10/06/2022

Langage et langue de la poésie française contemporaine, Giovanni Dotoli

Langage et langue de la poésie française contemporaine, Giovanni Dotoli

Ecrit par Patryck Froissart 09.09.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesEssaisHermann

Langage et langue de la poésie française contemporaine, janvier 2015, 335 pages, 30 €

Ecrivain(s): Giovanni Dotoli Edition: Hermann

Langage et langue de la poésie française contemporaine, Giovanni Dotoli

Qu’est-ce que la poésie ?

Comment définir la spécificité du langage poétique ? Où se situe et comment se manifeste, parmi les diverses fonctions de la langue, la fonction poétique de la langue ? Qu’est-ce qui oppose et qu’est-ce qui unit la poésie française contemporaine et la poésie française classique ?

Giovanni Dotoli, universitaire, critique et poète italien, brillant francophone, parfait connaisseur de l’art poétique français et de son histoire, fouille et trifouille en ce riche ouvrage les œuvres de poètes de tous horizons qui ont choisi notre langue pour en faire leur langage poétique.

Fondant sa réflexion sur l’étude d’un corpus impressionnant d’extraits de poèmes et de professions de foi poétique formulées dans l’espace et le temps de la poésie francophone par un vaste panel de poètes, Dotoli aligne et confronte les multiples fonctions du langage poétique et les représentations innombrables du fait poétique qui s’en dégagent, soit affirmées et revendiquées explicitement par les auteurs francophones de toutes époques, soit exprimées de façon plus ou moins subliminale dans l’œuvre même de nos poètes.

L’auteur s’appuie évidemment sur les travaux des linguistes, se référant entre autres à Jakobson.

La langue-poésie a sa spécificité, son autonomie, sa vie à elle. C’est pourquoi on parle enfin de fonction poétique du langage.

L’intérêt principal de cet ouvrage aussi érudit que passionné, voire passionnel, et incontestablement passionnant pour qui s’intéresse à l’écriture poétique, réside en l’absence totale de parti-pris. Ici, point de querelle entre Anciens et Modernes, point d’opposition entre d’une part une poésie classiquement prosodique d’essence et de contraintes formelles typiquement françaises et d’autre part une expression poétique contemporaine des plus émancipées non seulement des règles historiques de notre versification traditionnelle mais encore des lois syntaxiques, des codes lexicaux, et même des habitudes calligraphiques et typographiques qui ont caractérisé notre poésie écrite jusqu’au moment où un Apollinaire a commencé à y contrevenir.

Dotoli illustre volontiers sa réflexion en faisant appel à Bonnefoy, qu’il admire manifestement, pour qui les expériences formelles les plus diverses en poésie, non seulement ne s’opposent pas mais encore peuvent être associées dans une même œuvre poétique, seule important la musique que produit le chant (le champ) du texte.

[…] relire les thèses d’Yves Bonnefoy […]. Peut-on parler de structure, pour sa langue ? Absolument pas, si on parle de l’imaginaire et du langage, oui, si on parle de langue, de vers et de strophe. La structure de son langage est celle du rêve, du récit et de l’ailleurs. Le mouvement de la phrase est celui du rêve lui-même et de l’eau. La beauté harmonieuse vient du mouvement intérieur. Et toutefois la strophe a un pouvoir architectural. Le vers a sa métrique, le vers classique s’alterne avec le vers libre, et parfois aussi avec de la prose poétique…

On reproche régulièrement à la poésie moderne d’être hermétique et de se situer conséquemment à une distance infranchissable du commun des lecteurs ?

« Qu’importe si le texte poétique n’est pas compréhensible à première vue ? », s’écrie l’auteur.

Si le sens n’est pas donné, le lecteur le construira, le déduira, le trouvera, le verra ou l’entendra venir à lui : L’unité du sens doit exploser à l’œil (par la disposition, linéaire ou non, en vers visibles ou non, des mots sur la page), à l’oreille (par le rythme des séquences lexicales, l’association et la correspondance des sons) et à l’esprit (par la multiplicité des polysémies, des connotations, des associations provoquées par la juxtaposition ou la mise en écho, évidemment par la métaphore et toutes les figures de style).

La marque du langage de la poésie française contemporaine est la liberté, fragile et forte, signe d’une poéticité qui se renouvelle…

Tout est possible à partir du moment où le poète décide que tout est permis : la route des structures plurielles est tracée, à jamais.

Qu’on ne vienne surtout pas dire à Dotoli que la langue française moderne serait peu propre à l’expression poétique !

Je trouve inutile toute polémique concernant la valeur poétique de la langue française.

La puissance poétique de notre langue réside dans la polyvalence, qui est aussi richesse de la langue française, langue de France et langue de partage pour les poètes des autres pays qui l’ont choisie.

En 180 pages d’interrogations, de réflexions, d’observations balayant un champ immense d’œuvres de poètes francophones, Dotoli conclut à la « poéticité » essentielle, consubstantielle de la langue française.

Mais alors, qu’est-ce que la poésie ?

Dans une deuxième partie de son ouvrage, l’auteur donne la parole à quarante-quatre poètes francophones de tous horizons, des plus célèbres aux moins connus. Chacun livre ici ce qu’est pour lui la poésie, et ce qui fonde sa propre poésie. Les poètes non francophones natifs exposent en outre les raisons qui les ont amenés à choisir le français pour exprimer leur vision poétique de l’univers.

Mais encore, qu’est-ce que la poésie ?

En appendice, cerise sur le gâteau, Dotoli nous offre une republication du Manifeste pour un parti du rythme de Meschonnic.

Enfin, qu’est-ce qu’une langue poétique ?

Dotoli nous en offre mille et une définitions, toutes aussi justes et intéressantes les unes que les autres. Il en ressort que le champ poétique est infini, que le génie poétique de la langue est en perpétuel bouillonnement, que la langue française est fondamentalement porteuse d’une créativité indéfiniment renouvelable.

 

Patryck Froissart

 

 

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Un pays pour mourir, Abdellah Taïa

Un pays pour mourir, Abdellah Taïa

Ecrit par Patryck Froissart 17.04.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesMaghrebRomanSeuil

Un pays pour mourir, janvier 2015, 164 pages, 16 €

Ecrivain(s): Abdellah Taïa Edition: Seuil

Un pays pour mourir, Abdellah Taïa

 

Zahira, marocaine, immigrée en France, sans papiers, depuis dix-sept ans, se raconte, dans la majeure partie de ce roman rude, à la première personne, en mettant bout à bout, sans ordre linéaire, des fragments disparates, comme autant de morceaux épars d’un miroir brisé, de sa vie de prostituée envoyant régulièrement des mandats à sa famille qui, restée au pays, ignore la source véritable de cet argent.

Aziz, algérien, un des rares amis de Zahira, prostitué lui aussi à Paris, économise sou à sou sur ses prestations jusqu’à pouvoir se payer ce dont il rêve depuis son enfance : l’intervention chirurgicale qui fera de lui une femme.

Mojtaba, iranien, réfugié politique clandestin, erre dans Paris jusqu’à sa rencontre avec Zahira, qui le prend en charge, l’héberge, le nourrit, l’entretient et l’aime. S’ouvre alors dans la pauvre vie de Zahira et dans celle, chaotique, de Mojtaba, une parenthèse de bonheur qui se referme brutalement le jour où Mojtaba disparaît sans prévenir vers un possible vrai pays d’asile.

Allal, l’ami d’enfance et l’amour de jeunesse de Zahira, n’a pas pu l’épouser, la famille de la jeune fille s’étant opposée à une union avec un Noir. Zahira lui ayant promis qu’elle reviendrait un jour, lorsqu’elle serait libre de le prendre pour mari, il l’attend jusqu’au jour où il apprend à quelle activité elle se livre en France.

Zahira se laisse entraîner dans le tourbillon sans fin d’un racolage toujours plus intense à des tarifs de plus en plus dérisoires, dans une sorte de don de soi dont la vénalité n’est plus la finalité, dans un élan de solidarité à l’endroit de ses compatriotes ou coreligionnaires en détresse dans un pays où ils se noient, dans une société qui les ignore, qui les exploite et qui les broie.

Souvent, ils n’ont pas beaucoup d’argent. Je n’ose jamais les renvoyer […] Alors, je me sacrifie, si je peux dire […] J’ai l’impression d’être une sœur pour ces hommes arabes […] C’est devenu ma spécialité. Les hommes arabes ou musulmans de Paris. La plupart sans papiers. La plupart usés par cette ville qui les maltraite sans remords et par des patrons français qui les exploitent au noir sans éprouver aucune culpabilité.

Les trajectoires de chacun de ces personnages, ainsi que celle d’autres individus plus secondaires, plus transitoires, à un moment de leur existence, sont aspirées dans celle, circulaire, d’une Zahira emportée dans une spirale descendante. Chacun fait plus ou moins de tours avec Zahira jusqu’à être éjecté, ou jusqu’à s’éjecter volontairement, du manège qui tourne, qui tourne, qui tourne, sans horizon, sans espoir.

La roue s’arrêtera-t-elle le jour où Allal, parti à la recherche de Zahira, la retrouvera ?

Le message, amer, de l’auteur est clair : il n’y a pas de ligne droite pour ces vies ballottées, pour ces laissés pour compte qui vivotent dans les bas-fonds d’une France qu’ils ont perçue, avant d’y débarquer clandestinement, comme une terre d’accueil, une terre d’asile, une terra mater bienveillante à l’égard des enfants des peuples qu’elle a autrefois colonisés.

Ce roman de la désillusion, du désenchantement vis-à-vis du pays dit des droits de l’homme, s’adresse tout autant aux lecteurs d’en deçà des Pyrénées, susceptibles de s’intéresser au sort de milliers de déracinés volontaires, et aux lecteurs d’au-delà de la Méditerranée pour qui la France reste l’Eldorado qu’il faut atteindre par tous les moyens…

Pour Abdellah Taïa, trop nombreux sont ceux pour qui, hélas, ce mirage se révèle finalement n’être qu’Un pays pour mourir

 

Patryck Froissart

 

 

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Dans la maison qui recule, Maurice Mourier

Dans la maison qui recule, Maurice Mourier

Ecrit par Patryck Froissart 22.05.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanEditions de l'Ogre

Dans la maison qui recule, mars 2015, 250 pages, 19 €

Ecrivain(s): Maurice Mourier Edition: Editions de l'Ogre

Dans la maison qui recule, Maurice Mourier

 

Un Kafka qui aurait écrit conjointement avec un Jarry ?

Un mariage de l’absurde et du burlesque ?

Un conte fantastique fantaisiste qu’auraient écrit ensemble Poe, Lautréamont et Frédéric Dard ?

Une Alice adulte et masculine plongée dans une quête sans fin au sein d’un univers baroque ?

Ce roman inclassable, parce que sans pareil, de Maurice Mourier, pourrait être un peu de tout cela à la fois, et bien autre chose encore.

Le « héros », un jeune journaleux est obscurément mandaté pour rencontrer et interroger le Saint, l’insaisissable maître d’un mystérieux château sis à l’écart de tout dans une région mystérieuse. Son arrivée et son séjour font l’objet, au jour le jour, de chroniques rédigées par un assistant cuisinier qui est promu, bien malgré lui, Scribe officiel du Saint, et qui est ainsi de fait le narrateur premier de ce livre délirant (le narrateur second étant le Jeune Homme Blet lui-même, qui rédige un journal dont on peut lire des extraits à intervalles réguliers).

Vous croyez vraiment que ça a une importance, vous, la personnalité de celui qui tient la plume ? Moi non, je ne crois pas. Quand le Saint m’a enlevé aux cuisines pour me mettre scribe, j’ai pensé il se fout de moi, mais il m’a dit : tu dois assumer, alors j’assume.

Voilà qui pose une fort intéressante question sur le statut du narrateur.

Les références implicites à Kafka sont flagrantes. Tout se passe dans Le Château. Le « héros » ne contrôle rien de ce qu’il pense être sa mission, et il erre désorienté à la recherche du maître des lieux, jour après jour, mois après mois, année après année, dans ce Château à la structure mouvante, dans cette Maison qui recule, dans ce dédale polymorphe, où chaque porte donne sur une direction dénuée de sens vers une issue ou un objectif qu’on n’atteint jamais. Il rencontre en ce labyrinthe qui tourne sur lui-même des personnages qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent comme entraînés, attrapés eux aussi dans la ronde d’un kaléidoscope apparemment sans queue ni tête.

Sur le fil de ce temps circulaire, l’appellation du héros évolue de chapitre en chapitre. Désigné lors de son arrivée au Château par le titre périphrastique « Le Jeune Homme Blet », il devient successivement :

– Le Jeune Homme Accablé

– L’Homme Mûr et Déconfit

– L’homme Prématurément Usé

– Le Vieil Homme Blet

– Le Vieil Homme Terne Qui N’a Rien Compris

– Le Vieillard Tout Blanc Lamentablement Décrépit

Dans ce carrousel qui l’emporte, les actes et paroles des personnages qui tournoient avec lui dans une sorte de ballet branquignolesque, tous fort caractériellement marqués, relèvent de la farce débridée, de la sotie, de la comedia del arte, de la joyeuse clownerie, de la bouffonnerie parfois la plus scabreuse, voire la plus scatologique.

Parmi les personnages que le lecteur ne risque pas d’oublier, Charchaluchat, La Femme Hélique, Faux-Derche, Edouard Doir, L’Espagnol, L’Abbé, La jeune Fille Foutaise, J’Hop d’un Oeil…, il faut compter le gros docteur Rubbe, médecin et pétomane virtuose.

Je ne suis pas merdecin (sic) aujourd’hui, dit le gros monsieur avec un ton d’une grande douceur qui contraste singulièrement avec le pet formidable qu’il vient d’émettre…

Mais que peuvent faire, dans ces conditions, les malades, ici, le Samedi ? demande le Jeune Homme.

Qu’ils crèvent ! dit le gros monsieur, en ponctuant son assertion d’un pet à l’odeur écœurante de foin suri.

Mais la figure la plus remarquable, et la plus attirante, est sans aucun doute Evelyne, la pré-adolescente dévergondée, la Lolita dont le langage cru ferait tellement rougir charretiers et harengères qu’il serait sans doute indécent d’en citer ici le moindre exemple, et qui, parallèlement, fait preuve d’une précocité intellectuelle inouïe et fait sensation par la somme astronomique de ses connaissances extravagantes en tous les domaines.

On est à la fois dans le théâtre de Guignol et dans la folie géniale d’Antonin Artaud.

Le lecteur qui se laissera tourbillonner dans la dérive du discours déchaîné, dans l’excessif, dans l’incorrect, dans l’impertinent, dans la pétulance, dans l’absurde, dans le salace, dans l’enfilade époustouflante des jeux de mots, calembours et calembredaines irrésistiblement hilarants, dans la succession des pitreries, des facéties, des coq-à-l’âne des acteurs… accomplira un voyage euphorique qui sera à la fois un bienfaisant retour vers une enfance où tous les imaginaires et les illogismes sont ouverts et une étourdissante course à la débauche lexicale sur un impétueux torrent d’amoralité, dans une sorte de nouvelle nef des fous.

Ce livre hors genre peut se consommer de deux façons : de celle d’un gourmand qui l’avalerait d’un seule et longue goulée ou de celle d’un gourmet qui le dégusterait à petits traits.

Quel qu’en soit le mode, la lecture en sera forcément, fortement, jouissive.

 

Patryck Froissart

 

 

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Trois années-lumière, Andrea Canobbio

Trois années-lumière, Andrea Canobbio

Ecrit par Patryck Froissart 30.05.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesItalieRomanGallimard

Trois années-lumière (Tre anni luce), janvier 2015, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, 429 pages, 26,50 €

Ecrivain(s): Andrea Canobbio Edition: Gallimard

Trois années-lumière, Andrea Canobbio

 

Cécilia, Sylvia, Viberti.

Deux femmes, un homme.

Deux sœurs, un amant.

Deux rivales, un amoureux transi et pusillanime.

Un, deux, trois !

Situation triangulaire classique en littérature, traitée de façon singulièrement intéressante par Andrea Canobbio.

Viberti est médecin, interne dans l’hôpital où Cecilia est elle-même médecin urgentiste. Ils ne se connaissent pas, jusqu’au jour où Viberti s’intéresse au cas clinique d’un jeune garçon anorexique, Mattia, qu’il découvre dans un service de l’hôpital où il passe par hasard.

Viberti, divorcé, sans enfant, n’a jamais quitté l’immeuble où il est né, et dans lequel résident, à des étages différents, sa mère Marta d’une part, son ex-épouse Giulia, remariée, d’autre part. Tous vivent en bonne entente et se rencontrent régulièrement chez la mère, qui présente des symptômes évolutifs de la maladie d’Alzheimer.

Viberti, un homme timide, renfermé, aux horizons restreints, tombe follement amoureux de Cecilia, pour l’amour de qui il sort quelque peu de sa coquille.

Cecilia, divorcée, élève avec une angoisse constante son fils Mattia, et avec une apparente indifférence sa fille Michela. Elle est régulièrement secondée par son ex-mari dans sa conduite de l’éducation de leurs enfants, rendue difficile par l’anorexie chronique de Mattia et le sentiment, qui se développe chez Michela et qui ronge la jeune fille, de n’être pas aimée par sa mère qu’elle accuse de reporter sur Mattia tout son amour maternel.

Sylvia, célibataire, femme libre, entretient de bonnes relations avec sa sœur et ressent beaucoup d’affection pour sa nièce Michela qui voit en elle la confidente idéale à qui elle finit par faire part de sa souffrance de se sentir délaissée.

Cecilia ne parvient pas à définir, ni a fortiori à exprimer, la nature précise des sentiments qu’elle éprouve pour Viberti. Leur relation traîne en longueur, sans fait marquant qui puisse lui donner un sens décisif, bien que, de temps en temps, de façon totalement inattendue et surprenante pour son amoureux terne, une brusque et violente pulsion sexuelle de la part de la jeune femme la pousse à provoquer une union charnelle ponctuelle, sans lendemain.

L’intrigue, longtemps binaire, se triangularise le jour que, dans le café où ces deux personnages à la relation compliquée se rencontrent quotidiennement depuis des années, Cecilia est par hasard accompagnée par sa sœur, que Viberti ne connaissait pas.

Immédiatement Sylvia et Viberti deviennent amants et entament une liaison qui sera aussi passionnelle qu’éphémère et finalement décevante.

La particularité du roman réside dans le fait qu’il se divise en trois parties, intitulées successivement « Un », « Deux », « Trois » (le triangle est ainsi explicitement inscrit dans la structure du texte), chaque partie étant spécifiquement fondée sur la vision interne et la psychologie intime de l’un des trois personnages, à partir du point de vue omniscient du narrateur dans le champ duquel évoluent toutefois parallèlement les autres personnages avec des éléments de leur propre histoire.

Le chapitre Un introduit ainsi le lecteur plus particulièrement dans l’existence quotidienne et dans la vie intérieure de Cecilia, Deux étant davantage consacré à Viberti et Trois à Sylvia. Le procédé permet au lecteur de vivre et de revivre un certain nombre de fragments narratifs du point de vue, successivement, de chacun des trois.

Les relations sont complexes entre ces trois personnages principaux d’une part, entre chacun d’eux et leur propre entourage familial et amical d’autre part. L’observation des caractères est minutieuse, pointilliste, intimiste, et, pour le moins, passionnante.

Le contexte historique et social, contemporain du temps de l’écriture, vu par les yeux critiques des personnages et du narrateur, est réaliste et détaillé, quasi balzacien, fondé sur les questions récurrentes qui animent notre société : la relation entre les parents et les enfants et celle qui se (re)-crée de gré ou de force entre ex-époux, l’incidence du divorce des parents sur le développement des enfants, la psychologie des adolescents, le célibat, les liens inter-générationnels, la maladie d’Alzheimer, la place des personnes âgées, les questions sexuelles…

La thématique de fond, portant sur la problématique de la communication interpersonnelle dans notre monde, amène le lecteur, a posteriori, à s’interroger sur le sens du titre du roman : les trois personnages, tout en se rencontrant et, accessoirement, tout en s’aimant épisodiquement, ne restent-ils pas, en définitive, comme les hommes et les femmes de nos sociétés de plus en plus enfermés dans leurs individualités, à des années-lumière les uns des autres ?

 

Patryck Froissart

 

 

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La Poupée, Ismail Kadaré

La Poupée, Ismail Kadaré

Ecrit par Patryck Froissart 08.06.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesBassin méditerranéenPays de l'EstRomanFayard

La Poupée, mars 2015, traduit de l’albanais par Tedi Papavrami, 155 pages, 16 €

Ecrivain(s): Ismail Kadaré Edition: Fayard

La Poupée, Ismail Kadaré

 

En recréant par petites touches, à partir de bribes de souvenirs personnels, de vieilles photos et d’éléments anecdotiques révélés par les uns et les autres, l’existence de sa mère, surnommée La Poupée dans toute la famille, décédée en 1999, Ismail Kadaré, auteur narrateur, plonge le lecteur dans l’intimité d’une famille albanaise, sa famille, dans le contexte historique particulier qui a marqué ce pays durant les deux derniers tiers du siècle dernier.

L’existence de La Poupée, tout comme celle des jeunes années de l’auteur, est profondément, émotionnellement, sentimentalement liée à celle de la grande maison familiale du clan Kadaré de Gjirokastër, jamais achevée, plutôt en cours de décrépitude, où, fraîchement épousée à l’âge de dix-sept ans, la jeune Madame Kadaré se retrouve brusquement transplantée et avec laquelle, d’entrée, elle entretient une relation de rejet, parallèlement aux rapports d’hostilité permanente qui marquent sa cohabitation avec sa belle-mère.

Les maisons telles que la nôtre semblaient comme construites à dessein pour perpétuer l’hostilité et les quiproquos…

Si La Poupée, avec le soutien ostensible de son mari (soutien qui fait scandale parce qu’en contravention flagrante avec la tradition), marque régulièrement des points dans son combat quotidien contre sa belle-mère, elle développe au cours des années un complexe profond d’infériorité intellectuelle vis-à-vis de son entourage, vit avec angoisse la passion de son fils pour les livres et la littérature, et considère avec une inquiétude croissante le parcours scolaire, puis universitaire, puis littéraire d’Ismail comme la voie qui le détournera un jour définitivement d’elle.

Elle avait entendu dire que les garçons, lorsqu’ils devenaient célèbres, changeaient de mère…

Elle finit par avouer son tourment à son fils dans un langage qu’elle essaie maladroitement, croyant devoir se hausser au niveau intellectuel de ce dernier, d’inscrire dans un registre soutenu.

A présent que tu es « notorié », tu ne songes pas à me « négationner », n’est-ce pas ?

Et le narrateur de reconnaître, face à certaines situations, la naïveté de sa mère.

Peut-être que, plus que le fils d’une mère, j’avais le sentiment d’être le rejeton d’une jeune fille de dix-sept ans dont le développement se serait soudain trouvé suspendu.

Au fil des épisodes intimes, plus ou moins amusants mais toujours émouvants de la vie de famille, l’auteur évoque sa passion pour l’écriture, la vocation, la gestation, la naissance et l’évolution de son métier d’écrivain, parcours qu’il entremêle avec la forte relation d’amour filial, parfois tendrement conflictuelle, qui le lie à La Poupée.

C’est là l’opportunité pour le créateur de pratiquer une fort intéressante analyse, en les réinscrivant dans les contextes familiaux, politiques, sociaux, historiques, sentimentaux de leur genèse, de ses créations littéraires, et de leur plus ou moins grande importance, de leur plus ou moins grande notoriété, de leur plus ou moins grande incidence sur la vie même de leur auteur en une sorte de méta-communication ou de ce qu’on pourrait peut-être appeler un exemple remarquable de méta-narration.

Finalement, sans m’attarder davantage en remords, par un soir de grand froid moscovite, sur la feuille blanche, j’inscrivis mon nom, suivi du mot « roman ».

Ce retour sur création n’est pas exempt, ce qui en renforce l’intérêt, de considérations moqueuses, en forme d’autocritique, sur le sentiment de supériorité qui peut animer tout artiste en herbe possédé par la volonté effrénée de « réussir » et par la certitude d’être reconnu un jour comme le génie qu’il croit être, comme l’a chanté Aznavour (Je m’voyais déjà).

Dans mon désir forcené d’écrire des œuvres hors du commun, je m’étais attaqué à celle que j’avais intitulée « Voici la victoire », texte qu’à la différence de tout autre roman jamais écrit de main d’homme et que, désireux de signifier à quel point j’étais inimitable et sans égal, j’avais résolu d’écrire à l’envers, en commençant par la fin.

A un autre niveau narratif, apparaît, toujours par touches anecdotiques, le combat militant d’Ismail, devenu adulte, contre le régime dictatorial instauré par Enver Hoxha, avec ses conséquences (perquisitions, menaces, confiscations, clandestinité puis exil) sur le climat de la cellule familiale qui a quitté la grande maison de Gjirokastër pour un appartement dans la capitale.

Les perquisiteurs avaient ouvert à deux battants la première bibliothèque. La Poupée n’en crut pas ses yeux : ils ressortaient les dossiers contenant mes manuscrits. Elle avait toujours pensé que tout pouvait advenir, hormis ce qui était en train de se produire sous ses yeux.

L’ensemble constitue, sur 150 pages, un récit intro et rétrospectif, une promenade dans un univers intime, parfois délicieusement impudique, qui s’effectue un peu à la manière des Essais de Montaigne, en compagnie d’un auteur qui se confie au lecteur comme à un ami proche.

 

Patryck Froissart

 

 

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Autopsie sentimentale, Véronique Brésil

Autopsie sentimentale, Véronique Brésil

Ecrit par Patryck Froissart 20.02.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanIpagination

Autopsie sentimentale, septembre 2014, 178 pages, 12 €

Ecrivain(s): Véronique Brésil Edition: Ipagination

Autopsie sentimentale, Véronique Brésil

 

Existe-t-il, l’amour heureux ? Aragon répond :

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur

Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri

Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri

Ce premier roman de Véronique Brésil, qui a débuté sa carrière littéraire en publiant des nouvelles chez iPagination, en est une dramatique illustration. Les noces semblent toujours être le début d’une vie conjugale faite d’entente et de bonheur, la source d’un « long fleuve tranquille ». C’est sous ce bel augure, par la cérémonie de mariage de l’héroïne, que commence la première partie du livre.

Ce jour-là, nous avions convié le bonheur à notre table. Et le bonheur avait répondu présent.

Mais l’invité ne partagera pas longtemps la vie du ménage. La narratrice, infirmière, décrit avec précision le processus de décomposition affective qui se met en branle fort peu de temps après qu’elle est devenue, pour l’état-civil, Madame Didier Rosetto. Alors que Didier Rosetto s’est mis en tête de faire, de façon systématique, quotidienne, à l’emporte-pièce, de gré ou de force, l’éducation sexuelle de sa femme, l’amour n’est pas vraiment au rendez-vous.

Quelques années passent. Les relations conjugales se délitent. Afin d’éviter le plus possible les contacts avec son mari, Madame Rosetto se porte volontaire pour assurer les gardes de nuit. Sur les conseils de sa collègue Tatiana, elle s’initie à la fréquentation des sites de rencontres en ligne, sous le pseudonyme de Ciboulette.

Au bout de quelques semaines et contre toute attente, l’écran est venu à bout de ma réserve et de ma pudeur. J’en aurais presque oublié mon statut de femme mariée…

C’est par ce canal qu’elle rencontre Virgile, celui qui va devenir très rapidement, quasiment immédiatement, l’homme de sa vie. Alors l’héroïne s’écrit un autre roman, se raconte son autre vie, une vie double, car, en parallèle, la cohabitation maritale se poursuit, sur le principe confortable de la chambre à part et des horaires décalés.

Roman d’apprentissage, sur plusieurs niveaux. Après l’éducation sexuelle, puis l’initiation, avec Tatiana, aux codes spécifiques des échanges sur sites de rencontres coquines, vient l’apprentissage de la dissimulation, du mensonge, de l’organisation d’un agenda double. Car, même si le ménage est devenu inconsistant, n’est plus que de pure forme, il importe pour la jeune femme de sauver les apparences vis-à-vis de celui qui reste, pour le monde, l’époux.

Roman d’apprentissage, aussi, sur la nature humaine, et, en définitive, sur l’illusion amoureuse. Car, si Ciboulette se donne totalement à l’amant, celui-ci prend, exige, accapare, soutire, se fait entretenir, exploite toutes les ressources de son amoureuse, autant et aussi longtemps que possible, et rompt brutalement, par une déclaration téléphonée, simple, totalement inattendue, acérée, incisive et sans réplique possible : « Je n’ai plus de temps à te consacrer ».

La leçon, reçue a posteriori comme un coup de massue, est limpide : Virgile vit aux crochets de l’amante du moment, qu’il remplace, dès lors qu’il considère qu’il n’a plus rien à tirer d’elle, par une nouvelle conquête.

Roman d’apprentissage, encore, puisque durant tout le temps de sa relation passionnelle avec Virgile, qui se flatte d’être un écrivain en devenir, Ciboulette est amenée à corriger, à amender les écrits de son amant, et, se prenant au jeu, finit par les réécrire, puis par écrire ses propres textes. Le récit de ses essais, de ses progrès, est, pour Véronique Brésil, prétexte à interrogations et réflexions sur l’acte littéraire, et à insertion sous-jacente de la fonction métalinguistique, voire méta-narrative, dans le récit, et de la fonction psychanalytique de l’écriture.

Ecrire, c’est forcer une brèche, souffrir l’évacuation des humeurs et reconfigurer la carcasse […] Mes rivières d’amours inutiles ont fini par trouver une issue dans des mots qui se sont épanchés sur des feuilles […], inondant tout au passage…

Ciboulette décide, après la rupture, d’écrire et de publier le récit des souffrances que lui ont infligées les hommes qu’elle a connus. C’est l’occasion, pour l’auteure, d’anticiper le destin de son propre roman, puisque Ciboulette, éditée, relate les réactions de ses lectrices.

La majorité des femmes captives de leur bourreau ont redoublé de pleurs […]. Mon roman, qui avait la couleur d’un témoignage poignant et ô combien proche de leur intimité, est devenu le porte-parole de la douleur, de la honte et de l’humiliation qu’elles avaient jusque là endurées et occultées…

Le style est agréable, la langue est soutenue, sans que les termes crus en soient exclus. Véronique Brésil n’a pas peur des détails, ni des mots qui peuvent les représenter. Le lecteur devrait aimer ses audaces littéraires.

Ah ! Ses appendices masculins ! De superbes bijoux qui, sous mes doigts attendris et désirant, allaient se parer d’une dimension inestimable. Ses joyaux étincelaient pour moi, princesse fragile…

Un roman édifiant et réaliste sur la relation entre l’homme et la femme au XXIe siècle en France.

 

Patryck Froissart

 

 

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La Villa du Jouir, Bertrand Leclair

La Villa du Jouir, Bertrand Leclair

Ecrit par Patryck Froissart 04.03.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanSerge Safran éditeur

La Villa du Jouir, décembre 2014, 262 pages, 17 €

Ecrivain(s): Bertrand Leclair Edition: Serge Safran éditeur

La Villa du Jouir, Bertrand Leclair

 

Le titre localise le roman et en définit les fondements.

Il s’agit bien d’un récit érotique se déroulant quasiment intégralement dans l’espace fermé d’une villa, dans l’enceinte infranchissable d’une maison fort close, dont la propriétaire, une mystérieuse princesse noire, absolue maîtresse des lieux, jouit… d’une fortune et d’une puissance considérables.

Symbolisme topologique et connotations : la Villa du Jouir est insulaire, isolée sur une île grecque, comme celle où Ulysse rencontra Circé, et porte la même appellation, explicitement hédonique, que la dernière demeure de Gauguin aux Marquises.

Intertextualité : filiation indubitablement sadienne, réminiscences d’histoires d’Ô, inscription dans le réseau textuel classique et moderne des récits de domination-soumission sexuelle et des liaisons périlleuses.

Spécificité : inversion de la distribution des rôles féminin et masculin généralement observée dans les œuvres du genre, et, concomitamment, inversion du schéma historique de l’esclavage. Le dominant est une femme riche et noire, le dominé est blanc et a besoin d’argent.

Ancrage, en guise de clin d’œil, de la fiction dans le réel : allusions aux relations qu’aurait eues la déesse avec un certain directeur du FMI d’une part, et avec un premier ministre italien très cavalier par ailleurs.

Maillage plus dramatique dans l’actualité mondiale : le combat que mène, en filigrane, la princesse nigériane contre les oligarchies financières qui pillent les ressources pétrolières de son pays.

Prétexte à la mise en scène des tableaux érotiques qui chapitrent l’histoire : le narrateur et personnage principal, Marc, écrivain, après avoir été physiologiquement testé, sans savoir qu’il s’agissait d’un étalonnage, par la belle Hannah, envoyée très spéciale de la princesse, est recruté par cette dernière pour une retraite d’écriture pas du tout commune puisque son contrat, des plus juteux, stipule qu’il doit pendant un temps donné se mettre au service particulier et se soumettre aux sévices très réguliers de son employeuse et, simultanément, écrire le récit de ce qu’il voit, vit et subit.

L’entretien d’embauche est décisif et le contrat promptement signé.

Je suis tombé sous le charme, immédiatement […] en voyant une grande femme noire, sculpturale, s’avancer aérienne vers ma table, aimantant tous les regards de la salle.

Une fois le marché conclu, muni de son baise-en-ville, il part se joindre aux reclus du secret sérail de l’île.

Car la domina entretient au sous-sol de ses appartements privés un harem de mâles tenus constamment en chaleur, qui n’ont évidemment pas subi le traitement privatif faisant les eunuques des harems traditionnels.

Marc, sous la coupe de la déesse nymphomane et de ses vestales, devient très vite, à rebrousse-poil de l’idée qu’il se fait de sa propre dignité, et à son corps fort peu défendant, tout comme ses compagnons de captivité, ilote sexuel prêt à toutes les servilités pour être un soir l’un des favoris, mieux, idéalement, l’élu du jour, la créature privilégiée soumise aux caprices les plus avilissants de la dea ex machina.

Et il souffre de cette emprise croissante, il supporte de plus en plus mal les périodes au cours desquelles l’adorée se désintéresse de lui, et il se morfond, après coup, de son asservissement, après chaque scène à laquelle il est appelé à participer en tant qu’acteur ou, supplice, comme simple figurant.

Peut-être que la honte d’avoir été si docile la veille alimentait le feu de mon ressentiment, sans même que j’aie la capacité de laisser ce sentiment de honte remonter jusqu’à ma conscience, sous peine de m’effondrer dans les larmes du repentir…

Se déprendra-t-il de cette dépendance dans laquelle il sombre jour après jour ?

 

Patryck Froissart

 

 

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Autour de ton cou, Chimamanda Ngozi Adichie

Autour de ton cou, Chimamanda Ngozi Adichie

Ecrit par Patryck Froissart 18.03.15 dans La Une LivresAfriqueLes LivresCritiquesFolio (Gallimard)Récits

Autour de ton cou (The things around your neck), décembre 2014, traduit de l’anglais (Nigéria) par Mona de Pracontal, 312 pages, 7,50 €

Ecrivain(s): Chimamanda Ngozi Adichie Edition: Folio (Gallimard)

Autour de ton cou, Chimamanda Ngozi Adichie

 

Avec cette édition, Gallimard nous donne accès à un florilège de courts récits d’une richesse sociologique stupéfiante, témoignant d’un éclatant talent littéraire.

Chimamanda Ngozi Adichie, nigériane, qui a quitté le Nigéria à l’âge de 19 ans pour étudier puis s’installer aux Etats-Unis, exprime avec une sensibilité à fleur de peau, dans la plupart de ces nouvelles, dont certaines ont obtenu des prix prestigieux, les chocs culturels qu’a provoqués et que provoquent encore chez les individus et les groupes humains la rencontre brutale des civilisations occidentale et africaine.

On ne peut pas ne pas penser ici à cet autre immense écrivain nigérian, Chinua Achebe, dont La Cause Littéraire a présenté plusieurs œuvres qui tournent fondamentalement autour des mêmes thématiques et mettent en évidence la même problématique.

Ici, Chimamanda Ngozi Adichie dénonce, en les mettant simplement en scène, les violations des droits de l’homme et l’arbitraire des décisions judiciaires dont sont victimes les habitants des régions où le pouvoir des potentats locaux est resté de règle après le départ des puissances coloniales et leur remplacement par des dictatures indigènes (Cellule Un).

Là, le lecteur aimera la rencontre a priori improbable de deux femmes, l’une ibo, chrétienne, étudiante en médecine et bourgeoise, l’autre haoussa, musulmane, et pauvre, qui se terrent dans une cave où elles se sont réfugiées alors que le quartier est mis à feu et à sang par des violences entre communautés religieuses, deux femmes que tout sépare, deux femmes que la haine qui pousse au-dehors les hommes à s’entre-tuer va rapprocher, va faire sœurs dans cet espace clos, le temps d’une brève parenthèse dans le cours de leur vie (Une expérience intime).

Ailleurs, et c’est le thème le plus récurrent, l’écrivaine puise dans son vécu d’exilée pour traduire le désarroi des nigérianes qu’on marie, en leur répétant avec emphase que c’est la grande chance de leur vie, avec un compatriote qui a obtenu le permis de résidence aux Etats-Unis, le sésame rêvé qui permet à ces femmes, parfois à leur grand dam, d’émigrer à leur tour vers ce pays qu’on leur a décrit comme celui où la vie est facile (Imitation – Autour de ton cou).

« Tu croyais qu’en Amérique tout le monde avait une voiture et une arme à feu. Tes oncles, tes tantes et tes cousins le croyaient aussi. Quand tu as gagné à la loterie des visas américains, ils t’ont dit : dans un mois tu auras une grosse voiture. Bientôt une grande maison… »

Les désillusions ne tardent pas. Mais on les garde pour soi. La famille, au pays, ne connaîtra pas la dure réalité de l’immigré. Au passage, Chimamanda, dans un dialogue de retrouvailles entre deux anciens étudiants militants de l’époque glorieuse où se construisait la nation juste après l’indépendance, met en lumière la corruption ambiante qui, quelques décades après ces années porteuses d’espérance en un avenir prospère, gangrène le pays et dévalorise l’image de ses institutions a priori les plus respectables.

« Josephat […] a dirigé cette université comme si c’était le poulailler de son père. L’argent disparaissait et puis on voyait des voitures neuves portant le nom de fondations étrangères qui n’existaient pas […]. Il décidait qui serait promu et qui serait mis au placard… ».

Le narrateur est le plus souvent placé en situation de focalisation interne, ce qui permet au lecteur de « voir » avec les représentations, les clichés, les idées préconçues, tout ce prisme déformant au travers de quoi l’Africain voit l’Américain et par le biais de quoi l’Américain « connaît » l’Africain.

Ce procédé narratif est à même de provoquer des chocs salutaires chez le lecteur, contraint de changer de lunettes, d’analyser en empathie avec le personnage les étranges caractéristiques socio-culturelles du monde dans lequel il est soudainement plongé, et de modifier avec lui ses points de vue ethnocentriques.

« Kamara avait fini par comprendre qu’élever ses enfants à l’américaine, ça signifiait jongler d’une angoisse à l’autre, et que cela venait d’une surabondance de nourriture : parce qu’ils avaient le ventre plein, les Américains avaient le temps d’avoir peur que leurs enfants aient une maladie rare sur laquelle ils venaient de lire un article… ».

Le lecteur français, ainsi forcé de s’interroger sur les raisons qui fondent la vision qu’a « l’autre » de la psycho-sociologie du monde occidental, soumettra à la question ses propres modes d’action et de pensée…

Chacune des nouvelles de ce chef-d’œuvre est, en somme, à la fois une histoire passionnante et une leçon de philosophie.

 

Patryck Froissart

 

 

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De haute lutte, Ambai

De haute lutte, Ambai

Ecrit par Patryck Froissart 10.04.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesAsieNouvellesZulma

De haute lutte, février 2015, traduit du tamoul par Dominique Vitalyos et Krishna Nagarathinam, 215 pages, 18 €

Ecrivain(s): Ambai Edition: Zulma

De haute lutte, Ambai

 

Ce recueil incisif rassemble quatre nouvelles, qu’on pourrait presque qualifier de romans par leur longueur, par le nombre des fragments constitutifs de leur déroulement narratif, par l’amplitude spatio-temporelle de l’intrigue et par la richesse contextuelle de l’histoire individuelle de leur personnage principal.

Le manuscrit : Chentamarai baigne depuis l’enfance dans un milieu d’artistes où sa mère, Tirumakal, une universitaire férue de littérature, de poésie, de chansons et musiques classiques indiennes qui tient salon tous les vendredis, ayant quitté son mari, fait figure de femme libre au sein d’une société dominée par les hommes. Chentamarai découvre un jour un manuscrit dans lequel sa mère raconte les difficultés et humiliations qu’elle a connues dans sa vie conjugale, dans sa relation avec son époux.

Mais dites-moi, qu’y a-t-il de révolutionnaire à dire qu’une veuve ne peut espérer retrouver l’accès à une vie digne de ce nom qu’en se remariant ? […] Quand vous affirmez qu’il est nécessaire de lui associer un homme pour lui offrir une nouvelle vie, c’est comme si vous disiez qu’elle doit toujours rester sous le contrôle d’un représentant du genre masculin…

Les ailes brisées : Chaya, « mince comme une liane », a été mariée à un homme gras, autoritaire et avare. Nourrie de films tamouls, elle rêve de lois qui lui permettraient de vivre autrement sa vie d’épouse, ou de femme qui aurait l’audace de se libérer de l’emprise d’un époux dont elle supporte de moins en moins le comportement mesquin et méchant, et la pingrerie qui peu à peu contamine leur fils et même, à sa grande horreur, finit, par contagion, par l’atteindre elle-même.

Il m’a transmis son obsession de l’argent… Pourquoi est-ce que je me suis mariée ? Le mariage, pour la femme, dénonce la narratrice, est la totale dépossession de soi.

On l’avait offerte à Bhâshkaran, un homme plus âgé qu’elle et plus fort physiquement. Elle était sa propriété au même titre que le sofa et les coussins. Si son mari mourait, on tirerait un trait sur elle. Rideau. « FIN ».

De haute lutte : Cempakam, dès l’enfance, fait montre d’un talent exceptionnel de chanteuse de râgas traditionnels. Sa mère, musicienne et danseuse, persuade le grand maître Ayya de la prendre en pension chez lui, de la traiter comme sa fille, et de lui enseigner les arts musicaux. Pendant des années, Cempakam se perfectionne en chant et devient parallèlement une grande musicienne spécialiste de la vina. Elle a pour condisciple le fils d’Ayya, Shanmugan, qu’elle épouse. Devenue l’élément primordial du groupe musical qui accompagne Ayya dans ses récitals, elle acquiert une grande notoriété. Mais à la mort du maître, Shanmugan, jaloux du talent de son épouse, la relègue dans les coulisses, affectée à des fonctions domestiques, tout en profitant des conseils de celle qui lui est infiniment supérieure. C’est « de haute lutte », grâce à sa ténacité, à son refus obstiné de se soumettre à « la tradition » que Cempakam finira par retrouver dans le monde musical le rang qui lui est dû.

Cempakam se pencha vers son micro et répéta le vers chanté à la place du jeune homme. Stupéfié par son intervention, Shanmugan se tourna vers elle. Cempakam le regardait au fond des yeux, le visage rayonnant […]. Lorsqu’un immense applaudissement souleva la salle pour saluer sa voix, Shanmugan la fixa, sonné tel un lutteur au tapis…

La forêt : Chentiru, après des années passées à aider son mari Tirumalai à développer son entreprise, au moment où ce dernier, n’ayant plus besoin d’elle, la met à l’écart de la gestion de l’affaire, décide de se retirer dans la forêt et d’y réécrire les épopées, et en particulier de composer un Sîtâyana contant la retraite dans les bois de la divine Sita dont elle fait la femme libre qu’elle a rêvé d’être, des vains efforts de Râma pour l’en faire sortir, et de la rivalité de ce dernier avec Ravana, autre amoureux de la déesse.

Conte merveilleux, poétique, alternant et entremêlant la vie réelle, les rêves, et les écrits de Chentiru, des fragments évoquant les grandes épopées et des extraits de râgas magiques, cette nouvelle se veut être dans le même temps un autre texte militant sous la forme d’une triple allégorie du combat pour l’émancipation de la femme.

Depuis huit ans ils s’étaient lancés dans le domaine de la maroquinerie […].  Ces nouveautés étaient le fruit de la détermination de Chentiru. Elle était montée en première ligne pour élargir l’éventail de leurs activités commerciales. Tirumalai avait promis de faire d’elle son associée à parts égales, mais ce projet n’avait pu aboutir. Sous le choc elle avait éprouvé le besoin de marcher. Le plus loin possible…

Conclusion :

Qu’ils sont éclatants, ces portraits de femmes qui se rebellent, avec plus ou moins de succès, contre l’affirmation, qui se veut immuable, de la supériorité « naturelle » de l’homme et de son corollaire : la nécessaire soumission de la femme dans le cadre familial, dans son environnement social et culturel, dans sa vie professionnelle lorsqu’elle exerce un métier, dans l’organisation politique de son pays, en somme dans tous les aspects, à tous les niveaux, et à tous les âges de son existence !

De Rabindranath Tagore dans Kumudini, à RK Narayan Dans la chambre obscure, en passant par Farahad Zama dans Les 1001 conditions de l’amour, œuvres commentées pour La Cause Littéraire, de nombreux auteurs et auteures indiens dénoncent cette subordination qui se dit « conforme à la tradition et à la culture » du pays. Le chemin sera long, sans doute, avant la totale émancipation et l’idéale égalité.

Ne focalisons toutefois pas sur ce qui pourrait apparaître comme une question spécifique du monde indien. Nos sociétés occidentales dites démocratiques ont encore beaucoup à faire en ce domaine…

 

Patryck Froissart

 

 

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Chamelle, Marc Durin-Valois

Chamelle, Marc Durin-Valois

Ecrit par Patryck Froissart 06.02.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanLe Livre de Poche

Chamelle, 185 pages, 5,50 €

Ecrivain(s): Marc Durin-Valois Edition: Le Livre de Poche

Chamelle, Marc Durin-Valois

 

Un village se meurt, quelque part en Afrique sahélienne, accablé par une sécheresse persistante, cerné par l’irrésistible avancée des sables.

Parmi les villageois se distingue un homme, Rahne, qui a fait des études, a vécu plusieurs années en ville, d’où il a dû, déjà, fuir, en y abandonnant aux factions belligérantes maison, femme et enfants dont il n’a jamais su ce qu’ils sont devenus.

Narrateur et personnage principal du roman, Rahne a refait sa vie dans son village natal avec la belle Mouna. Ils mènent là une existence humble, rurale, avec leurs trois fils, leur fille Shasha, leur maigre troupeau de chèvres, parmi lesquelles Imi, que chérit Shasha, et une chamelle, que tous appellent… Chamelle.

Vient le jour fatidique où, aux membres des quelques familles qui n’ont pas déjà pris le chemin de l’exil, s’impose ce terrible dilemme : rester au village avec la certitude d’y mourir bientôt, ou partir vers l’inconnu, au risque, selon la direction prise, de se retrouver capturés, dépouillés, tués par une des bandes innombrables de militaires, rebelles et brigands qui sillonnent les pistes en quête de proies faciles, ou de se perdre à tout jamais dans le désert et y mourir de soif.

Rahne, se fondant sur ses connaissances scolaires en géographie, décide, contre l’avis des sages de la petite communauté, de se diriger vers l’est. Seul son ami Assambo, conseillé par son épouse Salimah, lui fait confiance. Les deux familles se séparent ainsi des autres villageois, dont une petite partie choisit la route du nord, et la majorité celle du sud.

C’est là, à la lettre, la situation de départ du récit. Départ pour une longue et dramatique errance, avec les chèvres et la chamelle.

Au poids factuel des drames qui jalonnent le périple, s’ajoute, sur les épaules de Rahne, celui de la terrible interrogation, qui le taraude, de sa responsabilité quant aux faits tragiques dont sont victimes, successivement, chacun des membres de la famille d’Assambo, qui l’a choisi pour guide, et l’un après l’autre, ses propres enfants et son épouse aimée.

Contre la réussite de cette quête éperdue de l’eau qui anime la petite caravane, la nature et l’homme allient leurs forces opposantes, toutes-puissantes.

La nature est maligne – le sable, l’immensité, l’aridité, la sécheresse qui semble avancer plus vite que l’exode, le soleil, implacable – oui, la nature est hostile, inexplicablement, définitivement.

Je regarde, tout près, la boule de feu qui déjà lance vers nous ses dards brûlants. Il faut marcher vers elle. Sans faiblir, sans peur, la tête baissée, comme des hommes servant un sort auxquels ils ne comprennent rien. Pourquoi ça, pourquoi nous ? Personne ne sait, personne n’y peut rien.

L’autre ennemi, tout autant impitoyable, se manifeste tantôt sous l’image d’errants encore moins bien lotis pour qui le maigre bétail de Rahne et d’Assambo représente un ultime espoir de survie, tantôt sous la forme fantomatique de rebelles fanatiques ou de déserteurs hallucinés prêts à perpétrer les pires atrocités, tantôt sous l’apparence de militaires sans foi ni loi qui feignent d’offrir leur aide, pour mieux les dépouiller, aux hordes de misérables assoiffés sillonnant les pistes.

Arrêter de marcher, c’est la mort assurée. Continuer d’avancer, c’est espérer repousser la mort jusqu’à l’aléatoire puits salvateur.

Ici ou là, pour ne pas tous mourir, il faut sacrifier celui-ci, ou celle-là, une chèvre, un enfant… faire un choix déchirant…

Hommes, femmes, enfants, bétail, tombent comme s’abattent les mouches sur les cadavres qui jalonnent les pistes.

Seule, dans tout le cours de leur marche infernale, une oasis s’ouvre, pour une nuit, pour une nuit seulement, à Mouna et à Rahne, un havre éphémère de tendresse, une brève parenthèse d’amour, une courte escale de communion, qui sera, pour la jeune femme, le terminus.

Qu’avons-nous fait à Dieu ou aux hommes pour venir mourir dans ce lieu. Il ne faut pas dormir, Mouna […]. Au matin, Mouna ne bouge plus…

L’unique force adjuvante pour Rahne, du début jusqu’à la fin de ce périple multiplement mortel réside en la « personne » de Chamelle, qui donne son lait et porte les plus faibles… Chamelle, avec son caractère de chameau, qui forme un couple inséparable avec Rahne, un vrai couple, avec ses moments d’affection et ses phases de conflit, qui se comprend, s’épaule, et se dispute… Chamelle, qui donne légitimement son nom au roman.

Chamelle, les antérieurs entravés, se tient tout près. Pour une fois, elle ne râle ni ne grinche. Elle broute tranquillement des rameaux que je suis allé chercher en haut de l’acacia. Je peux la contempler des heures durant, cela m’apaise. Elle se doute que je l’observe. Parfois, elle tourne la tête vers moi. Puis, un peu flattée sans doute, retourne à sa mastication, le museau vers l’horizon en prenant un air de très noble indifférence.

Chamelle, ton ombre sur la dune hantera longtemps le lecteur…

 

Patryck Froissart

 

 

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11:46 Écrit par Patryck Froissart dans Les chroniques de Patryck Froissart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |