10/06/2022

Shérazade était toquée, Mona Fajal

Shérazade était toquée, Mona Fajal

Ecrit par Patryck Froissart 03.07.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesArtsRécits

Shérazade était toquée, Les Itinéraires Editions Gourmandes, avril 2015, 264 pages, 26,90 €

Ecrivain(s): Mona Fajal

Shérazade était toquée, Mona Fajal

 

Quelle merveilleuse idée !

Quelle belle initiative que de réunir en un même livre 10 villes, 10 histoires dont chacune se déroule dans chacune de ces villes, et 10 recettes qui sont chacune en relation avec chacune de ces villes où se passe chacune de ces histoires… Résumer ainsi la trame de l’ouvrage suffirait déjà presque à provoquer le début d’un tournis de mille et une sensations !

Alors, si on ajoute que ce kaléidoscope a pour décors naturels, pour saveurs traditionnelles, pour assaisonnement culturel toute la richesse et la magie de ce pays incomparable qu’est le Maroc, on fait forcément entrer le lecteur avant même qu’il ait soulevé, déjà tout alléché, le couvercle du livre, dans mille et un enchantements, d’où le titre du livre, qui en soi est d’emblée porteur d’un savant et savoureux tajine sémantique d’images et de références intertextuelles épicées d’un humour subtil.

Ce beau livre (car en plus il est beau, aussi beau que peut l’être l’aspect d’un couscous du bled décoré de ses légumes, pois chiches et raisins secs, aussi beau que peut l’être le tajine le plus quotidien, dont l’esthétique visuelle est, toujours, tout aussi soignée et réussie chez le pauvre et chez le riche, chez le citadin et chez le jbali, préparé dans la cuisine ultramoderne du bourgeois et sur le kanoun rustique du fellah), ce beau livre ne peut qu’attiser, que raviver s’il en était besoin l’amour indéfectible que porte en son cœur immanquablement celui ou celle qui connaît le Maroc hospitalier et convivial, et ne peut que faire naître, chez ceux qui ne le connaîtraient pas, la salivation, l’envie, le goût, la gourmandise de partir en découvrir au plus vite l’immense variété des souks, des mets, et des mille et un ingrédients culturels.

L’auteure a su ouvrir largement l’éventail des genres narratifs, du conte merveilleux au récit réaliste. Les textes ici crépitent de plats qui mijotent sur le brasero.

L’auteure a su également couvrir, d’un bord à l’autre, sa palette des cités présentées en nous faisant voyager de la plus grande, de la plus occidentalisée, Casablanca, à la moins connue mais non la moins culturellement intense, Sfassif, en passant par la plus visitée, par la plus prisée des opérateurs touristiques internationaux, Marrakech. Les villes ici bouillonnent et exhalent les mille et une odeurs de leurs rues, de leurs quartiers, de leurs souks et de leurs étals.

L’auteure a su aussi opérer un choix représentatif de la grande cuisine marocaine en invitant son lecteur à déguster tout autant l’humble et néanmoins succulent baghrir des petits déjeuners ou des goûters traditionnels qu’à savourer la délicieuse pastilla aux pigeons des repas festifs. On est forcé d’imaginer que la sélection n’a pas dû être facile, quand on sait que dix recettes extraites du fonds culinaire du pays ne représentent qu’un infime échantillon de l’incommensurable variété des plats marocains qui constituent la plus riche et la plus goûteuse des cuisines du monde.

Les plats ici fument et fleurent leurs mille et uns parfums.

Si Shérazade était toquée, Mona Fajal porte elle-même haut la toque. Il faut préciser qu’elle ne se contente pas d’une cuisine littéraire qui, en elle-même, met irrésistiblement l’eau à la bouche ! En effet, Mona Fajal vit ce qu’elle écrit et le fait partager autrement non plus seulement visuellement par le canal de la langue écrite et des photos, mais aussi par celui de la langue physique, organique, gustativement et olfactivement, dans le restaurant où elle réinvente sans cesse chaque recette et fait vivre à ses visiteurs ses histoires de tajines, de couscous et d’autres pastillas.

Le lecteur qui parcourt l’ouvrage en sort tout aussi toqué que paraît l’être Shérazade dans l’un des sens du titre : il en sort en effet tout toqué du Maroc, s’il ne l’était déjà.

On parle souvent banalement, dans le texte d’une critique littéraire ordinaire, de « savourer » tel roman, de « déguster » telle histoire, de « goûter » tel style… Ces verbes retrouvent tout leur sens dans ce livre qui met ensemble et simultanément en éveil imaginatif les sens du goût avec ceux de l’odorat, de l’ouïe, et même du toucher au contact du luxueux papier glacé de chacune des pages qu’on tourne…

A lire sans modération, surtout !

 

Patryck Froissart

 

 

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La Fleur du Capital, Jean-Noël Orengo

La Fleur du Capital, Jean-Noël Orengo

Ecrit par Patryck Froissart 11.07.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanGrasset

La Fleur du Capital, janvier 2015, 764 pages, 24 €

Ecrivain(s): Jean-Noël Orengo Edition: Grasset

La Fleur du Capital, Jean-Noël Orengo

Voilà un livre « hénaurme » !

Un ouvrage autant colossal que l’est son objet : la gigantesque foire au commerce sexuel qu’est Pattaya. La démesure du volume (le livre, qui fait 764 pages, est de la taille d’un dictionnaire) est déjà en soi, avant même qu’on l’ouvre, par le poids qu’il pèse dans les mains du lecteur, significative du projet de l’auteur, qui est d’impressionner.

Il y réussit incontestablement, en ayant recours à toutes les stratégies linguistiques et stylistiques qui forcent la fonction impressive du langage, et en alternant fort théâtralement ce qu’il titre et sous-titre, en les numérotant, Actes, Scènes, Intermèdes, Répétitions (au sens scénique), Coulisses, Rideaux (dont le texte est ponctué curieusement de l’anaphore insistante « Même si »), chapitres narratifs à la première personne (dans lesquels, ici c’est un des personnages qui prend la parole, qui se raconte et qui décrit, là c’est l’auteur en personne qui analyse son écriture en train de se faire) qui s’intercalent eux-mêmes entre d’autres parties textuelles dans lesquelles domine la voix d’un narrateur omniscient, et, par-ci par-là, extraits fragmentés, présentés comme étant du copié-collé, de forums de sites de rencontres en ligne où s’interpellent, s’interrogent, s’invectivent, exposent leurs fantasmes, se traitent de menteurs des connaisseurs, vrais ou imaginaires, sur ce qui se passe, sur ce qu’ils ont vécu, et sur ce qu’ils prétendent qu’on pourrait vivre à Pattaya…

Roman kaléidoscopique, propre à donner le vertige, où apparaît vite le dessein de l’auteur : montrer l’enfer qu’est en réalité ce qui pourrait passer pour un paradis. Car Pattaya, pour l’auteur, est le paroxysme des lieux de « perdition » au sens propre : c’est un chaudron terriblement trouble et bouillonnant où l’on se perd, définitivement, où tout un chacun peut disparaître tout d’un coup, corps et biens, sans aucune forme de procès, un marécage turbide où les prostituées, leurs « clients », les trafiquants de drogue, les dealers, les consommateurs, les autorités, la police sont tous partenaires consentants d’une plongée pouvant être fatale aux uns comme aux autres dans les tourbillons de cet abîme du plaisir marchandisé.

« Plus tard, dans le Pattaya One, le journal local anglophone consacré aux chiens venus du monde entier s’écraser dans cette ville, j’apprendrai qu’il est mort à l’aube, sans trace de ses agresseurs… ».

Marly, le Scribe, Kurtz, Harun, sont les principaux personnages masculins, français, de cette fresque monstrueuse où s’inscrit plus ou moins dramatiquement l’histoire de chacun d’eux. Porn, prostituée transsexuelle locale qui se transforme au fil du récit en femme d’affaires avisée, en est la figure féminine éminente. Autour d’eux comme autour de chacun des touristes sexuels qui atterrissent là, devant et derrière eux, avec eux ou sans eux tournoie incessamment, sans répit, de nuit comme de jour, comme pour volontairement les étourdir, une faune interlope de milliers de filles de tout âge venues des zones rurales de Thaïlande, du Cambodge, du Laos, du Viêt-Nam et, de plus en plus, de Chine ou de Russie… Dans cette immense toile d’araignée miroitante se laissent prendre avec un ravissement morbide les milliers d’étrangers qui y déferlent jour après jour.

« Les mecs michetons sont ravis… Des types jeunes et moins, minces et moins… Ils vivent un clip. Un film sans caméra. Courtiser, intriguer, baiser. D’un côté, se faire du tapin. De l’autre, se faire du fric. Autant qu’on peut… ».

Car c’est dans ce mot-là, « fric », que Pattaya prend tout son sens. C’est de ce mot-là que surgit le titre du roman. La Fleur du Capital. La fleur qui ne pousse et ne s’épanouit que sur le plus infâme, le plus pourri des lisiers. Dans cette incessante « lutte des passes », belle trouvaille de l’auteur, s’est perdue et dissoute la lutte des classes. Le Capital, ici comme dans d’autres lieux, en d’autres genres, en d’autres Las Vegas de toute nature, triomphe, scintille de ses innombrables néons, explose au firmament de la finance en gerbes mirifiques de plaisirs d’artifices. La Fleur du Capital, si on comprend ainsi le message subliminal de l’auteur, c’est le bouquet final du commerce libéral, du grand village mondial où le sexe n’est qu’une marchandise comme une autre, un objet qui rapporte, qui génère un courant lucratif charriant d’énormes masses de capitaux vers les banques internationales qui ouvrent avidement sur place sans cesse de nouvelles agences, sur fond de violence, d’humiliations, d’esclavage et d’exploitation sordide.

Pattaya, « l’aboutissement général, le fleuron exponentiel, malade, de la première civilisation planétaire et globale… la réalisation et le dérèglement, la confirmation et la sortie de l’unique réelle superpuissance sans frontière : le système économique… »

Dans cette cage aux folles, aux fous et aux fauves où les prostituées les moins résignées à leur destin, à leur karma, caressent le dessein de se faire entretenir, voire de se faire épouser, par un Farang amoureux (certaines, dixit le roman, y parviennent), une histoire d’amour mouvementée semble pouvoir connaître, après bien des tempêtes et des naufrages, une fin sereine, peut-être même heureuse, pour le couple qui se fait, se défait et se refait entre le Farang surnommé Marly et la belle Porn, un garçon qui est devenu femme par transformation chirurgicale et qui a su faire prospérer ses magasins de parfums. C’est le possible devenir que laisse entrevoir pour ces deux-là l’auteur, comme un miracle inespéré, une ultime lueur de sentiment encore humain au milieu de cet océan brasillant de miroirs aux alouettes.

Pattaya, théâtre à vif, en décors réels, représentation ou projection, microcosme terrifiant de la décadence irréversible de notre civilisation et de sa course effrénée vers son propre anéantissement ?

La lecture de ce roman impose au lecteur cette sinistre interrogation.

 

Patryck Froissart

 

 

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Cinq filles sans importance, Robert Kolker

Cinq filles sans importance, Robert Kolker

Ecrit par Patryck Froissart 21.08.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRécitsUSABelfond

Cinq filles sans importance, février 2015, trad. de l’américain par Samuel Sfez, 427 pages, 21,50 €

Ecrivain(s): Robert Kolker Edition: Belfond

Cinq filles sans importance, Robert Kolker

 

Cet ouvrage est la relation d’’un minutieux, long et opiniâtre travail d’investigation mené par l’auteur, journaliste spécialisé dans les affaires criminelles, autour de la mystérieuse disparition de cinq jeunes filles, suivie, plus tard, trop tard, par la découverte de leurs cadavres, et d’un grand nombre d’autres non identifiés, sur le littoral de Long Island.

Une première grande partie du livre est consacrée à la reconstitution, par une collecte méthodique d’éléments biographiques auprès des familles, des amis et des fréquentations des victimes, du puzzle de leur trajectoire dans leur environnement social, familial, scolaire, amical, professionnel et globalement relationnel depuis leur naissance jusqu’au jour de leur disparition.

L’auteur cerne ainsi au plus près la personnalité et le statut social de chacune de ces jeunes femmes, permettant au lecteur de mettre à jour en même temps que lui un certain nombre de constantes, de points communs les concernant, et d’indices de nature à élucider les causes et les circonstances de leur fin tragique et d’émettre, au fil de l’enquête, des hypothèses sur la possibilité que les cinq crimes aient été commis par le même assassin, bien que la police dès le départ ait refusé d’envisager la question d’un tueur en série.

La seconde partie du livre retrace l’enquête à laquelle se livre l’auteur, qui situe sa démarche d’investigation dans le contexte d’une longue série de déclarations policières contradictoires et de révélations ou pseudo-révélations médiatiques au long des années ayant suivi la découverte des corps.

L’auteur dénonce la passivité et l’indifférence initiales des autorités face à l’ampleur de ces crimes, et les attribue au double fait que les cinq victimes d’une part étaient des jeunes filles issues des milieux sociaux les plus précarisés et d’autre part qu’elles pratiquaient plus ou moins régulièrement, tout en consommant, pour oublier leur propre déchéance, les produits ouvrant un éphémère accès aux paradis artificiels, la dangereuse et dégradante profession d’escortes : cinq filles sans importance.

En effet, en toile de fond de sa recherche de vérité, Kolker met à l’index le visage occulté d’une Amérique où l’importance de la personne dans l’échelle civile est uniquement déterminée par des critères socio-économiques. La mise en relief de la misère socio-psycho-familiale dans laquelle ces jeunes filles sans importance sont nées, ont grandi, puis ont évolué après leur précoce émancipation, constitue un tableau sans concession d’une société individualiste où prime la recherche effrénée, balayant toute forme de morale générale, du gain le plus rapide et le plus facile du paquet de dollars qui permettra l’immédiate acquisition des biens matériels, du plus nécessaire au plus superflu, qui donne l’illusion de gravir, ne serait-ce que pour quelque jours, quelques pauvres marches de l’échelle clinquante et miroitante de la consommation.

Dans cette quête illustrant les fameux vers de La Fontaine dans Les Animaux malades de la Peste, le journaliste dénonce ainsi l’iniquité de fait d’une démocratie pourtant historiquement fondée sur l’égalité et la justice, et nous induit à la dramatique conviction que ces filles étaient depuis leur naissance socialement inexistantes, étaient de la catégorie du non-être avant même de disparaître dans une quasi-indifférence générale. Le comble du tragique de cette scandaleuse négation de la personne est atteint lorsque l’auteur prouve que si les autorités policières s’étaient préoccupées d’enquêter dès la première disparition, les autres jeunes filles n’eussent peut-être pas connu le sort qui a été le leur…

Selon que vous serez puissant ou misérable…

 

Patryck Froissart

 

 

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Langage et langue de la poésie française contemporaine, Giovanni Dotoli

Langage et langue de la poésie française contemporaine, Giovanni Dotoli

Ecrit par Patryck Froissart 09.09.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesEssaisHermann

Langage et langue de la poésie française contemporaine, janvier 2015, 335 pages, 30 €

Ecrivain(s): Giovanni Dotoli Edition: Hermann

Langage et langue de la poésie française contemporaine, Giovanni Dotoli

Qu’est-ce que la poésie ?

Comment définir la spécificité du langage poétique ? Où se situe et comment se manifeste, parmi les diverses fonctions de la langue, la fonction poétique de la langue ? Qu’est-ce qui oppose et qu’est-ce qui unit la poésie française contemporaine et la poésie française classique ?

Giovanni Dotoli, universitaire, critique et poète italien, brillant francophone, parfait connaisseur de l’art poétique français et de son histoire, fouille et trifouille en ce riche ouvrage les œuvres de poètes de tous horizons qui ont choisi notre langue pour en faire leur langage poétique.

Fondant sa réflexion sur l’étude d’un corpus impressionnant d’extraits de poèmes et de professions de foi poétique formulées dans l’espace et le temps de la poésie francophone par un vaste panel de poètes, Dotoli aligne et confronte les multiples fonctions du langage poétique et les représentations innombrables du fait poétique qui s’en dégagent, soit affirmées et revendiquées explicitement par les auteurs francophones de toutes époques, soit exprimées de façon plus ou moins subliminale dans l’œuvre même de nos poètes.

L’auteur s’appuie évidemment sur les travaux des linguistes, se référant entre autres à Jakobson.

La langue-poésie a sa spécificité, son autonomie, sa vie à elle. C’est pourquoi on parle enfin de fonction poétique du langage.

L’intérêt principal de cet ouvrage aussi érudit que passionné, voire passionnel, et incontestablement passionnant pour qui s’intéresse à l’écriture poétique, réside en l’absence totale de parti-pris. Ici, point de querelle entre Anciens et Modernes, point d’opposition entre d’une part une poésie classiquement prosodique d’essence et de contraintes formelles typiquement françaises et d’autre part une expression poétique contemporaine des plus émancipées non seulement des règles historiques de notre versification traditionnelle mais encore des lois syntaxiques, des codes lexicaux, et même des habitudes calligraphiques et typographiques qui ont caractérisé notre poésie écrite jusqu’au moment où un Apollinaire a commencé à y contrevenir.

Dotoli illustre volontiers sa réflexion en faisant appel à Bonnefoy, qu’il admire manifestement, pour qui les expériences formelles les plus diverses en poésie, non seulement ne s’opposent pas mais encore peuvent être associées dans une même œuvre poétique, seule important la musique que produit le chant (le champ) du texte.

[…] relire les thèses d’Yves Bonnefoy […]. Peut-on parler de structure, pour sa langue ? Absolument pas, si on parle de l’imaginaire et du langage, oui, si on parle de langue, de vers et de strophe. La structure de son langage est celle du rêve, du récit et de l’ailleurs. Le mouvement de la phrase est celui du rêve lui-même et de l’eau. La beauté harmonieuse vient du mouvement intérieur. Et toutefois la strophe a un pouvoir architectural. Le vers a sa métrique, le vers classique s’alterne avec le vers libre, et parfois aussi avec de la prose poétique…

On reproche régulièrement à la poésie moderne d’être hermétique et de se situer conséquemment à une distance infranchissable du commun des lecteurs ?

« Qu’importe si le texte poétique n’est pas compréhensible à première vue ? », s’écrie l’auteur.

Si le sens n’est pas donné, le lecteur le construira, le déduira, le trouvera, le verra ou l’entendra venir à lui : L’unité du sens doit exploser à l’œil (par la disposition, linéaire ou non, en vers visibles ou non, des mots sur la page), à l’oreille (par le rythme des séquences lexicales, l’association et la correspondance des sons) et à l’esprit (par la multiplicité des polysémies, des connotations, des associations provoquées par la juxtaposition ou la mise en écho, évidemment par la métaphore et toutes les figures de style).

La marque du langage de la poésie française contemporaine est la liberté, fragile et forte, signe d’une poéticité qui se renouvelle…

Tout est possible à partir du moment où le poète décide que tout est permis : la route des structures plurielles est tracée, à jamais.

Qu’on ne vienne surtout pas dire à Dotoli que la langue française moderne serait peu propre à l’expression poétique !

Je trouve inutile toute polémique concernant la valeur poétique de la langue française.

La puissance poétique de notre langue réside dans la polyvalence, qui est aussi richesse de la langue française, langue de France et langue de partage pour les poètes des autres pays qui l’ont choisie.

En 180 pages d’interrogations, de réflexions, d’observations balayant un champ immense d’œuvres de poètes francophones, Dotoli conclut à la « poéticité » essentielle, consubstantielle de la langue française.

Mais alors, qu’est-ce que la poésie ?

Dans une deuxième partie de son ouvrage, l’auteur donne la parole à quarante-quatre poètes francophones de tous horizons, des plus célèbres aux moins connus. Chacun livre ici ce qu’est pour lui la poésie, et ce qui fonde sa propre poésie. Les poètes non francophones natifs exposent en outre les raisons qui les ont amenés à choisir le français pour exprimer leur vision poétique de l’univers.

Mais encore, qu’est-ce que la poésie ?

En appendice, cerise sur le gâteau, Dotoli nous offre une republication du Manifeste pour un parti du rythme de Meschonnic.

Enfin, qu’est-ce qu’une langue poétique ?

Dotoli nous en offre mille et une définitions, toutes aussi justes et intéressantes les unes que les autres. Il en ressort que le champ poétique est infini, que le génie poétique de la langue est en perpétuel bouillonnement, que la langue française est fondamentalement porteuse d’une créativité indéfiniment renouvelable.

 

Patryck Froissart

 

 

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Un pays pour mourir, Abdellah Taïa

Un pays pour mourir, Abdellah Taïa

Ecrit par Patryck Froissart 17.04.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesMaghrebRomanSeuil

Un pays pour mourir, janvier 2015, 164 pages, 16 €

Ecrivain(s): Abdellah Taïa Edition: Seuil

Un pays pour mourir, Abdellah Taïa

 

Zahira, marocaine, immigrée en France, sans papiers, depuis dix-sept ans, se raconte, dans la majeure partie de ce roman rude, à la première personne, en mettant bout à bout, sans ordre linéaire, des fragments disparates, comme autant de morceaux épars d’un miroir brisé, de sa vie de prostituée envoyant régulièrement des mandats à sa famille qui, restée au pays, ignore la source véritable de cet argent.

Aziz, algérien, un des rares amis de Zahira, prostitué lui aussi à Paris, économise sou à sou sur ses prestations jusqu’à pouvoir se payer ce dont il rêve depuis son enfance : l’intervention chirurgicale qui fera de lui une femme.

Mojtaba, iranien, réfugié politique clandestin, erre dans Paris jusqu’à sa rencontre avec Zahira, qui le prend en charge, l’héberge, le nourrit, l’entretient et l’aime. S’ouvre alors dans la pauvre vie de Zahira et dans celle, chaotique, de Mojtaba, une parenthèse de bonheur qui se referme brutalement le jour où Mojtaba disparaît sans prévenir vers un possible vrai pays d’asile.

Allal, l’ami d’enfance et l’amour de jeunesse de Zahira, n’a pas pu l’épouser, la famille de la jeune fille s’étant opposée à une union avec un Noir. Zahira lui ayant promis qu’elle reviendrait un jour, lorsqu’elle serait libre de le prendre pour mari, il l’attend jusqu’au jour où il apprend à quelle activité elle se livre en France.

Zahira se laisse entraîner dans le tourbillon sans fin d’un racolage toujours plus intense à des tarifs de plus en plus dérisoires, dans une sorte de don de soi dont la vénalité n’est plus la finalité, dans un élan de solidarité à l’endroit de ses compatriotes ou coreligionnaires en détresse dans un pays où ils se noient, dans une société qui les ignore, qui les exploite et qui les broie.

Souvent, ils n’ont pas beaucoup d’argent. Je n’ose jamais les renvoyer […] Alors, je me sacrifie, si je peux dire […] J’ai l’impression d’être une sœur pour ces hommes arabes […] C’est devenu ma spécialité. Les hommes arabes ou musulmans de Paris. La plupart sans papiers. La plupart usés par cette ville qui les maltraite sans remords et par des patrons français qui les exploitent au noir sans éprouver aucune culpabilité.

Les trajectoires de chacun de ces personnages, ainsi que celle d’autres individus plus secondaires, plus transitoires, à un moment de leur existence, sont aspirées dans celle, circulaire, d’une Zahira emportée dans une spirale descendante. Chacun fait plus ou moins de tours avec Zahira jusqu’à être éjecté, ou jusqu’à s’éjecter volontairement, du manège qui tourne, qui tourne, qui tourne, sans horizon, sans espoir.

La roue s’arrêtera-t-elle le jour où Allal, parti à la recherche de Zahira, la retrouvera ?

Le message, amer, de l’auteur est clair : il n’y a pas de ligne droite pour ces vies ballottées, pour ces laissés pour compte qui vivotent dans les bas-fonds d’une France qu’ils ont perçue, avant d’y débarquer clandestinement, comme une terre d’accueil, une terre d’asile, une terra mater bienveillante à l’égard des enfants des peuples qu’elle a autrefois colonisés.

Ce roman de la désillusion, du désenchantement vis-à-vis du pays dit des droits de l’homme, s’adresse tout autant aux lecteurs d’en deçà des Pyrénées, susceptibles de s’intéresser au sort de milliers de déracinés volontaires, et aux lecteurs d’au-delà de la Méditerranée pour qui la France reste l’Eldorado qu’il faut atteindre par tous les moyens…

Pour Abdellah Taïa, trop nombreux sont ceux pour qui, hélas, ce mirage se révèle finalement n’être qu’Un pays pour mourir

 

Patryck Froissart

 

 

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Dans la maison qui recule, Maurice Mourier

Dans la maison qui recule, Maurice Mourier

Ecrit par Patryck Froissart 22.05.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanEditions de l'Ogre

Dans la maison qui recule, mars 2015, 250 pages, 19 €

Ecrivain(s): Maurice Mourier Edition: Editions de l'Ogre

Dans la maison qui recule, Maurice Mourier

 

Un Kafka qui aurait écrit conjointement avec un Jarry ?

Un mariage de l’absurde et du burlesque ?

Un conte fantastique fantaisiste qu’auraient écrit ensemble Poe, Lautréamont et Frédéric Dard ?

Une Alice adulte et masculine plongée dans une quête sans fin au sein d’un univers baroque ?

Ce roman inclassable, parce que sans pareil, de Maurice Mourier, pourrait être un peu de tout cela à la fois, et bien autre chose encore.

Le « héros », un jeune journaleux est obscurément mandaté pour rencontrer et interroger le Saint, l’insaisissable maître d’un mystérieux château sis à l’écart de tout dans une région mystérieuse. Son arrivée et son séjour font l’objet, au jour le jour, de chroniques rédigées par un assistant cuisinier qui est promu, bien malgré lui, Scribe officiel du Saint, et qui est ainsi de fait le narrateur premier de ce livre délirant (le narrateur second étant le Jeune Homme Blet lui-même, qui rédige un journal dont on peut lire des extraits à intervalles réguliers).

Vous croyez vraiment que ça a une importance, vous, la personnalité de celui qui tient la plume ? Moi non, je ne crois pas. Quand le Saint m’a enlevé aux cuisines pour me mettre scribe, j’ai pensé il se fout de moi, mais il m’a dit : tu dois assumer, alors j’assume.

Voilà qui pose une fort intéressante question sur le statut du narrateur.

Les références implicites à Kafka sont flagrantes. Tout se passe dans Le Château. Le « héros » ne contrôle rien de ce qu’il pense être sa mission, et il erre désorienté à la recherche du maître des lieux, jour après jour, mois après mois, année après année, dans ce Château à la structure mouvante, dans cette Maison qui recule, dans ce dédale polymorphe, où chaque porte donne sur une direction dénuée de sens vers une issue ou un objectif qu’on n’atteint jamais. Il rencontre en ce labyrinthe qui tourne sur lui-même des personnages qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent comme entraînés, attrapés eux aussi dans la ronde d’un kaléidoscope apparemment sans queue ni tête.

Sur le fil de ce temps circulaire, l’appellation du héros évolue de chapitre en chapitre. Désigné lors de son arrivée au Château par le titre périphrastique « Le Jeune Homme Blet », il devient successivement :

– Le Jeune Homme Accablé

– L’Homme Mûr et Déconfit

– L’homme Prématurément Usé

– Le Vieil Homme Blet

– Le Vieil Homme Terne Qui N’a Rien Compris

– Le Vieillard Tout Blanc Lamentablement Décrépit

Dans ce carrousel qui l’emporte, les actes et paroles des personnages qui tournoient avec lui dans une sorte de ballet branquignolesque, tous fort caractériellement marqués, relèvent de la farce débridée, de la sotie, de la comedia del arte, de la joyeuse clownerie, de la bouffonnerie parfois la plus scabreuse, voire la plus scatologique.

Parmi les personnages que le lecteur ne risque pas d’oublier, Charchaluchat, La Femme Hélique, Faux-Derche, Edouard Doir, L’Espagnol, L’Abbé, La jeune Fille Foutaise, J’Hop d’un Oeil…, il faut compter le gros docteur Rubbe, médecin et pétomane virtuose.

Je ne suis pas merdecin (sic) aujourd’hui, dit le gros monsieur avec un ton d’une grande douceur qui contraste singulièrement avec le pet formidable qu’il vient d’émettre…

Mais que peuvent faire, dans ces conditions, les malades, ici, le Samedi ? demande le Jeune Homme.

Qu’ils crèvent ! dit le gros monsieur, en ponctuant son assertion d’un pet à l’odeur écœurante de foin suri.

Mais la figure la plus remarquable, et la plus attirante, est sans aucun doute Evelyne, la pré-adolescente dévergondée, la Lolita dont le langage cru ferait tellement rougir charretiers et harengères qu’il serait sans doute indécent d’en citer ici le moindre exemple, et qui, parallèlement, fait preuve d’une précocité intellectuelle inouïe et fait sensation par la somme astronomique de ses connaissances extravagantes en tous les domaines.

On est à la fois dans le théâtre de Guignol et dans la folie géniale d’Antonin Artaud.

Le lecteur qui se laissera tourbillonner dans la dérive du discours déchaîné, dans l’excessif, dans l’incorrect, dans l’impertinent, dans la pétulance, dans l’absurde, dans le salace, dans l’enfilade époustouflante des jeux de mots, calembours et calembredaines irrésistiblement hilarants, dans la succession des pitreries, des facéties, des coq-à-l’âne des acteurs… accomplira un voyage euphorique qui sera à la fois un bienfaisant retour vers une enfance où tous les imaginaires et les illogismes sont ouverts et une étourdissante course à la débauche lexicale sur un impétueux torrent d’amoralité, dans une sorte de nouvelle nef des fous.

Ce livre hors genre peut se consommer de deux façons : de celle d’un gourmand qui l’avalerait d’un seule et longue goulée ou de celle d’un gourmet qui le dégusterait à petits traits.

Quel qu’en soit le mode, la lecture en sera forcément, fortement, jouissive.

 

Patryck Froissart

 

 

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Trois années-lumière, Andrea Canobbio

Trois années-lumière, Andrea Canobbio

Ecrit par Patryck Froissart 30.05.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesItalieRomanGallimard

Trois années-lumière (Tre anni luce), janvier 2015, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, 429 pages, 26,50 €

Ecrivain(s): Andrea Canobbio Edition: Gallimard

Trois années-lumière, Andrea Canobbio

 

Cécilia, Sylvia, Viberti.

Deux femmes, un homme.

Deux sœurs, un amant.

Deux rivales, un amoureux transi et pusillanime.

Un, deux, trois !

Situation triangulaire classique en littérature, traitée de façon singulièrement intéressante par Andrea Canobbio.

Viberti est médecin, interne dans l’hôpital où Cecilia est elle-même médecin urgentiste. Ils ne se connaissent pas, jusqu’au jour où Viberti s’intéresse au cas clinique d’un jeune garçon anorexique, Mattia, qu’il découvre dans un service de l’hôpital où il passe par hasard.

Viberti, divorcé, sans enfant, n’a jamais quitté l’immeuble où il est né, et dans lequel résident, à des étages différents, sa mère Marta d’une part, son ex-épouse Giulia, remariée, d’autre part. Tous vivent en bonne entente et se rencontrent régulièrement chez la mère, qui présente des symptômes évolutifs de la maladie d’Alzheimer.

Viberti, un homme timide, renfermé, aux horizons restreints, tombe follement amoureux de Cecilia, pour l’amour de qui il sort quelque peu de sa coquille.

Cecilia, divorcée, élève avec une angoisse constante son fils Mattia, et avec une apparente indifférence sa fille Michela. Elle est régulièrement secondée par son ex-mari dans sa conduite de l’éducation de leurs enfants, rendue difficile par l’anorexie chronique de Mattia et le sentiment, qui se développe chez Michela et qui ronge la jeune fille, de n’être pas aimée par sa mère qu’elle accuse de reporter sur Mattia tout son amour maternel.

Sylvia, célibataire, femme libre, entretient de bonnes relations avec sa sœur et ressent beaucoup d’affection pour sa nièce Michela qui voit en elle la confidente idéale à qui elle finit par faire part de sa souffrance de se sentir délaissée.

Cecilia ne parvient pas à définir, ni a fortiori à exprimer, la nature précise des sentiments qu’elle éprouve pour Viberti. Leur relation traîne en longueur, sans fait marquant qui puisse lui donner un sens décisif, bien que, de temps en temps, de façon totalement inattendue et surprenante pour son amoureux terne, une brusque et violente pulsion sexuelle de la part de la jeune femme la pousse à provoquer une union charnelle ponctuelle, sans lendemain.

L’intrigue, longtemps binaire, se triangularise le jour que, dans le café où ces deux personnages à la relation compliquée se rencontrent quotidiennement depuis des années, Cecilia est par hasard accompagnée par sa sœur, que Viberti ne connaissait pas.

Immédiatement Sylvia et Viberti deviennent amants et entament une liaison qui sera aussi passionnelle qu’éphémère et finalement décevante.

La particularité du roman réside dans le fait qu’il se divise en trois parties, intitulées successivement « Un », « Deux », « Trois » (le triangle est ainsi explicitement inscrit dans la structure du texte), chaque partie étant spécifiquement fondée sur la vision interne et la psychologie intime de l’un des trois personnages, à partir du point de vue omniscient du narrateur dans le champ duquel évoluent toutefois parallèlement les autres personnages avec des éléments de leur propre histoire.

Le chapitre Un introduit ainsi le lecteur plus particulièrement dans l’existence quotidienne et dans la vie intérieure de Cecilia, Deux étant davantage consacré à Viberti et Trois à Sylvia. Le procédé permet au lecteur de vivre et de revivre un certain nombre de fragments narratifs du point de vue, successivement, de chacun des trois.

Les relations sont complexes entre ces trois personnages principaux d’une part, entre chacun d’eux et leur propre entourage familial et amical d’autre part. L’observation des caractères est minutieuse, pointilliste, intimiste, et, pour le moins, passionnante.

Le contexte historique et social, contemporain du temps de l’écriture, vu par les yeux critiques des personnages et du narrateur, est réaliste et détaillé, quasi balzacien, fondé sur les questions récurrentes qui animent notre société : la relation entre les parents et les enfants et celle qui se (re)-crée de gré ou de force entre ex-époux, l’incidence du divorce des parents sur le développement des enfants, la psychologie des adolescents, le célibat, les liens inter-générationnels, la maladie d’Alzheimer, la place des personnes âgées, les questions sexuelles…

La thématique de fond, portant sur la problématique de la communication interpersonnelle dans notre monde, amène le lecteur, a posteriori, à s’interroger sur le sens du titre du roman : les trois personnages, tout en se rencontrant et, accessoirement, tout en s’aimant épisodiquement, ne restent-ils pas, en définitive, comme les hommes et les femmes de nos sociétés de plus en plus enfermés dans leurs individualités, à des années-lumière les uns des autres ?

 

Patryck Froissart

 

 

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La Poupée, Ismail Kadaré

La Poupée, Ismail Kadaré

Ecrit par Patryck Froissart 08.06.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesBassin méditerranéenPays de l'EstRomanFayard

La Poupée, mars 2015, traduit de l’albanais par Tedi Papavrami, 155 pages, 16 €

Ecrivain(s): Ismail Kadaré Edition: Fayard

La Poupée, Ismail Kadaré

 

En recréant par petites touches, à partir de bribes de souvenirs personnels, de vieilles photos et d’éléments anecdotiques révélés par les uns et les autres, l’existence de sa mère, surnommée La Poupée dans toute la famille, décédée en 1999, Ismail Kadaré, auteur narrateur, plonge le lecteur dans l’intimité d’une famille albanaise, sa famille, dans le contexte historique particulier qui a marqué ce pays durant les deux derniers tiers du siècle dernier.

L’existence de La Poupée, tout comme celle des jeunes années de l’auteur, est profondément, émotionnellement, sentimentalement liée à celle de la grande maison familiale du clan Kadaré de Gjirokastër, jamais achevée, plutôt en cours de décrépitude, où, fraîchement épousée à l’âge de dix-sept ans, la jeune Madame Kadaré se retrouve brusquement transplantée et avec laquelle, d’entrée, elle entretient une relation de rejet, parallèlement aux rapports d’hostilité permanente qui marquent sa cohabitation avec sa belle-mère.

Les maisons telles que la nôtre semblaient comme construites à dessein pour perpétuer l’hostilité et les quiproquos…

Si La Poupée, avec le soutien ostensible de son mari (soutien qui fait scandale parce qu’en contravention flagrante avec la tradition), marque régulièrement des points dans son combat quotidien contre sa belle-mère, elle développe au cours des années un complexe profond d’infériorité intellectuelle vis-à-vis de son entourage, vit avec angoisse la passion de son fils pour les livres et la littérature, et considère avec une inquiétude croissante le parcours scolaire, puis universitaire, puis littéraire d’Ismail comme la voie qui le détournera un jour définitivement d’elle.

Elle avait entendu dire que les garçons, lorsqu’ils devenaient célèbres, changeaient de mère…

Elle finit par avouer son tourment à son fils dans un langage qu’elle essaie maladroitement, croyant devoir se hausser au niveau intellectuel de ce dernier, d’inscrire dans un registre soutenu.

A présent que tu es « notorié », tu ne songes pas à me « négationner », n’est-ce pas ?

Et le narrateur de reconnaître, face à certaines situations, la naïveté de sa mère.

Peut-être que, plus que le fils d’une mère, j’avais le sentiment d’être le rejeton d’une jeune fille de dix-sept ans dont le développement se serait soudain trouvé suspendu.

Au fil des épisodes intimes, plus ou moins amusants mais toujours émouvants de la vie de famille, l’auteur évoque sa passion pour l’écriture, la vocation, la gestation, la naissance et l’évolution de son métier d’écrivain, parcours qu’il entremêle avec la forte relation d’amour filial, parfois tendrement conflictuelle, qui le lie à La Poupée.

C’est là l’opportunité pour le créateur de pratiquer une fort intéressante analyse, en les réinscrivant dans les contextes familiaux, politiques, sociaux, historiques, sentimentaux de leur genèse, de ses créations littéraires, et de leur plus ou moins grande importance, de leur plus ou moins grande notoriété, de leur plus ou moins grande incidence sur la vie même de leur auteur en une sorte de méta-communication ou de ce qu’on pourrait peut-être appeler un exemple remarquable de méta-narration.

Finalement, sans m’attarder davantage en remords, par un soir de grand froid moscovite, sur la feuille blanche, j’inscrivis mon nom, suivi du mot « roman ».

Ce retour sur création n’est pas exempt, ce qui en renforce l’intérêt, de considérations moqueuses, en forme d’autocritique, sur le sentiment de supériorité qui peut animer tout artiste en herbe possédé par la volonté effrénée de « réussir » et par la certitude d’être reconnu un jour comme le génie qu’il croit être, comme l’a chanté Aznavour (Je m’voyais déjà).

Dans mon désir forcené d’écrire des œuvres hors du commun, je m’étais attaqué à celle que j’avais intitulée « Voici la victoire », texte qu’à la différence de tout autre roman jamais écrit de main d’homme et que, désireux de signifier à quel point j’étais inimitable et sans égal, j’avais résolu d’écrire à l’envers, en commençant par la fin.

A un autre niveau narratif, apparaît, toujours par touches anecdotiques, le combat militant d’Ismail, devenu adulte, contre le régime dictatorial instauré par Enver Hoxha, avec ses conséquences (perquisitions, menaces, confiscations, clandestinité puis exil) sur le climat de la cellule familiale qui a quitté la grande maison de Gjirokastër pour un appartement dans la capitale.

Les perquisiteurs avaient ouvert à deux battants la première bibliothèque. La Poupée n’en crut pas ses yeux : ils ressortaient les dossiers contenant mes manuscrits. Elle avait toujours pensé que tout pouvait advenir, hormis ce qui était en train de se produire sous ses yeux.

L’ensemble constitue, sur 150 pages, un récit intro et rétrospectif, une promenade dans un univers intime, parfois délicieusement impudique, qui s’effectue un peu à la manière des Essais de Montaigne, en compagnie d’un auteur qui se confie au lecteur comme à un ami proche.

 

Patryck Froissart

 

 

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Autopsie sentimentale, Véronique Brésil

Autopsie sentimentale, Véronique Brésil

Ecrit par Patryck Froissart 20.02.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanIpagination

Autopsie sentimentale, septembre 2014, 178 pages, 12 €

Ecrivain(s): Véronique Brésil Edition: Ipagination

Autopsie sentimentale, Véronique Brésil

 

Existe-t-il, l’amour heureux ? Aragon répond :

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur

Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri

Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri

Ce premier roman de Véronique Brésil, qui a débuté sa carrière littéraire en publiant des nouvelles chez iPagination, en est une dramatique illustration. Les noces semblent toujours être le début d’une vie conjugale faite d’entente et de bonheur, la source d’un « long fleuve tranquille ». C’est sous ce bel augure, par la cérémonie de mariage de l’héroïne, que commence la première partie du livre.

Ce jour-là, nous avions convié le bonheur à notre table. Et le bonheur avait répondu présent.

Mais l’invité ne partagera pas longtemps la vie du ménage. La narratrice, infirmière, décrit avec précision le processus de décomposition affective qui se met en branle fort peu de temps après qu’elle est devenue, pour l’état-civil, Madame Didier Rosetto. Alors que Didier Rosetto s’est mis en tête de faire, de façon systématique, quotidienne, à l’emporte-pièce, de gré ou de force, l’éducation sexuelle de sa femme, l’amour n’est pas vraiment au rendez-vous.

Quelques années passent. Les relations conjugales se délitent. Afin d’éviter le plus possible les contacts avec son mari, Madame Rosetto se porte volontaire pour assurer les gardes de nuit. Sur les conseils de sa collègue Tatiana, elle s’initie à la fréquentation des sites de rencontres en ligne, sous le pseudonyme de Ciboulette.

Au bout de quelques semaines et contre toute attente, l’écran est venu à bout de ma réserve et de ma pudeur. J’en aurais presque oublié mon statut de femme mariée…

C’est par ce canal qu’elle rencontre Virgile, celui qui va devenir très rapidement, quasiment immédiatement, l’homme de sa vie. Alors l’héroïne s’écrit un autre roman, se raconte son autre vie, une vie double, car, en parallèle, la cohabitation maritale se poursuit, sur le principe confortable de la chambre à part et des horaires décalés.

Roman d’apprentissage, sur plusieurs niveaux. Après l’éducation sexuelle, puis l’initiation, avec Tatiana, aux codes spécifiques des échanges sur sites de rencontres coquines, vient l’apprentissage de la dissimulation, du mensonge, de l’organisation d’un agenda double. Car, même si le ménage est devenu inconsistant, n’est plus que de pure forme, il importe pour la jeune femme de sauver les apparences vis-à-vis de celui qui reste, pour le monde, l’époux.

Roman d’apprentissage, aussi, sur la nature humaine, et, en définitive, sur l’illusion amoureuse. Car, si Ciboulette se donne totalement à l’amant, celui-ci prend, exige, accapare, soutire, se fait entretenir, exploite toutes les ressources de son amoureuse, autant et aussi longtemps que possible, et rompt brutalement, par une déclaration téléphonée, simple, totalement inattendue, acérée, incisive et sans réplique possible : « Je n’ai plus de temps à te consacrer ».

La leçon, reçue a posteriori comme un coup de massue, est limpide : Virgile vit aux crochets de l’amante du moment, qu’il remplace, dès lors qu’il considère qu’il n’a plus rien à tirer d’elle, par une nouvelle conquête.

Roman d’apprentissage, encore, puisque durant tout le temps de sa relation passionnelle avec Virgile, qui se flatte d’être un écrivain en devenir, Ciboulette est amenée à corriger, à amender les écrits de son amant, et, se prenant au jeu, finit par les réécrire, puis par écrire ses propres textes. Le récit de ses essais, de ses progrès, est, pour Véronique Brésil, prétexte à interrogations et réflexions sur l’acte littéraire, et à insertion sous-jacente de la fonction métalinguistique, voire méta-narrative, dans le récit, et de la fonction psychanalytique de l’écriture.

Ecrire, c’est forcer une brèche, souffrir l’évacuation des humeurs et reconfigurer la carcasse […] Mes rivières d’amours inutiles ont fini par trouver une issue dans des mots qui se sont épanchés sur des feuilles […], inondant tout au passage…

Ciboulette décide, après la rupture, d’écrire et de publier le récit des souffrances que lui ont infligées les hommes qu’elle a connus. C’est l’occasion, pour l’auteure, d’anticiper le destin de son propre roman, puisque Ciboulette, éditée, relate les réactions de ses lectrices.

La majorité des femmes captives de leur bourreau ont redoublé de pleurs […]. Mon roman, qui avait la couleur d’un témoignage poignant et ô combien proche de leur intimité, est devenu le porte-parole de la douleur, de la honte et de l’humiliation qu’elles avaient jusque là endurées et occultées…

Le style est agréable, la langue est soutenue, sans que les termes crus en soient exclus. Véronique Brésil n’a pas peur des détails, ni des mots qui peuvent les représenter. Le lecteur devrait aimer ses audaces littéraires.

Ah ! Ses appendices masculins ! De superbes bijoux qui, sous mes doigts attendris et désirant, allaient se parer d’une dimension inestimable. Ses joyaux étincelaient pour moi, princesse fragile…

Un roman édifiant et réaliste sur la relation entre l’homme et la femme au XXIe siècle en France.

 

Patryck Froissart

 

 

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La Villa du Jouir, Bertrand Leclair

La Villa du Jouir, Bertrand Leclair

Ecrit par Patryck Froissart 04.03.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanSerge Safran éditeur

La Villa du Jouir, décembre 2014, 262 pages, 17 €

Ecrivain(s): Bertrand Leclair Edition: Serge Safran éditeur

La Villa du Jouir, Bertrand Leclair

 

Le titre localise le roman et en définit les fondements.

Il s’agit bien d’un récit érotique se déroulant quasiment intégralement dans l’espace fermé d’une villa, dans l’enceinte infranchissable d’une maison fort close, dont la propriétaire, une mystérieuse princesse noire, absolue maîtresse des lieux, jouit… d’une fortune et d’une puissance considérables.

Symbolisme topologique et connotations : la Villa du Jouir est insulaire, isolée sur une île grecque, comme celle où Ulysse rencontra Circé, et porte la même appellation, explicitement hédonique, que la dernière demeure de Gauguin aux Marquises.

Intertextualité : filiation indubitablement sadienne, réminiscences d’histoires d’Ô, inscription dans le réseau textuel classique et moderne des récits de domination-soumission sexuelle et des liaisons périlleuses.

Spécificité : inversion de la distribution des rôles féminin et masculin généralement observée dans les œuvres du genre, et, concomitamment, inversion du schéma historique de l’esclavage. Le dominant est une femme riche et noire, le dominé est blanc et a besoin d’argent.

Ancrage, en guise de clin d’œil, de la fiction dans le réel : allusions aux relations qu’aurait eues la déesse avec un certain directeur du FMI d’une part, et avec un premier ministre italien très cavalier par ailleurs.

Maillage plus dramatique dans l’actualité mondiale : le combat que mène, en filigrane, la princesse nigériane contre les oligarchies financières qui pillent les ressources pétrolières de son pays.

Prétexte à la mise en scène des tableaux érotiques qui chapitrent l’histoire : le narrateur et personnage principal, Marc, écrivain, après avoir été physiologiquement testé, sans savoir qu’il s’agissait d’un étalonnage, par la belle Hannah, envoyée très spéciale de la princesse, est recruté par cette dernière pour une retraite d’écriture pas du tout commune puisque son contrat, des plus juteux, stipule qu’il doit pendant un temps donné se mettre au service particulier et se soumettre aux sévices très réguliers de son employeuse et, simultanément, écrire le récit de ce qu’il voit, vit et subit.

L’entretien d’embauche est décisif et le contrat promptement signé.

Je suis tombé sous le charme, immédiatement […] en voyant une grande femme noire, sculpturale, s’avancer aérienne vers ma table, aimantant tous les regards de la salle.

Une fois le marché conclu, muni de son baise-en-ville, il part se joindre aux reclus du secret sérail de l’île.

Car la domina entretient au sous-sol de ses appartements privés un harem de mâles tenus constamment en chaleur, qui n’ont évidemment pas subi le traitement privatif faisant les eunuques des harems traditionnels.

Marc, sous la coupe de la déesse nymphomane et de ses vestales, devient très vite, à rebrousse-poil de l’idée qu’il se fait de sa propre dignité, et à son corps fort peu défendant, tout comme ses compagnons de captivité, ilote sexuel prêt à toutes les servilités pour être un soir l’un des favoris, mieux, idéalement, l’élu du jour, la créature privilégiée soumise aux caprices les plus avilissants de la dea ex machina.

Et il souffre de cette emprise croissante, il supporte de plus en plus mal les périodes au cours desquelles l’adorée se désintéresse de lui, et il se morfond, après coup, de son asservissement, après chaque scène à laquelle il est appelé à participer en tant qu’acteur ou, supplice, comme simple figurant.

Peut-être que la honte d’avoir été si docile la veille alimentait le feu de mon ressentiment, sans même que j’aie la capacité de laisser ce sentiment de honte remonter jusqu’à ma conscience, sous peine de m’effondrer dans les larmes du repentir…

Se déprendra-t-il de cette dépendance dans laquelle il sombre jour après jour ?

 

Patryck Froissart

 

 

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