18/02/2026

Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant

Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 09.02.26 dans La Une LivresLes LivresRecensionsMercure de FranceRoman

Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant – Mercure de France – 8 janvier 2026- Folio – 304 pages - 9€

Ecrivain(s): Raphaël Confiant Edition: Mercure de France

Marie-Héloïse, fille du Roy – Raphaël Confiant (par Patryck Froissart)

 

Louis XIII régnant, Marie-Héloïse, enfant abandonnée à qui a été attribué arbitrairement le patronyme Levasseur, est élevée « dans l’amour de Dieu » au sein de l’orphelinat de l’Hôpital des Cent Filles, à Paris où, relativement librement, « chacune vivait dans sa chacunière ».

 

« Mes hurlements avaient attiré des passants devant l’église Saint-Sulpice, un matin d’hiver, et une mendiante m’avait transportée ici à la hâte avant de prendre la discampette ».

 

Très tôt remarquée pour sa beauté, « trop belle pour ne pas être déshonnête » selon son confesseur, elle est sélectionnée au sortir de l’adolescence, et pourvue d’une dot royale de cinquante livres, avec trente  autres « filles du Roy », pour un transfert vers les possessions françaises d’Amérique afin d’y être mariée à un des colons nouvellement établis là-bas dans le cadre d’une politique de peuplement colonial à laquelle sont aléatoirement associées également des prostituées raflées au hasard dans les rues et éventuellement quelques condamnées de droit commun.

 

Cette étape de sa vie marque le départ d’un long périple aventurier, dont elle est la propre narratrice, depuis les phases de sélection régies par des critères de « bonne constitution physique », la préparation « pédagogique », l’embarquement à La Rochelle vers l’embouchure du fleuve Saint-Laurent et le Québec et les conditions pénibles d’une traversée dans l’exiguë promiscuité de la sainte-barbe d’un navire.

 

A Québec, après les entretiens avec les prétendants les plus divers à l’issue de quoi chaque fille du Roy doit avoir fait son choix, Marie-Héloïse est officiellement mariée sans autre forme de procès à Pierre-Emile, un bûcheron avec qui elle entame une existence conjugale fruste mais paisible dans un endroit écarté de la Neuve-France. De leur union naît un fils.

 

« L’homme qui avait jeté son dévolu sur ma personne […] n’était ni attirant ni repoussant. Son visage quelconque ne me disait rien qui vaille mais quand il se mit à me galantiser je fus tout de suite rassurée ».

 

Les affaires allant mal, les conditions de vie se dégradant dans le contexte d’attaques d’autochtones contre les colons, et dans l’ambiance délétère de la guerre larvée entre Français et Anglais, le couple émigre à Saint-Domingue où Pierre-Emile a pu acquérir Savane-Roche, une plantation comprenant « ses terres, ses meubles et ses nègres ». Nouvelle vie. Nouveau statut social.

 

Ayant perdu son fils, puis son mari, tous deux morts de la fièvre jaune, elle se trouve contrainte d’épouser le grand propriétaire voisin, lui-même divorcé, devient dame de Laforgue et, sous l’emprise de son nouvel époux, accepte de lui céder tous ses droits sur sa propre propriété. A la tête de ce qui devient ainsi un grand domaine, le couple est reçu dans les cercles mondains de la colonie. Nouvelle ascension sociale qui cache le fait que la jeune femme souffre de se retrouver sous la totale dépendance du sieur de Laforgue, un personnage peu sympathique.

 

Je n’avais plus rien à mon nom […]. Il avait conservé par-devers lui ke produit de la vente de Savane-Roche, prétextant que les femmes n’ont pas à s’occuper des affaires liées à l’argent. Enfant disparu, mari disparu, je servais à présent de fille du Roy au sieur de Laforgue. A mon corps défendant.

 

Lors d’un voyage vers la Martinique, Marie-Héloïse de Laforgue est capturée par des indiens Caraïbes, dont elle partage un temps la vie, les us et les coutumes sous la protection d’une mystérieuse Reine Noire, qui décide plus tard de la renvoyer vers la Martinique où, après une autre mésaventure en mer, elle reçoit un accueil festif inattendu de la part des membres de la haute société coloniale qui croient reconnaître en elle, qui se garde de les démentir, une comtesse de Poissy disparue depuis plusieurs années dans ces mers où règne une insécurité permanente. Nouvelle et ultime ascension sociale, la « comtesse » devient, par un troisième mariage, sous le nom d’épouse de Madame de Blanquefort, la femme respectable de l’héritier d’une noble lignée de gros planteurs, établie là depuis trois générations.

 

Je n’étais plus une pauvre orpheline du Royaume de France ni une fille du Roy envoyée en Neuve-France afin de contribuer au peuplement de cette terre de neige perpétuelle, ni une rescapée de l’île de Saint-Domingue, ni non plus une Juive errante mais désormais une Blanche de la Martinique.

Une Blanche créole…

 

Le récit, en partie linéaire, est, d’une part, astucieusement ponctué de retours en arrière éclairant, au juste moment, telle unité narrative sur les tenants de quoi le lecteur est amené à s’interroger, et d’autre part interrompu par des extraits de ce qui est présenté par la narratrice comme étant des extraits de son « cahier » intime, dans lequel elle s’adresse à elle-même à la deuxième personne.

 

Ces inserts, qui eussent pu casser le rythme de l’enchaînement des péripéties, sont des pauses bienvenues permettant au personnage, entre des bouffées de nostalgie provoquées par de vagues remontées d’une brève période de petite enfance heureuse chez une nourrice aimante, d’exprimer sa vision, son appréciation des choses vécues, de s’interroger sur ce qu’elle découvre, ce qu’elle tente de comprendre de la destination (métaphysique) des situations dans lesquelles elle se retrouve, de chercher un sens, une morale, voire une justification aux contextes historiques, sociaux, politiques, philosophiques des divers microcosmes dans lesquels elle doit, bon gré mal gré, l’un après l’autre, s’intégrer.

 

« Tu finis par comprendre qu’aux yeux de l’espèce masculine, la féminine n’est qu’un ventre. Un ventre qui sert à procréer. Parce que la colonie a besoin tantôt de bras comme en Nouvelle-France, tantôt d’enfants blancs comme à Saint6domingue et à La Martinique où Nègres et Mulâtres menacent de submerger les colons ».

 

Par les yeux, les pensées, les réactions de Marie-Héloïse, l’auteur lui-même se livre à une critique indirecte, latente mais sans concession de la société française du XVIIe siècle, tant métropolitaine que coloniale, de la condition des esclaves (du point de vue, ici, généralement, des maîtres), des préjugés raciaux à l’encontre des peuples indigènes, de l’emprise de la religion, des superstitions locales, de l’exil, de la recherche de soi, des rapports de caste et de classe, du statut de la femme, de la brutalité de l’entreprise expansionniste européenne dans sa globalité.

 

Tout cela est écrit dans un français rehaussé de termes d’époque et enrichi d’expressions québécoises puis créoles. C’est la langue de Raphaël Confiant, c’est parfois surprenant, c’est toujours savoureux, le trait d’exotisme n’étant jamais forcé.

 

En filigrane, s’inscrit de manière récurrente, indélébile, la question essentielle, qui deviendra d’autant plus cruciale pour Marie-Héloïse quand, à la Martinique, elle est affublée d’une identité fallacieuse :

 

« Qui étais-je pour de vrai ?

Marie-Héloïse Levasseur-Guillemot de Laforgue, cette créature que j’avais peine à concevoir comme étant moi, moi-même, était la captive de son erratique passé. »

 

 

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, jeudi 22 janvier 2026

 

 

 

Né en 1951, au Lorrain (Martinique), Raphaël Confiant a publié plusieurs livres en langue créole (Bit ako-a, 1985 ; Kod Yanm, 1986 ; Marisosé, 1987), avant de se lancer dans l’écriture en français avec Le Nègre et l’Amiral (1988) qui connaîtra un grand succès. Une trentaine de romans suivront, dont beaucoup primés, tel Eau de Café (Prix Novembre 1991) qui s’inscrivent dans le droit fil du mouvement littéraire de la Créolité dont Raphaël Confiant est l’un des chefs de file avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. L’auteur est actuellement maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane (Source FNAC). Au Mercure de France, il a publié, entre autres : Brin d’amour ; Nuée ardente ; La panse du chacal ; Adèle et la pacotilleuse ; Case à Chine ; L’hôtel du Bon Plaisir (prix AFD).

 

 

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Raphaël Confiant

Raphaël Confiant

 

Né en 1951, au Lorrain (Martinique), Raphaël Confiant a publié plusieurs livres en langue créole (Bit ako-a, 1985 ; Kod Yanm, 1986 ; Marisosé, 1987), avant de se lancer dans l’écriture en français avec Le Nègre et l’Amiral (1988) qui connaîtra un grand succès. Une trentaine de romans suivront, dont beaucoup primés, tel Eau de Café (Prix Novembre 1991) qui s’inscrivent dans le droit fil du mouvement littéraire de la Créolité dont Raphaël Confiant est l’un des chefs de file avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. L’auteur est actuellement maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane (Source FNAC). Au Mercure de France, il a publié, entre autres : Brin d’amour ; Nuée ardente ; La panse du chacal ; Adèle et la pacotilleuse ; Case à Chine ; L’hôtel du Bon Plaisir (prix AFD).

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

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Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora

Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 05.02.26 dans La Une LivresEn VitrineLes LivresCritiquesEspagneRomanEditions Maurice Nadeau

Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora, Trad. François-Michel Durazzo, Ed.Maurice Nadeau-Les Lettres Nouvelles, 9 janvier 2026, 208 p., 21 €

Edition: Editions Maurice Nadeau

Mitteleuropa (Les carnets secrets de Redo), Vincente Luis Mora (par Patryck Froissart)

 

Peut-être l’un des meilleurs romans de 2025/2026, précieuse publication des Editions Nadeau, ce récit aux accents kafkaïens propulse le lecteur dans la petite ville perdue de Szonden, sur les bords de l’Oder, dans l’Oderbruch, région marécageuse de la Prusse, dans la première moitié du XIXe siècle.

Redo Hauptshammer, le héros narrateur de ce récit saisissant, né dans un bordel autrichien dont sa mère était la propriétaire et tenancière, arrive en cet endroit perché sur une charrette sur laquelle s’empile le déménagement de ses maigres biens au sommet de quoi trône le cercueil contenant le cadavre de son épouse Odra, récemment tuée par la balle perdue d’un soldat napoléonien en fuite, avec le dessein de s’installer sur une terre dont il s’est accaparé le titre de propriété dans des circonstances rocambolesques.

Alors que Redo nous confie dès l’entrée en action qu’il compte réaliser là le projet de se forger une nouvelle personnalité, celle de cultivateur de betteraves sucrières, en occultant tout de la personne qu’il a été jusque-là, c’est par de très discrets détails, évasifs, furtifs, incomplets, fondus dans la trame, qu’on apprend, ou plutôt, la plupart du temps, qu’on devine, pourrait-on dire, que Redo n’est pas Redo, qu’Odra n’est pas Odra, et que se révèlent peu à peu les contingences qui ont amené le personnage à envisager puis à soigneusement préparer ce changement radical de posture sociale qu’on peut qualifier de magnifique imposture.

Ma survie à Szonden dépendait désormais d’une unique exigence, avec quelques variantes : ne pas commettre d’impair, ne pas trop parler, ne pas découvrir ma véritable identité, ne pas révéler mes origines.

Quoi qu’il en soit, après avoir accompli, dans des conditions quelque peu alambiquées, dans une atmosphère lourdement réaliste, les formalités administratives primordiales auprès du bourgmestre, puis avoir rendu la visite de courtoisie obligatoire au seigneur à qui appartient la totalité des terres environnantes sauf celle de Redo, unique « propriétaire libre » de la région, le nouveau venu prend possession de son fief, et s’attelle à la première des tâches à effectuer, l’inhumation d’Odra.

Mais, après l’aléa de la mort subite de l’épouse adorée, le programme subit un nouvel et énorme accroc : dès les premiers coups de pelle, Redo tombe sur la dépouille congelée, parfaitement conservée, d’un soldat en uniforme.

C’est alors que l’auteur insère dans un contexte aux traits de réalisme volontairement un peu forcés un élément narratif fantastique. Le premier cadavre tient compagnie à un frère de régiment, gisant dans un état identique. S’étant déplacé pour creuser une autre tombe potentielle pour la défunte, Redo découvre quatre corps. Plus loin il en déterre huit, puis seize à un autre endroit, et quand, s’obstinant, il exhume le trente-et-unième macchabée d’une nouvelle série, il renonce à en sortir le trente-deuxième, sachant que sa prochaine fouille décèlera soixante-quatre soldats impeccablement conservés, yeux grands ouverts, le regard paraissant extraordinairement vivant, dont le corps, même exposé en plein soleil, restera congelé pour l’éternité, en témoin indestructible des horreurs guerrières. En parallèle, l’agriculteur en herbe se voit contraint de vivre de longs mois dans la promiscuité du cercueil de son épouse, avant de l’enfouir sous sa chambre.

Les corps étaient toujours là. Les gens passaient, les regardaient. Dans l’expression des curieux, je pouvais déceler la tension de cette mauvaise conscience atavique que réveille la vision de tout corps à moitié enseveli ou pas encore complétement exhumé.

La découverte met toute la ville en émoi et contrarie évidemment le plan de Redo, qui se retrouve confronté à une succession d’avis et de contre-avis officiels jusqu’au déplacement sur site du roi de Prusse.

Par la mise en scène de dialogues entre Redo et l’historien local Jakob à propos des origines diverses de ces soldats dont chaque série se rapporte à des époques différentes, à des guerres connues ou non dont le centre de l’Europe a été depuis des temps immémoriaux l’un des théâtres les plus tragiques, le caractère exponentiel des exhumations présupposant que par ailleurs la terre entière est semée de reliques funèbres de champs de batailles, l’auteur remet en lumière nombre d’événements historiques et exprime évidemment une vision macabrement négative de l’histoire de l’humanité.

Tu ne peux imaginer, Redo, ce que fut Kunesdorf. Ce jour funeste, notre armée a perdu […] dix-huit mille combattants sur le champ de bataille […] à cause de l’ineptie de cet Enorme Roi. Penses-tu que cela l’ait empêché de dormir ?

Par l’histoire individuelle de Redo, par la nature de sa métamorphose dont, trait de génie narratif, le caractère n’est dévoilé au lecteur, dans les toutes dernières pages, que par quelques indices presque imperceptibles, le romancier aborde subtilement une question sociétale actuelle.

Par l’indistinction délicate entre réalisme et fantastique, le surnaturel est vécu comme naturel, les survenances impromptues de la sorcière Ilse, toujours accompagnée de son loup, relevant de cette concomitance, et quand Redo tente, très naturellement, de se débarrasser de ses hôtes encombrants, ou d’en faire des objets utilitaires surprenants, la manipulation donne lieu à des péripéties morbides dont le surréalisme et la cocasserie ne semblent pas atteindre les protagonistes. Un élément en la matière ne passera pas inaperçu pour un lecteur perspicace : les apparitions régulières du pasteur Stein, toujours pressé par l’urgence d’une quelconque intervention, qui promet à Redo, à chaque rencontre, de le voir plus tard, ce qui ne se produira jamais, font certainement référence au lapin d’Alice.

Et il y a le géant Udo.

Quelle taille a-t-il ?

On ne le sait pas exactement. Chaque année il a une taille différente. Parfois il est plus petit, parfois d’un pied plus haut…

 

On notera que Vicente Luis Mora, tout en écrivant, s’interroge sur l’écriture. Ces inclusions métalittéraires se concluent sur quelques malicieux pied-de-nez :

Parce que je sais que ce que je vous ai dit n’était pas toujours vrai. Du moins pas tout à fait.

J’ai aussi inventé certaines choses, sans nul doute : il est difficile pour un myope de se rappeler les détails.

Eh bien, il n’est peut-être pas nécessaire de dire la vérité. Ne la savons-nous pas déjà ?

Il convient de saluer la qualité de la traduction.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou (Réunion), dimanche 28 décembre 2025

 

L’auteur :

Vicente Luis Mora (Cordoue, 1970) a étudié le droit, la philosophie et les lettres. Reconnu en Espagne comme l’un des écrivains les plus brillants de sa génération, il est l’auteur d’une dizaine d’essais, de huit livres de poésie et de neuf romans.

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03/02/2026

La possibilité d'une île

Titre : La possibilité d’une île
Auteur : Michel Houellebecq
Genre : roman
Editeur : Fayard (2005)
ISBN : 2213625476
Vous n’avez rien d’autre à lire ? Lisez quelques pages de ce roman. Mais n’en abusez pas, sous peine de sentir rapidement l’ennui et les bâillements vous gagner irrésistiblement. Mais si vous insistez, parce qu’après tout vous l’avez payé, cher, et que vous souhaitez rentabiliser au mieux votre achat, la nausée viendra, tout aussi inéluctablement.
Vous cherchez un livre à feuilleter, distraitement, d’un seul œil, dans un hall de gare, sous un abri-bus, aux toilettes ? Choisissez encore celui-ci : je vous garantis que vous ne serez jamais absorbés par votre lecture au point de ne plus pouvoir prêter attention à ce que vous êtes en train de faire. Mais ne l’emportez pas dans votre havresac si vous avez de la marche à faire: il pèse beaucoup trop lourd pour ce qu’il peut vous apporter.
Comment peut-on écrire de telles platitudes et plaire à un éditeur ? Ah ! Pouvoir de la médiatisation !
Deux pages, toutefois, sont plaisantes à lire : les pages 484 et 485, parce que ce sont les deux dernières, et qu’on se dit que ce sera bientôt terminé. Ouf !
L’histoire des Elohim ne peut intéresser personne : la narration manque de relief, les rebondissements, s’il en est, sont prévisibles et le suspens qu’un bon auteur aurait pu y mettre en est lamentablement absent.
L’histoire de Fox, le chien, relève de la rubrique des chiens écrasés.
Les deux histoires d’amour restent pâles, manquent de souffle, de passion, et la description froide, clinique, des accouplements n’y ajoute rien de bien attirant.
Parlons-en, justement, des passages « consacrés » au sexe !
Chez Houellebeq, la chair est triste, hélas, et je n’ai (heureusement !) pas lu tous ses livres…
Pour résumer : un des livres les plus ennuyeux que je me suis efforcé, ces dernières années, de lire jusqu’à la fin.
 
 
 
 
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02/02/2026

Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)

Pieds nus - David Allouche - L’Harmattan – 13 novembre 2025 - Collection : En scène - 46 pages – 10 €

Edition: L'Harmattan

Pieds nus - David Allouche (par Patryck Froissart)

 

Cet ouvrage court de David Allouche prouve, s’il en est besoin, qu’avec du talent on peut exprimer beaucoup en peu de pages.

Cette pièce en un acte comporte sept scènes. Les six premières sont un monologue du personnage principal, homme d’une cinquantaine d’années, attablé en la présence muette d’un serveur invisible, apostrophé « Joseph », à qui il adresse son soliloque, au Café de la Comédie-Française. Le personnage a les pieds nus. Sur sa table, deux coupes de champagne Ruinart.

Il est le seul client.

Dans la salle on joue la pièce de Pirandello, Six Personnages en quête d’auteur. La relation avec ce qui va suivre est évidente.

« C’est mon anniversaire ce soir ».

Il se présente comme un amateur passionné de théâtre qui fréquente assidument toutes les salles parisiennes. Il dit ses habitudes, les rituels qui marquent son arrivée, ses séjours au bar, comment il se comporte lorsque le rideau tombe.

« La pièce, je l’ai déjà vue.

J’ai vu toutes les pièces de théâtre ».

 

Il parle.

Il évoque la vacuité, l’absurdité des années qui passent, qui ont passé.
il donne sa vision de ce que doit être le théâtre. Il pose sur la table quelques feuilles. Il écrit, pieds nus : c’est ainsi qu’il a écrit ses deux premiers romans. Il dit OU écrit, il dit ET écrit sa vie, son adolescence. Il s’est opposé à son père, à la religion de son père. Il s’interroge, amer :

Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? Rien, ou des choses dérisoires.

Je suis venu, j’ai mangé, j’ai bu !

 

Il est statistiquement normal puisqu’il est divorcé. Mais autour de lui, en lui, devant lui, c’est le vide, la solitude, l’absence de perspective.

La vie m’est devenue invivable.

L’homme déclare son dessein de mourir en sautant dans l’orchestre. Ce passionné de théâtre, dont on apprend lors du dénouement qu’il est lui-même auteur de pièces, qui en la circonstance est acteur dans sa propre pièce, cet amateur sans réserve qui passe toutes ses soirées au spectacle ou au bar adjacent, veut finir en pleine représentation, comme Molière, mais dans la l’obscurité de la fosse, pas sur les planches éclairées par les projecteurs. N’est-ce pas là une spectaculaire mise en scène de sa propre mort, auteur devenu acteur, spectacle dans le spectacle, théâtre dans le théâtre ?

L’artifice est subtil et bien amené. La mise en abyme est parfaite.

Ce que je vous dis, je vais l’écrire. Ce que je vais écrire, je vais vous le lire. Non, pas un roman, un dialogue, un monologue si vous êtes silencieux.

Comme au théâtre !

Mais quelles sont les causes profondes de ce total et, semble-t-il, définitif désenchantement ? On en apprend un peu plus dans la scène 3, quand l’acteur auteur évoque son enfance, puis les circonstances qui ont provoqué le départ de sa femme, et de la fausse couche qui a avorté la naissance de l’enfant qu’il aurait nommée Sarah, dont la non existence l’obsède.

Dans la scène 4 surgit dans le monologue un autre fantôme, une femme, l’aimée, portant elle aussi le prénom Sarah. La seconde coupe de champagne lui serait destinée. Le texte, avant la scène 7 de dénouement, est alors consacré à l’évocation de Sarah, la femme, et de Sarah, la fille non née…

Au début, j’ai cru qu’elle était juive. D’origine juive, comme moi. Ce n’est pas le cas de Sarah. Elle est d’origine marocaine et a des parents musulmans.

A-t-elle été l’épouse ? Le doute est permis.

Empêchée par sa mère, je n’ai pas eu sa main.

Dans ce saut en hauteur, j’emporterai son cœur.

 

Durant trois scènes, Sarah et Sarah sont l’obsession, la lamentation, la douleur, la cause, l’origine et la fin. Il semblerait que Sarah, la femme, ce soir-là se trouve dans la salle. C’est devant elle qu’il veut effectuer son saut de la mort.

Et puis la scène finale voit l’acteur (auteur) face au seul public que constitue le serveur tenir par le canal de son portable un dialogue avec l’éditeur qui prend des nouvelles de la pièce que l’auteur (acteur) est en train à la fois de jouer, de vivre et d’écrire. Il sera intéressant, si Pieds nus est mis en scène, de saisir la place du spectateur regardant un auteur jouer la pièce qu’il est en train d’écrire…

Tout ce qui s’est dit auparavant s’est donc écrit simultanément.

Il faut écrire. Les mots me viennent, je les inscris sur le papier, ils glissent […], j’écris ce que je dis.

En ce cas, la confession, la réflexion, les faits racontés ne seraient qu’un jeu théâtral, une illusion, une invention, une création littéraire ?

Ou, en inversant la chose, peut-on dire que Gabriel (on apprend son nom lors du dialogue avec l’éditeur) vient de jouer sa « vraie » vie ?  Or ce qui est joué n’est pas réel…

Alors ?

Le lecteur s’égare. La tête lui tourne. David Allouche l’a plongé dans la confusion des rôles.

Mais la question qui est posée, légitime, porte en sous-entendu une interrogation existentielle qu’on laisse au lecteur le soin de découvrir.

 

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, mardi 30 décembre 2025

 

 

L’auteur :

David Allouche est romancier et dramaturge. Il est l'auteur de deux romans : La Kippa bleue (Eyrolles, 2018) et Parler à ma mère (Balland, 2021).



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Mission Saphir, Nicolas Puluhen (par Patryck Froissart)

Mission Saphir, Nicolas Puluhen, Editeur Orphie 2025 320 pages 16,50 €

Mission Saphir, Nicolas Puluhen (par Patryck Froissart)

 

Récit prenant d’une quête, d’une enquête originale dont le but est de retrouver les bénéficiaires potentiels de l’important héritage d’un personnage marginal, surnommé Capi, diminutif de Capitaine.

Situation initiale : le personnage menant l’action, Michel Ravel, généalogiste successoral, est chargé de rechercher d’éventuels légataires de la fortune sordidement acquise jadis  par les parents d’un certain Capi, qui vient de décéder solitaire, paradoxalement dans un état de totale misère alors que le trésor dort dans une des chambres de l’habitation, et dont le cadavre en cours de décomposition a été découvert dans une vieille voiture qui semble être son seul abri, à proximité de ce qui reste de sa ferme bretonne délabrée, isolée, dont l’intérieur dégorgeant d’immondices réfère au désormais bien connu syndrome de Diogène.

Intrigue : les démarches de Ravel, soigneusement datées dans leur chronologie, se concentrent rapidement sur la personne d’Herveline, institutrice retraitée qui a suivi avec bienveillance dans son école tout le parcours primaire de Capi, enfant battu, et qui, résidant dans le voisinage, a bien connu la famille et a entretenu plus tard une relation régulière avec ledit Capi réinstallé à son retour d’une carrière dans la marine dans la ferme familiale après la mort de ses parents.

 

En émettant un doux bruit de cuisson, la louche déversa sur la plaque fumante ce qui deviendrait une galette. Le tour de main d’Herveline prolongea  avec grâce l’exquise mélopée de la crêpe qui apparut…

 

Peu loquace à la première visite de Ravel, la vieille dame mise en confiance par l’amabilité du visiteur et l’appétit dont il fait preuve pour les crêpes qu’elle lui prépare, dévoile peu à peu les premiers indices qui mettent l’enquêteur sur la piste de l’existence possible d’un enfant qu’aurait eu le marin au long cours quelque part dans le monde.

La reconstitution, lente, complexe, de la carrière militaire de Capi permet à Ravel de retrouver Lavanant, un ancien compagnon d’armes qui évoque une mission Saphir au cours de laquelle, durant une escale à La Réunion, le personnage aurait eu une relation torride avec une créole d’une grande beauté, suite à quoi de vagues rumeurs auraient circulé sur une présumée paternité.

 

Je vous ai dit tout à l’heure, reprit Lavanant, que Capi n’était jamais complètement saoul… Jamais, sauf une fois. Et il se trouve que j’y étais…

 

C’est à partir de cet élément narratif que devient évident le dessein primordial de l’auteur, en cohérence avec ses combats citoyens, particulièrement avec son engagement associatif, humanitariste dans la « vie réelle » qui s’est manifesté notamment par la réalisation de Mon ptit Loup, un livre-disque contre les violences sexuelles faites aux enfants.

En effet l’itinéraire de Ravel le plonge soudainement dans l’une des plus scandaleuses pages de la cinquième république, qu’on connaît comme l’affaire des enfants de la Creuse, cette déportation forcée de deux mille cent cinquante enfants réunionnais entre 1962 et 1984 vers la métropole, impulsée par Debré, alors député de La Réunion, et organisée systématiquement par les DDASS, dans l’objectif abjectement avoué de « repeupler les campagnes françaises » les plus touchées par l’exode rural ; ces enfants arrachés à leurs familles qui n’auront plus d’eux souvent aucune nouvelle seront, pour certains d’entre eux, soumis par leurs familles d’accueil à asservissement, travail forcé et sévices de toute nature.

Quel est le lien entre cette infamie et la mission Saphir ? Le suspens est adroitement entretenu par le narrateur.

Ravel se retrouve alors à La Réunion, où il poursuit ses investigations, à l’occasion de quoi le lecteur découvre les paysages époustouflants et les écarts les plus étonnants d’une des plus belles îles du monde.

 

Mais lorsqu’il arriva à Aurère la souffrance sembla s’envoler pour laisser place à un sentiment d’allégresse. Les dernières notes de violoncelle vinrent sceller à jamais l’image incroyable de cet écrin de verdure sur lequel reposaient de petites cases aux toits colorés…

 

Le jeu narratif gagne par ailleurs tout du long en densité, donnant au  personnage une épaisseur provoquant l’empathie par le fait que l’auteur entrelace le fil de cette quête passionnante  avec la vie personnelle, privée, passée et présente du généalogiste, marquée par  sa récente résolution, qu’il a parfois du mal à respecter, de tirer un trait sur son addiction à l’alcool, par sa relation difficile d’une part avec l’épouse dont il vient de se séparer, d’autre part avec ses deux enfants qui lui reprochent d’avoir été trop absent, par sa vision du monde, par la passion avec laquelle il mène son enquête, par sa volonté irréductible de trouver ce qu’il cherche, et par son souci de rencontrer tous les protagonistes potentiels de cette affaire de succession.

 

Saphir avait bien compris qu’il était du genre à bouffer du curé et que, dans son imaginaire à lui, les gars qui fréquentaient les églises étaient plutôt du genre bolos, comme disaient les jeunes.

 

Alors, sur qui tombera-t-il au bout de sa quête ? Le lecteur tenu en haleine sera mené vers un dénouement tout à fait vraisemblable qui, entre autres conséquences, verra la vie amoureuse de Ravel prendre un nouveau et heureux départ…

Chut ! On n’en déflorera pas davantage.

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, La Réunion, mercredi 5 novembre 2025

 

Nicolas Puluhen voit le jour en 1972 à Brest.

A peine étudiant il organise ses premiers concerts, une activité qu’il poursuivra toute sa vie en parallèle de ses activités professionnelles. Infatigable entrepreneur, tour à tour manager de groupe, chef d’entreprise ou créateur de festivals, il connait pourtant une rupture brutale à l’aube de la quarantaine, lorsqu’il parvient enfin à parler des violences sexuelles subies dans sa petite enfance. C’est l’objet de son premier ouvrage, Mon p’tit loup (2022), qui connait un fort succès et trouve un prolongement dans un livre-CD du même nom (prix de l’Académie Charles Cros).
C’est aussi le début d’une nouvelle phase de sa vie, à La Réunion, où il creuse ce sillon littéraire (Suzie, en 2024) et son combat pour la protection de l’enfance, à travers des projets médiatiques et musicaux. Fruit de ces préoccupations et de son goût pour l’intrigue littéraire, Mission Saphir est son troisième livre.



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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)

Membre de la SPF (Société des Poètes Français)

Il a publié :

- Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

- Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

- L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)

- Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)

- Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations)

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Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar (par Patryck Froissart)

Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar Auteurs : Honoré de Crémont – Clément Downing, Christian Germanaz - Cédric Mong-HyTotomena Editions Feuille Songe 2025, 9,90€

Relation du premier voyage fait au volcan de La Réunion / Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar (par Patryck Froissart)

 

Ces deux ouvrages ont été publiés en 2025 sous un format original et sympathique par les Editions Feuille Songe, maison sise à Saint-Pierre (Réunion).

 

1-Histoire de John Plantain, roi pirate de Madagascar.

 

Ecrit au XVIIIe siècle en anglais par Clément Downing sous le titre « The History of John Plantain, called King of Ranter Bay », édité à Londres en 1737, initialement traduit en français par Alfred Grandidier « pour figurer dans la Collection des Ouvrages Anciens concernant Madagascar », le texte, revu et corrigé, est ici introduit, présenté, contextualisé, analysé et commenté par l’universitaire Cédric Mong-HyTotomena dans le cadre d’une préface érudite.

Downing ayant composé l’Histoire de John Plantain, dit le Roi de Rantabe, à partir de ce que lui en a raconté… Plantain lui-même lors de leur rencontre vers 1721 à Madagascar,  Cédric Mong-HyTotomena, en consultant et confrontant toutes les sources historiques possibles se référant aux années durant lesquelles Plantain, pirate repenti ayant déclaré être natif de la Jamaïque, a résidé à Madagascar, entreprend de démontrer le caractère fantasmé de l’épopée du prétendu roi qui s’est vraisemblablement beaucoup amusé à abuser de la crédulité de son biographe, lequel, quoi qu’il en fût, a saisi l’occasion qui s’est opportunément présentée à lui d’écrire et de publier, en faisant fi de toute véracité, un conte dont il savait que les lecteurs de l’époque raffolaient.

Cédric Mong-HyTotomena rétablit au mieux la vérité concernant le personnage, dont la ‘vraie’ vie mouvementée n’est d’ailleurs pas moins rocambolesque que celle qui est racontée par Downing.

 

« Plantain navigua avec le capitaine Edward England, un pirate réputé dont Daniel Defoe a conté l’histoire dans L’Histoire générale des plus fameux pyrates(sic) et qui a mêlé avec La Buse. Quand England cessa ses activités, Plantain s’installa dans la baie d’Antongil où il devint ‘Roi’ en payant ses sujets grâce à son butin ».

 

 

Voilà une entrée en matière qui ne peut manquer de susciter la curiosité des multiples amateurs d’histoires de pirates et de corsaires, et en particulier celle des lecteurs des Mascareignes dont l’Histoire et les mythes fondateurs sont profondément marqués par les actes, faits et méfaits, tant réels que légendaires, de la piraterie de l’Océan Indien. On sait que les épaves de bateaux pirates, les tombes occultes, les traces des refuges, et les trésors présumés cachés sur les îles de La Réunion, de Maurice, de Rodrigues et de Madagascar ont longtemps été, et sont encore, la cible de chercheurs passionnés et excentriques et ont donné lieu à une abondante littérature dont, entre autres, Le Chercheur d’or, et encore Voyage à Rodrigues, de Le Clezio.

Dans son introduction, Cédric Mong-HyTotomena raconte, en miroir de celle de Plantain, le destin tout aussi passionnant de Tom Ratsimilaho, un réel pirate devenu roi de Madagascar, dont les hauts faits ont été rapportés vers 1806 par Barthélémy Huet de Froberville, un érudit mauricien dont les descendants sont aujourd’hui encore bien connus à Maurice.

Les histoires et l’Histoire s’imbriquent, les destins individuels et collectifs s’entremêlent, et cette reconstitution des petits et grands événements met en lumière le fait que l’installation de pirates et autres aventuriers ici et là dans la grande île, souvent par la force, la violence, et le meurtre de masse à l’encontre des populations autochtones a été le prélude de la colonisation de Madagascar par la France.

 

 

2- Relation du premier voyage fait au volcan de l’île de Bourbon

 

Aujourd’hui le volcan de La Fournaise, à La Réunion, est visité quotidiennement, en randonnée, voire en promenade, par une foule de touristes locaux et étrangers.

Bien que l’île ait été habitée à partir du milieu du XVIIe siècle, de larges parties en sont restées longtemps peu ou mal connues, voire inexplorées, ce qui a été le cas du volcan.

La première expédition dans cette région, réputée dangereuse à l’époque, tant par les conditions d’accès que par les rumeurs de la présence de marrons vindicatifs, a été organisée et réalisée en 1768 par ‘le Commissaire ordonnateur de l’île’ François Honoré de Crémont.

Le récit du voyage, présenté et très précisément contextualisé ici par Christian Germanaz, en a été rédigé par Crémont lui-même. Il décrit les lieux traversés, donne des repères topographiques, marque les étapes, les pauses, les campements de nuit, dit les péripéties, expose les difficultés, les abandons.

 

« M. de Bellecombe, à son réveil, me dit qu’ayant été tourmenté de violentes coliques d’estomac, auxquelles il est sujet, il lui était impossible d’aller plus loin.

Il reprit la route de la Plaine des Cafres ; presque tous ceux qui étaient restés avec nous en firent autant. Je n’en persistai pas moins dans la détermination de voir le Volcan ».

 

L’universitaire, par une quête approfondie des sources et ressources, témoignages de contemporains, documents administratifs locaux et métropolitains, reconstitue la carrière d’Honoré de Crémont, réussissant à donner à ce personnage les traits de caractère qui animent son projet de ‘voyage’ et finalement à brosser de lui un portrait qui nous le rend « vivant ».

En situant Crémont dans le contexte socio-culturel, économique, historique de l’île en cette seconde moitié du XVIIIe siècle, l’auteur fait en l’occurrence vivre l’île Bourbon de l’époque, ce qui n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage. La situation coloniale, la condition des esclaves, la représentation que se fait et que fait Crémont des créoles sont parmi les éléments sociologiques constitutifs de la recherche.

 

« Les ambiguïtés qui jalonnent le récit de l’ordonnateur à propos de ses compagnons qui refusent de descendre dans le fond de l’Enclos, estimant que le but du voyage a été atteint, conduisent Honoré de Crémont à affirmer, avec vanité, que les ‘Créoles’ sont superstitieux et pétris de fausses croyances vis-à-vis du Volcan… ».

 

Honoré de Crémont récidivera en 1773 malgré l’opposition du gouverneur Pierre Poivre.

 

« Cette aventure marquera pendant longtemps la mémoire des habitants, tant par l’originalité de l’itinéraire et par les données recueillies in situ sur l’éruption en cours que par l’originalité des personnes présentes… ».

 

Mais, comme l’écrit Christian Germanaz, « ceci est une autre histoire ».

 

 

Patryck Froissart

Plateau Caillou, dimanche 30 novembre 2025

 

 

Christian Germanaz est maître de conférences émérite du département de géographie de l’Université de La Réunion.

 

Cédric Mong-HyTotomena est docteur ès Lettres et diplômé des Beaux-Arts. Né à Madagascar, il vit à La Réunion où il est professeur et chercheur à l’École Supérieure d’Art, chercheur associé au laboratoire LCF de l’Université et chargé de cours au CNAM.



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03/01/2026

Contredanses macabres, Patryck Froissart - Critique de Parme Cerizet

Contredanses macabres de Patryck Froissart

couverture
Contredanses macabres de Patryck Froissart

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie

La note : 10 étoiles
Visites : 570 

"Contredanses macabres" de Patryck Froissart : un portrait lucide et visionnaire de la cruauté humaine

Tout vient au monde pour y vivre un bref instant et y mourir presque aussitôt, tel le lys « majestueux le matin », qui le soir, déjà, n’est plus que « gloire nécrosée ».
Le poète le sait, sa « carcasse » est « promise au fumier ».
Doté d’une douloureuse lucidité, il réalise que dans « le bal macabre » des guerres, chacun meurt dans l’indifférence la plus totale. Ainsi, un « petit cadavre » se « désagrégeant » dans une ornière....

Fidèle à la lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Demeny du 15 mai 1871, Patryck Froissart travaille à son tour à se rendre « voyant », « par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens »… Sur « l’écran de ses nuits » s'affichent les « foyers ténébreux » de la planète. La « fureur sanguinaire » le révolte. Il est hanté par les victimes anonymes de la cruauté humaine, enterrées dans un trou de trottoir, n'ayant leur place ni au cadastre officiel ni au ciel.
« Dans les fracas, dans les gravats », l’enfant s’en va », dit-il.
Puis, s’adressant aux hyènes, scorpions, requins :
« Au grand tableau d’horreur vous n’êtes point les pires. L’homme en somme est l’aria de toutes vos laideurs. »
La confrontation à cette « folle violence » le rend antimilitariste : « Toujours sans borne est mon horreur de l’ossuaire militaire. »

Certains passages frôlent Les Illuminations rimbaldiennes : « Aux vieux vergers des Hespérides / Les orangers désespérés / Pleurent amers aux sols putrides / Leurs poncires dégénérés »…
Une vision apocalyptique mais réaliste d’un monde où « la belle prise est rare à la pêche au bonheur ».
Un recueil percutant, sans concession, superbement écrit et construit, qui dérange dans le bon sens du terme et fait réfléchir à notre "inhumaine" condition.

Parme Ceriset
(Chroniques de Parme C.)

20:21 Écrit par Patryck Froissart dans Critiques de mes livres | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Pulsations perverses, Patryck Froissart. Critique de jean-paul gavard-perret pour Le Littéraire

Pulsations perverses
599958045_122167263308759713_4465646889464552813_n.jpgUn article de jean-paul gavard-perret dans le magazine Le Littéraire.
Qu'il en soit remercié!
L'art d’aimer
Patryck Froissart nous embarque plus que sur une gondole d’amoureux à Venise. Son voyage et sa traversée prennent plus d’espace-temps puisque, pour lui, chaque amour est un mythe qui recommence à travers les civilisations, les langues et les formes de l’art d’aimer. Souvent, près des dunes harassées de chaleur qui menacent et font chavirer tout calife avide d’abbaye, des ombres tentatrices font de tout homme un diable.
Le titre est lui-même un peu pervers car l’auteur possède le sens des rites et du mixage de l’érudition et de la sensualité auprès de l’amour (théoriquement) « absente de tout bouquet » de Mallarmé. Mais l’auteur l’interroge ainsi que la perte, la répétition et la persistance du désir à travers les âges. Le tout dans un labyrinthe lumineux où la poésie devient une manière d’habiter le monde.
Un tel auteur orchestre la seule odyssée où les siècles s’effacent, où les corps se cherchent à travers métamorphoses, renaissances, enlèvements (consentis). Et l’imaginaire des lectrice et lecteurs a de quoi réimager fantasmes et pensées. De la plage originelle – voire du jardin d’Eve – aux déserts berbères, des ombrages de Cordoue jusqu’à de nouvelles îles de Lesbos, le poète poursuit la silhouette fuyante de l’Éternelle.
Elle est amante, princesse, déesse, sultane, captive, revenante, et bien des dieux jaloux la traquent. Le tout en alliage de prose et d’éclats lyriques poétiques – parfois en un style classique érotique, chargé d’adjectifs et de mots précieux – pour revenir à la mémoire des mythes fondateurs, des figures romanesques. Le tout en sérails, lagons, mirages.
Nous retrouvons la matière de la quête éternelle. Celle de rejoindre et de s'unir à l’Autre, qui incarne l’unité première -et même, écrit l’auteur, « de l’androgyne platonicien ». Qu’ajouter de plus ? Rien ou presque car Patryck Froissart possède l’art de brouiller les cartes du Tendre en des trajectoires parfois divergentes mais souvent convergentes.
jean-paul gavard-perret

20:17 Écrit par Patryck Froissart dans Critiques de mes livres | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | |  Imprimer | Pin it! |

Pulsations perverses, Patryck Froissart, préface d'Issa Asgarally

599958045_122167263308759713_4465646889464552813_n.jpgPulsations perverses

La riche préface du critique Issa Asgarally
Pulsations perverses, conte poétique
Chaque amour, un mythe qui recommence…
Dans Pulsations perverses, Patryck Froissart orchestre une odyssée où les siècles s’effacent, où les corps se cherchent à travers les métamorphoses, les renaissances et les enlèvements consentis que réinvente inlassablement l’imaginaire humain. De la plage originelle
aux déserts berbères, des jardins ombragés de Cordoue aux îles jeunes où s’affrontent les vents, le poète poursuit la silhouette fuyante de
l’Éternelle (amante, déesse, sultane, captive, revenante) que lui dispute un dieu jaloux, omniprésent et changeant comme la mer. Un alliage de prose pétillante et d’éclats lyriques qui convoque mémoire des mythes fondateurs, figures romanesques, sérails, lagons, tombeaux et mirages pour en faire la matière d’une quête inextinguible : retrouver l’Autre, celle dont chaque incarnation promet l’unité première de l’androgyne platonicien.
Dans cet entrelacs d’érudition et de sensualité, le lecteur voyage à travers les civilisations, les langues et les formes, guidé par une voix
qui interroge l’amour, la perte, la répétition et la persistance du désir à travers les âges.
Pulsations perverses est moins un recueil qu’un labyrinthe lumineux, où la poésie devient une manière d’habiter le monde, d’affronter les
dieux, et d’aimer malgré – ou grâce à – l’infini des séparations.
La préface de Issa Asgarally:
Préface, par Issa Asgarally
La réalité est complexe et l’ellipse est si présente dans la vie et dans les œuvres que le non-dit, l’espace entre les mots – comme le disait souvent Jean Fanchette, psychanalyste et poète -- est parfois plus important que le dit. On sait que c’est vrai au théâtre. C’est aussi vrai en poésie. Pulsations perverses de Patryck Froissart en est l'illustration.
Continuité et ruptures
L’alternance de poèmes et de prose pourrait dérouter certains lecteurs. Elle n’est pas le fruit d’un pur hasard. Elle repose sur une construction minutieuse qui est faite de continuité et de ruptures. Continuité, car des mots-clés semblent assurer le lien d’un texte à l’autre, poème ou prose. Ainsi dans les deux premiers poèmes -- différents dans leurs structures – et le premier morceau en prose, des mots comme « plage » assurent l’unité des textes.
Décembre agonissait mes vannes de bassan
Ton delta palpitait, vers l’aine de la plage,
Orientant ma remonte au primal Hermitage…
Je sais en ton écume
Alors que je m’envase
Au ventre de la plage
Le clin vert et malin
D'un louche cristallin.
Sur la plage fondamentale, un vingt-cinq décembre, adolescent circonstanciel, enjambant les gisants, je brassais l’empyrée, oubliant d’avoir perdu, dans un âge antérieur, un combat titanesque.
Mais Pulsations perverses présente également des ruptures. Sa disposition en puzzle est en affinité avec le mode de lecture qui est le nôtre aujourd’hui, consistant à passer d’un type de texte à un autre, et donc à mener deux ou trois lectures à la fois. Dans le livre – il faudrait peut-être citer les « poèmes-journaux » d’Apollinaire qui datent du début du XXe siècle -- il y a quelque chose, dans ces discontinuités, qui s’est certainement autorisé de l’existence et de la nature du journal au long de plusieurs générations. Parce que l’on sait que le contemporain est habitué à ces sautes, ces ruptures, ces discontinuités, le poème capte ses éléments divers, hétérogènes comme l’a fait justement Apollinaire.
L’intertextualité
Je voudrais poursuivre ces réflexions en racontant une anecdote. Le peintre Georges Braque est interrogé un jour par une visiteuse à son atelier :« D’où vient ce bleu de la toile exposée ? »
Braque répond non par le bleu du ciel ou le bleu des yeux bleus, mais en entraînant la visiteuse dans un angle où repose une autre toile, ancienne, où se montre le bleu en question : réponse par l’intertextualité, donc, par la citation. Dans ce cas, on pourrait dire par l’autocitation. S’il déçoit la questionneuse, c’est pour lui rappeler l’une des sources : l’œuvre vient de l’œuvre.
Et le livre vient des livres.
Ces réflexions sur l’intertextualité, le fait que l’œuvre vient de l’œuvre et que les livres viennent des livres, me sont donc venues – ou revenues - à la lecture de certains textes de Patryck Froissart.
Comme celui dans lequel l’auteur, à partir d’une lecture /relecture d’un livre (Paul et Virginie), lui-même « représentation » du spectacle « de la vie », réécrit le roman. Il le dit :
Il faut bien aujourd'hui rétablir la réalité de cette autre partie de mon roman.
Je délivre l’authenticité de mon personnage, littérairement trahie par Monsieur de Saint-Pierre.
De quoi s’agit-il ? Si Virginie est Virginie, Paul n’est pas Paul, mais Domingue. Et Paul est le Vieillard, seul « admis dans le secret » :
Il n’arrivait point ici qu’il ne les découvrît tout nus, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on représente la constellation des gémeaux. Alors, le dos au tronc, il les contemplait, attendri.
Le grand jars blanc faisant le guet, le cygne marron peu à peu déniaisait l’oie.
Un beau jour, vient « un obscur capitaine ingénieur du Roi », M. de Saint-Pierre, cherchant « un havre sûr à ses jonctions réprouvables et inédites avec Madame P. » Et Domingue et Virginie indiquent au couple circonspect le leur, surveillé par Paul.
Ainsi l’auteur conclut un de ses poèmes, « Les colonnes d'Hercule » par une citation, en vers, d’un poème d’Amin Maalouf dans son roman, Samarcande :
Auprès de ta bien-aimée, Khayyam, comme tu étais seul !
Maintenant qu’elle est partie, tu pourras te réfugier en elle.
Mais c'est dans le texte « De l'obstination » que les liens intertextuels se manifestent le plus clairement :
La statistique (oh ! le mot laid) instruit que l’homme qui espère existe plus volontiers, et de manière plus dynamique, et par cet effet plus longtemps, que l’homme qui possède (lisez l’essai du sage Harold Kaprovski, Avoir sans être, être sans avoir).
Certes déçoit Candide aperçu qui racine entouré de navets dans son petit jardin.
En quelle vacuité du devenir, en la fadeur de quel boueux hameau, bougre, aurait, Sorel inconnu, scié Julien du bois pour quelque mère Nicolas si ne lui eût été donnée l'opportunité de prétendre à l’inaccessible ?
Oh ! L’ample déploiement de l’être en le cœur de Werther écrivant de Charlotte !
Louée soit l'hérésie par laquelle Abélard d’Héloïse s’éprit !
Devant mes autels auroraux à Cassandre je fais riche oblation de roses.
Je brandirais effrontément la banderole à Rome afin qu’on canonise Sherazade.
Je baise son portrait à chaque aller au lit et vénère ardemment la princesse de Clèves.
Dans mes forêts de songes francs, vierge ou ribaude en la variante, Atala règne.
J’idolâtre d'illustres inspiratrices, Ellénore, Manon, Marguerite, Julie.
Autre exemple avec « Le temps viendra » où il est question de Robinson Crusoë et de la personne réelle qui a inspiré Daniel Defoe :
Un jour fut sauvé Crusoë
La mer revient au sable après l’avoir quitté :
Décembre qui pavoise où l’astre se pavane,
Et ce chagrin qui bruine en l’air gris des Palmistes…
Patient dormit Selkirk espérant le trois-mâts
Paul et Virginie, Robinson Crusoé, Samarcande, Candide, Les Contes de Mille et Une Nuits : l’intertextualité irrigue Pulsations perverses.
Les livres sont ainsi psychodégradables ! Solubles dans le souvenir ou la rêverie, ils se reproduisent et donnent lieu à d’autres livres… Et il y a culture là où il y a travail actif de l’esprit sur l’objet qui l’a requis – travail actif, c’est-à-dire digestion, assimilation, incorporation finale…
« Lieux fastes »
Cette promenade d’un livre à l’autre, d’un « personnage de papier » à l’autre, voilà qu’elle gagne, avec le texte « Topographie », également les lieux « réels » que l’auteur semble avoir fréquentés :
Il est des lieux intrinsèquement fastes aux funestes rencontres, propices aux croisements fortuits, douloureux et féconds qui amorcent les rêveries et qui fondent les romans, favorables à l’enlacement des flammes dévastatrices des regards, sublimement filigranés d’histoires passionnantes.
Musarder au jardin de Pamplemousses, attendre le passer du rêve aux bancs ombrés du Jardin de la Compagnie, se baguenauder dans les souks à chichas de Khan Khalili, déambuler à Fez dans le flux des trottoirs vespéraux du boulevard Mohamed V, espérer l'épiphanie sur un siège indifférent dans la halle à Gillot où tant de vies s’égarent, être voyeur assidu sur le sable foulé, piétiné de la plage des Brisants, anatomiser la quamdam tout en fumant la cigarette, assis à la terrasse d’un café bondé de Bab Bouljoud, forcer à rester bées des paupières qui feignent de vouloir se pudiquement baisser, dans le salon de l'Ibn Batouta qui fend le flot entre Tanger et Malaga circonstancient l’événement déclencheur. La suite dépend de l'aptitude au songe.
Par la magie des mots, l’auteur est partout à la fois, les lieux se côtoient, s’entrecroisent. Les frontières ne sont plus étanches. Le texte redessine une autre topographie, imaginaire, des lieux. Le Maroc voisine avec l’île de la Réunion. L’auteur se sent pousser des ailes :
D'un seul vers d'ambroisie
Vers ailleurs je décolle
En haute frénésie.
Mais pourquoi l’auteur est-il si intensément satisfait par le simple fait d’être ailleurs ? Parce qu’on est amené à être plus attentif. L’altérité renouvelle l’attention. Et on voit l’urgence de la poésie dans un monde où notre défaut, le défaut le plus partagé est le manque d’attention.
« Méprise »
L’expérience poétique est un prendre-pour, prenant a pour b, non par erreur mais plutôt à la faveur d’une brève illusion, pour une transformation résolue, changeant l’erreur en ressort. Autrement dit : une méprise – ou un risque de méprise - est changée en prise par l’opération d’un poème. La vigilance poétique et la ferveur poétique favorisent le malentendu. Elles jouent avec l’erreur perceptive, ou « illusion des sens » -- prenant volontiers le nuage pour le troupeau --, mais pour changer la méprise en une vérité possible.
Des exemples de cette « méprise » abondent dans Pulsations perverses :
Et le roulis des rues me porte en son lit, sûr.
Dans le lac de ses yeux qu'elle engouffre mon boutre
Du lacs de ses cheveux me suspende à sa poutre…
Par ailleurs, il faut souligner la part considérable de la sensualité dans l'œuvre :
Je veux choir au magma de ton cœur volcanique
Boire à ta dame-jeanne et goulument ton philtre
Epicer ma nuit fade au piment de ton ventre...
M'insulariser roc dans l'atoll de ton corps
Me faire ta presqu'île corallienne...
M'ensabler à ton goût que m'importe où
Pourvu que jusqu'au bout tu daignes que je baigne
En l'absolu lagon de ton ventre vaudou.
Je terminerai sur une note personnelle. Je m’intéresse depuis quelques années à deux des plus grandes aventures interculturelles de l’Humanité : en Chine, sous la dynastie des Tang (7e-10esiècle), la plus prestigieuse de l’histoire de la Chine, et en Andalousie (7e - 15e siècle), la plus grande rencontre des hommes et des cultures du Moyen Age. Et je dois dire que j’ai été agréablement surpris de trouver des accents de cette deuxième aventure dans Pulsations perverses. Dans « Reconquista aléatoire » – il s’agit d’un véritable récit en prose – Ibn Rachid, s’en revenant de la grande mosquée omeyyade de Cordoue, heurte un passant et apprend à le connaître :
Il me prit à son bras lorsqu’il rendit visite. Qu’il fût flanqué soudain d’un compagnon nazaréen ne surprenait point dans la médina transitaire où se côtoyaient les lecteurs des trois Livres, où se mêlaient sans heurts hauts dignitaires musulmans et dhimmis innombrables. Marchant il me confiait sa foi en la raison.
Au-delà de l'intertextualité fondée sur une vaste érudition, de la sensualité à fleur de peau, de l'originalité de l'expression recherchée, ce qui me semble au mieux caractériser Pulsations perverses est bel et bien l'interculturel.

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Pulsations perverses Patryck Froissart

Pulsations perverses

Patryck Froissart


Chaque amour, un mythe qui recommence…
Dans Pulsations perverses, Patryck Froissart orchestre une odyssée où les siècles s’effacent, où les corps se cherchent à travers les métamorphoses, les renaissances et les enlèvements consentis que réinvente inlassablement l’imaginaire humain. De la plage originelle
aux déserts berbères, des jardins ombragés de Cordoue aux îles jeunes où s’affrontent les vents, le poète poursuit la silhouette fuyante de
l’Éternelle (amante, déesse, sultane, captive, revenante) que lui dispute un dieu jaloux, omniprésent et changeant comme la mer. Un alliage de prose pétillante et d’éclats lyriques qui convoque mémoire des mythes fondateurs, figures romanesques, sérails, lagons, tombeaux et mirages pour en faire la matière d’une quête inextinguible : retrouver l’Autre, celle dont chaque incarnation promet l’unité première de l’androgyne platonicien.
Dans cet entrelacs d’érudition et de sensualité, le lecteur voyage à travers les civilisations, les langues et les formes, guidé par une voix
qui interroge l’amour, la perte, la répétition et la persistance du désir à travers les âges.
Pulsations perverses est moins un recueil qu’un labyrinthe lumineux, où la poésie devient une manière d’habiter le monde, d’affronter les
dieux, et d’aimer malgré – ou grâce à – l’infini des séparations.

Format 145 x 205 mm, 274 pages N&B


 

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