15/06/2022

Les Amazoniques, Boris Dokmak

Les Amazoniques, Boris Dokmak

Ecrit par Patryck Froissart 22.09.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesPolarsRomanRing Editions

Les Amazoniques, avril 2015, 430 pages, 19,95 €

Ecrivain(s): Boris Dokmak Edition: Ring Editions

Les Amazoniques, Boris Dokmak

 

Voici un roman qui est tout le contraire d’un long fleuve tranquille, même si la majeure partie de son cours narratif se déroule sur les eaux généralement languides d’un immense réseau fluvial plus ou moins imaginaire que l’auteur situe dans une région inconnue aux confins de la Guyane et des pays limitrophes.

Dans cet enfer vert et quasi-vierge d’exploration, vit depuis des années le professeur Loiseau, un ethnologue français, en immersion dans des ethnies amérindiennes mal connues.

Un jour, à la stupéfaction des autorités locales, surgit de la forêt un Indien malade à l’agonie, « complètement radioactif », appartenant à la tribu considérée comme totalement éteinte des Arumgaranis cannibales. L’homme, porteur d’un mystérieux carnet noir rend l’âme immédiatement.

Dans le même temps est annoncée la disparition de Loiseau, soupçonné d’avoir assassiné ou fait assassiner au cœur de la jungle, pour des raisons obscures, Mc Henry, un agent américain représentant d’importants intérêts politico-économiques états-uniens. En conséquence, la vie de Loiseau est officiellement tenue pour fortement menacée.

Saint-Mars, alias S.M., alias La Marquise, policier parisien en délicatesse avec sa hiérarchie, fait l’objet d’une mutation disciplinaire en Guyane, avec mission de retrouver Loiseau et de le ramener aux autorités françaises de la région au motif d’assurer sa protection.

Saint-Mars, opiomane, perpétuellement sous morphine pour raisons de santé, se retrouve insupportablement plongé dans un microcosme malsain, sordide et torride.

Là se croisent et s’entretuent des garimpeiros, des aventuriers chasseurs d’Indiens à réduire en esclavage dans de grandes plantations des pays voisins, des Indiens vindicatifs chasseurs d’aventuriers, des trafiquants en tous genres, et, pour compléter la liste des périls de toute nature, une faune féroce et une flore oppressante.

Là végètent, dans des bourgades perdues, des Européens désenchantés dont le cours s’est un jour arrêté là, des Indiens déculturés réduits à accomplir en contrepartie de salaires de misère les travaux les plus difficiles pour alimenter leur alcoolisme chronique, des prostituées locales et pléthore de filles de joie importées…

Dans cet univers où le temps ne compte pas, où les heures paressent et s’appesantissent, où le moindre détail des préparatifs du voyage qui doit mener Saint-Mars au cœur de la jungle à la recherche de Loiseau se heurte à des obstacles démesurés tantôt dus à l’inertie inexplicable des autorités chargées de l’aider, tantôt mis en place par le clan McHenry, le policier va découvrir fort lentement, le mystère et le suspense étant magistralement entretenus par l’auteur, que l’affaire Loiseau-McHenry n’est que l’épisode collatéral d’une gigantesque et scandaleuse histoire d’expérimentation de l’impact de la radioactivité sur des cobayes humains.

On n’en dira pas plus…

Mêlant éléments historiques réels et pseudo-informations de pseudo-services secrets français et américains, Dokmak dénonce, entrecroisant verve truculente, descriptions d’un réalisme brut, voire brutal, et actions scéniques de nature à exprimer sans pudibonderie la cruauté de protagonistes pour qui une vie humaine est de valeur absolument nulle, d’une part et à la fois la cupidité sans limite des envahisseurs blancs ayant pour conséquence l’extermination des peuples indigènes et la destruction massive du patrimoine forestier local, d’autre part l’impitoyable « raison » d’état des puissances se livrant à la course sans fin du surarmement nucléaire et chimique…

Ça bouscule ! Ça « interpelle », comme on dit vulgairement ! Mais ça fait réfléchir…

Attention, toutefois : âmes sensibles s’abstenir !

 

Patryck Froissart

 

 

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La septième fonction du langage, Laurent Binet

La septième fonction du langage, Laurent Binet

Ecrit par Patryck Froissart 23.10.15 dans La Une LivresLa rentrée littéraireLes LivresCritiquesRomanGrasset

La septième fonction du langage, Qui a tué Roland Barthes ?, août 2015, 495 pages, 22 €

Ecrivain(s): Laurent Binet Edition: Grasset

La septième fonction du langage, Laurent Binet

 

On a beaucoup parlé, on parle toujours beaucoup, et on parlera longtemps de ce deuxième roman de Laurent Binet.

Parmi les critiques en vogue qui se sont exprimés, il y en a eu qui ont affirmé, parfois avec une étrange emphase, l’ennui qu’ils auraient ressenti à la lecture de ce livre. Ceux-là sont des cuistres, des ignares, des béotiens, évidemment incapables d’apprécier l’ouvrage, qui croient pouvoir dissimuler leur inculture en dénigrant ce qu’ils ne peuvent comprendre, à la manière de tel personnage politique s’exclamant à propos de La Princesse de Clèves qu’il n’y a pas de texte plus ennuyeux…

Car ce roman est le chef d’œuvre de l’année, c’est une évidence.

Mais c’est un chef d’œuvre qui se mérite.

Plusieurs trames narratives s’y superposent, plusieurs intrigues s’y intriquent.

Première trame : l’auteur prend prétexte d’un fait divers célèbre : Roland Barthes, fauché par la camionnette d’une entreprise de blanchisserie alors qu’il se rend au Collège de France le 25 février 1980, meurt des suites de ses blessures le 26 mars à la Salpêtrière.

Binet imagine qu’il ne s’agit pas d’un accident.

Barthes aurait été détenteur d’un document donnant la clé d’accès à une mystérieuse « septième fonction du langage » que Roman Jakobson, « inventeur » des six premières, aurait volontairement occultée, et qui aurait été « redécouverte » par John Austin (Quand dire c’est faire) puis par John Searle (Les actes de langage). L’homme qui se l’approprierait posséderait sur les foules un pouvoir illocutoire sans limite. Un an avant l’élection présidentielle qui deviendra un moment marquant de l’Histoire de France, mettre la main sur cette formidable arme linguistique ne peut qu’intéresser les giscardiens, les mitterrandistes et les diverses factions politiques qui se réclament, en pleine guerre froide, de tous les mouvements libéro-capitalistes d’un côté et socialo-communistes nationaux et internationaux de l’autre.

Ce fil narratif primitif à suspense est celui d’un roman policier.

L’inspecteur Bayard (sans peur et sans reproche ?) mène l’enquête.

D’entrée de jeu, Bayard décide de fureter dans ces milieux autant illustres pour les uns que ténébreux pour les autres. Il assiste par hasard et par curiosité à un cours donné à l’UFR de Culture et communication de Vincennes par un jeune professeur de sémiologie, Simon Herzog, dont il fait immédiatement son assistant, son guide dans les méandres de ces milieux bourgeoisement gauchistes et, pour quelqu’un comme lui, obscurément constellés d’esprits brillants.

Bayard demande : « Quelle est la nature exacte de ce document, monsieur le Président ? »

Giscard se penche en avant et, les deux poings sur son bureau, prononce d’un air grave : « C’est un document vital qui met en jeu la sécurité nationale […]. Vous devrez agir en toute discrétion. Mais vous aurez carte blanche ».

Deuxième trame : Bayard se retrouve brutalement confronté à ce monde, qui le déconcerte, des universitaires, des intellectuels de gauche et de droite, des philosophes et pseudo-philosophes à la mode de chez nous. Binet s’amuse, Binet se lâche, Binet se fâche, Binet feint et feinte, Binet assure effrontément, Binet n’exclut point, Binet se paie la binette de ces vedettes semi-mondaines de l’actualité politico-littéraire effervescente du début des années quatre-vingt, dans le vent annonciateur de ce qui sera l’éphémère révolution de la victoire de Mitterrand.

Il fallait oser : Binet fait de ces personnalités des personnages de roman et met en scène, en mêlant avec art leur image publique, ce qu’on sait de leurs idées et de leur caractère et ce qu’il imagine de leur vie privée dans ses moindres détails, des plus anodins aux plus intimes, des plus amusants aux plus triviaux.

C’est caricatural, c’est souvent cocasse, c’est parfois pathétique, c’est ici et là délicieusement méchant, c’est savoureusement langue de pute, c’est globalement une salutaire entreprise de démythification.

Ainsi sont rapportés, entre autres, en des lignes narratives qui s’entrecroisent :

– un déjeuner réunissant Mitterrand et Barthes avant « l’accident »

– la vie de couple de Julia Kristeva et Philippe Sollers dans l’intimité, et les rôles publics qu’ils se partagent de façon complémentaire

– les délires morbides d’Althusser avant et pendant qu’il assassine sa femme Hélène, son internement, ses célèbres Lettres à Hélène en lesquelles il tente, sans y parvenir, de savoir pourquoi il l’a étranglée

– des fragments amoureux de la liaison de Michel Foucault avec un certain Slimane

– la participation à l’enquête d’un certain Hamed qui aurait été le petit ami de Barthes

– la rivalité Derrida Deleuze

« Foucault fait une crise de panique dans les couloirs de l’hôtel parce qu’il a vu Shining juste avant de partir. Slimane le borde, Foucault réclame un bisou et s’endort en rêvant de lutteurs gréco-romains ».

Troisième trame : c’est la plus rocambolesque. Parodiant et moquant les fumeuses thèses complotistes mondiales qui polluent l’histoire et l’actualité, Binet monte une invraisemblable et excitante histoire d’espionnage international faisant intervenir, parallèlement à l’émergence d’une mystérieuse piste bulgare (inspirée par Tzvetan Todorov et Julia Kristeva ?), des James Bond confluant du monde entier, chargés, afin de mettre la main sur la fameuse septième fonction du langage, de traquer nos éminents linguistes et philosophes, ainsi que Bayard et Simon, conséquemment à leur intrusion de plus en plus active dans les activités et les allées et venues de ces stars de l’intelligentsia.

Autre ligne de force, dans la même veine : nos illustres linguistes sémiologues structuralistes sont supposément, pour la plupart, membres actifs ou visiteurs d’une loge secrète, le Logos Club, émanation d’un Logi Consilium créé au IIIe siècle par des hérétiques…

Bayard et Simon se font introduire dans des séances de joutes oratoires organisées par la Loge en France, en Italie, aux Amériques, à l’issue desquelles les perdants sont amputés au minimum d’un doigt. Philippe Sollers, au terme d’un duel oratoire surréaliste dans les hauts grades, y subit le sort que connut Abélard pour ses lettres à Héloïse… Dur, dur, la littérature !

Quatrième trame : c’est celle qui peut paraître la plus ardue à suivre pour le lecteur lambda, mais qui est assurément la plus jouissive et la plus enrichissante pour qui a quelque peu étudié la linguistique et la sémiotique en général et qui s’est intéressé en particulier à la période passionnante et foisonnante des trente dernières années du 20e siècle.

Au fil des rencontres que font Bayard et Simon tout au long de leur enquête, et de leurs conversations avec les intellectuels mis en scène, l’auteur tisse et développe un cours complet de linguistique générale qui pourrait être une idéale référence à tout étudiant inscrit dans un cursus de ce domaine.

On ne peut que recommander de ne pas manquer à aucun prix ce prenant et surprenant voyage, cette fantastique occasion de rencontrer dans des postures ridicules et des impostures caricaturales un Louis Althusser, un Philippe Sollers, un Gilles Deleuze, un Jacques Derrida, un Michel Foucault, un BHL (eh oui !), une Julia Kristeva, un PPDA (!!!), un Umberto Eco, un John Searle, un Giscard d’Estaing en phase terminale, un Mitterrand prêt à prendre le pouvoir (s’est-il servi de la septième fonction du langage lors du mémorable affrontement télévisé avec son adversaire ?), un Jack Lang qui monte, et on en passe, et des meilleures !

En bref : un pavé, une mine, une somme, un monument…

Alors ? Qui a tué Roland Barthes et pourquoi est-il mort ?

 

Patryck Froissart

 

 

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Le règne de barbarie, Abdellatif Laâbi

Le règne de barbarie, Abdellatif Laâbi

Ecrit par Patryck Froissart 29.10.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesMaghrebPoésiePays arabesSeuil

Le règne de barbarie, 1980 (Préface de Ghislain Ripault), 160 pages, 13 €

Ecrivain(s): Abdellatif Laâbi Edition: Seuil

Le règne de barbarie, Abdellatif Laâbi

 

Ce recueil de poèmes est un long cri de souffrance et de révolte. Publié en 1972 alors que son auteur, le poète marocain Abdellatif Laâbi, fondateur de la revue Souffles, dépérissait et pourrissait au secret des cellules de la prison de Kenitra, livré au bon vouloir sadique des tortionnaires de Hassan II, en pleines années de plomb, Le règne de barbarie se lit avec les tripes, avec les poings serrés, avec des saccades de sanglots, durs comme du fer, qui vous montent, ligne après ligne, exploser à la gueule.

Ce recueil de colères est un long hurlement de loup blessé, aux chairs prises dans les crocs de l’arbitraire du traqueur de liberté.

Préfacé par Ghislain Ripault, autre poète, qui en 1972 était coopérant français au Maroc, Le règne de barbarie ne se lit pas, mais se vit, se chevauche, se galope comme la noire monture de l’apocalypse, annonciatrice de la fin des temps des sombres seigneurs et de l’époque des vengeances éclatantes et justes des peuples : « Il est temps de dire pourquoi je dégueule ce monde ».

Ce recueil de crachats est un long chapelet d’insultes aux visages du potentat et de ses valets de chiourme, dérisoirement armés de leurs pinces d’inquisition.

Car Abdellatif Laâbi possède le vrai pouvoir, celui face auquel la puissance souveraine devient factice, ridicule, inefficiente : Abdellatif Laâbi est détenteur de la puissance infinie du Verbe, qui traverse les murailles des geôles les plus épaisses et s’en vient gronder à celles des palais, et puis qui enfle et gonfle, jusqu’à les renverser.

« La poésie est tout ce qui reste à l’homme pour proclamer sa dignité, ne pas sombrer dans le nombre, pour que son souffle reste à jamais imprimé et attesté dans le cri ». « Ma plume est meurtrière » dit encore le poète, qui ne craint pas les bourreaux :

« A nous deux geôliers de l’espoir

Tenez !

Je vous jette mon stylo

Si vous croyez qu’il est seul l’instrument de ma colère

Brisez-le !

Je deviendrai orateur… »

Tant qu’il y aura des poètes, les dictatures auront la vie dure…

 

Patryck Froissart

 

 

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Les Clameurs de la Ronde, Arthur Yasmine

Les Clameurs de la Ronde, Arthur Yasmine 

Ecrit par Patryck Froissart 06.11.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesPoésie

Les Clameurs de la Ronde, Carnet d’Art Editions, mai 2015, 85 pages, 9 €

Ecrivain(s): Arthur Yasmine

Les Clameurs de la Ronde, Arthur Yasmine (2ème critique)

 

« Pour quel éclair, hein ?  On l’a jeté, le miroir… On l’a jeté… comme ça… au puits… au temps !… Un essaim de cendres que c’était ! Oh, toutes les brisures, tous les éclats qu’on a bouffés… Oh oui, le feu, on l’a payé ! Avec beaucoup de nuits même ! Bien pauvre ! Bien puant ! Tout seul qu’on était ! Tout seul à se ronger la peau pour des poèmes… Bien sûr qu’elles y étaient les plaies ! La poisse, le vertige, le sol, le ciel, on les a raclés sur la lyre… ».

Ces premières lignes fulgurantes de l’Avis au Lecteur servant de prologue à l’éclatant recueil d’Arthur Yasmine contiennent à la fois sa profession de foi personnelle, son manifeste poétique, une affirmation de la spécificité de son écriture, et une introspection douloureuse dans son âme de poète.

Car Arthur Yasmine est un poète – un vrai ! – qui, dans cet opuscule, hurle sa colère et son désespoir de voir que l’expression poétique est donnée pour moribonde, voire est déclarée morte par les éditeurs qui rechignent de plus en plus, pour des raisons trivialement commerciales, d’inscrire la poésie dans leur ligne éditoriale.

La poésie, pour Arthur Yasmine, c’est toujours ce pays des merveilles de derrière le miroir où les poètes et leurs lecteurs savent et aiment s’aventurer. Mais, s’indigne-t-il, l’homme moderne, le sapiens sapiens sapiens, l’a jeté, le miroir… pour se mettre au diapason du temps, de ce temps-ci où s’est imposé le matérialisme consumériste, de ce temps-ci où on ne prend plus, où on ne se donne plus le temps, où on se refuse le droit de rêver.

Evidemment, les éclats du miroir brisé ont pour victime primordiale le poète, qu’ils assaillent comme un essaim de flèches empoisonnées, alors que le commun des mortels n’a même pas conscience que l’humanité est en train de se déposséder de son essence poétique, de ce sixième sens qui permet de percevoir l’invisible, l’insaisissable, le secret des choses.

« Je dis qu’il faut faire de la poésie pour chanter et danser le Feu sacré ».

Oui, la poésie, pour Arthur Yasmine, c’est toujours le feu sacré, le principe ardent et créateur, cette flamme intérieure qui allume et illumine l’âme du poète, qui brasille dans ses nuits blanches, et dont les étincelles sont les projections poétiques qui à leur tour provoquent chez le lecteur ou l’auditeur de flamboyantes sensations.

Mais attention, le feu, hélas, c’est aussi celui, mauvais, destructeur, des autodafés, c’est la lente combustion des œuvres oubliées, ou inconnues, ou à jamais inédites…

Le feu sacré, la flamme vive et douloureuse de l’imagination poétique va, vient, vacille, feu follet, luciole, flammèche, dans la nuit d’insomnie du poète autophage, seul, tout seul dans la solitude immense de la page blanche. Tout seul à se ronger la peau pour des poèmes. Car la procréation poétique s’accomplit dans l’angoisse et la souffrance. C’est un fragment de lui-même que le poète projette sur le papier. Et ce qu’il s’arrache de lui-même laisse évidemment des plaies…

La poisse, le vertige, le sol, le ciel, on les a raclés sur la lyre…

Alors, en vérité, cet émouvant Avis au Lecteur donne le ton, déjà perceptible dans le titre, celui de la clameur, au sens classique de la plainte, du cri de colère, du hurlement de protestation, lancé à la ronde du monde ou émis par la ronde des poètes et des muses.

L’écriture d’Arthur est fragmentée, fragmentaire, elliptique, discontinue, de nombreux textes portant en évidence et entre parenthèses auprès de leur titre, comme pour mieux revendiquer cette fragmentation, la mention « fragments ». L’usage surabondant des points de suspension, des lignes de pointillés participe de cet éclatement textuel, de ces ruptures, de ces brisures

La fonction métalinguistique, présente tout au cours des poèmes formels et des textes en prose poétique, fait de cette écriture un acte qui s’auto-analyse tout en s’accomplissant.

Les formes sont variées, tantôt proches de la prosodie classique, par exemple du sonnet, tantôt délivrées de toute contrainte autre que le passage régulier à la ligne, tantôt structurées en quasi-calligrammes, tantôt relevant du genre épistolaire (échanges de lettres entre E. et F. sous le titre « Je t’espère »).

La tonalité générale est du registre de la violence, de la révolte, de l’aboiement. Elle est artistiquement entretenue par la fréquence de l’exclamation, de l’interrogation, de l’invocation, du tiret, de l’omission volontaire du « ne » de la locution adverbiale de négation (qui est considérée comme une « faute » à l’écrit), par l’intrusion brutale, prosaïque, de la photocopie d’un avis de procédure d’expulsion pour non-paiement de loyer, par la récurrence de l’apostrophe (au lecteur ?), de l’imprécation, de l’interpellation, de l’impératif, de l’interjection (en particulier du « hein ? » agressif), par l’insertion de termes lexicaux considérés ordinairement comme éléments du registre oral grossier (connerie, foutre, je m’en fous, putain, recraché à la gueule…), par les phrases infinitives, les phrases nominales…

« Vous me trouverez insolent, arrogant, irrespectueux, insultant… Pardon, car tout est vrai… Mais ne vous indignez pas si facilement : on me le rend bien. C’est ce que la France a toujours réservé aux poètes de ma race : déshonneur, misère, marginalité, hypocrisie, violence, lâcheté… Je le confirme tous les matins en nettoyant sa crasse… ».

En un long et retentissant cri de douleur, Arthur Yasmine profère son image de nouveau poète maudit.

« Depuis, c’est moi le malade. J’étouffe sous un nuage noir. C’est devenu irrespirable. J’en ferai plus de la poésie » (Lettre sur l’animalité).

« Poésie ! Poésie !

J’envoie nos clameurs chérir ton cadavre… » (Invocation à la Jeune Morte).

La consommation (quel vilain mot !), la prise quotidienne de cet ouvrage à petites doses ne peut qu’être bénéfique pour la santé mentale du lecteur.

 

Patryck Froissart

 

Lire la critique d'Arnaud Le Vac sur la même oeuvre

 

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Un mot sur Irène, Anne Akrich

Un mot sur Irène, Anne Akrich

Ecrit par Patryck Froissart 12.11.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanJulliard

Un mot sur Irène, Julliard, mai 2015, 206 pages, 18 €

Ecrivain(s): Anne Akrich Edition: Julliard

Un mot sur Irène, Anne Akrich

 

Léon Garry est professeur émérite à La Sorbonne. L’action commence alors qu’il est assuré d’être bientôt élu président de la prestigieuse université. Ecrivain au succès moyen, peinant à faire avancer « Le fou meurtrier », l’ouvrage sur Althusser sur lequel il est en train de travailler, il donne des cours sur le thème de « la mort de l’Auteur » (référence à l’ouvrage de Barthes portant ce titre).

Léon Garry est marié à Irène, l’une des ses anciennes étudiantes, elle-même enseignante et écrivaine célèbre, à la mode, dont la parution, chaque année à date fixe, de ses thèses fait régulièrement sensation.

Le couple vit selon des rituels relationnels peu ordinaires, au sein de quoi Irène assume et gère sans complexe, tant en privé qu’en public, l’homosexualité de son personnage.

Léon supporte plutôt bien cet état de choses, constituant la situation initiale du récit, jusqu’à l’apparition, dans sa vie conjugale, d’une nouvelle, jeune et belle étudiante, Judith, qui éclipse très vite toutes celles qui constituent le cercle des groupies d’Irène.

En préambule et en épilogue, l’auteur aligne une succession d’articles de presse relatant, comme un fait divers sensationnel, les détails sordides des circonstances de la mort d’Irène dans un hôtel new-yorkais et la disparition de Léon puis la découverte de son cadavre.

Alors qu’on ignore toujours les circonstances de la mort d’Irène Montès, le vent de scandale n’en finit plus de souffler sur cette affaire. Twiz, un site internet américain, a relayé les propos d’un commandant de la police new-yorkaise indiquant qu’Irène Montès serait décédée à la suite d’un acte sexuel qui aurait mal tourné…

L’un des points forts du roman est l’insertion de cette tranche de vie – qui se déroule entre le temps de l’arrivée de Judith et celui de la mort du couple d’universitaires – dans l’actualité politico-mondaine et universitaire de 2011, et l’irruption, en particulier dans le cours narratif, des rebondissements de l’affaire DSK/Sofitel.

Coïncidence, rencontre télépathique de grands esprits d’auteurs, effet de mode ? On trouve chez Anne Akrich, comme chez Laurent Binet (La septième fonction du langage) des « fragments narratifs » relatifs aux Deleuze, Foucault (Qu’est-ce qu’un auteur ? Conférence donnée en 1969) Derrida, Althusser, Barthes (La mort de l’auteur), etc.

Certes, chez Akrich, ces personnalités ne sont pas personnages du roman, comme ils le sont, « en chair et en os » si on peut dire, chez Binet. Mais ils sont présents, en filigrane, dans les travaux et les pensées de Léon Garry.

Les courants philosophico-linguistiques et sémiologiques des années 70/80 qui se sont développés dans la mouvance du post-structuralisme deviendraient donc des thèmes de romans…

L’apparition, dans le cours du récit fictionnel, des représentants les plus éminents de ces mouvements deviendrait-elle caractéristique du roman contemporain, ainsi que la collision, la confusion, ou la collusion entre personnages de papier et personnalités publiques, entre le monde romanesque et la mondanité, entre la réalité du fait divers médiatisé et la recherche de réalisme dans l’écriture ?

L’avenir le dira.

Autre fil rouge : la référence, récurrente, explicite dans les dialogues, implicite dans les comportements d’Irène, à l’ouvrage Cinquante nuances de Grey, permet à la brillante universitaire, tout en en faisant l’exégèse avec ses étudiantes, d’affirmer, voire de justifier son combat féministe en faveur de la liberté d’expression et de la pratique décomplexée d’un érotisme spécifiquement féminin.

Irène, présentée comme une disciple de Monique Wittig, militante féministe auteure du roman L’Opoponax (Prix Médicis 1964), publie, alors que son mari ahane sur le roman qu’il n’arrive pas à écrire, un roman sulfureux qui connaît immédiatement un succès retentissant, illustration intradiégétique (pour parler comme Genette) du constat selon lequel les thématiques de l’émancipation sexuelle de la femme semblent être très « tendance » dans la littérature contemporaine.

A propos de contemporanéité, Anne Alkrich inscrit son récit dans l’environnement moderne des technologies de la communication.

Léon, atteint puis progressivement rongé par une double jalousie, à l’égard de la liaison d’Irène et de Judith d’une part, et du succès phénoménal des œuvres, des travaux et des conférences de son épouse, se met en tête de séduire Judith, d’abord pour la « prendre » à Irène, pour la « posséder » à la place d’Irène, par pure rivalité, pour les séparer l’une de l’autre, puis mû par un désir amoureux croissant.

Ce désir tourne peu à peu en un délire croissant, où se confondent progressivement la trame des frasques, des publications et des apparitions publiques hautement médiatiques d’Irène, des bribes de relations sadomasochistes extirpées ici et là du roman d’E. L. James, la lecture des textes d’Althusser tentant l’auto-analyse de sa propre folie meurtrière qui l’a conduit à étrangler sa femme, les confidences d’Henri, l’éditeur des thèses de Léon, sur sa frénésie de conquêtes féminines…

Roman à entrées multiples, récit d’une descente aux enfers avec fin annoncée…

On ne s’ennuie pas !

 

Patryck Froissart

 

 

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Contes magiques de Haute-Kabylie, Salima Aït-Mohamed

Contes magiques de Haute-Kabylie, Salima Aït-Mohamed

Ecrit par Patryck Froissart 22.06.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesBassin méditerranéenContes

Contes magiques de Haute-Kabylie, Salima Aït-Mohamed, Editions Franco-Berbères, novembre 2014, 154 pages, 19 €Contes magiques de Haute-Kabylie, Editions Franco-Berbères, novembre 2014, 154 pages, 19 €

Ecrivain(s): Salima Aït-Mohamed

Contes magiques de Haute-Kabylie, Salima Aït-Mohamed

Depuis les travaux de Greimas et son modèle actanciel fondé sur les recherches de Propp, et en dépit du fait que leur conclusion affirmant l’universalité des fonctions narratives du conte ont fait ces dernières années l’objet de sérieuses controverses, on est systématiquement tenté, à la lecture d’un conte extrait d’une littérature locale, orale ou écrite, d’en pratiquer une analyse comparée en le plaquant sur les schémas actanciels et narratifs qui nous sont culturellement familiers.

L’exercice est d’une facilité remarquable lorsqu’on l’applique à ces Contes magiques de Haute-Kabylie précieusement et heureusement recueillis par Salima Aït-Mohamed. Tout y est :

– situation initiale stable au sein d’une structure familiale tantôt royale, tantôt des plus humbles ;

– événement qui vient, rapidement après son exposition, brutalement bouleverser le tableau tranquille de la famille en question ;

– émergence, du sein de la famille, du héros ou de l’héroïne ;

– succession d’épreuves initiatiques que doit subir et surmonter avec succès le héros ou l’héroïne, ce qui constitue le corps narratif dynamique du conte ;

– retour, en situation finale, à un nouvel état stable, très différent de la séquence initiale pour les personnages principaux, porteur de la promesse d’une vie entière de bonheur et de sérénité.

Evidemment, au héros, ou à l’héroïne, sont octroyés tout au long du parcours d’épreuves les adjuvants successifs, attributs magiques ou personnages apportant leur aide, qui lui permettront de sortir victorieux / victorieuse de chacun des défis à relever, alors que, de façon parallèle, se succèdent les opposants qui tentent de le/la faire échouer. Ce héros, cette héroïne, sont, ici comme ailleurs, des personnages originellement pourvus de qualités et de talents d’exception.

Sa fille unique montrait une intelligence remarquable. Elle était également d’une grande beauté. Dans toute la province on louait ses qualités et on citait en exemple sa délicatesse, sa finesse et son savoir-faire…

Le lecteur français notera également au passage l’importance des nombres « magiques », le trois et le sept, qui lui sont culturellement familiers. Même si nombre d’éléments des décors et des gestes et objets sont naturellement spécifiquement berbères, les similitudes de ces histoires pour petits et grands avec les contes célèbres de la tradition orale européenne recueillis en leur temps par Grimm et Perrault sont souvent frappantes. On retrouvera par exemple dans ces contes de Haute-Kabylie des détails narratifs identiques à ceux du Petit Poucet (qui ici est un personnage féminin).

Chose remarquable dans ces contes kabyles traditionnels, et qui diffère quelque peu des « versions » européennes du conte oral : la femme joue souvent un rôle de premier plan et ne se contente pas d’attendre que vienne la « délivrer » le prince charmant. Chose remarquable, certes, mais peu étonnante pour qui connaît la place éminente que tient la femme, contrairement aux clichés véhiculés en Europe, dans les cultures amazighes d’Afrique du Nord, sous la forme d’un statut déterminant dans la cellule familiale, que l’islamisation dans maintes régions n’a guère entamé. C’est d’ailleurs à un acte de résistance contre l’assimilation arabo-musulmane, contre les tentatives de dictature islamique, en particulier celles des années sombres qu’a connues récemment l’Algérie, et à une opération militante de défense de sa culture kabyle que se livre ici Salima Aït-Mohamed, objectif clairement affirmé dans son introduction :

Quant à l’amour que je porte à la Kabylie, indescriptible et incommensurable, c’est de mes entrailles, de ma mémoire et de mon être qu’il sourd et s’échappe. C’est un amour viscéral qui s’est réveillé brusquement […] quand Alger s’est transformée en un effroyable cimetière que peuplent les veuves et les orphelins…

C’est peut-être dans ce pouvoir de résistance que ces contes de Haute-Kabylie peuvent être, comme l’indique le titre du recueil, « magiques »…

Le lecteur ne peut pas ne pas y être sensible.

 

Patryck Froissart

 

 

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10/06/2022

Shérazade était toquée, Mona Fajal

Shérazade était toquée, Mona Fajal

Ecrit par Patryck Froissart 03.07.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesArtsRécits

Shérazade était toquée, Les Itinéraires Editions Gourmandes, avril 2015, 264 pages, 26,90 €

Ecrivain(s): Mona Fajal

Shérazade était toquée, Mona Fajal

 

Quelle merveilleuse idée !

Quelle belle initiative que de réunir en un même livre 10 villes, 10 histoires dont chacune se déroule dans chacune de ces villes, et 10 recettes qui sont chacune en relation avec chacune de ces villes où se passe chacune de ces histoires… Résumer ainsi la trame de l’ouvrage suffirait déjà presque à provoquer le début d’un tournis de mille et une sensations !

Alors, si on ajoute que ce kaléidoscope a pour décors naturels, pour saveurs traditionnelles, pour assaisonnement culturel toute la richesse et la magie de ce pays incomparable qu’est le Maroc, on fait forcément entrer le lecteur avant même qu’il ait soulevé, déjà tout alléché, le couvercle du livre, dans mille et un enchantements, d’où le titre du livre, qui en soi est d’emblée porteur d’un savant et savoureux tajine sémantique d’images et de références intertextuelles épicées d’un humour subtil.

Ce beau livre (car en plus il est beau, aussi beau que peut l’être l’aspect d’un couscous du bled décoré de ses légumes, pois chiches et raisins secs, aussi beau que peut l’être le tajine le plus quotidien, dont l’esthétique visuelle est, toujours, tout aussi soignée et réussie chez le pauvre et chez le riche, chez le citadin et chez le jbali, préparé dans la cuisine ultramoderne du bourgeois et sur le kanoun rustique du fellah), ce beau livre ne peut qu’attiser, que raviver s’il en était besoin l’amour indéfectible que porte en son cœur immanquablement celui ou celle qui connaît le Maroc hospitalier et convivial, et ne peut que faire naître, chez ceux qui ne le connaîtraient pas, la salivation, l’envie, le goût, la gourmandise de partir en découvrir au plus vite l’immense variété des souks, des mets, et des mille et un ingrédients culturels.

L’auteure a su ouvrir largement l’éventail des genres narratifs, du conte merveilleux au récit réaliste. Les textes ici crépitent de plats qui mijotent sur le brasero.

L’auteure a su également couvrir, d’un bord à l’autre, sa palette des cités présentées en nous faisant voyager de la plus grande, de la plus occidentalisée, Casablanca, à la moins connue mais non la moins culturellement intense, Sfassif, en passant par la plus visitée, par la plus prisée des opérateurs touristiques internationaux, Marrakech. Les villes ici bouillonnent et exhalent les mille et une odeurs de leurs rues, de leurs quartiers, de leurs souks et de leurs étals.

L’auteure a su aussi opérer un choix représentatif de la grande cuisine marocaine en invitant son lecteur à déguster tout autant l’humble et néanmoins succulent baghrir des petits déjeuners ou des goûters traditionnels qu’à savourer la délicieuse pastilla aux pigeons des repas festifs. On est forcé d’imaginer que la sélection n’a pas dû être facile, quand on sait que dix recettes extraites du fonds culinaire du pays ne représentent qu’un infime échantillon de l’incommensurable variété des plats marocains qui constituent la plus riche et la plus goûteuse des cuisines du monde.

Les plats ici fument et fleurent leurs mille et uns parfums.

Si Shérazade était toquée, Mona Fajal porte elle-même haut la toque. Il faut préciser qu’elle ne se contente pas d’une cuisine littéraire qui, en elle-même, met irrésistiblement l’eau à la bouche ! En effet, Mona Fajal vit ce qu’elle écrit et le fait partager autrement non plus seulement visuellement par le canal de la langue écrite et des photos, mais aussi par celui de la langue physique, organique, gustativement et olfactivement, dans le restaurant où elle réinvente sans cesse chaque recette et fait vivre à ses visiteurs ses histoires de tajines, de couscous et d’autres pastillas.

Le lecteur qui parcourt l’ouvrage en sort tout aussi toqué que paraît l’être Shérazade dans l’un des sens du titre : il en sort en effet tout toqué du Maroc, s’il ne l’était déjà.

On parle souvent banalement, dans le texte d’une critique littéraire ordinaire, de « savourer » tel roman, de « déguster » telle histoire, de « goûter » tel style… Ces verbes retrouvent tout leur sens dans ce livre qui met ensemble et simultanément en éveil imaginatif les sens du goût avec ceux de l’odorat, de l’ouïe, et même du toucher au contact du luxueux papier glacé de chacune des pages qu’on tourne…

A lire sans modération, surtout !

 

Patryck Froissart

 

 

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La Fleur du Capital, Jean-Noël Orengo

La Fleur du Capital, Jean-Noël Orengo

Ecrit par Patryck Froissart 11.07.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanGrasset

La Fleur du Capital, janvier 2015, 764 pages, 24 €

Ecrivain(s): Jean-Noël Orengo Edition: Grasset

La Fleur du Capital, Jean-Noël Orengo

Voilà un livre « hénaurme » !

Un ouvrage autant colossal que l’est son objet : la gigantesque foire au commerce sexuel qu’est Pattaya. La démesure du volume (le livre, qui fait 764 pages, est de la taille d’un dictionnaire) est déjà en soi, avant même qu’on l’ouvre, par le poids qu’il pèse dans les mains du lecteur, significative du projet de l’auteur, qui est d’impressionner.

Il y réussit incontestablement, en ayant recours à toutes les stratégies linguistiques et stylistiques qui forcent la fonction impressive du langage, et en alternant fort théâtralement ce qu’il titre et sous-titre, en les numérotant, Actes, Scènes, Intermèdes, Répétitions (au sens scénique), Coulisses, Rideaux (dont le texte est ponctué curieusement de l’anaphore insistante « Même si »), chapitres narratifs à la première personne (dans lesquels, ici c’est un des personnages qui prend la parole, qui se raconte et qui décrit, là c’est l’auteur en personne qui analyse son écriture en train de se faire) qui s’intercalent eux-mêmes entre d’autres parties textuelles dans lesquelles domine la voix d’un narrateur omniscient, et, par-ci par-là, extraits fragmentés, présentés comme étant du copié-collé, de forums de sites de rencontres en ligne où s’interpellent, s’interrogent, s’invectivent, exposent leurs fantasmes, se traitent de menteurs des connaisseurs, vrais ou imaginaires, sur ce qui se passe, sur ce qu’ils ont vécu, et sur ce qu’ils prétendent qu’on pourrait vivre à Pattaya…

Roman kaléidoscopique, propre à donner le vertige, où apparaît vite le dessein de l’auteur : montrer l’enfer qu’est en réalité ce qui pourrait passer pour un paradis. Car Pattaya, pour l’auteur, est le paroxysme des lieux de « perdition » au sens propre : c’est un chaudron terriblement trouble et bouillonnant où l’on se perd, définitivement, où tout un chacun peut disparaître tout d’un coup, corps et biens, sans aucune forme de procès, un marécage turbide où les prostituées, leurs « clients », les trafiquants de drogue, les dealers, les consommateurs, les autorités, la police sont tous partenaires consentants d’une plongée pouvant être fatale aux uns comme aux autres dans les tourbillons de cet abîme du plaisir marchandisé.

« Plus tard, dans le Pattaya One, le journal local anglophone consacré aux chiens venus du monde entier s’écraser dans cette ville, j’apprendrai qu’il est mort à l’aube, sans trace de ses agresseurs… ».

Marly, le Scribe, Kurtz, Harun, sont les principaux personnages masculins, français, de cette fresque monstrueuse où s’inscrit plus ou moins dramatiquement l’histoire de chacun d’eux. Porn, prostituée transsexuelle locale qui se transforme au fil du récit en femme d’affaires avisée, en est la figure féminine éminente. Autour d’eux comme autour de chacun des touristes sexuels qui atterrissent là, devant et derrière eux, avec eux ou sans eux tournoie incessamment, sans répit, de nuit comme de jour, comme pour volontairement les étourdir, une faune interlope de milliers de filles de tout âge venues des zones rurales de Thaïlande, du Cambodge, du Laos, du Viêt-Nam et, de plus en plus, de Chine ou de Russie… Dans cette immense toile d’araignée miroitante se laissent prendre avec un ravissement morbide les milliers d’étrangers qui y déferlent jour après jour.

« Les mecs michetons sont ravis… Des types jeunes et moins, minces et moins… Ils vivent un clip. Un film sans caméra. Courtiser, intriguer, baiser. D’un côté, se faire du tapin. De l’autre, se faire du fric. Autant qu’on peut… ».

Car c’est dans ce mot-là, « fric », que Pattaya prend tout son sens. C’est de ce mot-là que surgit le titre du roman. La Fleur du Capital. La fleur qui ne pousse et ne s’épanouit que sur le plus infâme, le plus pourri des lisiers. Dans cette incessante « lutte des passes », belle trouvaille de l’auteur, s’est perdue et dissoute la lutte des classes. Le Capital, ici comme dans d’autres lieux, en d’autres genres, en d’autres Las Vegas de toute nature, triomphe, scintille de ses innombrables néons, explose au firmament de la finance en gerbes mirifiques de plaisirs d’artifices. La Fleur du Capital, si on comprend ainsi le message subliminal de l’auteur, c’est le bouquet final du commerce libéral, du grand village mondial où le sexe n’est qu’une marchandise comme une autre, un objet qui rapporte, qui génère un courant lucratif charriant d’énormes masses de capitaux vers les banques internationales qui ouvrent avidement sur place sans cesse de nouvelles agences, sur fond de violence, d’humiliations, d’esclavage et d’exploitation sordide.

Pattaya, « l’aboutissement général, le fleuron exponentiel, malade, de la première civilisation planétaire et globale… la réalisation et le dérèglement, la confirmation et la sortie de l’unique réelle superpuissance sans frontière : le système économique… »

Dans cette cage aux folles, aux fous et aux fauves où les prostituées les moins résignées à leur destin, à leur karma, caressent le dessein de se faire entretenir, voire de se faire épouser, par un Farang amoureux (certaines, dixit le roman, y parviennent), une histoire d’amour mouvementée semble pouvoir connaître, après bien des tempêtes et des naufrages, une fin sereine, peut-être même heureuse, pour le couple qui se fait, se défait et se refait entre le Farang surnommé Marly et la belle Porn, un garçon qui est devenu femme par transformation chirurgicale et qui a su faire prospérer ses magasins de parfums. C’est le possible devenir que laisse entrevoir pour ces deux-là l’auteur, comme un miracle inespéré, une ultime lueur de sentiment encore humain au milieu de cet océan brasillant de miroirs aux alouettes.

Pattaya, théâtre à vif, en décors réels, représentation ou projection, microcosme terrifiant de la décadence irréversible de notre civilisation et de sa course effrénée vers son propre anéantissement ?

La lecture de ce roman impose au lecteur cette sinistre interrogation.

 

Patryck Froissart

 

 

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Cinq filles sans importance, Robert Kolker

Cinq filles sans importance, Robert Kolker

Ecrit par Patryck Froissart 21.08.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRécitsUSABelfond

Cinq filles sans importance, février 2015, trad. de l’américain par Samuel Sfez, 427 pages, 21,50 €

Ecrivain(s): Robert Kolker Edition: Belfond

Cinq filles sans importance, Robert Kolker

 

Cet ouvrage est la relation d’’un minutieux, long et opiniâtre travail d’investigation mené par l’auteur, journaliste spécialisé dans les affaires criminelles, autour de la mystérieuse disparition de cinq jeunes filles, suivie, plus tard, trop tard, par la découverte de leurs cadavres, et d’un grand nombre d’autres non identifiés, sur le littoral de Long Island.

Une première grande partie du livre est consacrée à la reconstitution, par une collecte méthodique d’éléments biographiques auprès des familles, des amis et des fréquentations des victimes, du puzzle de leur trajectoire dans leur environnement social, familial, scolaire, amical, professionnel et globalement relationnel depuis leur naissance jusqu’au jour de leur disparition.

L’auteur cerne ainsi au plus près la personnalité et le statut social de chacune de ces jeunes femmes, permettant au lecteur de mettre à jour en même temps que lui un certain nombre de constantes, de points communs les concernant, et d’indices de nature à élucider les causes et les circonstances de leur fin tragique et d’émettre, au fil de l’enquête, des hypothèses sur la possibilité que les cinq crimes aient été commis par le même assassin, bien que la police dès le départ ait refusé d’envisager la question d’un tueur en série.

La seconde partie du livre retrace l’enquête à laquelle se livre l’auteur, qui situe sa démarche d’investigation dans le contexte d’une longue série de déclarations policières contradictoires et de révélations ou pseudo-révélations médiatiques au long des années ayant suivi la découverte des corps.

L’auteur dénonce la passivité et l’indifférence initiales des autorités face à l’ampleur de ces crimes, et les attribue au double fait que les cinq victimes d’une part étaient des jeunes filles issues des milieux sociaux les plus précarisés et d’autre part qu’elles pratiquaient plus ou moins régulièrement, tout en consommant, pour oublier leur propre déchéance, les produits ouvrant un éphémère accès aux paradis artificiels, la dangereuse et dégradante profession d’escortes : cinq filles sans importance.

En effet, en toile de fond de sa recherche de vérité, Kolker met à l’index le visage occulté d’une Amérique où l’importance de la personne dans l’échelle civile est uniquement déterminée par des critères socio-économiques. La mise en relief de la misère socio-psycho-familiale dans laquelle ces jeunes filles sans importance sont nées, ont grandi, puis ont évolué après leur précoce émancipation, constitue un tableau sans concession d’une société individualiste où prime la recherche effrénée, balayant toute forme de morale générale, du gain le plus rapide et le plus facile du paquet de dollars qui permettra l’immédiate acquisition des biens matériels, du plus nécessaire au plus superflu, qui donne l’illusion de gravir, ne serait-ce que pour quelque jours, quelques pauvres marches de l’échelle clinquante et miroitante de la consommation.

Dans cette quête illustrant les fameux vers de La Fontaine dans Les Animaux malades de la Peste, le journaliste dénonce ainsi l’iniquité de fait d’une démocratie pourtant historiquement fondée sur l’égalité et la justice, et nous induit à la dramatique conviction que ces filles étaient depuis leur naissance socialement inexistantes, étaient de la catégorie du non-être avant même de disparaître dans une quasi-indifférence générale. Le comble du tragique de cette scandaleuse négation de la personne est atteint lorsque l’auteur prouve que si les autorités policières s’étaient préoccupées d’enquêter dès la première disparition, les autres jeunes filles n’eussent peut-être pas connu le sort qui a été le leur…

Selon que vous serez puissant ou misérable…

 

Patryck Froissart

 

 

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Langage et langue de la poésie française contemporaine, Giovanni Dotoli

Langage et langue de la poésie française contemporaine, Giovanni Dotoli

Ecrit par Patryck Froissart 09.09.15 dans La Une LivresLes LivresCritiquesEssaisHermann

Langage et langue de la poésie française contemporaine, janvier 2015, 335 pages, 30 €

Ecrivain(s): Giovanni Dotoli Edition: Hermann

Langage et langue de la poésie française contemporaine, Giovanni Dotoli

Qu’est-ce que la poésie ?

Comment définir la spécificité du langage poétique ? Où se situe et comment se manifeste, parmi les diverses fonctions de la langue, la fonction poétique de la langue ? Qu’est-ce qui oppose et qu’est-ce qui unit la poésie française contemporaine et la poésie française classique ?

Giovanni Dotoli, universitaire, critique et poète italien, brillant francophone, parfait connaisseur de l’art poétique français et de son histoire, fouille et trifouille en ce riche ouvrage les œuvres de poètes de tous horizons qui ont choisi notre langue pour en faire leur langage poétique.

Fondant sa réflexion sur l’étude d’un corpus impressionnant d’extraits de poèmes et de professions de foi poétique formulées dans l’espace et le temps de la poésie francophone par un vaste panel de poètes, Dotoli aligne et confronte les multiples fonctions du langage poétique et les représentations innombrables du fait poétique qui s’en dégagent, soit affirmées et revendiquées explicitement par les auteurs francophones de toutes époques, soit exprimées de façon plus ou moins subliminale dans l’œuvre même de nos poètes.

L’auteur s’appuie évidemment sur les travaux des linguistes, se référant entre autres à Jakobson.

La langue-poésie a sa spécificité, son autonomie, sa vie à elle. C’est pourquoi on parle enfin de fonction poétique du langage.

L’intérêt principal de cet ouvrage aussi érudit que passionné, voire passionnel, et incontestablement passionnant pour qui s’intéresse à l’écriture poétique, réside en l’absence totale de parti-pris. Ici, point de querelle entre Anciens et Modernes, point d’opposition entre d’une part une poésie classiquement prosodique d’essence et de contraintes formelles typiquement françaises et d’autre part une expression poétique contemporaine des plus émancipées non seulement des règles historiques de notre versification traditionnelle mais encore des lois syntaxiques, des codes lexicaux, et même des habitudes calligraphiques et typographiques qui ont caractérisé notre poésie écrite jusqu’au moment où un Apollinaire a commencé à y contrevenir.

Dotoli illustre volontiers sa réflexion en faisant appel à Bonnefoy, qu’il admire manifestement, pour qui les expériences formelles les plus diverses en poésie, non seulement ne s’opposent pas mais encore peuvent être associées dans une même œuvre poétique, seule important la musique que produit le chant (le champ) du texte.

[…] relire les thèses d’Yves Bonnefoy […]. Peut-on parler de structure, pour sa langue ? Absolument pas, si on parle de l’imaginaire et du langage, oui, si on parle de langue, de vers et de strophe. La structure de son langage est celle du rêve, du récit et de l’ailleurs. Le mouvement de la phrase est celui du rêve lui-même et de l’eau. La beauté harmonieuse vient du mouvement intérieur. Et toutefois la strophe a un pouvoir architectural. Le vers a sa métrique, le vers classique s’alterne avec le vers libre, et parfois aussi avec de la prose poétique…

On reproche régulièrement à la poésie moderne d’être hermétique et de se situer conséquemment à une distance infranchissable du commun des lecteurs ?

« Qu’importe si le texte poétique n’est pas compréhensible à première vue ? », s’écrie l’auteur.

Si le sens n’est pas donné, le lecteur le construira, le déduira, le trouvera, le verra ou l’entendra venir à lui : L’unité du sens doit exploser à l’œil (par la disposition, linéaire ou non, en vers visibles ou non, des mots sur la page), à l’oreille (par le rythme des séquences lexicales, l’association et la correspondance des sons) et à l’esprit (par la multiplicité des polysémies, des connotations, des associations provoquées par la juxtaposition ou la mise en écho, évidemment par la métaphore et toutes les figures de style).

La marque du langage de la poésie française contemporaine est la liberté, fragile et forte, signe d’une poéticité qui se renouvelle…

Tout est possible à partir du moment où le poète décide que tout est permis : la route des structures plurielles est tracée, à jamais.

Qu’on ne vienne surtout pas dire à Dotoli que la langue française moderne serait peu propre à l’expression poétique !

Je trouve inutile toute polémique concernant la valeur poétique de la langue française.

La puissance poétique de notre langue réside dans la polyvalence, qui est aussi richesse de la langue française, langue de France et langue de partage pour les poètes des autres pays qui l’ont choisie.

En 180 pages d’interrogations, de réflexions, d’observations balayant un champ immense d’œuvres de poètes francophones, Dotoli conclut à la « poéticité » essentielle, consubstantielle de la langue française.

Mais alors, qu’est-ce que la poésie ?

Dans une deuxième partie de son ouvrage, l’auteur donne la parole à quarante-quatre poètes francophones de tous horizons, des plus célèbres aux moins connus. Chacun livre ici ce qu’est pour lui la poésie, et ce qui fonde sa propre poésie. Les poètes non francophones natifs exposent en outre les raisons qui les ont amenés à choisir le français pour exprimer leur vision poétique de l’univers.

Mais encore, qu’est-ce que la poésie ?

En appendice, cerise sur le gâteau, Dotoli nous offre une republication du Manifeste pour un parti du rythme de Meschonnic.

Enfin, qu’est-ce qu’une langue poétique ?

Dotoli nous en offre mille et une définitions, toutes aussi justes et intéressantes les unes que les autres. Il en ressort que le champ poétique est infini, que le génie poétique de la langue est en perpétuel bouillonnement, que la langue française est fondamentalement porteuse d’une créativité indéfiniment renouvelable.

 

Patryck Froissart

 

 

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