31/05/2022

Fragiles serments, Molly Keane

Fragiles serments, Molly Keane

Ecrit par Patryck Froissart 09.10.13 dans La Une LivresLes LivresCritiquesIles britanniquesRomanLa Table Ronde

Fragiles serments (Full house), Juin 2013, traduit de l’irlandais par Cécile Arnaud (première édition : 1935), 375 pages, 8,70 €

Ecrivain(s): Molly Keane Edition: La Table Ronde

Fragiles serments, Molly Keane

 

Le roman a pour décor la vaste maison campagnarde de Silverue où vit une famille de grands bourgeois ruraux anglo-irlandais, en vase quasiment clos hormis les rares journées où se reçoivent tour à tour, à l’occasion de sortes de kermesses bucoliques se déroulant dans les jardins qui font leur fierté jalouse, les propriétaires de la région.

La narration est un délice.

L’art de la délicatesse dont fait preuve Molly Keane dans la dénonciation, par petites touches, des tares, du snobisme, des hypocrisies de ce petit monde, place l’auteure un peu dans le même registre que son contemporain Proust. La narration, apparemment innocente, extrêmement pointilleuse des faits et gestes quotidiens de cette société conservatrice, bornée, figée dans le passé, est ponctuée d’épines, de fines flèches acérées, dont les pointes distillent un poison doucement mais efficacement destructeur.

La bâtisse est du style de celles qu’on retrouve chez Poe, chez les sœurs Bronté. Il en émane un relent de décadence, de folie, de décalage par rapport à la réalité.

Silverue, à la beauté étroite et abrupte, aux yeux méchants tournés vers l’intérieur…

Sur Silverue règne Lady Bird, Olivia, la mère, qui, après avoir pendant des années cultivé les amants, se consacre passionnément à l’harmonie florale de son jardin tout en dirigeant despotiquement la maisonnée :

– Julian, son mari, jadis copieusement cocufié, désormais faible et aimant, passionné de héraldique, d’élevage de vaches, de pêche, et de chasse au renard

– Sheena, sa fille, rebelle, amoureuse du jeune voisin Rupert

– Mark, son plus jeune fils, enfant gâté

– John, son fils aîné qui, au moment où commence le récit, rentre d’un séjour non dit dans un hôpital psychiatrique

– Miss Parker, la gouvernante de Mark, barbue, houspillée, méprisée, mal aimée et malheureuse, ridicule et pitoyable

Durant la presque totalité de la période inscrite au roman, une invitée, Eliza, considérée comme une amie de la famille, depuis toujours amoureuse platonique de Julian, partage l’intimité de la famille, devient la maîtresse de John, est le témoin des petites intrigues mesquines, ou, parfois, sordides, dont celle, centrale, qui vise à empêcher Sheena d’épouser Rupert.

Car chez ces gens-là, l’amour qu’éprouvent l’un pour l’autre Sheena et Rupert dérange. Les ragots, les insinuations, les médisances, les jalousies en auront-ils raison ?

« Elle t’a dit que ton arrière-grand-père était fou à lier, que mon grand-père s’était jeté dans le Rhin, que John avait été perturbé récemment, et que si tu m’aimais un tout petit peu, tu ne m’épouserais pas.

– C’est vrai tout ce qu’elle raconte, je le sais. A propos du mauvais sang et de la folie, et du fait que si nous avions un enfant, il aurait de grandes chances de naître foué.

Etroitesse d’esprit, médiocrité, basses méchancetés sont les marques de la plupart des personnages de ce cercle qui se referme implacablement sur ceux qui aspirent à s’en échapper.

Car de chez ces gens-là, on ne s’en va pas, Monsieur, on ne s’en va pas, aurait conclu Brel…

L’auteure, qui elle-même en fit les frais, nous le fait magistralement comprendre.

 

Patryck Froissart

 

 

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AutoGRObiaphie, Pierre Dupuis

AutoGRObiaphie, Pierre Dupuis

Ecrit par Patryck Froissart 12.10.13 dans La Une LivresLes LivresCritiquesBiographie

AutoGRObiaphie, Editions Racine et Icare, juillet 2013, 130 pages, 9,90 €

Ecrivain(s): Pierre Dupuis

AutoGRObiaphie, Pierre Dupuis

 

 

L’auteur est-il obèse ? Il l’écrit, tout en déclarant immédiatement qu’il n’en fait jamais mention dans ses écrits…

Je ne parle jamais de mon obésité dans mes nouvelles, pourtant elle est là, partout, larvée, prête à jaillir.

En souffre-t-il ? Il le dit aussi, une fois pour toutes, en avant-propos. Point final ?

C’est ma blessure.

Et voici qu’elle s’expose, cette obésité, qu’elle s’impose, qu’elle explose dans le titre, en gros et en gras.

« autoGRObiaphie »

Ce titre calligramme, au ventre de quoi on ne peut pas ne pas remarquer une énorme boursouflure lexicale, annonce et reflète le caractère original du contenu du livre, où alternent pêle-mêle beaux textes de facture poétique, réflexions sur la création littéraire, considérations sur le genre particulier de la nouvelle, méditation débridée sur l’imagination, affirmations sur la jouissance que procure l’acte d’écriture…

On comprend vite que l’écriture, pour Pierre Dupuis, est une opération de vidage de crâne, d’oubli de soi, comme peut l’être pour le narrateur la marche automatique dans le mouvement mécanique du tapis de course, la drague virtuelle en une navigation sans cap défini sur les sites de rencontre d’internet, l’abandon de soi dans le cours violent d’aventures imaginaires, dans l’espace révolu des rencontres amoureuses du passé, dans les brumes nauséeuses d’un cauchemardesque réveil post-opératoire, dans la mise en scène d’un assassinat « dont l’auteur est l’auteur » ou dans la fiction d’une opération de police dont il est, en tant que tireur d’élite, le héros, dans une introspection à rebrousse-temps sur son complexe de « gros nul » et ses échecs sentimentaux, dans un voyage en un monde parallèle où les créatures humaines sont considérées comme des êtres immondes, puants, qu’on enferme dans des enclos et sur lesquels on se livre à diverses expériences, ou dans un futur apocalyptique où règnent l’anarchie et la loi sauvage du plus fort, dans des trips divers et variés et dans de fulgurantes échappées éthyliques, dans l’exacerbation des degrés de décibels d’une boite de nuit, dans l’écoute sous casque, déconnecté du réel, de grands titres du hard rock, dans les bras de hasard d’une prostituée ou dans les draps adultérins d’une partenaire d’une nuit rencontrée sur une piste de danse, dans la peau d’un personnage qui ne ressent plus aucune douleur physique et qui torture ses victimes pour tenter de retrouver en leurs yeux le souvenir de l’expression de la douleur, dans un retour à Amsterdam où on peut fumer un joint en se laissant charrier par les résurgences d’un initial et inoubliable amour, dans une incursion nostalgique dans le cercle des compositeurs de musiques de films, dans l’étrange lévitation de son esprit hors de son enveloppe charnelle :

JE SUIS MORT…

JE SUIS…

JE…

Le désir est sous-jacent, latent, lancinant de se fuir, d’échapper à son image, de se dissocier de ce corps qu’on n’aime pas…

Pierre Dupuis va-t-il jusqu’à se nier même comme auteur en train d’écrire le livre ? Le fait est que l’écrivain, las de se voir encore et toujours dans le miroir de ce qu’il raconte, fait finir un de ses chapitres par une autre voix, par une auteure amie, Leila Rogon, ou insère ailleurs un épisode narré par une seconde amie, écrivaine elle aussi, Carine Roucan, fondatrice des Editions Associatives Racine et Icare, rencontre étonnante dans le fil du récit entre un auteur et l’éditrice du livre qu’il est en train de composer.

La tonalité générale est amère. De temps en temps, pourtant, brille un bel éclair d’optimisme, que le lecteur devra retenir :

« Le chemin sera long, mais je trouverai un autre bonheur ».

 

Patryck Froissart

 

 

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Le tigre blanc, Aravind Adiga

Le tigre blanc, Aravind Adiga

Ecrit par Patryck Froissart 16.10.13 dans La Une LivresLes LivresCritiquesAsieRoman10/18

Le tigre blanc (The White Tiger), traduit de l’anglais par Annick le Goyat, 318 pages, 8,40 €

Ecrivain(s): Aravind Adiga Edition: 10/18

Le tigre blanc, Aravind Adiga

 

Balram, comme des millions de ses congénères, est né dans les Ténèbres, où règne la loi de la jungle, celle du plus fort.

Le plus fort, dans ces mondes obscurs, est le fils du plus fort, et son fils sera un jour, à son tour, le plus fort.

Parce que dans les Ténèbres, on est seigneur ou esclave, de naissance, de père en fils, depuis toujours, et pour toujours.

Balram est condamné, car telle est sa destinée, à vivre en esclave, à laver les pieds de ses maîtres, à accourir, l’échine courbée, à chacun de leurs impérieux appels, à ramper devant eux, et à les remercier d’avoir la bonté de les maltraiter…

Il peut arriver, exception confirmant la règle, que dans cet appareil fatal, dans ce broyeur infernal, s’introduise un humble grain de sable qui en perturbe le cours.

Durant la brève période au cours de laquelle Balram est autorisé à fréquenter l’école, un inspecteur remarque l’étoile d’intelligence qui scintille dans les yeux de l’enfant.

 

« Dans la jungle, quel est l’animal le plus rare ? Celui qui ne se présente qu’une fois par génération ? »

Je réfléchis un instant avant de répondre :

« Le tigre blanc.

– C’est ce que tu es, dans cette jungle-ci ».

 

Le tigre blanc est une autre espèce de seigneur (de saigneur), un solitaire, qui surgit là où personne ne l’attend puis qui se fond dans les fourrés et disparaît après avoir eu son content de sang.

Balram Halwai en est-il une incarnation ?

Balram est le narrateur, le tigre blanc, le héros et la victime de ce roman acide, acerbe, acéré, par lequel l’auteur dénonce dans ses détails les plus sordides la corruption généralisée qui encrasse les moindres rouages de la « plus grande démocratie du monde », tant dans la vie des plus misérables habitants du plus déshérité des hameaux les plus perdus dans le monde ténébreux de l’Inde rurale que dans celle des plus riches et des plus puissants personnages du monde lumineux des cités les plus indécemment rutilantes de l’autre Inde, l’Inde moderne, riche et prospère.

Mêlant confession et accusation, le réquisitoire est accablant, le jugement est sans appel : le pessimisme amer, fataliste, souvent rageur, de l’auteur quant à l’avenir de son pays donne au roman la tonalité du désespoir.

Du point de vue du narrateur, le pays n’a de démocratique que le nom. Les élections sont une joyeuse farce. Derrière les décors, sous les combles du théâtre, dans ses catacombes ténébreuses, des millions de figurants fantômes vivent une tragédie sans fin.

Il existe trois maladies majeures dans ce pays, monsieur : la typhoïde, le choléra et la fièvre électorale…

La réalité quotidienne, sociale, économique, politique, est fondée sur une relation généralisée, institutionnalisée, de domination-soumission, porteuse d’hypocrisie, de sournoiserie et d’ambiguïté, à laquelle nul ne semble pouvoir se soustraire.

Haïssons-nous nos maîtres derrière une façade d’amour, ou les aimons-nous derrière une façade de haine ?

Dans ce contexte, le seul moyen pour le zombie né, de sortir des Ténèbres, est le meurtre du maître. Paradoxalement, l’unique acte qui peut permettre à Balram d’exister en tant que personne l’oblige aussitôt, pour s’assurer l’impunité, à se défaire de son identité et à ne plus exister pour aucun de ceux qui l’ont connu.

Ce nouveau personnage, ayant de son passé fait table rase, se ménage une place de maître, incognito, en ayant recours, fatalement, à son tour, à la concussion et à la prévarication.

Car en ce cercle vicieux, ce n’est qu’ainsi que la boucle se boucle…

 

Patryck Froissart

 

 

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Le bar du caïman noir, Denis Humbert

Le bar du caïman noir, Denis Humbert

Ecrit par Patryck Froissart 10.07.13 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRomanPresses de la Cité

Le bar du caïman noir, juin 2013, 280 pages, 19 €

Ecrivain(s): Denis Humbert Edition: Presses de la Cité

Le bar du caïman noir, Denis Humbert

 

« Regina », voilà un bien beau nom pour un hameau sordide, perdu au bord du fleuve, quelque part en Guyane.

« Une église, une mairie-école et quelques cases créoles… », et l’épicerie Gomès devant laquelle des hommes venus des alentours se retrouvent chaque matin, boivent et échangent les nouvelles.

Plus loin, à l’écart de tout, le bar du Caïman noir, autre nœud de rencontres, louche, interlope celui-là, lieu de plaisirs tristes, où, le soir surtout, ça danse, ça se soûle, ça se bat parfois, où quelques amérindiennes en voie d’acculturation viennent monnayer leurs charmes, où se croisent orpailleurs clandestins, fonctionnaires métropolitains impatients d’être affectés ailleurs, aventuriers au passé trouble, épaves au passé occulte qui ont choisi d’échouer dans ce trou vaseux pour se faire oublier.

Voilà pour le décor, baignant dans la moiteur, la pluie, la boue et le mal être.

Les personnages ?

Le docteur Cherpentier, l’idéaliste, qui a fui la société du profit et sa famille bourgeoise de métropole.« Lorsqu’il est arrivé au dispensaire de Saint-Georges, il avait encore des illusions. Il pensait que les mondes lointains et laissés pour compte avaient besoin de lui… ».

Frantz, le métis, que révolte la misère, matérielle et morale, et le fatalisme dans lesquels sont plongés et maintenus ses frères amérindiens par les colonisateurs cupides.

« Cela le rend fou de voir ses oncles et ses cousins prostrés des journées entières… Plus aucune étincelle dans leurs yeux… A les en croire, c’était écrit depuis le premier jour où le premier blanc apporta avec lui les maladies, la frénésie de la conquête et le goût fiévreux pour le métal jaune… ».

Hoffman, ancien homme d’affaires, qui a fui la justice, a changé de vie et se terre là sous le nom de Thomas Lefebvre, après avoir racheté Le Caïman Noir.

« Dans sa vie antérieure il ne se promenait pas pieds nus et le bide à l’air, seulement vêtu d’un short bleu orné de grandes fleurs blanches… Dans sa vie antérieure il portait des costumes sur mesure, laine d’Ecosse l’hiver et alpaga l’été… ».

Sofia, la clandestine, la prostituée brésilienne, qui rêve de trouver le filon qui lui permettra de rechercher sa petite sœur et de lui offrir une vie digne :

« Aujourd’hui, elle pense à la petite, comme elle y pense tous les jours. Elle fera tout pour qu’elle ne finisse pas comme elle, elle en a fait le serment ».

Loin de là, en France métropolitaine, Alia, la beurette, universitaire, chercheuse passionnée sur « le parasitisme chez l’insecte », et son ami Simon, l’informaticien, vivent leur propre roman, jusqu’au jour où Alia annonce son projet de poursuivre ses recherches in situ, dans la jungle guyanaise.

L’auteur anime tour à tour chacun de ces personnages, autour de qui gravitent des rôles secondaires. La majeure partie de l’action a pour décor la forêt et ses pièges. En arrière-scène, les bandes mafieuses des orpailleurs sont omniprésentes.

L’intrigue est savamment bâtie sur un suspens chronologique, chaque titre de chapitre marquant un repère temporel par rapport à un évènement, pressenti comme dramatique, dont le déroulement n’est dévoilé qu’à la fin du livre, et qui aura des conséquences tragiques pour chacun :

Chapitre 1 : Le lendemain du jour où c’est arrivé

Chapitre 2 : Un an avant le jour où c’est arrivé

et cetera.

Le dépaysement et l’attente du dénouement ne peuvent manquer d’accaparer l’intérêt du lecteur, entraîné, comme le sont les pirogues dans le courant de ce fleuve qui charrie toutes les boues, dans le flot trouble de ce sombre roman.

 

Patryck Froissart

 

 

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Le soleil à mes pieds, Delphine Bertholon

Le soleil à mes pieds, Delphine Bertholon

Ecrit par Patryck Froissart 06.09.13 dans La Une LivresLa rentrée littéraireLes LivresRecensionsRomanJean-Claude Lattès

Le soleil à mes pieds, 21 août 2013, 187 pages, 16 €

Ecrivain(s): Delphine Bertholon Edition: Jean-Claude Lattès

Le soleil à mes pieds, Delphine Bertholon

 

Deux sœurs, la grande et la petite…

Aujourd’hui, la petite est la plus grande des deux. Grande, très grande. […]. La grande, elle, est minuscule.

Elles ont grandi ensemble, comme des sœurs normales.

Elles ont vécu ensemble, mais cela n’était plus dans la normalité, des jours et des jours durant, près du cadavre de leur mère, cloîtrées dans leur appartement, et puis, une fois découverte l’horreur de cette macabre situation, ont été placées dans le même foyer jusqu’à leur majorité.

La majeure partie du roman, à l’exception de retours ponctuels sur le passé, se déroule alors que la petite vient d’avoir 22 ans.

La grande et la petite sont névrotiques.

La grande, secouriste, éprouve un plaisir morbide à regarder mourir les personnes à qui elle doit donner les premiers soins. La grande aime le désordre, l’entassement, les vieilles choses inutiles, la vaisselle sale dans l’évier, met les pieds sur la table, et jette son chewing-gum sur le parquet.

La grande se réveille quand les ténèbres tombent et rentre se coucher dès que l’aube survient. Elle travaille au Samu – les urgences nocturnes.

La grande n’a pas pour vocation de sauver les gens : ce qu’elle aime, c’est les voir morts. Elle aime que le véhicule de secours arrive trop tard. Quelquefois, raconte-t-elle à la petite, elle pompe l’essence à la bouche dans le réservoir en l’aspirant avec un tuyau. Sabote le matériel, crève les pneus…

La petite, a contrario, est obsédée par la propreté et l’ordre. Son appartement brille par sa nudité. Elle range, frotte, brique, lave et se lave sans cesse, et occupe toujours la même place au café.

L’eau chaude et la buée dissolvent le monde. Le carrelage bleu immaculé. Les parfums ambrés des gels douche. La peau lisse, blanche, parfaite, et puis les os saillants. Les poils disparaissent sous la lame du rasoir, partout. Redevenir un enfant, un fœtus, une graine, retourner à ce néant qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Se laver, c’est un peu s’effacer, s’annuler, se supprimer…

La petite est sous l’emprise de la grande, emprise oppressante dont elle souhaite, sans oser l’exprimer, se défaire. Vœu pieux en effet : la petite est velléitaire, incapable de prendre quelque décision que ce soit.

La petite espère intimement la mort de la grande.

Sombre histoire ! Destins sordides… et néanmoins plausibles, voire, terriblement, potentiellement réels.

Le roman est centré sur la petite, sur sa relation avec la grande, sur son rapport avec les quelques rares personnes qu’elle croise, et, plus rarement encore, avec celles à qui elle accepte d’adresser la parole.

L’auteure nous fait voir le monde tel que le perçoit ce personnage faible, fragile, quasi autiste, quelque peu anorexique, qui se recroqueville dans la chambre de bonne dont la grande paie le loyer.

Son angoisse permanente, paranoïaque, est communicative, conformément au dessein de la romancière : le lecteur, en proie à une étrange fascination, vit le mal-être de la petite, est lui-même mal à l’aise tout au long de sa lecture, et referme le livre avec de la nausée à l’âme.

Voilà un roman qu’on ne risque pas d’oublier trois jours après l’avoir lu.

 

Patryck Froissart

 

 

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Le sillage de l'oubli, Bruce Machart

Le sillage de l'oubli, Bruce Machart

Ecrit par Patryck Froissart 11.09.13 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRomanUSAGallmeister

Le sillage de l’oubli (The Wake of Forgiveness), traduit de l’américain par Marc Amfreville, juin 2013, 395 pages, 10,50 €

Ecrivain(s): Bruce Machart Edition: Gallmeister

Le sillage de l'oubli, Bruce Machart

 

Entre 1895 et 1924, quelque part sur des terres du Texas, s’installe et prospère une colonie d’émigrés tchèques au détriment des pionniers irlando-écossais, agriculteurs et éleveurs qui en ont été les premiers propriétaires.

Roman rude, violent, tout de glèbe, de sueur, de labeur, de crottin, de sexe, de feu et de sang.

Western sans Indiens : de ceux-ci, spoliés de leur territoire et chassés de là quelques décennies plus tôt, nulle mention n’est faite. Ils n’existent pas. Tout juste peut-on émettre l’hypothèse que c’est d’eux que vient cette passion débridée des courses à cheval partagée par les derniers ranchers rouquins d’origine irlandaise avec les récents immigrés tchèques.

Roman retentissant du galop effréné des chevaux que lancent en la brume les fils des fermiers dans une lice où tous les coups sont permis, la course se jouant sur un pari dont l’enjeu est l’appropriation par les uns d’une partie des terres des autres.

Roman âpre, sur fond de convoitise et de rapacité : Vaclav Skala, l’immigré, s’agrandit et s’enrichit, champ après champ, motte après motte, en soignant avec amour et à prix d’or ses chevaux de race alors même qu’il harnache ses quatre fils au joug de sa charrue et la leur fait tirer sous la menace de son fouet, au point qu’au fil des années ils ont tous le cou tors.

Roman de haine, de sournoiserie, de sentiments troubles, de bestialité, entre les fils et les pères, entre Vaclav et ses quatre garçons, dont le plus jeune, Karel, est le personnage principal de cette saga cruelle, qui tourne au drame quand arrivent dans la région un nouveau rapace, mexicain celui-là, Villaseñor, et ses trois superbes filles, racées, élégantes et cultivées.

Roman d’amour entre Karel et Graciela, la plus belle des métisses Villaseñor, que Karel veut épouser, vœu qui devient caduc lors d’un défi cornélien à l’issue de quoi la farouche et splendide cavalière et ses deux sœurs sont loties en mariage aux trois autres fils Skala.

Amour interdit donc, dont l’ardeur charnelle ne pourra s’exprimer qu’au hasard de quelques rencontres clandestines, violentes, passionnelles, sur la paille des écuries.

Roman de l’individualisme, de l’ambition, de l’orgueil, du désir forcené d’être reconnu comme le « plus fort », roman tout droit inspiré du rêve américain de la conquête des territoires, où chaque nouvelle vague d’immigrants aspire à s’approprier ceux qu’à conquis la précédente, depuis que les hordes européennes ont posé leurs bornes et leurs barbelés sur la prairie après y avoir quasiment exterminé les occupants indigènes.

Là où les fermiers tchèques ont chassé presque jusqu’au dernier des paysans rouquins au teint frais qui s’y étaient installés avant eux, […], là où les hommes savent montrer de quoi ils sont capables sans jamais faire appel aux étrangers. C’est ici, dans ce comté, qu’il y a une semaine encore aucun homme ni aucune femme n’avaient jamais croisé ni même pensé croiser un jour un Mexicain.

Roman au verbe dense, fort, houleux, rapide, au souffle haletant, fumant, écumant, où la phrase galope à travers champs, fleurant l’odeur de la terre, roman qui exprime toute la sauvagerie, loin de l’imagerie naïve du cow-boy et du Far West, des luttes sordides qui ont accompagné la construction mentale du peuple américain.

L’auteur nous donne-t-il en la trame de ce roman couvrant la fin du XIXe siècle et le début du XXe une grille de lecture psychosociologique de la société américaine d’aujourd’hui ?

 

Patryck Froissart

 

 

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La femme qui valait trois milliards, Boris Dokmak

La femme qui valait trois milliards, Boris Dokmak

Ecrit par Patryck Froissart 26.09.13 dans La Une LivresLes LivresCritiquesPolarsRoman

La femme qui valait trois milliards, Editions Ring, Collection Ring Noir, avril 2013, 638 pages, 21 €

Ecrivain(s): Boris Dokmak

La femme qui valait trois milliards, Boris Dokmak

 

Monumental thriller à l’américaine, écrit par un auteur français né en Ukraine.

2013, coup de tonnerre dans l’actualité « pipole » : Paris Hilton, vedette à scandales, a disparu… Comment est-ce possible ? L’opinion est divisée : on y croit, on n’y croit pas, coup publicitaire, suicide, meurtre, enlèvement, isolement volontaire ?

Alors imaginez Paris Hilton, la plus connue des stars, sans cesse survolée, poursuivie, filmée, photographiée… et par ailleurs toujours accompagnée par deux gardes du corps : comment aurait-elle pu disparaître… ?

2023, de Hollywood, le père de Paris Hilton lance à la recherche de sa fille Albert Almayer, détective privé alcoolique et misanthrope qu’il a fait kidnapper au milieu de la mer d’Oman…

Je veux que vous la cherchiez ; je veux que vous la retrouviez ; je veux qu’à terme vous me la rameniez… Je veux que ma fille Paris rejaillisse, pure et immaculée, de tout ce putain de fumier…

2023, à Bruges, le lieutenant de police Joris Borluut est appelé à se rendre dans un bâtiment désaffecté où il découvre le cadavre étonnamment rose et frais d’une belle jeune femme morte depuis un bon bout de temps, Godelieve Hildebrant, qui semble avoir été embaumée vivante…

Pas de plaie, pas d’arme, pas de sang, pas de cris au secours, pas de témoignage direct… Rien, dans cette mort offerte, dans cette morte exhibée, ne montrait de la violence ou de la brutalité…

L’assassinat comme une œuvre d’art…

2100 avant JC, Egypte, XIIe dynastie, un naufragé débarque sur l’île de Tofar, où vit un vieil homme qui lui raconte son étrange histoire.

Le premier matin de la septième semaine, on apprêta la veuve. Elle but la potion pendant que des dizaines de servants lui frottaient la peau avec les onguents de la grande prêtresse. […] Mais ses joues restaient roses et brillantes… Mon corps s’est altéré alors que celui de mon épouse… resplendit comme au premier jour…

1952, Joseph Djougachvili Staline va mal… Il va mourir bientôt…

Il ne veut pas moisir…

Sur 638 pages, Boris Dokmak distille petite pièce par petite pièce un puzzle immense qui couvre quatre millénaires et s’éparpille ainsi de Bruges à la Californie, de Los Angeles à Moscou en passant par Saint-Pétersbourg, Milan et bien d’autres lieux.

Faisant montre d’une imagination débridée, l’auteur organise une suite galopante d’événements, de révélations, de découvertes conduisant le lecteur sur des pistes dont il semble impossible qu’elles se rejoignent un jour pour ouvrir la voie à la vérité, et dont certaines paraissent aboutir à de décourageants culs-de-sac.

Une immense toile d’araignée est ainsi savamment tissée par l’auteur à travers l’espace et le temps, toile dont les ramifications, les nœuds et la cohérence globale n’apparaissent que peu à peu, l’intention de Boris Dokmak étant évidemment d’entretenir le suspens jusqu’au terme du roman.

Les amateurs du genre se laisseront porter avec bonheur dans les méandres, les lacs et les entrelacs de ce premier roman, dont le titre est un clin d’œil à celui d’une célèbre série télévisée américaine, et qui laisse espérer qu’il ne sera pas le dernier.

 

Patryck Froissart

 

 

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Les nuits de Vladivostok, Christian Garcin

Les nuits de Vladivostok, Christian Garcin

Ecrit par Patryck Froissart 08.06.13 dans La Une LivresLes LivresRecensionsRomanStock

Les nuits de Vladivostok, janvier 2013, 360 pages, 20,50 €

Ecrivain(s): Christian Garcin Edition: Stock

Les nuits de Vladivostok, Christian Garcin

 

Par quel hasard le Français Thomas Rawicz, sorte de rêveur poète aventurier, se retrouve-t-il, sans l’avoir voulu, à Vladivostok, alors qu’il croyait avoir pris un train pour rejoindre son épouse Marie à des milliers de kilomètres de là ?

Sur quel quiproquo les Chinois Zuo Luo et Chen Wanglin, justiciers volontaires, chasseurs de proxénètes, croisent-ils le chemin de Rawicz en une rencontre pour le moins violente ?

Quelle force occulte transforme-t-elle l’antagonisme initial entre les deux Chinois et le Français en un protagonisme qui les amène à ne plus se quitter sur la piste d’un mystérieux criminel nommé Thomas Krawczyk ?

Quel est l’obscur dessein du destinateur qui, de Moscou, fait aboutir le long et fou périple pédestre d’Oleg Svechnikov à Vladivostok, tout droit en les lieux que sillonnent les deux Chinois ?

Quel mystérieux génie réunit cependant sur les bords du lac Baïkal, très loin de Vladivostok, Marie, l’épouse de Thomas Rawicz, et deux femmes étranges que chacun des personnages présentés ci-dessus a croisées à un moment ou à un autre de sa vie, deux dames au contact de qui s’installe une atmosphère fantastique à la Edgar Poe, deux créatures qui lisent dans les pensées et semblent tout connaître des relations existant ou étant sur le point d’exister entre tous les acteurs du drame qui est en train de se nouer ?

Quel lien unit l’insaisissable Thomas Krawczyk, que les Chinois traquent dans Vladivostok, et le roi des bandits américains José Ortiz, qui dirige, depuis sa crypte située au cinquième niveau des douze étages souterrains dans lesquels vit sous New-York une pègre grouillante et inquiétante, un nébuleux réseau criminel mondial ?

On pourrait croire, à la lecture de ces interrogations, que Christian Garcin a produit ici un roman noir.

Il n’en est rien.

Si le lecteur est suspendu, de la première à la dernière page, au fil du récit, ce n’est pas par l’envie de connaître le résultat d’une enquête policière dont la relation serait particulièrement propice à le tenir en haleine.

Non ! Si le roman de Christian Garcin passionne, prend, et ne lâche plus, c’est dû au maillage que l’auteur trame avec une rare ingéniosité et une évidente perversité autour du lecteur qui, pris au piège des labyrinthes de l’histoire, est forcé, s’il veut s’en dépêtrer, d’aller de l’avant, à l’aveuglette, en s’efforçant de résoudre les énigmes qui sont judicieusement (vicieusement ?) placées une par une sur son chemin.

« Pour tout dire, ce genre de scénario invraisemblable m’amusait assez… ».

Christian Garcin, de Vladivostok à New-York, nous entraîne dans un captivant jeu de (fausses) pistes, dont l’entrelacs est rendu encore plus inextricable par l’entrecroisement parallèle des voix, provoqué par le brusque passage d’un narrateur à un autre. Ses personnages semblent eux-mêmes se rendre compte du caractère apparemment aléatoire de leur histoire :

« Cette coïncidence n’étonnait pas vraiment Wanglin, tant il était persuadé que nous ne sommes au bout du compte que le jouet de forces aussi neutres qu’impeccablement structurées, dont l’entendement se situe très loin hors de notre portée… ».

En une sorte de fonction méta-narrative, l’auteur livre, dans les discours de ses personnages, des indications, sème des indices sur la nature de son dessein littéraire :

« Et qu’aimerais-tu écrire ? Des romans ? Des poèmes ?

– Je ne sais pas, dit Irina. Je ne suis pas sûre qu’on choisisse vraiment. Ce qui viendra à moi. Peut-être des romans aux allures de poèmes. Ou l’inverse : des poèmes bâtis comme des romans. Des histoires petites et douces. Ou remplies de carnages effroyables. Ou les deux à la fois… ».

Tout le fantastique de ce roman envoûtant est inscrit en ces lignes !

 

Patryck Froissart

 

 

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La vie de Marie, Rainer Maria Rilke

La vie de Marie, Rainer Maria Rilke

Ecrit par Patryck Froissart 12.06.13 dans La Une LivresLes LivresRecensionsLangue allemandeArfuyenPoésie

La Vie de Marie, traduit de l’allemand par Claire Lucques, Edition bilingue, 88 pages, 11 €

Ecrivain(s): Rainer Maria Rilke Edition: Arfuyen

La vie de Marie, Rainer Maria Rilke

 

Cet ouvrage précieux présente en treize tableaux poétiques, disposés chronologiquement, la vie de Marie de sa naissance à sa mort.

Face au texte original en allemand, l’excellente traduction de Claire Lucques, qui réussit à en rendre au mieux l’esprit, la lettre et la force poétique, permet au lecteur non initié à la langue de Goethe d’entrer dans le monde torturé de Rainer Maria Rilke et d’en ressentir toute la puissance lyrique.

Mais l’édition bilingue offre à ceux qui ont la chance de pouvoir lire ces poèmes dans le texte initial, qu’ils soient croyants ou non, la possibilité d’une communion particulièrement intense, voire bouleversante, par-delà les années et au-delà de la mort du poète, avec l’âme de Rilke le mystique.

Dès la première strophe s’annonce le souffle poétique qui a inspiré le poète tout au long de ces treize compositions.

O was muß es die Engel gekostet haben,

nicht aufzusingen plötzlich, wie man aufweint,

die sie doch wußten : in dieser Nacht wird dem Knaben

die Mutter geboren, dem Einen, der bald erscheint.

 

Le texte peut être lu, compris, interprété, partagé sur deux niveaux.

En y entrant comme en un temple, avec l’humilité ou la ferveur que confère la foi, on éprouvera, ligne après ligne, en totale empathie, l’extase de Rainer devant la sainteté, la déité, et la pureté de Marie, et on visitera l’opuscule avec vénération, avec des pauses de recueillement, ayant constamment devant les yeux, projetée avec éclat par le verbe éblouissant du poète, la personne divine de la Mère de Jésus telle que dut ou crut la voir Bernadette Soubirous.

Le vertige devant le prodige est insufflé par l’auteur, qui l’impose au lecteur en s’adressant directement à lui :

 

Pour comprendre comment elle était alors

tu dois évoquer d’abord un lieu

où des colonnes en toi s’élèvent, des marches

se sentent sous les pas, des arches vertigineuses

enjambent l’abîme d’un espace qui en toi

est resté…

 

En l’abordant comme une œuvre profane, avec la simple curiosité ou l’appétence de l’amateur de belles-lettres, on ressentira, en pleine affinité, la tristesse de Rilke évoquant la simplicité, les affres maternelles et l’esprit de sacrifice de Marie, et on parcourra le recueil avec l’émerveillement que procure la perfection d’un superbe cantique et la compassion que font naître inévitablement chez le lecteur les lamentations de la mater dolorosa.

 

Jetzt wird mein Elend voll, und namenlos

erfüllt es mich. Ich starre wie des Steins

Inneres starrt…

 

Ce livre est de ceux qu’on laisse en permanence sur sa table de chevet pour en savourer un morceau au hasard avant de s’endormir, comme le fait de sa Bible l’homme pieux.

La présentation savante que donne Claire Lucques en préface à ce cycle poétique, ainsi que la biographie de Rilke et les notes qui figurent à la fin du livre, aident à cerner la poétique rilkienne, l’ensemble pouvant constituer un bel « objet » d’étude littéraire.

 

Patryck Froissart

 

 

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La rage entre les dents, Soeuf Elbadawi

La rage entre les dents, Soeuf Elbadawi

Ecrit par Patryck Froissart 17.06.13 dans La Une LivresLes LivresRecensionsPoésieVents d'ailleurs

La rage entre les dents, Un dhikri pour nos morts, 2013, 70 pages, 9 €

Ecrivain(s): Soeuf Elbadawi Edition: Vents d'ailleurs

La rage entre les dents, Soeuf Elbadawi

 

Le kwasa kwasa… C’est quoi ça ? C’est une danse africaine très chaloupée.

Les kwasa kwasa, par métonymie, sont ces barques minuscules où embarquent au péril de leur vie chaque année des milliers d’habitants des îles comoriennes d’Anjouan et de Mohéli pour tenter de gagner clandestinement l’île voisine, Mayotte, ô mirage ! demeurée française après l’indépendance de l’archipel.

Le dhikri est la stance cadencée et lancinante qu’adresse à Allah le soufi en transe.

Quand un poète militant mêle en un long chant de révolte les transports que connotent ces trois référents, cela donne La rage entre les dents.

L’auteur, metteur en scène et comédien, exprime en une litanie de versets lyriques et déclamatoires, destinés à être dits sur une scène de théâtre, sa souffrance et celle de son peuple qui vit au quotidien la tragédie des kwasa kwasa sombrant dans l’océan en allant se heurter à cet autre mur de la honte qui le sépare de ses cousins mahorais :

« ce mur dont je vous parle Erigé en nos eaux par la lointaine République de Paris est le résultat d’une politique de désespérance remontant aux premiers émois de la colonie… ».

C’est ce cousinage entre insulaires que personnifie le personnage central, parti plein d’espoir sur un kwasa qu’une lame océane a fracassé contre le mur :

« cette nuit ils ont annoncé la mort d’un des miens

mon cousin happé par la vague broyé par les flots »

L’écriture, poétique, délivrée de toute forme de ponctuation, est toutefois jalonnée de part en part de majuscules pouvant constituer, avec les blancs qui marquent le découpage en versets de 6 à 10 lignes, des repères permettant de délimiter des groupes de souffle pour la diction ou des ensembles sémantiques pour la lecture.

Des phrases en shikomor (langue comorienne) ou des citations en arabe (celles-ci extraites du Coran) apparaissent brusquement au milieu du texte en français, sans séparation, sans traduction, comme si la langue héritée de la colonisation devenait ça et là incapable de traduire la montée en puissance récurrente du cri protestataire qui, lorsqu’il sort du tréfonds des tripes, n’est plus exprimable que dans la langue maternelle.

« j’ai donc repris le chapelet d’une main leste et droite pour entamer le dhikri de la dernière illusion ma rage entre les dents Le vaste monde tendant l’oreille sous les spots rallumés d’un écran satellitaire Une devinette en absolu se pose sur le fil de la haine distillée entre deux rives Upwa nuandu tsi nyangu wela djapizo Nasi rili djapizo Qui l’on couillonne dans le mépris s’enroule dans la soie du pauvre ».

La révolte tourne, comme l’annonce le titre, à la rage lorsque le poète engagé, enragé par son impuissance, s’adresse à l’ancienne puissance coloniale (dite la Puissance dévastatrice) qui impose toujours sa loi dans l’archipel, ou aux instances internationales que la tragédie comorienne laisse indifférentes, ou encore au Dieu en qui il a cru mais qui reste sourd à ses prières :

« quel crime avons-nous commis unhm Quel crime unhm pour mériter un tel sort Qu’Il nous le dise Lui qui est au-dessus de tout et qui sait tout Fabi ayyi aalaa’i Rwabbikuma tukadhibani Lequel des bienfaits de votre Seigneur nierez-vous C’est écrit dans son Livre Je n’invente rien Qu’il nous dise alors Son silence sur les morts en kwasa est-il un bien ou un mal pour les oubliés du land of Loose ».

Voilà un livre poignant, incantatoire, qui incite le lecteur à rejoindre l’auteur dans le juste combat qu’il mène, dans l’ensemble de son œuvre, pour que les Comoriens, les Gens du boutre, retrouvent leur droit historique de circuler librement d’une île à l’autre de cet archipel dont l’ensemble constitue pour eux la terre ancestrale une et indivisible.

Rien ne fera taire Soeuf Elbadawi, il s’y engage, jusqu’à ce que sa voix fasse sauter le couvercle de plomb qui pèse sur l’incessant ballet dramatique des kwasa.

« la vérité sera scandée au péril de nos vies »

 

Patryck Froissart

 

 

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