06/04/2026
A propos de La Cause Littéraire et de son directeur
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04/04/2026
La Conférence des Oiseaux, Farîd Al-Dîn Attâr – Calligraphies de Lassaâd Metoui (par Patryck Froissart)
La Conférence des Oiseaux, Farîd Al-Dîn Attâr – Calligraphies de Lassaâd Metoui - Ed. Guy Trédaniel, novembre 2020, 160 p., 24,24 €

Quel grand et beau livre que voilà ! Quelle œuvre à ne pas méconnaître ! Outre l’intérêt historique, philosophique, initiatique du texte, il fallait un Lassaâd Metoui pour illustrer, au sens premier, c’est-à-dire pour illuminer du lustre d’une calligraphie éblouissante le lustre même d’une poésie illustre, celle d’un des plus brillants poètes persans dont l’aura a traversé les siècles depuis le XIIe de l’ère chrétienne.
Après Kalila et Dimna, de Abd Allah ibn al-Muqaffa, paru chez Albouraq en juin 201, recensé récemment dans La Cause Littéraire, voici donc La Conférence des Oiseaux, autre œuvre persane de portée universelle.
Soixante oiseaux sont personnages. Chacun d’eux est sujet d’une planche, la plupart du temps aux couleurs éclatantes, placée dans le livre sur la page en regard d’un conte, d’une fable, d’une anecdote moraliste.
Certains sont nommés, d’autres ne le sont pas. Ceux qui sont identifiés par leur nom commun sont, respectivement, chacun symbole d’une qualité, d’une vertu, d’un état, d’une matière, d’un acte.
Ainsi, pour en donner quelques exemples, au hasard :
le rossignol est beauté
le perroquet est eau-de-vie, il aime la longévité, l’éternité ; il recherche l’eau d’immortalité
le paon est cœur, il représente l’espérance du paradis
la perdrix est amour, elle représente l’amour des pierres précieuses…
Ceux-là sont les dix premiers. Ils apparaissent l’un après l’autre dans la première partie du livre. A chacun est associée une fable présupposée dispenser un enseignement.
Dans cette compagnie, la huppe, onzième à intervenir, tient un rôle particulier, celui de guide, de conseillère, de sage. Vingt-deux groupes d’oiseaux protagonistes s’adressent à elle tour à tour dans la partie suivante de l’ouvrage, d’abord dans le cadre d’une « concertation », prélude à un pèlerinage qui doit s’effectuer, sous sa conduite, vers le Simorgh, l’oiseau géant bien-aimé de la mythologie persane, puis tout au cours d’un pur voyage initiatique, constitué de vingt-deux paliers ayant successivement pour assise une fable plus ou moins ésotérique et pour conclusion une leçon à méditer sous la forme d’un bref échange entre un autre groupe et la huppe mentor.
Trois exemples, le premier au départ du voyage, les deux suivants à l’approche de l’oiseau divin :
« Un premier groupe d’oiseaux demanda à la huppe :
— Pourquoi es-tu notre guide ?
— Passe ta vie dans l’obéissance et tu obtiendras un regard du véritable Salomon. »
« Un vingtième groupe d’oiseaux s’inquiète auprès de la huppe :
— Que pourrons nous bien demander à l’arrivée ? Tout sera si lumineux !
— Il est important que chacun découvre ce qu’il désire le plus. »
« Un vingt-et-unième groupe d’oiseaux s’inquiète auprès de la huppe :
— Quel présent pourrons-nous bien offrir ?
— Apportez-y un cœur brûlant d’amour ardent ! »
La troisième partie de ce volume complexe à multiples tiroirs détaille l’itinéraire du voyage initiatique, qui traverse sept vallées (notons la valeur symbolique intertextuelle, interculturelle, de ce nombre), depuis l’initiale, celle de la recherche d’abord aveugle (« après un temps d’errance, la recherche s’oriente et chemine patiemment vers la Vérité »), suivie d’étapes représentant autant de degrés de progressive élévation jusqu’au grade ultime, celui de la révélation, de la lumière, celui de l’anéantissement, ou extrême dénuement (« De l’ultime évanouissement, dépouillé de tout, la lumière jaillit et l’épiphanie est dévoilée pour l’âme pure et seulement pour elle »).
De même que dans les deux parties précédentes, de même l’accession à chacune des vallées passe par le verbe allégorique et pédagogique d’une fable plus ou moins hermétique dont le disciple (originellement soufi) doit chercher et trouver le sens.
Que devient l’initié qui a enfin trouvé la lumière ?
« Un vingt-deuxième groupe d’oiseaux s’inquiète auprès de la huppe de la route qui est longue et pénible.
— Nous avons sept vallées à passer et personne n’est revenu nous dire ce qu’il en est. »
D’aucuns reconnaîtront à la lecture de ces textes d’apprentissage bon nombre des éléments constitutifs du parcours initiatique qu’ils suivent pour leur part dans le cadre de leur cheminement spirituel.
Quoi qu’il en soit, il est fortement conseillé de s’inviter à cette conférence des oiseaux.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, jeudi 12 mars 2026
Le poète
Farîd-ud-Dîn 'Attâr (1147-1221) est, avec Rûmî qu'il inspira profondément, le plus grand maître mystique de langue persane. Si son Langage des oiseaux, allégorie de la quête de l'âme, est son œuvre la plus connue en Occident, il est également l'auteur d'une immense œuvre lyrique.
L’illustrateur
Lassaâd Metoui, né le 28 janvier 1963 à Gabès, est un artiste tunisien spécialisé dans la calligraphie de la langue arabe.
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Rose, Marie & Dalida, Catherine Gucher (par Patryck Froissart)
Rose, Marie & Dalida, Catherine Gucher, Ed. Le Mot et le Reste, 23 janvier 2026, 240 p., 21 €

L’affaire des enfants réunionnais déportés, principalement vers la Creuse qu’il fallait « repeupler » sur décision de Michel Debré, député RPR de l’île de 1963 à 1988, a inspiré ces derniers temps plusieurs romans, dont Mission Saphir, de Nicolas Puluhen dont nous avons effectué récemment la recension dans ce même magazine.
C’est le thème qui sert, en toile de fond, d’argument romanesque en cet ouvrage de Catherine Gucher.
Le ministre a été formel. Le repeuplement de la Creuse ne peut pas attendre. L’inspecteur […] pense qu’il ne connaît pas encore très bien les mentalités des populations locales, tellement attardées.
Rose, l’héroïne du roman, cafrine pauvre au caractère indolent, vit dans les hauts du « sud sauvage », dans un écart déshérité de Piton Sainte-Rose, à proximité du volcan de La Fournaise, chez sa mère Thérèse, personne aigrie, acariâtre, égoïste, avec ses trois enfants, l’aîné Gabriel, fils du grand Joseph et Dorise et Lysiane, filles de Charles.
Une 2CV rouge, dont l’image est non seulement toujours vivace, mais encore est restée à La Réunion, jusqu’à nos jours, dans l’imaginaire collectif un véhicule mythique de kidnappeurs d’enfants, circule dans les quartiers pauvres, conduite par une représentante des services sociaux chargée de repérer garçons et filles bien charpentés dont l’état de misère ne permet prétendument pas aux familles d’assurer une éducation considérée comme bienséante.
Il ferait un bon commis de ferme, il avait l’air de bonne constitution, et même si la mère semblait fragile, la grand-mère était robuste.
Thérèse, la marâtre, considérant avoir trop de bouches à nourrir, s’entend avec la rabatteuse, et Rose, en pleine crise de nolonté, signe le document par lequel elle confie Gabriel aux services sociaux.
Elle ne le reverra plus.
C’est sur ces faits et dans ces circonstances que débute le roman. Rose refoule tant bien que mal un sentiment lancinant de remords et de culpabilité, tout en continuant à extérioriser une relative insouciance.
Le cours de son existence, ponctuée par les cyclones et les éruptions volcaniques, assombrie par des drames dont elle tente de compenser la souffrance par des visites régulières, malgré sa relative mécréance, à son icône Marie, « incarnée » ici par la célèbre statue de la Vierge au Parasol, et par l’écoute récurrente des chansons de son idole Dalida (d’où le titre du livre) est rapporté par un narrateur très présent qui tantôt voit les choses en se focalisant dans la vision qu’en a l’héroïne, tantôt exprime sans transition ni avertissement, comme s’il la prenait à son compte, la perception péjorative que véhiculent à propos des communautés déshéritées (en particulier celle des descendants d’esclaves) les représentants de l’Etat, et reprend en conséquence dans un flux narratif subjectif qu’il faut alors considérer comme antiphrastique, pour mieux les dénoncer, leurs clichés méprisants et/ou paternalistes. C’est subtil, ce peut être désorientant. Au lecteur de démêler l’écheveau des voix et de rendre à chaque protagoniste celle qui lui appartient.
Parce que ce ne sont pas leurs mères dépravées, languissantes et sans ambition, qui ne savent contenir leur désir, qui pourraient donner un avenir à leur progéniture excédentaire.
Vers le milieu du roman, le statut de personnage principal glisse de Rose à sa fille Lysiane devenue adulte, militante communiste, infirmière en métropole, et les lieux de l’action se situent alors alternativement à La Réunion et en France, où Rose effectue un séjour en soins psychiatriques, où se précise et se concrétise progressivement la volonté de sa fille d’entreprendre des démarches pour tenter de retrouver son frère disparu. Ce tiroir narratif est tout aussi fertile en rebondissements.
Votre mère a vécu un traumatisme profond, c’est terrible ce qu’on a fait subir à ces mères, leur enlever leur enfant sans leur donner les moyens de le rejoindre, de rester en lien. Un jour, tout se saura…
Dans le dessein de donner à l’histoire une tonalité sociologique maximalement réaliste, l’auteure en inscrit les moindres péripéties, les aléas les plus anecdotiques dans un cadre contextuel historiquement très détaillé, social, économique, culturel, multipliant les références, sur tout le temps du récit, tant aux turbulences politiques nationales qu’à la lutte politico-syndicale permanente que connaît l’île sous l’impulsion de Paul Vergès et du PCR durant toute cette période des années 60 et suivantes en vue d’obtenir le juste alignement de l’aide et de la protection sociales sur celles en vigueur dans l’hexagone.
C’est en cette ambiance de revendication, quasiment de rébellion, que se construit l’intéressante personnalité de Lysiane, laquelle empreint cette seconde partie du récit d’une atmosphère toute différente.
A l’école, Lysiane a été frappée par le fils du pharmacien qui l’a traitée de communiste et de poule à Vergès.
Un bon roman social.
Patryck Froissart
Plateau Caillou (Réunion)
Dimanche 1er mars 2026
Catherine Gucher est écrivaine et sociologue. Avec Transcolorado (2017), son premier roman, elle a notamment obtenu le prix du Festival du premier roman de Chambéry et le prix Québec-France Marie-Claire-Blais.
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Alchimie et paracelsisme en France (1567-1625) – Didier Kahn (Par Patryck Froissart)
Alchimie et paracelsisme en France (1567-1625) – Didier Kahn - Droz– 2025- 79€

Voici la troisième édition corrigée de cette recherche imposante sur la relation entre les thèses de Paracelse et celles des alchimistes en France et, il faut le préciser par rapport au titre, dans le reste de l’Europe occidentale.
L’auteur précise dans son introduction générale son dessein de sortir l’alchimie, qui embrasse dès le XIe siècle et pendant tout le Moyen-Âge le domaine de la pensée et des recherches scientifiques, de cette « infortune continue » dont elle a été victime par la suite, singulièrement à partir de la première moitié du XVIIe siècle, par le fait d’un ostracisme qui en a occulté ou caricaturé ou censuré les idées, les fondements, les écrits, les expériences, les assimilant souvent purement et simplement, de façon dépréciative, à la magie et à l’astrologie, en oubliant les indéniables progrès continus qu’on lui doit, en particulier mais pas seulement dans le champ de la médecine, ou en les attribuant a posteriori à des scientifiques non alchimistes, cette mise à l’ombre séculaire ayant connu sa culminance face au courant positiviste de la seconde moitié du XIXe siècle.
Plus que d’une fatalité, cet état de fait résulte, semble-t-il, d’un lourd et tenace préjugé.
Pourquoi cadrer l’étude aussi précisément entre les années 1567 et 1625 ?
Quelle a été l’influence de Paracelse sur l’histoire de l’alchimie ? En quoi l’histoire de l’alchimie a-r-elle influé sur les travaux dudit dans cette perspective ?
Paracelse est né en 1493. Il est mort en 1541. L’étude de Didier Kahn s’inscrit dans les soixante années qui ont suivi son décès, période que les historiens considèrent comme étant les dernières décennies de la Renaissance ayant précédé les temps modernes ; dans le cadre de cette historique (r)évolution des idées, des arts et des sciences, la théorie de la transmutation des métaux, qui a été l’un des fondements de l’alchimie médiévale, n’a été véritablement abandonnée que lors de « l’avènement de la chimie » annoncé par les travaux de Lavoisier à la toute fin du XVIIIe siècle.
En prolégomènes, il s’agit de dégager du maillage de nos préjugés, de nos clichés trop tenaces les aspects de l’alchimie médiévale en ce qui relève de « l’art et nature, du naturel et du surnaturel ». Pour ce faire, l’auteur recense d’abord, au prix d’un incroyable travail de recherche, la somme inédite des publications du livre alchimique en France du début jusqu’au milieu du XVIe siècle en se référant à la documentation disponible sur les éditeurs de l’époque. On y découvre avec surprise que le premier traité d’alchimie publié à Paris est un poème hermétique de Jean de La Fontaine publié en 1413 intitulé « La Fontaine des amoureux de science » … Mais non, ouf ! il s’agit d’un autre Jean de La Fontaine, originaire de Valenciennes, ma région natale.
Puis Kahn passe à un thesaurus extrêmement détaillé de l’édition des « grands recueils de textes alchimiques médiévaux en Europe de 1541 à 1622 ». Parmi les multiples références à des auteurs que le lecteur d’aujourd’hui, sauf à être lui-même un grand amateur initié, pourrait considérer comme d’illustres inconnus, on voit apparaître les noms qui nous sont plus familiers de Nicolas Flamel (à qui est attribué alors le Sommaire philosophique), de Thomas d’Aquin (Secreta Alchimiae Magnalia), de Pic de la Mirandole (De Auro). C’est durant cette période que sont imprimés et circulent à titre posthume divers nombreux traités de Paracelse, en particulier ceux relatifs à sa pharmacopée fondée sur sa théorie basique des trois principes (un élément combustible, le soufre, un élément fluide et changeant, le mercure, et un élément solide et permanent, le sel) parallèlement à de multiples emprunts, copies et plagiats que nombre d’auteurs ont effectués et intégrés, comme il se fait couramment alors, dans leurs propres ouvrages sans toujours en citer la référence, l’une des tâches que se donne ici David Kahn étant de démêler cet écheveau de ce qui peut être légitimement attribué à l’un et à l’autre.
L’enquête qui suit logiquement porte le titre « Paracelsisme et alchimie en France » et couvre la courte période de 1559 à 1567. C’est tout juste après, en 1568, que l’édition des traités de Paracelse connaît un essor fulgurant avec, en un an, la publication de huit volumes, et que se répand dès lors à travers toute l’Europe l’œuvre paracelsienne.
Cette diffusion massive, extraordinaire succès de librairie, ne se fait pas dans la sérénité. L’adhésion n’est pas totale, loin s’en faut, aux thèses de Paracelse. C’est en ce sens que l’auteur consacre un chapitre important au procès qu’intente la Faculté de Médecine à Roch Le Baillif, un paracelsiste convaincu, ce qui amène Ambroise Paré lui-même à prendre quelque distance avec Paracelse. La controverse, alimentée un temps par les Rosicruciens, évolue en de « grandes querelles » passionnées, abondamment documentées par l’auteur, prenant parfois une ampleur complotiste avec les attaques d’Antoine de Villon et d’Etienne de Clave contre « Aristote, Paracelse et les cabalistes », leurs propres recherches et expériences reposant cette fois sur cinq principes (terre, eau, sel, soufre et mercure) composés eux-mêmes d’atomes, découverte scientifique dont l’importance n’est guère remarquée et qui est alors censurée par la Sorbonne…
Ces rumeurs, ces attaques, ces polémiques n’empêchent pas, bien au contraire « la propagation, l’extension, la dissémination » du paracelcisme et conséquemment l’amplification continue de la renommée du « Luther de la médecine » décrit par l’un de ses partisans comme ayant été « suscité par Dieu pour apporter à des maux nouveaux des remèdes nouveaux ». Pas moins !
Suivent des annexes et une intéressante conclusion générale, « ou quelques réflexions en guise de conclusion », et cent-cinquante pages (oui !) référençant les innombrables sources auxquelles l’auteur a eu recours pour documenter cette quête d’une richesse monumentale.
Une telle étude, sur un tel sujet, ne s’adresse peut-être pas à tout lecteur, mais il suffit d’être un tant soit peu intéressé par l’histoire des idées pour se faire prendre dans l’impressionnant canevas de cette enquête fondée sur une érudition phénoménale.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, dimanche 8 février 2026
Directeur de recherche au CNRS, Didier Kahn est notamment l’auteur d’Alchimie et paracelsisme en France à la fin de la Renaissance (2007), de La Messe alchimique attribuée à Melchior de Sibiu (2015) et d’une édition annotée du Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les sciences secrètes de Montfaucon de Villars (2010).
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Namata, là où tout commence – Yalorisha Virginie Lamien (par Patryck Froissart)
Ouvrage en deux parties, deux histoires racontées par deux voix, se déroulant à deux époques, successivement.
Le premier texte est un roman palpitant. Le deuxième est un récit autobiographique, initiatique.
Là où tout commence.
Yalorisha met en scène Namata, personnage et narratrice à la première personne d’un destin à la fois singulier et semblable, à variantes près, à celui de millions d’hommes et de femmes brutalement et cruellement raflés sur le sol africain pour être déportés en troupeaux et réduits à l’état d’animaux domestiques de l’autre côté de l’océan.
Namata, pour sa part, après avoir subi toutes les affres d’une traversée à fond de cale, se retrouve dans une plantation brésilienne de canne à sucre.
Je suis un animal sauvage qu’il va falloir domestiquer.

La capture, les coups, l’entassement dans la prison case en attente d’embarquement, les privations, les jours et les nuits dans le ventre ténébreux du navire, le droit de cuissage perpétré en toute impunité par certains membres de l’équipage, l’effarement au débarquement, la bestialité humiliante de l’exposition de la marchandise d’ébène au marché aux esclaves ont été les sujets d’innombrables tableaux brossés par des littérateurs des plus divers, mais la perception qui en est ici offerte au lecteur est particulièrement impressive, en partie par le fait que la victime exprime soi-même, corps et âme, ce qu’elle subit, voit, entend, et, par-dessus tout, révèle avec une extrême et constante épouvante l’impossibilité dans laquelle elle se trouve de comprendre ce qui lui est arrivé: face au futur, un mur. On éprouve ainsi synchroniquement avec Namata, grâce à la puissance suggestive de l’écriture, et à l’expression subjective de la narratrice, cette stupeur, cet abrutissement, cette hébétude.
Vous pourrez vous moquer de moi, mais à aucun moment je ne me suis demandé où nous allions. Je ne savais pas que notre cale allait quelque part. Pour moi, nous étions ballottés et notre vie allait sans fin s’écouler là, jusqu’à ce que la mort nous attrape et nous fasse remonter à la surface du navire.
A peine arrivée elle est accouplée, d’autorité, à un esclave amérindien par un maître autoproclamé « progressiste » qui a fait le choix de faire se reproduire son cheptel sur place pour en « fidéliser » la progéniture et ne plus avoir à remplacer les inéluctables pertes par de nouveaux achats.
Le domaine où j’ai été sélectionnée comme une chèvre et mariée à mon insu :
Me voici maintenant la chèvre des hommes qui m’effrayaient, me tournaient autour, touchaient mes mamelles.
Je suis une chèvre…
Namata enfante à la grande satisfaction du maître, et la vie prend son cours.
Jusqu’au jour où, profitant de la défaillance de son mari, Rosangela, la maîtresse, sous l’emprise de ses propres lointaines origines, se joint aux cérémonies secrètes organisées périodiquement par des esclaves…
Retour à des racines, des traditions, des danses initiatiques non pas régénérées dans leur pureté originelle mais transmuées dans le syncrétisme original des divers et multiples rites importés par les différentes ethnies de la traite négrière avec des résurgences religieuses amérindiens et des emprunts au christianisme.
C’est ainsi que naît le rituel du candomblé.
Puis advient l’abolition.
Nous avions pris racine sur cette Terre nommée Brésil.
Alors s’écrit la deuxième partie du livre.
Virginie, « née le 1er janvier 1983 », est le personnage, la narratrice, l’auteure de cette autobiographie, dont on découvre rapidement la nature mythique de la relation étroite qu’elle noue, par-delà le temps, l’espace et les sphères culturelles, avec Namata.
Après un accouchement « traumatique » et la rupture de son couple, Virginie, ayant à charge un enfant handicapé, vit une période compliquée qui aboutit à un épuisement psychologique la conduisant à accepter une séquence de formation au Burkina Fasso où elle prend des cours de percussion traditionnelle.
Pendant mon cours de percussion, mon corps a tendance à partir en transe. […]
Un des participants avec qui je deviens amie me propose de venir faire un rituel de purification dans ma maison. […] Le rituel terminé, il me parle alors du candomblé au Brésil.
Virginie s’envole vers le Brésil.
Là où tout recommence.
Là où doit se boucler la boucle.
Je m’appelle yalorisha Virginie, jz suis prêtresse du candomblé, initiée dans l’umbanda. Je m’appelle yalorisha Virginie, je suis une prêtresse, une femme, une épouse, une mère… Je suis à l’aube d’une nouvelle vie, une vie où le quotidien profane s’efface doucement pour dévoiler un quotidien sacré…
Patryck Froissart
Plateau Caillou, lundi 2 février 2026
Virginie Lamien est née et a grandi en France dans un contexte familial particulièrement tendu. Entre séparation, violence et dépendance affective, elle finit par quitter le pays pour s'installer en Suisse. Elle se construit seule, fonde une famille, mais ses blessures d'enfance finissent par la rattraper.
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18/02/2026
Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant
Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant (par Patryck Froissart)
Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant – Mercure de France – 8 janvier 2026- Folio – 304 pages - 9€
Ecrivain(s): Raphaël Confiant Edition: Mercure de France

Louis XIII régnant, Marie-Héloïse, enfant abandonnée à qui a été attribué arbitrairement le patronyme Levasseur, est élevée « dans l’amour de Dieu » au sein de l’orphelinat de l’Hôpital des Cent Filles, à Paris où, relativement librement, « chacune vivait dans sa chacunière ».
« Mes hurlements avaient attiré des passants devant l’église Saint-Sulpice, un matin d’hiver, et une mendiante m’avait transportée ici à la hâte avant de prendre la discampette ».
Très tôt remarquée pour sa beauté, « trop belle pour ne pas être déshonnête » selon son confesseur, elle est sélectionnée au sortir de l’adolescence, et pourvue d’une dot royale de cinquante livres, avec trente autres « filles du Roy », pour un transfert vers les possessions françaises d’Amérique afin d’y être mariée à un des colons nouvellement établis là-bas dans le cadre d’une politique de peuplement colonial à laquelle sont aléatoirement associées également des prostituées raflées au hasard dans les rues et éventuellement quelques condamnées de droit commun.
Cette étape de sa vie marque le départ d’un long périple aventurier, dont elle est la propre narratrice, depuis les phases de sélection régies par des critères de « bonne constitution physique », la préparation « pédagogique », l’embarquement à La Rochelle vers l’embouchure du fleuve Saint-Laurent et le Québec et les conditions pénibles d’une traversée dans l’exiguë promiscuité de la sainte-barbe d’un navire.
A Québec, après les entretiens avec les prétendants les plus divers à l’issue de quoi chaque fille du Roy doit avoir fait son choix, Marie-Héloïse est officiellement mariée sans autre forme de procès à Pierre-Emile, un bûcheron avec qui elle entame une existence conjugale fruste mais paisible dans un endroit écarté de la Neuve-France. De leur union naît un fils.
« L’homme qui avait jeté son dévolu sur ma personne […] n’était ni attirant ni repoussant. Son visage quelconque ne me disait rien qui vaille mais quand il se mit à me galantiser je fus tout de suite rassurée ».
Les affaires allant mal, les conditions de vie se dégradant dans le contexte d’attaques d’autochtones contre les colons, et dans l’ambiance délétère de la guerre larvée entre Français et Anglais, le couple émigre à Saint-Domingue où Pierre-Emile a pu acquérir Savane-Roche, une plantation comprenant « ses terres, ses meubles et ses nègres ». Nouvelle vie. Nouveau statut social.
Ayant perdu son fils, puis son mari, tous deux morts de la fièvre jaune, elle se trouve contrainte d’épouser le grand propriétaire voisin, lui-même divorcé, devient dame de Laforgue et, sous l’emprise de son nouvel époux, accepte de lui céder tous ses droits sur sa propre propriété. A la tête de ce qui devient ainsi un grand domaine, le couple est reçu dans les cercles mondains de la colonie. Nouvelle ascension sociale qui cache le fait que la jeune femme souffre de se retrouver sous la totale dépendance du sieur de Laforgue, un personnage peu sympathique.
Je n’avais plus rien à mon nom […]. Il avait conservé par-devers lui ke produit de la vente de Savane-Roche, prétextant que les femmes n’ont pas à s’occuper des affaires liées à l’argent. Enfant disparu, mari disparu, je servais à présent de fille du Roy au sieur de Laforgue. A mon corps défendant.
Lors d’un voyage vers la Martinique, Marie-Héloïse de Laforgue est capturée par des indiens Caraïbes, dont elle partage un temps la vie, les us et les coutumes sous la protection d’une mystérieuse Reine Noire, qui décide plus tard de la renvoyer vers la Martinique où, après une autre mésaventure en mer, elle reçoit un accueil festif inattendu de la part des membres de la haute société coloniale qui croient reconnaître en elle, qui se garde de les démentir, une comtesse de Poissy disparue depuis plusieurs années dans ces mers où règne une insécurité permanente. Nouvelle et ultime ascension sociale, la « comtesse » devient, par un troisième mariage, sous le nom d’épouse de Madame de Blanquefort, la femme respectable de l’héritier d’une noble lignée de gros planteurs, établie là depuis trois générations.
Je n’étais plus une pauvre orpheline du Royaume de France ni une fille du Roy envoyée en Neuve-France afin de contribuer au peuplement de cette terre de neige perpétuelle, ni une rescapée de l’île de Saint-Domingue, ni non plus une Juive errante mais désormais une Blanche de la Martinique.
Une Blanche créole…
Le récit, en partie linéaire, est, d’une part, astucieusement ponctué de retours en arrière éclairant, au juste moment, telle unité narrative sur les tenants de quoi le lecteur est amené à s’interroger, et d’autre part interrompu par des extraits de ce qui est présenté par la narratrice comme étant des extraits de son « cahier » intime, dans lequel elle s’adresse à elle-même à la deuxième personne.
Ces inserts, qui eussent pu casser le rythme de l’enchaînement des péripéties, sont des pauses bienvenues permettant au personnage, entre des bouffées de nostalgie provoquées par de vagues remontées d’une brève période de petite enfance heureuse chez une nourrice aimante, d’exprimer sa vision, son appréciation des choses vécues, de s’interroger sur ce qu’elle découvre, ce qu’elle tente de comprendre de la destination (métaphysique) des situations dans lesquelles elle se retrouve, de chercher un sens, une morale, voire une justification aux contextes historiques, sociaux, politiques, philosophiques des divers microcosmes dans lesquels elle doit, bon gré mal gré, l’un après l’autre, s’intégrer.
« Tu finis par comprendre qu’aux yeux de l’espèce masculine, la féminine n’est qu’un ventre. Un ventre qui sert à procréer. Parce que la colonie a besoin tantôt de bras comme en Nouvelle-France, tantôt d’enfants blancs comme à Saint6domingue et à La Martinique où Nègres et Mulâtres menacent de submerger les colons ».
Par les yeux, les pensées, les réactions de Marie-Héloïse, l’auteur lui-même se livre à une critique indirecte, latente mais sans concession de la société française du XVIIe siècle, tant métropolitaine que coloniale, de la condition des esclaves (du point de vue, ici, généralement, des maîtres), des préjugés raciaux à l’encontre des peuples indigènes, de l’emprise de la religion, des superstitions locales, de l’exil, de la recherche de soi, des rapports de caste et de classe, du statut de la femme, de la brutalité de l’entreprise expansionniste européenne dans sa globalité.
Tout cela est écrit dans un français rehaussé de termes d’époque et enrichi d’expressions québécoises puis créoles. C’est la langue de Raphaël Confiant, c’est parfois surprenant, c’est toujours savoureux, le trait d’exotisme n’étant jamais forcé.
En filigrane, s’inscrit de manière récurrente, indélébile, la question essentielle, qui deviendra d’autant plus cruciale pour Marie-Héloïse quand, à la Martinique, elle est affublée d’une identité fallacieuse :
« Qui étais-je pour de vrai ?
Marie-Héloïse Levasseur-Guillemot de Laforgue, cette créature que j’avais peine à concevoir comme étant moi, moi-même, était la captive de son erratique passé. »
Patryck Froissart
Plateau Caillou, jeudi 22 janvier 2026
Né en 1951, au Lorrain (Martinique), Raphaël Confiant a publié plusieurs livres en langue créole (Bit ako-a, 1985 ; Kod Yanm, 1986 ; Marisosé, 1987), avant de se lancer dans l’écriture en français avec Le Nègre et l’Amiral (1988) qui connaîtra un grand succès. Une trentaine de romans suivront, dont beaucoup primés, tel Eau de Café (Prix Novembre 1991) qui s’inscrivent dans le droit fil du mouvement littéraire de la Créolité dont Raphaël Confiant est l’un des chefs de file avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. L’auteur est actuellement maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane (Source FNAC). Au Mercure de France, il a publié, entre autres : Brin d’amour ; Nuée ardente ; La panse du chacal ; Adèle et la pacotilleuse ; Case à Chine ; L’hôtel du Bon Plaisir (prix AFD).
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Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora
Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora (par Patryck Froissart)
Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora, Trad. François-Michel Durazzo, Ed.Maurice Nadeau-Les Lettres Nouvelles, 9 janvier 2026, 208 p., 21 €
Edition: Editions Maurice Nadeau

Peut-être l’un des meilleurs romans de 2025/2026, précieuse publication des Editions Nadeau, ce récit aux accents kafkaïens propulse le lecteur dans la petite ville perdue de Szonden, sur les bords de l’Oder, dans l’Oderbruch, région marécageuse de la Prusse, dans la première moitié du XIXe siècle.
Redo Hauptshammer, le héros narrateur de ce récit saisissant, né dans un bordel autrichien dont sa mère était la propriétaire et tenancière, arrive en cet endroit perché sur une charrette sur laquelle s’empile le déménagement de ses maigres biens au sommet de quoi trône le cercueil contenant le cadavre de son épouse Odra, récemment tuée par la balle perdue d’un soldat napoléonien en fuite, avec le dessein de s’installer sur une terre dont il s’est accaparé le titre de propriété dans des circonstances rocambolesques.
Alors que Redo nous confie dès l’entrée en action qu’il compte réaliser là le projet de se forger une nouvelle personnalité, celle de cultivateur de betteraves sucrières, en occultant tout de la personne qu’il a été jusque-là, c’est par de très discrets détails, évasifs, furtifs, incomplets, fondus dans la trame, qu’on apprend, ou plutôt, la plupart du temps, qu’on devine, pourrait-on dire, que Redo n’est pas Redo, qu’Odra n’est pas Odra, et que se révèlent peu à peu les contingences qui ont amené le personnage à envisager puis à soigneusement préparer ce changement radical de posture sociale qu’on peut qualifier de magnifique imposture.
Ma survie à Szonden dépendait désormais d’une unique exigence, avec quelques variantes : ne pas commettre d’impair, ne pas trop parler, ne pas découvrir ma véritable identité, ne pas révéler mes origines.
Quoi qu’il en soit, après avoir accompli, dans des conditions quelque peu alambiquées, dans une atmosphère lourdement réaliste, les formalités administratives primordiales auprès du bourgmestre, puis avoir rendu la visite de courtoisie obligatoire au seigneur à qui appartient la totalité des terres environnantes sauf celle de Redo, unique « propriétaire libre » de la région, le nouveau venu prend possession de son fief, et s’attelle à la première des tâches à effectuer, l’inhumation d’Odra.
Mais, après l’aléa de la mort subite de l’épouse adorée, le programme subit un nouvel et énorme accroc : dès les premiers coups de pelle, Redo tombe sur la dépouille congelée, parfaitement conservée, d’un soldat en uniforme.
C’est alors que l’auteur insère dans un contexte aux traits de réalisme volontairement un peu forcés un élément narratif fantastique. Le premier cadavre tient compagnie à un frère de régiment, gisant dans un état identique. S’étant déplacé pour creuser une autre tombe potentielle pour la défunte, Redo découvre quatre corps. Plus loin il en déterre huit, puis seize à un autre endroit, et quand, s’obstinant, il exhume le trente-et-unième macchabée d’une nouvelle série, il renonce à en sortir le trente-deuxième, sachant que sa prochaine fouille décèlera soixante-quatre soldats impeccablement conservés, yeux grands ouverts, le regard paraissant extraordinairement vivant, dont le corps, même exposé en plein soleil, restera congelé pour l’éternité, en témoin indestructible des horreurs guerrières. En parallèle, l’agriculteur en herbe se voit contraint de vivre de longs mois dans la promiscuité du cercueil de son épouse, avant de l’enfouir sous sa chambre.
Les corps étaient toujours là. Les gens passaient, les regardaient. Dans l’expression des curieux, je pouvais déceler la tension de cette mauvaise conscience atavique que réveille la vision de tout corps à moitié enseveli ou pas encore complétement exhumé.
La découverte met toute la ville en émoi et contrarie évidemment le plan de Redo, qui se retrouve confronté à une succession d’avis et de contre-avis officiels jusqu’au déplacement sur site du roi de Prusse.
Par la mise en scène de dialogues entre Redo et l’historien local Jakob à propos des origines diverses de ces soldats dont chaque série se rapporte à des époques différentes, à des guerres connues ou non dont le centre de l’Europe a été depuis des temps immémoriaux l’un des théâtres les plus tragiques, le caractère exponentiel des exhumations présupposant que par ailleurs la terre entière est semée de reliques funèbres de champs de batailles, l’auteur remet en lumière nombre d’événements historiques et exprime évidemment une vision macabrement négative de l’histoire de l’humanité.
Tu ne peux imaginer, Redo, ce que fut Kunesdorf. Ce jour funeste, notre armée a perdu […] dix-huit mille combattants sur le champ de bataille […] à cause de l’ineptie de cet Enorme Roi. Penses-tu que cela l’ait empêché de dormir ?
Par l’histoire individuelle de Redo, par la nature de sa métamorphose dont, trait de génie narratif, le caractère n’est dévoilé au lecteur, dans les toutes dernières pages, que par quelques indices presque imperceptibles, le romancier aborde subtilement une question sociétale actuelle.
Par l’indistinction délicate entre réalisme et fantastique, le surnaturel est vécu comme naturel, les survenances impromptues de la sorcière Ilse, toujours accompagnée de son loup, relevant de cette concomitance, et quand Redo tente, très naturellement, de se débarrasser de ses hôtes encombrants, ou d’en faire des objets utilitaires surprenants, la manipulation donne lieu à des péripéties morbides dont le surréalisme et la cocasserie ne semblent pas atteindre les protagonistes. Un élément en la matière ne passera pas inaperçu pour un lecteur perspicace : les apparitions régulières du pasteur Stein, toujours pressé par l’urgence d’une quelconque intervention, qui promet à Redo, à chaque rencontre, de le voir plus tard, ce qui ne se produira jamais, font certainement référence au lapin d’Alice.
Et il y a le géant Udo.
Quelle taille a-t-il ?
On ne le sait pas exactement. Chaque année il a une taille différente. Parfois il est plus petit, parfois d’un pied plus haut…
On notera que Vicente Luis Mora, tout en écrivant, s’interroge sur l’écriture. Ces inclusions métalittéraires se concluent sur quelques malicieux pied-de-nez :
Parce que je sais que ce que je vous ai dit n’était pas toujours vrai. Du moins pas tout à fait.
J’ai aussi inventé certaines choses, sans nul doute : il est difficile pour un myope de se rappeler les détails.
Eh bien, il n’est peut-être pas nécessaire de dire la vérité. Ne la savons-nous pas déjà ?
Il convient de saluer la qualité de la traduction.
Patryck Froissart
Plateau Caillou (Réunion), dimanche 28 décembre 2025
L’auteur :
Vicente Luis Mora (Cordoue, 1970) a étudié le droit, la philosophie et les lettres. Reconnu en Espagne comme l’un des écrivains les plus brillants de sa génération, il est l’auteur d’une dizaine d’essais, de huit livres de poésie et de neuf romans.
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03/02/2026
La possibilité d'une île

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02/02/2026
Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)
Pieds nus - David Allouche - L’Harmattan – 13 novembre 2025 - Collection : En scène - 46 pages – 10 €
Edition: L'Harmattan

Cet ouvrage court de David Allouche prouve, s’il en est besoin, qu’avec du talent on peut exprimer beaucoup en peu de pages.
Cette pièce en un acte comporte sept scènes. Les six premières sont un monologue du personnage principal, homme d’une cinquantaine d’années, attablé en la présence muette d’un serveur invisible, apostrophé « Joseph », à qui il adresse son soliloque, au Café de la Comédie-Française. Le personnage a les pieds nus. Sur sa table, deux coupes de champagne Ruinart.
Il est le seul client.
Dans la salle on joue la pièce de Pirandello, Six Personnages en quête d’auteur. La relation avec ce qui va suivre est évidente.
« C’est mon anniversaire ce soir ».
Il se présente comme un amateur passionné de théâtre qui fréquente assidument toutes les salles parisiennes. Il dit ses habitudes, les rituels qui marquent son arrivée, ses séjours au bar, comment il se comporte lorsque le rideau tombe.
« La pièce, je l’ai déjà vue.
J’ai vu toutes les pièces de théâtre ».
Il parle.
Il évoque la vacuité, l’absurdité des années qui passent, qui ont passé.
il donne sa vision de ce que doit être le théâtre. Il pose sur la table quelques feuilles. Il écrit, pieds nus : c’est ainsi qu’il a écrit ses deux premiers romans. Il dit OU écrit, il dit ET écrit sa vie, son adolescence. Il s’est opposé à son père, à la religion de son père. Il s’interroge, amer :
Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Rien, ou des choses dérisoires.
Je suis venu, j’ai mangé, j’ai bu !
Il est statistiquement normal puisqu’il est divorcé. Mais autour de lui, en lui, devant lui, c’est le vide, la solitude, l’absence de perspective.
La vie m’est devenue invivable.
L’homme déclare son dessein de mourir en sautant dans l’orchestre. Ce passionné de théâtre, dont on apprend lors du dénouement qu’il est lui-même auteur de pièces, qui en la circonstance est acteur dans sa propre pièce, cet amateur sans réserve qui passe toutes ses soirées au spectacle ou au bar adjacent, veut finir en pleine représentation, comme Molière, mais dans la l’obscurité de la fosse, pas sur les planches éclairées par les projecteurs. N’est-ce pas là une spectaculaire mise en scène de sa propre mort, auteur devenu acteur, spectacle dans le spectacle, théâtre dans le théâtre ?
L’artifice est subtil et bien amené. La mise en abyme est parfaite.
Ce que je vous dis, je vais l’écrire. Ce que je vais écrire, je vais vous le lire. Non, pas un roman, un dialogue, un monologue si vous êtes silencieux.
Comme au théâtre !
Mais quelles sont les causes profondes de ce total et, semble-t-il, définitif désenchantement ? On en apprend un peu plus dans la scène 3, quand l’acteur auteur évoque son enfance, puis les circonstances qui ont provoqué le départ de sa femme, et de la fausse couche qui a avorté la naissance de l’enfant qu’il aurait nommée Sarah, dont la non existence l’obsède.
Dans la scène 4 surgit dans le monologue un autre fantôme, une femme, l’aimée, portant elle aussi le prénom Sarah. La seconde coupe de champagne lui serait destinée. Le texte, avant la scène 7 de dénouement, est alors consacré à l’évocation de Sarah, la femme, et de Sarah, la fille non née…
Au début, j’ai cru qu’elle était juive. D’origine juive, comme moi. Ce n’est pas le cas de Sarah. Elle est d’origine marocaine et a des parents musulmans.
A-t-elle été l’épouse ? Le doute est permis.
Empêchée par sa mère, je n’ai pas eu sa main.
Dans ce saut en hauteur, j’emporterai son cœur.
Durant trois scènes, Sarah et Sarah sont l’obsession, la lamentation, la douleur, la cause, l’origine et la fin. Il semblerait que Sarah, la femme, ce soir-là se trouve dans la salle. C’est devant elle qu’il veut effectuer son saut de la mort.
Et puis la scène finale voit l’acteur (auteur) face au seul public que constitue le serveur tenir par le canal de son portable un dialogue avec l’éditeur qui prend des nouvelles de la pièce que l’auteur (acteur) est en train à la fois de jouer, de vivre et d’écrire. Il sera intéressant, si Pieds nus est mis en scène, de saisir la place du spectateur regardant un auteur jouer la pièce qu’il est en train d’écrire…
Tout ce qui s’est dit auparavant s’est donc écrit simultanément.
Il faut écrire. Les mots me viennent, je les inscris sur le papier, ils glissent […], j’écris ce que je dis.
En ce cas, la confession, la réflexion, les faits racontés ne seraient qu’un jeu théâtral, une illusion, une invention, une création littéraire ?
Ou, en inversant la chose, peut-on dire que Gabriel (on apprend son nom lors du dialogue avec l’éditeur) vient de jouer sa « vraie » vie ? Or ce qui est joué n’est pas réel…
Alors ?
Le lecteur s’égare. La tête lui tourne. David Allouche l’a plongé dans la confusion des rôles.
Mais la question qui est posée, légitime, porte en sous-entendu une interrogation existentielle qu’on laisse au lecteur le soin de découvrir.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, mardi 30 décembre 2025
L’auteur :
David Allouche est romancier et dramaturge. Il est l'auteur de deux romans : La Kippa bleue (Eyrolles, 2018) et Parler à ma mère (Balland, 2021).
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Mission Saphir, Nicolas Puluhen (par Patryck Froissart)
Mission Saphir, Nicolas Puluhen, Editeur Orphie 2025 320 pages 16,50 €

Récit prenant d’une quête, d’une enquête originale dont le but est de retrouver les bénéficiaires potentiels de l’important héritage d’un personnage marginal, surnommé Capi, diminutif de Capitaine.
Situation initiale : le personnage menant l’action, Michel Ravel, généalogiste successoral, est chargé de rechercher d’éventuels légataires de la fortune sordidement acquise jadis par les parents d’un certain Capi, qui vient de décéder solitaire, paradoxalement dans un état de totale misère alors que le trésor dort dans une des chambres de l’habitation, et dont le cadavre en cours de décomposition a été découvert dans une vieille voiture qui semble être son seul abri, à proximité de ce qui reste de sa ferme bretonne délabrée, isolée, dont l’intérieur dégorgeant d’immondices réfère au désormais bien connu syndrome de Diogène.
Intrigue : les démarches de Ravel, soigneusement datées dans leur chronologie, se concentrent rapidement sur la personne d’Herveline, institutrice retraitée qui a suivi avec bienveillance dans son école tout le parcours primaire de Capi, enfant battu, et qui, résidant dans le voisinage, a bien connu la famille et a entretenu plus tard une relation régulière avec ledit Capi réinstallé à son retour d’une carrière dans la marine dans la ferme familiale après la mort de ses parents.
En émettant un doux bruit de cuisson, la louche déversa sur la plaque fumante ce qui deviendrait une galette. Le tour de main d’Herveline prolongea avec grâce l’exquise mélopée de la crêpe qui apparut…
Peu loquace à la première visite de Ravel, la vieille dame mise en confiance par l’amabilité du visiteur et l’appétit dont il fait preuve pour les crêpes qu’elle lui prépare, dévoile peu à peu les premiers indices qui mettent l’enquêteur sur la piste de l’existence possible d’un enfant qu’aurait eu le marin au long cours quelque part dans le monde.
La reconstitution, lente, complexe, de la carrière militaire de Capi permet à Ravel de retrouver Lavanant, un ancien compagnon d’armes qui évoque une mission Saphir au cours de laquelle, durant une escale à La Réunion, le personnage aurait eu une relation torride avec une créole d’une grande beauté, suite à quoi de vagues rumeurs auraient circulé sur une présumée paternité.
Je vous ai dit tout à l’heure, reprit Lavanant, que Capi n’était jamais complètement saoul… Jamais, sauf une fois. Et il se trouve que j’y étais…
C’est à partir de cet élément narratif que devient évident le dessein primordial de l’auteur, en cohérence avec ses combats citoyens, particulièrement avec son engagement associatif, humanitariste dans la « vie réelle » qui s’est manifesté notamment par la réalisation de Mon ptit Loup, un livre-disque contre les violences sexuelles faites aux enfants.
En effet l’itinéraire de Ravel le plonge soudainement dans l’une des plus scandaleuses pages de la cinquième république, qu’on connaît comme l’affaire des enfants de la Creuse, cette déportation forcée de deux mille cent cinquante enfants réunionnais entre 1962 et 1984 vers la métropole, impulsée par Debré, alors député de La Réunion, et organisée systématiquement par les DDASS, dans l’objectif abjectement avoué de « repeupler les campagnes françaises » les plus touchées par l’exode rural ; ces enfants arrachés à leurs familles qui n’auront plus d’eux souvent aucune nouvelle seront, pour certains d’entre eux, soumis par leurs familles d’accueil à asservissement, travail forcé et sévices de toute nature.
Quel est le lien entre cette infamie et la mission Saphir ? Le suspens est adroitement entretenu par le narrateur.
Ravel se retrouve alors à La Réunion, où il poursuit ses investigations, à l’occasion de quoi le lecteur découvre les paysages époustouflants et les écarts les plus étonnants d’une des plus belles îles du monde.
Mais lorsqu’il arriva à Aurère la souffrance sembla s’envoler pour laisser place à un sentiment d’allégresse. Les dernières notes de violoncelle vinrent sceller à jamais l’image incroyable de cet écrin de verdure sur lequel reposaient de petites cases aux toits colorés…
Le jeu narratif gagne par ailleurs tout du long en densité, donnant au personnage une épaisseur provoquant l’empathie par le fait que l’auteur entrelace le fil de cette quête passionnante avec la vie personnelle, privée, passée et présente du généalogiste, marquée par sa récente résolution, qu’il a parfois du mal à respecter, de tirer un trait sur son addiction à l’alcool, par sa relation difficile d’une part avec l’épouse dont il vient de se séparer, d’autre part avec ses deux enfants qui lui reprochent d’avoir été trop absent, par sa vision du monde, par la passion avec laquelle il mène son enquête, par sa volonté irréductible de trouver ce qu’il cherche, et par son souci de rencontrer tous les protagonistes potentiels de cette affaire de succession.
Saphir avait bien compris qu’il était du genre à bouffer du curé et que, dans son imaginaire à lui, les gars qui fréquentaient les églises étaient plutôt du genre bolos, comme disaient les jeunes.
Alors, sur qui tombera-t-il au bout de sa quête ? Le lecteur tenu en haleine sera mené vers un dénouement tout à fait vraisemblable qui, entre autres conséquences, verra la vie amoureuse de Ravel prendre un nouveau et heureux départ…
Chut ! On n’en déflorera pas davantage.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, La Réunion, mercredi 5 novembre 2025
Nicolas Puluhen voit le jour en 1972 à Brest.
A peine étudiant il organise ses premiers concerts, une activité qu’il poursuivra toute sa vie en parallèle de ses activités professionnelles. Infatigable entrepreneur, tour à tour manager de groupe, chef d’entreprise ou créateur de festivals, il connait pourtant une rupture brutale à l’aube de la quarantaine, lorsqu’il parvient enfin à parler des violences sexuelles subies dans sa petite enfance. C’est l’objet de son premier ouvrage, Mon p’tit loup (2022), qui connait un fort succès et trouve un prolongement dans un livre-CD du même nom (prix de l’Académie Charles Cros).
C’est aussi le début d’une nouvelle phase de sa vie, à La Réunion, où il creuse ce sillon littéraire (Suzie, en 2024) et son combat pour la protection de l’enfance, à travers des projets médiatiques et musicaux. Fruit de ces préoccupations et de son goût pour l’intrigue littéraire, Mission Saphir est son troisième livre.
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