d’esprit, qui aime courir dans les bois en échappant à la garde de son père chez qui elle vit, de qui tombe éperdument fou de désir le jeune précepteur de latin Soan, appelé Johnny, puceau lors de leurs premières rencontres. Bridget, qui cohabite, affirme-t-elle, dans sa chambre, depuis son enfance, avec une spirite qu’elle appelle Babyface, tente d’entraîner cet autre Johnny dans son délire.

J’étais encore vierge. Peut-être aurais-je dû le préciser. Quoique cela ne suffise pas à expliquer cette obsession qui, dans les jours suivants, sembla frôler de près la folie.

Ces histoires se déroulent à des époques différentes, et leurs épisodes s’entrelacent, leur point commun étant le décor, fondé d’une part sur la présence récurrente du ruisseau qui traverse bucoliquement le village durant la période la plus ancienne du récit, et qui, devenu maigre ruisselet, circule souterrainement, emprisonné dans une buse, inexistant dans la mémoire de la plupart des habitants, sous les parcs à voitures et les immeubles de la période narrative la plus contemporaine, et d’autre part sur la permanence fantasmagorique « de la maison du bout, celle de la chambre dont cette fille n’était jamais sortie ».

L’autre point de jonction est la résurgence énigmatique du prénom Johnny, que portent plusieurs personnages, et en particulier ce Johnny Whelan aux contours flous, tantôt fou du village, tantôt témoin, tantôt acteur, tantôt fantomatique, que le lecteur a l’impression de recroiser à chaque âge du récit.

C’est le tordu qui a découvert la chambre où la fille était enfermée, dit-elle. Johnny Whelan. Il vit avec sa grand-mère en haut de la North Road. Depuis ce jour-là il est complètement jeté.

L’auteur nous offre ici un passionnant roman de l’étrangeté, de l’à-côté, de la marge, où le paranormal propre aux légendes des mondes celtiques semble à tout moment être près de sourdre à la surface d’un réalisme pourtant affirmé, un roman, aussi, où la folie rôde, où la limite qui la sépare de la raison est dangereusement fragile. Maupassant, Brontë, Poe ne sont pas loin…

Je deviens folle, maître Johnny, dit-elle. Est-ce qu’il n’y a rien qui puisse m’aider ?

A noter : le style plaisant de la traduction de Marie-Hélène Dumas.

 

Patryck Froissart

 

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Les buveurs de lune, Pierre Chazal

Les buveurs de lune, Pierre Chazal

Ecrit par Patryck Froissart 28.01.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesAlma EditeurRoman

Les buveurs de lune, juin 2014, 480 pages, 19 €

Ecrivain(s): Pierre Chazal Edition: Alma Editeur

Les buveurs de lune, Pierre Chazal

 

 

Fin 2011, Paris, période de fin de règne sarkozyste, début du roman.

Les vagues générationnelles se succèdent, de plus en plus rapprochées, jusqu’à se bousculer. Un jeune de dix-huit ans en 2011 n’a plus grand-chose à voir avec un jeune du même âge dix ans plus tôt.

Plusieurs générations ayant chacune une vision du monde, une réflexion politique, une pratique sociale, des habitudes alimentaires, une culture artistique, littéraire et musicale, totalement différentes, se côtoient, cohabitent, se rencontrent, ne se comprennent pas, n’ont plus de points communs, n’ont pas les mêmes codes vestimentaires, ni le même langage, ne savent donc plus communiquer entre elles, s’opposent, s’affrontent dans un Paris où chacune a ses quartiers, ses îlots, ses propres repères.

Le roman commence par un long prologue au cours duquel le narrateur, qui s’adresse au personnage principal, Balthazar Rigaud, 26 ans, à la deuxième personne, comme à « un ami, un frère », le lance à la recherche de son frère aîné, aimé, et passionnément admiré, son idole, Stan, musicien en fugue, à la dérive, en rupture de liens sociaux et familiaux, dans un surprenant périple à travers Paris, ses cafés, ses squares, ses places, ses stations, son métro, ses parcs, ses coins plus ou moins bien famés… La quête, stérile, se termine, pour Balthazar, en cellule de dégrisement. Il apprendra un peu plus tard que sa mère et son beau-père ont fait interner Stan.

Alors Balthazar, comme pour partager à distance le malheur de Stan, se punit en refusant toutes les occasions d’être heureux, au grand désespoir de sa mère.

Les gens comblés ne peuvent pas tout voir, et surtout pas les raisons qui en poussent d’autres à refuser les clés d’un bonheur trop facile. Car il y a en toi, muchacho, une fêlure, que tous les Fil de la terre ne sauront jamais déceler.

Balthazar, cultivant sa fêlure, hébergé la plupart du temps chez son copain Fil, revenu un peu forcé d’une mission humanitaire en Afrique, mène alors une vie chaotique, en pente descendante, erratique, tentant d’étouffer son mal-être, dû en partie à la souffrance que lui cause l’absence de son frère, sous l’alcool et la drogue, accumulant boire et déboires jusqu’à ce que, de façon classiquement romanesque, au fond du trou où il s’enfonce, le touche le rayon de la renaissance à soi.

C’est dans un bien étrange lieu de retraite (qui évoque la grotte utérine du Robinson de Michel Tournier) qu’il se refait une santé physique et mentale, pour renaître au monde au terme d’une réclusion totale de plusieurs semaines, peu après avoir fait la connaissance de la jeune lycéenne Sarah.

L’amour, toujours, donne un nouveau sens à l’existence. Et voici que les cercles sociaux, qui jusque-là s’ignorent, de l’adolescente représentative du XXIe siècle et du jeune homme type de la fin du XXe, se rencontrent, s’emmêlent et s’opposent, dans un nouveau cycle, cette fois partagé, de fiestas dont les règles, finalement, qu’on soit de cette génération-ci ou de celle-là, se rejoignent de façon concentrique sur un point essentiel, voire existentiel : la défonce.

En compagnie de Stan évadé de l’asile, de Stan retrouvé, de Stan flanqué de l’amoureuse Noémie, il faudra à Balthazar et Sarah une échappée bucolique, un séjour dans la maison rustique, perdue dans les Pyrénées, propriété des Rigaud, où les frères ont passé toutes leurs vacances en famille avant la mort de leur père et l’éclatement de la cellule familiale, pour que s’affirme leur amour et leur désir de s’intégrer ensemble, unis, dans les normes du contrat social en vigueur. Il faudra surtout que cette retraite en communauté soit tragiquement marquée par le drame fatidique qui délivrera définitivement Balthazar de l’emprise de Stan…

Entre le style volontairement « mode jeune » des dialogues et le lexique spécifique, réaliste du récit des virées dézinguées et des soirées défoncées, c’est souvent fort poétiquement que l’auteur insère ses commentaires, très critiques, sur l’état dans lequel se trouve, en 2011/2012, notre société, et sur les raisons qui pourraient expliquer les comportements déphasés, décalés, d’une partie de sa jeunesse.

La tour Eiffel, intriguée, a allongé son cou par-dessus les grilles, elle qui promène ses yeux comme une mante religieuse sur tous ces pucerons que Paris lui colle entre les pattes. Mais quant à sonder les cœurs, la vieille bonne femme a depuis longtemps renoncé à s’y essayer. Les chagrins d’amour des collégiennes, le spleen lycéen des enfants du siècle pataugeant dans la boue laissée par leurs parents, madame s’en cure le nez comme de ses premiers boulons…

Actualité thématique réaliste, audacieuse modernité linguistique, contemporanéité du contexte, prégnance de l’intrigue, maîtrise narrative, beauté du style, autant d’ingrédients qui font de cette œuvre un des grands romans de l’année 2014.

 

Patryck Froissart

 

 

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Charlotte, David Foenkinos

Charlotte, David Foenkinos

Ecrit par Patryck Froissart 22.09.14 dans La Une LivresLa rentrée littéraireLes LivresCritiquesRomanGallimard

Charlotte, août 2014, 224 pages, 18,50 € (version numérique : 12,99 €)

Ecrivain(s): David Foenkinos Edition: Gallimard

Charlotte, David Foenkinos

 

 

C’est un roman qui n’en a pas l’air.

A première vue.

Ce pourrait être un simple alignement de notes,

En quelque sorte un pré-roman.

L’ébauche d’un récit.

Mais c’est un vrai roman.

C’est le roman de Charlotte Salomon.

Ou, plutôt, c’est la vie de Charlotte Salomon.

Sa vie, son œuvre, ses dessins, sa peinture.

Sa vie reconstruite, épisode par épisode.

Son œuvre redécouverte.

La genèse de son œuvre, son essence, ses sources.

Sa raison d’être, d’avoir été.

 

L’œuvre qui a donné du sens à l’existence de Charlotte Salomon.

Qui prend son sens dans l’histoire de Charlotte.

Dans l’Histoire de l’Humanité.

Dans la tragédie du siècle dernier.

Dans le nazisme et la Solution Finale.

L’œuvre qui prend son sens dans la mort de Charlotte.

Dans le meurtre de Charlotte par les barbares hitlériens.

Dans l’Holocauste.

L’œuvre qui retrouve tout son sens tragique dans ce roman qui n’a pas l’air d’être un roman.

 

Charlotte est le personnage de ce roman qui n’a pas l’air d’en être un.

Mais Charlotte, avant d’être le titre d’un roman qui n’a pas l’air d’en être un, a été une personne.

Une personne comme les autres, comme vous et moi, comme ceux qu’elle a aimés.

Comme ceux qui l’ont assassinée.

Charlotte est Allemande.

Juive.

Allemande et juive.

Somme toute, une personne faite de chair, de sang, d’os, d’esprit, d’âme, de talent,

Faite de joies, de pleurs, d’amour, de beauté, en deux mots : de vie…

De tout cela et de bien d’autres choses.

De tout cela qui a pris fin en quelques minutes dans un amoncellement de cadavres nus.

Dans l’horreur glaçante de la chambre à gaz.

 

Charlotte n’est pas la créature de David Foenkinos.

Au contraire, Charlotte possède Foenkinos.

Charlotte détient tous les droits d’auteur sur Foenkinos.

Sur ce roman de Foenkinos qui n’a pas l’air d’en être un.

Depuis des années Charlotte poursuit Foenkinos qui poursuit Charlotte.

Charlotte est à la fois dans David Foenkinos et devant lui qui suit sa trace.

 

L’image de Charlotte, ses drames, la Mort qui accompagne Charlotte.

La Mort qui joue sa danse macabre autour de Charlotte.

Dès sa naissance.

Avant sa naissance, s’acharnant sur sa famille, de suicide en suicide.

Charlotte est l’obsession de Foenkinos.

Fascination de l’écrivain pour le destin bouleversant d’une âme-sœur,

D’une artiste dont l’existence est une succession d’actes tragiques,

D’une peintre de génie qui a représenté sa vie dans ses tableaux.

Qui a inscrit tous ses dessins dans un dessein global, terriblement lucide :

 

« Ce jour-là, c’est la naissance de son œuvre Vie ? ou Théâtre ?

En marchant, elle pense aux images de son passé.

Pour survivre, elle doit peindre son histoire.

C’est la seule issue.

Elle le répète encore et encore.

Elle doit faire revivre les morts ».

 

Vie ? ou Théâtre ?

 

De cette vie, de ce théâtre, Foenkinos fait un roman qui n’a pas l’air d’être un roman.

Mais qui, bon sang, en est un !

Indiscutablement !

Puissant.

Disant.

Criant.

Hurlant.

Simplement, terriblement émouvant.

Un de ces romans qui rouvrent des blessures et qui laissent des séquelles.

 

Pour la forme, l’auteur s’explique :

 

« Pendant des années, j’ai pris des notes.

J’ai parcouru son œuvre sans cesse.

J’ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.

J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois.

Mais comment ?

Devais-je être présent ?

Devais-je romancer son histoire ?

Quelle forme mon obsession devait-elle prendre ?

Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais.

Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.

Je me sentais à l’arrêt à chaque point.

Impossible d’avancer.

C’était une sensation physique, une oppression.

J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer.

 

Alors, j’ai compris qu’il fallait l’écrire ainsi ».

 

Magnifique exemple de méta-littérature, dirait tout professeur de lettres.

Au milieu d’un roman qui a l’air d’être un poème, un chant, un hymne.

Mais qui est un roman.

Et quel roman !

 

Patryck Froissart

 

 

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L’idiot du palais, Bruno Deniel-Laurent

L’idiot du palais, Bruno Deniel-Laurent

Ecrit par Patryck Froissart 01.10.14 dans La Une LivresLa rentrée littéraireLes LivresCritiquesRomanLa Table Ronde

L’idiot du palais, août 2014, 140 pages, 16 €

Ecrivain(s): Bruno Deniel-Laurent Edition: La Table Ronde

L’idiot du palais, Bruno Deniel-Laurent

 

Ce court roman traite de façon crue des rapports de force entre les nantis et ceux qui n’ont rien.

Certes la toute-puissance de l’argent n’est pas spécifique de notre époque, mais l’auteur nous introduit dans ces kystes modernes d’omnipotence qui ont tendance à s’incruster un peu partout, à se généraliser, à se mondialiser par-delà toute forme de frontière.

En l’occurrence, on dénonce ici, en usant évidemment du filtre fictionnel, l’installation en toute légalité, en France par exemple, de nababs venus d’ailleurs, qui rachètent de luxueux hôtels particuliers où ils entretiennent en permanence, pour les y accueillir dignement lors de leurs séjours plus ou moins brefs dans l’hexagone, un régiment de domestiques recrutés aux quatre coins du monde, sur lesquels règnent en maîtres absolus les régisseurs de ces maisons, closes aux regards et aux intrusions, dont l’auteur décrit les rouages d’une organisation et d’une vie quotidienne échappant aux lois de la République.

C’est dans cet univers impitoyable que pénètre un jour, au hasard de sa quête d’emploi, le jeune Dušan, fils d’immigrés serbes. On fait immédiatement comprendre à Dušan que la seule règle en vigueur est la soumission silencieuse, le secret, la prompte obéissance aveugle aux décisions, leurs tenants et aboutissants fussent-ils les plus incompréhensibles, des intendants, et aux caprices en tous genres des souverains eux-mêmes lorsqu’ils sont présents.

C’est ainsi que Dušan se retrouve un soir chargé par le factotum du Prince, venu assouvir quelques-uns de ses vices à Paris, de recruter parmi les péripatéticiennes parisiennes nocturnes une jeune fille répondant à des critères très précis, pour effectuer auprès de Sa Majesté un service de nuit très particulier.

« Son Altesse vous demande de bien vouloir apporter votre contribution à une petite mission. Voilà, il aimerait, cette nuit, aider une jeune fille en difficulté, lui apporter pour quelques heures un répit dans sa précaire existence, et faire montre de générosité. Aussi je vous demande de bien vouloir guider M. Saïd Saad vers les endroits où sont concentrées ces pauvres personnes… »

On devine la délectation turpide avec laquelle sont prononcés ces propos si policés…

C’est le début des ennuis pour Dušan, qui jusqu’à ce jour fatidique, s’était efforcé d’accomplir dans l’ombre et l’anonymat des étages inférieurs des fonctions kafkaïennes dont la rémunération lui paraissait absolument satisfaisante.

Car, faute impardonnable, insupportable crime de lèse-majesté, le Serbe tombe amoureux de la jeune et belle Khadija, la proie qu’il livre pourtant ce soir-là au Prince.

Son Altesse, que les plaisirs facilement procurés par des servantes sexuelles d’un soir, toujours achetables quel qu’en soit le prix, ne distraient que de manière éphémère et superficielle d’un ennui chronique, trouve une jouissance beaucoup plus intense à jouer au Shah et à la souris en tirant alors les ficelles d’une intrigue dont il est, sans que les acteurs s’en doutent, le démiurge machiavélique et pervers.

Il trouve en Dušan, que l’amour rend vulnérable, et en Khadija, qui est novice dans la prostitution des victimes de choix, qu’il peut humilier à loisir et dont il bave de déchirer à pleines dents l’ébauche d’une liaison, la possibilité d’une histoire commune.

L’auteur institue entre les personnages du palais tout un système, un entrelacs de relations fondées sur le caractère arbitraire d’une hiérarchie au sein de laquelle chacun, à son propre échelon, s’efforce de ne rien faire, de ne rien dire qui puisse offrir à son supérieur motif à exercer son pouvoir.

Toute liberté est laissée au lecteur d’opérer telle transposition dans la réalité, de se laisser aller à telle comparaison avec le système social dans lequel il occupe tel statut…

On appréciera l’amusante référence à Valéry que constitue la première phrase du roman :

« La Princesse sortit à cinq heures ».

 

Patryck Froissart

 

 

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Résister ne sert à rien, Walter Siti

Résister ne sert à rien, Walter Siti

Ecrit par Patryck Froissart 04.10.14 dans La Une LivresLes LivresCritiquesItalieRomanMétailié

Résister ne sert à rien (Resistere non serve a niente), traduit de l’italien par Serge Quadruppani, février 2014, 298 p. 21 €

Ecrivain(s): Walter Siti Edition: Métailié

Résister ne sert à rien, Walter Siti

 

L’auteur annonce d’entrée, en préambule, son parti-pris littéraire, en citant Graham Greene :

Le genre narratif est plus sûr : beaucoup d’éditeurs auraient peur de publier des essais sur ces thèmes.

Il a raison : ces thèmes, le lecteur s’en aperçoit très vite, sont explosifs, et la réalité à laquelle ils réfèrent est de la nature de la bombe à fragmentation.

Walter Siti, connaisseur averti des rouages occultes de la haute finance, aurait pu, c’est évident, tant paraît étendue sa science des mécanismes spéculatifs, choisir d’y consacrer un essai, voire une thèse, volumineuse, qui serait apparue comme un brûlot susceptible de réduire son auteur en cendres.

Il en a fait un roman incendiaire, dont l’acteur principal est Tommaso, le fils unique d’un mafioso italien minable, d’un fusible de l’Organisation qui passe une grande part du temps du récit en prison.

Tommaso, adolescent boulimique, obèse, mal dans sa peau, pris en charge, pistonné et orienté par l’Organisation qui a repéré son intelligence, fait de brillantes études dans le but de devenir l’un de ces « golden boys », un de ces marchands d’argent plus ou moins sale connus sous le nom de traders. L’objectif de l’Organisation est clair : il s’agit pour elle de s’assurer, en formant puis en plaçant là où il faut ses propres spécialistes, une part du contrôle des mouvements monétaires spéculatifs et spoliateurs que réalisent quotidiennement, aux dépens et au mépris des peuples, les banques, les multinationales et les politiciens pourris.

Le père, cependant, sert d’otage. En contrepartie des services que rend Tommaso, « on » prend soin de lui en prison, et « on » feint de tout faire pour obtenir sa libération.

La structure romanesque, originale, donne au livre la dynamique narrative qui permet au lecteur de s’initier sans jamais s’ennuyer aux processus complexes de spoliation des profits mis en œuvre par l’arantèle politico-financière supra-nationale.

Le prétexte du roman est construit sur la demande que fait un jour Tommaso à l’un de ses amis d’enfance de lui apprendre à se connaître soi-même en racontant ce qu’il lui confie de sa vie. Le narrateur ami, qui s’exprime subjectivement, à la première personne, ce qui permet au lecteur de voir par ses yeux, est à la fois le récepteur des « confessions » de Tommaso pour les faits auxquels il n’assiste pas personnellement, et le témoin immédiat d’autres épisodes, chaque fois que leurs chemins se croisent, ou coïncident pour un temps. Les dialogues entre les deux amis, directement rapportés, apportent d’autres éléments sur le fonctionnement de ce gigantesque détournement de richesses auquel se livrent ceux, plus ou moins visibles, qui tiennent les manettes de la scandaleuse machine à accumuler du capital par l’exploitation des masses.

Le tableau, en prise directe sur l’actualité (le temps narratif coïncide quasiment avec celui du contexte de l’écriture) de ces réseaux qui dirigent le monde du XXIe siècle, et qui imposent leur loi aux gouvernements de droite et de gauche, est d’une noirceur, d’un réalisme et d’un pessimisme effrayants. On y voit évoluer, dans un anonymat souvent transparent, les maîtres de notre époque, dans un univers crapuleux où se mêlent et s’imbriquent de manière obscène le cynisme, l’opulence, la politique, le sexe, l’affairisme, la drogue, la spéculation, la corruption, les assassinats commandités, les pots de vin et l’impunité. On y reconnaît, en particulier dans une conversation entre Tommaso et sa maîtresse, un dirigeant italien contemporain tristement connu pour son arrogance, sa dépravation, son manque absolu de sens moral…

« Tu as été avec lui ?

– D’après toi, je devrais te répondre ?

– Tu t’es trouvée bien ?

– Je ne suis pas son genre, pas assez de seins… il m’a même demandé pourquoi je ne me les suis pas fait refaire…

– Combien il t’a donné ?

– Ouh là là, ça suffit, quel droit as-tu de… Cinq mille ».

Dans ce monde-là, les valeurs sont inversées.

Corrompre, dominer, posséder, voler, et, si nécessaire, écraser, sont les premiers des Commandements.

« J’ai appris qu’opprimer est un plaisir, être dans les premiers un impératif, et que la possession est l’unique mesure de valeur ».

« Je ne suis pas assez pauvre pour me permettre d’avoir une conscience.

Spéculer dérive de specula, c’est-à-dire observatoire, et signifie prévoir avec intelligence ; argent dans un fonds de pension canadien, actions à Vaduz ; six pour cent d’une multinationale du caoutchouc, production en Malaisie et bureaux à Belgravia… »

Dans ces eaux fétides, Tommaso, bien que pris ponctuellement d’écœurement, nage comme un poisson, et devient rapidement un requin craint et respecté parmi ses congénères.

Le titre veut tout dire et peut servir à conclure : résister ne sert à rien, « ils » sont omnipotents.

Lecture déprimante ? Sans doute, mais lecture, quoi qu’il en soit, nécessaire, qui ouvre les yeux de ceux qui ne veulent pas rester aveugles à ce qui est en train de se passer.

Lecture à associer, pour ne pas perdre tout espoir, à celle des manifestes optimistes et tout aussi lucides d’un Stéphane Hessel…

 

Patryck Froissart

 

 

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Kif, Laurent Chalumeau

Kif, Laurent Chalumeau

Ecrit par Patryck Froissart 06.12.14 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanGrasset

Kif, octobre 2014, 457 pages, 22 €

Ecrivain(s): Laurent Chalumeau Edition: Grasset

Kif, Laurent Chalumeau

 

Certains parleront, après avoir lu ce roman, de langue littéraire évoluée, ou pour le moins évolutive. D’autres y verront d’intolérables, de scandaleuses atteintes à la « belle » langue française.

Kif n’échappera ni à l’une ni à l’autre de ces critiques.

Mais le lecteur qui ouvre un livre avec l’espoir d’y vivre quelques heures de pur plaisir aimera l’audace linguistique de l’auteur et la contextualisation réaliste que le langage utilisé procure à l’histoire.

L’histoire, c’est celle de petits malfaiteurs dont la nullité opératoire n’a d’égale que leur absence de scrupules et la médiocrité de leurs ambitions délictuelles. On croit revoir Les Pieds Nickelés. On a des réminiscences de San Antonio. On est dans le registre de la cinématographie du genre « Faut pas prendre les oiseaux du bon Dieu pour des canards sauvages ». Bref, on se marre.

La langue est d’une extrême succulence. La syntaxe, volontairement, joyeusement malmenée tant dans le discours narratif que dans les dialogues, donne le ton, inscrit les personnages dans un monde parallèle que le lecteur peut imaginer être celui des zones et des banlieues où la débrouille et l’embrouille semblent constituer le seul modus vivendi qui permette d’affronter la rude réalité de l’existence.

Morceau choisi :

En passant devant lui, Steeve fit exprès, lui dire même pas bonjour, et monta à l’arrière, à côté de l’autre frimeur, toujours avec des fringues super collées au torse, bien dessiner ses pecs et ses tablettes de mec qui passe sa vie en salle.

« Hey, Patrick ? Bien ? La forme ?

– Nickel. Juste, je me demandais, avec le mec, là, ça l’a fait ?

– Le mec ?

– Le mec associé avec Greg qu’on savait pas qu’il existait ? Tu m’as dit que t’inquiète, c’est un blaireau, je gère. Donc je voulais savoir, t’as géré ?

– Ah ben oui, j’ai géré. Grave !

– Je veux dire, t’as géré géré ? Ou t’as géré zéro, genre géré comme l’autre soir, que tu vas faire flipper Greg avec deux de mes gars et Greg, lui, il en meurt ? »

L’exotisme linguistique est le point commun des personnages pitoyables du roman. Le personnage pivot est Georges Clounet (sic), un CRS à la retraite ayant fait sa carrière dans la protection rapprochée des ambassades françaises, qui se retrouve sans l’avoir cherché, en conséquence de traficotages financiers véreux commis par son beauf à qui il avait confié ses économies, propriétaire du Kif, une boite de nuit rackettée à la fois par la pègre et les flics pourris.

C’est au moment où il prend possession, bien malgré lui, de son affaire que commence le chassé-croisé délirant d’une série de personnages dans une intrigue dont l’enjeu serait d’une part soit la fermeture du Kif réclamée par la droite catho soit son maintien contrôlé par le milieu personnifié par Steeve « avec deux e », petit malfrat ridicule, et d’autre part la construction d’une mosquée pour laquelle milite Kader-Kevin, un jeune Français à barbe, djellaba et babouches converti à l’islamisme le plus intégriste, et contre laquelle se bat Anne-Dominique, élue locale du FN, qui s’offre de secrets et ardents cinq à sept avec Hassan, le colocataire de Kader-Kevin qui est présumé avoir participé à des camps d’entraînement djihadiste.

La trame s’emmêle inextricablement quand entre en scène, sans l’avoir, lui non plus, voulu, le richissime Bineladan, alias Bin Laden, de son vrai nom Ben Laden, neveu arabo-suisse (plus suisse qu’arabo) de feu l’autre tristement célèbre. Kader-Kevin entend le taxer d’un million d’euros pour graisser la patte aux membres de la commission municipale chargée d’examiner la demande de construction de la mosquée.

C’est le mirage de ce million qui met le feu aux poudres et qui devient l’objet de tous les désirs, chacun des protagonistes élaborant d’ubuesques stratagèmes pour s’approprier le magot.

L’argent n’a pas d’odeur… mais celui-là attire la ribambelle des personnages mis au parfum de sa mise en circulation dans un carrousel de combines plus nulles les unes que les autres, dont le déroulement et le dénouement sont d’une extrême cocasserie.

Mine de rien, l’auteur s’amuse, tout en entrecroisant les projets, les espoirs et les échecs, à tourner en ridicule de la façon la plus caustique les idéologies intégristes, les partis-pris racistes, les millionnaires, les petits malfrats, et à mettre en évidence le fonctionnement des trafics d’influence et les méthodes usuelles, quotidiennes, banalisées de prévarication qui semblent corrompre de plus en plus banalement notre société.

Un vrai livre défouloir, propre à vous dérouiller le grand zygomatique.

 

Patryck Froissart

 
 
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06/06/2022

Kumudini, Rabindranath Tagore

Kumudini, Rabindranath Tagore

Ecrit par Patryck Froissart 04.07.14 dans La Une LivresLes LivresCritiquesAsieRomanZulma

Kumudini (Yogayog), traduit du bengali (Inde) et présenté par France Bhattacharya, 380 pages, 22 €

Ecrivain(s): Rabindranath Tagore Edition: Zulma

Kumudini, Rabindranath Tagore

 

Ô Kumudini, longtemps tu brilleras, indubitablement, dans le souvenir des lecteurs de ce chef-d’œuvre !

Les premières pages de ce roman condensent à grands traits la saga séculaire de deux grandes familles rivales, les Ghoshal et les Chatterji, chacune faisant à tour de rôle sa fortune et sa puissance en provoquant la ruine et l’humiliation de l’autre.

Au moment où apparaît le personnage de Kumudini, qui appartient au clan des Chatterji, c’est le parti des Ghoshal qui prend le dessus. Le chef des Ghoshal, Madhusudan, ne se contente pas de savourer la ruine des Chatterji. Il attend, avec la patience d’un fauve à l’affût, l’occasion de venger, par une extrême humiliation, les affronts portés à sa famille à l’époque où les Chatterji dominaient la région.

Au faîte de sa fortune et du respect qu’on porte aux nouveaux riches, il dévoile son plan machiavélique :

« Madhusudan déclara alors qu’il avait désormais le loisir de se marier. Sur le marché matrimonial, son crédit était très élevé. Il était assez puissant pour pouvoir satisfaire la fierté des plus grandes familles. De tous côtés, on lui fit connaître l’existence de jeunes vierges bien nées, belles, accomplies, riches et savantes. Madhu fit les gros yeux et déclara : “Je veux une fille Chatterji”. Un lignage qui a reçu des coups est aussi dangereux qu’un tigre blessé… »

Madhusudan, sur le point d’être nommé Maharaja, ayant désormais le pouvoir de précipiter la ruine et la déchéance des Chatterji, Kumudini, qui voue à son frère aîné, Vipradas, le chef de famille, un amour exclusif, se retrouve devant un choix cornélien : épouser un homme qu’elle n’aime pas et qui se prépare à l’humilier quotidiennement, ou plonger, par son refus, son clan, et son frère adoré, dans le déshonneur du déclassement social et de la misère.

Une fois posés ainsi tous les éléments initiaux, le dramaturge développe, au fil des événements, le caractère héroïque de son personnage principal.

Les projets de Madhusudan se heurtent, en effet, à peine achevées les cérémonies de leur mariage, à l’extraordinaire capacité de résistance que révèle Kumudini face à sa stratégie d’humiliation, et au mépris qu’elle lui manifeste en retour de ce qu’il tente de lui imposer, comportement inédit, impensable, totalement inattendu dans une Inde où la femme est traditionnellement asservie à son époux, assujettie à ses volontés, soumise à ses ordres et à ceux de sa famille.

« Madhusudan était à bout de patience… Jamais, à aucun moment de sa vie, il n’avait à ce point entamé son prestige. Il avait payé un prix exorbitant pour obtenir ce qu’il voulait et, dans sa langue à lui, il avait fait comprendre à Kumudini qu’il reconnaissait sa défaite sans réserve ».

Oui, chose inouïe, c’est le maître qui se sent rabaissé par celle qu’il voulait avilir, et qui, circonstance accablante pour un futur maharaja, apparaît comme un faible aux yeux des membres de sa propre famille.

Ce renversement de statut, et l’esprit d’indépendance dont fait montre, de façon croissante, Kumudini eu égard au poids des usages, font de ce roman, écrit en 1929, une anticipation remarquable des mouvements d’émancipation de la femme indienne et une puissante dénonciation de l’usage du mariage arrangé, et de Rabindranath Tagore un révolutionnaire et un visionnaire (mais tout visionnaire n’est-il pas un révolutionnaire, et réciproquement ?).

Certes, l’auteur, dans sa grande lucidité, ne permet pas à son héroïne, qui a l’audace de quitter son mari, de gagner en définitive son combat, gageure impossible dans le contexte des années trente, et le retour à l’ordre traditionnel prévaut à l’approche du dénouement.

« La société a inventé des milliers de moyens pour soumettre les femmes sans défense à leur mari et pour les faire souffrir… Les femmes ont si peu de prix, elles sont tellement insignifiantes… »

Mais le lecteur sait, en refermant le livre, que rien ne pourra plus être « comme avant » dans le couple qui se reconstitue sous la pression sociale.

Ainsi en est-il de tout mouvement contestataire ponctuel : même s’il échoue, il constitue une rupture et il fait évoluer les mentalités en signifiant que rien n’est intangible.

Ô Kumudini, fasse que ton image pénètre et dérange, et bouleverse, par la lecture de ton histoire, les esprits de ceux qui s’accrochent aux archaïsmes sociaux !

 

Patryck Froissart

 

 

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Dans la chambre obscure, R. K. Narayan

Dans la chambre obscure, R. K. Narayan

Ecrit par Patryck Froissart 27.08.14 dans La Une LivresLa rentrée littéraireLes LivresCritiquesAsieRomanZulma

Dans la chambre obscure, traduit de l’anglais (Inde) par Anne-Cécile Padoux, 28 août 2014, 186 pages, 8,95 €

Ecrivain(s): R. K. Narayan Edition: Zulma

Dans la chambre obscure, R. K. Narayan

 

 

Le hasard du calendrier éditorial permet parfois de bien heureuses correspondances.

Lire Dans la chambre obscure de Narayan quelques semaines après avoir savouré Kumudini de Rabindranath Tagore est une coïncidence plaisante dont il faut remercier les éditions Zulma.

Savitri, l’héroïne de ce roman, est, comme Kumudini, une épouse indienne qui subit douloureusement les contraintes de la tradition socio-culturelle locale de totale soumission au mari et qui est tenue de souffrir sans broncher les moindres fantaisies de son « maître ».

La mise en relation de ces deux héroïnes offre au lecteur deux visions différentes et complémentaires, sur une thématique assez similaire, de la condition de la femme indienne dans la première moitié du 20e siècle (le roman de Tagore est paru en 1929, celui de Narayan en 1938).

Kumudini est d’une famille bourgeoise quasiment ruinée mais respectée, de la caste des brahmanes, Savitri, modeste épouse de Ramani, cadre moyen dans une société d’assurances, est une mère de famille passablement conventionnelle qui houspille, dans sa maison de Malgudi (ville imaginaire, archétypale des villes moyennes de l’époque, créée par l’auteur), sa domesticité réduite et qui se fait un devoir de se hâter à remplir ses multiples obligations conjugales et de manifester sa soumission à l’endroit du seigneur de la maison, un homme autoritaire et acariâtre.

« A la vue de son mari, Savitri sentit sa gorge se serrer. Il faisait les cent pas sur la véranda devant la maison… Lorsqu’elle fut à la grille, il constata en la regardant fixement :

– Tu m’as fait attendre une demi-heure ».

Toutefois, quand les récriminations et les brimades de l’époux lui paraissent disproportionnées et trop injustes, Savitri se réfugie dans une minuscule pièce sans fenêtre et s’y enferme dans un mutisme qui peut durer plusieurs jours et s’accompagner d’une sorte de grève de la faim.

L’héroïne de Tagore utilise également, à plusieurs occasions, ce système de défense contre le joug socio-familial traditionnel.

Mais la ressemblance ne va pas plus loin. Kumudini exerce ce mode de retrait avec fierté, avec orgueil, en le mâtinant de dédain et de mépris, voire d’ostensible dégoût à l’encontre de son époux, tandis que chez Savitri la prise de distance se limite à une bouderie quelque peu enfantine, même si, à certains moments, s’y manifeste une tendance suicidaire qui se traduira dans le cours du récit par un dramatique passage à l’acte…

En effet, la coupe déborde lorsque Ramani fait affecter dans son service puis prend pour maîtresse Shanta Bai, une belle femme libérée qui a quitté son propre mari en dépit de la réprobation familiale. L’ayant appris par une amie qui lui veut du bien, Savitri se rebelle.

« Je suis un être humain, lança-t-elle en respirant bruyamment. Vous autres hommes, vous ne l’admettrez jamais. Pour vous, nous ne sommes que des jouets quand vous êtes d’humeur à caresser, et des esclaves le reste du temps. Ne croyez pas que vous pouvez nous cajoler quand ça vous chante et nous donner des coups de pied selon votre bon plaisir ».

La contestation atteint là son paroxysme… et retombe comme une baudruche dégonflée face à l’indifférence de Ramani, sûr de « son bon droit » d’entretenir une concubine sans avoir à en rendre compte à sa légitime.

Savitri tente alors le suicide, et le roman se poursuit avec son lot de péripéties jusqu’au moment où les règles sociales et la tradition reprennent inéluctablement le dessus.

Pour Savitri, comme pour Kumudini, la révolte échoue.

Après une période d’ébullition, le lourd couvercle de la coutume et de l’usage retombe sur Savitri… et l’ordre règne entre le mari, sa femme, et sa maîtresse.

Narayan situe l’histoire, explicitement, dans la narration, en 1935.

Quatre-vingts ans après, qu’en est-il de la condition féminine en Inde ?

Grâce aux éditions Zulma, qui viennent de republier successivement ces deux grands romans, le lecteur peut penser que Narayan et Tagore avaient prévu que la question se poserait aujourd’hui à lui, et que ces deux génies avaient anticipé la réponse…

La version française due à Anne-Cécile Padoux est d’une qualité d’écriture remarquable.

 

Patryck Froissart

 

 

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20:23 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Patryck Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |